Cahier Didactique

Matisse/Aragon

O tout ce que je ne dis pas
Ce que je ne dis à personne
Le malheur c'est que cela sonne
Et cogne obstinément en moi.

Aragon - Le fou d'Elsa




FICHE TECHNIQUE

Matisse/Aragon

France - 2003 - 52'


Réalisation : Richard Dindo

Scénario : Richard Dindo

Montage : Rainer M. Trinkler

Son : Laurent Pelissier et Cyril Couchoud

Commentaire : Jacques Weber

Production : Lea Produktion/ Les Films d'Ici/ Ciné Manufacture

Avec la participation de : CNC, TSR, Procirep, Angoa-Agicoa

LE FILM

1941: le couple d’écrivains Louis Aragon et Elsa Triolet se sont «repliés» sur Nice, fuyant la zone occupée par les Nazis. C’est là qu’ils rencontrent, et se lient d’amitié, avec Henri Matisse. Aragon décide alors d’écrire un livre sur ce grand peintre, «Henri Matisse, roman», projet qui ne sera achevé qu’en 1971, juste après la mort d’Elsa. Le rapport entre le mot et la peinture en est le sujet principal.

Le film raconte Matisse à travers Aragon. Les textes du poète sur le peintre, les tableaux et les dessins du peintre faits pendant la guerre, les dessins de Matisse représentant Aragon et Elsa Triolet, les photos de Matisse et de ses modèles, les lieux où les deux hommes se sont rencontrés dialoguent pour exprimer le travail et la vision du monde d'un grand peintre. Richard Dindo crée une relecture filmique du texte d’Aragon qui prolonge le dialogue entre image et mot. Le réalisateur utilise le médium cinéma pour reproduire ce que le mot est incapable de décrire.

La méthode de Dindo associe des vues de Nice filmées pendant l’hiver 2001 à des extraits du livre d’Aragon lus en off par Jacques Weber, des peintures, des dessins et des photos de Matisse, à l’œuvre.


Mais il y a aussi des moments sombres quand ni Dindo ni Aragon ne nous permettent d’oublier la fureur de la guerre tandis que Matisse peignait, comme le dit Aragon, «pour embellir le monde».


MATISSE

Henri Matisse naît en 1869 au Cateau-Cambresis dans le Nord de la France. Après des études de droit à la Faculté de Paris, il fait la connaissance de Gustave Moreau et entre dans son atelier. En 1904, Matisse expose pour la première fois à la galerie Ambroise Vollard. C'est au cours de l'été 1905 qu'il découvre les oeuvres de Gauguin à Collioures, en compagnie de Derain. Il exécute alors une série de tableaux hauts en couleurs, dont le portrait de sa femme au chapeau fleuri qui fait scandale au salon d'automne, scandale qui vient de l'utilisation du rouge, du vert et du jaune pour peindre le visage de la femme ! Les critiques se déchaînent à la vue des tableaux éclatants de Matisse, mais aussi de Derain, de Vlaminck, de Marquet et de Rouault.

Le critique d'art Louis Vauxcelles, déjà à l'origine du mot “cubisme”, surnomme la salle où sont exposées ces oeuvres “la cage aux fauves”.


En 1906, Henri Matisse séjourne en Algérie et continue à peindre en été les paysages à Collioures. Déjà reconnu, il enseigne dans une école créée par un groupe d'admirateurs. Les années suivantes, Matisse voyage à Séville, Moscou, et Tanger.


En 1914, non mobilisé en dépit de sa demande, il s'installe à Collioures où il se lie d'amitié avec Juan Gris. Au sortir de la guerre, la Galerie Paul Guillaume organise une exposition qui confronte les oeuvres de Matisse à celles de Picasso. En 1920, l'artiste crée les décors et les costumes pour le ballet de Diaghilev, le Chant du rossignol. En 1930, Matisse entreprend un voyage pour Tahiti en faisant escale à New York et à San Francisco. Il commence à illustrer de lithographies originales les poésies de Mallarmé.


Matisse s'installe à l'hôtel Regina de Cimiez à Nice, où il réalisera la plupart de ses derniers chefs-d'oeuvre. En 1941, une opération chirurgicale le contraint à l'immobilité et il travaille couché, avec l'aide d'assistants. En 1944, sa femme et sa fille sont arrêtés pour faits de résistance. Matisse illustre Les Fleurs du Mal de Baudelaire avec 23 lithographies originales.


En 1948, Matisse commence à travailler au programme décoratif de la Chapelle du Rosaire pour les Dominicaines de Vence qui sera achevé en 1951. Un musée consacré à son oeuvre est inauguré au Cateau-Cambresis en 1952. Matisse meurt à Nice en 1954.


ARAGON


Louis Aragon naît le 3 octobre 1897 à Paris. Il y meurt le 24 décembre 1982. Entre ces deux dates, la vie d’un homme, d’un homme hors du commun.

Une fusion art-littérature

Louis Aragon, fondateur du mouvement surréaliste avec André Breton et Philippe Soupault, est un des esprits les plus complexes du XXe siècle. Les trois hommes ont très tôt entamé un dialogue avec la peinture. A tel point que leurs écrits sur l’art forment un véritable corpus dans leur œuvre. La littérature et l’art sont, pour Aragon, imbriqués et portent en eux la même interrogation : la mise en question de l’homme et du monde. Pour Aragon, les objets sont des mots et les mots des matériaux de construction. La rencontre de l’auteur avec des peintres majeurs a été fondamentale. « Elle a toujours marqué une étape importante de ma propre vue des choses », écrira-t-il.

La révolution du collage

Ces peintres, dont il fait la connaissance grâce à Guillaume Apollinaire et à Pierre Reverdy, vont, pour certains, l’accompagner toute sa carrière. Aragon, en intimité avec ceux qu’il appelle « les aventuriers de la pierre et de la toile », sera mêlé de près aux événements capitaux de l’histoire de l’art du XXe siècle. Il publie, dès 1923, un texte sur Max Ernst, puis en 1930, en guise de préface à une exposition, La Peinture au défi. Ce texte se veut une réflexion sur les collages, suscitée par La Femme 100 tête de l’artiste et par ceux de bon nombre d’artistes dadaïstes et surréalistes auxquels il est encore lié : Duchamp, Picabia, Arp, Man Ray, Miró, Tanguy… Aragon y fait l’historique de cet art nouveau, tente d’expliquer « le défi que le collage lance à la peinture traditionnelle » et pose la question du réalisme, voire du réalisme socialiste.

Du réalisme socialiste à Matisse

Il approfondira ces concepts en 1935 dans son ouvrage Pour un réalisme socialiste. Dès lors, il se fait le défenseur d’artistes comme Taslitzky, Fougeron (quand il ne lui reproche pas de faire fausse route), et d’artistes soviétiques. Ce qui ne l’empêche pas simultanément d’écrire des articles sur Signac, Matisse, Picasso, Léger, Chagall, Miró, Ernst, Masson, Giacometti, Buffet, Kolar… pour des catalogues ou des journaux, principalement Les Lettres françaises, hebdomadaire littéraire dont il assure la direction de 1953 à 1972. Enfin, en 1970, il consacre un essai remarqué à son ami Matisse, rencontré trente ans plus tôt. A côté de ses écrits, Aragon se montre aussi un fin collectionneur : il possède des Braque, Masson, Arp, Hoffmeister, jusqu’à la célèbre Joconde à moustache (L.H.O.O.Q.) de Marcel Duchamp, dont il fera don au PCF en 1979.

MATISSE/ARAGON

Le poète et romancier Louis Aragon (1897-1982) rencontre Henri Matisse (1869-1954) en décembre 1941, au palais du Régina. Le peintre s’est installé dans deux appartements du troisième étage qui lui offrent une vue sans égale sur la baie de Nice, depuis le haut de la colline de Cimiez.

Aragon à Matisse : - “Monsieur, j’ai pensé faire de vous un roman”.

- Pourquoi un roman et non une biographie ?

- “Afin qu’on me le pardonne”, se justifie Aragon. Car ce roman, écrira t-il plus tard, “il y a bien longtemps qu’il me glissait des mains”.


Pendant deux ans, les deux hommes se voient presque quotidiennement. Pourtant, Matisse reste un mystère pour le poète. Il ne livre, “délivre”, son roman qu’en 1971, “ce très long, très pur livre”.

Inversement, lorsque Matisse croque au crayon le portrait d’Aragon, son modèle se retranche dans sa vie intérieure, impressionné. “J’étais alors un objet comme ses plantes vertes, ses coquillages, ses fauteuils, ses coloquintes, ses vases de la songerie, assis à une distance intimidante. Je voyais Matisse, le crayon de Matisse, partir, s’envoler pour retomber”.

Au fil du roman, Aragon livre ses réflexions sur l’art, l’histoire de l’art, l’art de Matisse :

Le portrait est la prophétie de la photographie”, “une acquisition très singulière de l’esprit humain, un moment précieux de l’art mais un moment.”
“On parle très peu du style des peintres, de la création d’un style par le peintre. C’est pourtant ici, plus encore que dans le langage écrit, que le style est l’artiste même”.

Ce que Matisse exprime est dans la nature, la nature vue par lui, ce n’est pas une invention pour oublier la nature, c’est une invention pour la voir”. “Quand Matisse se promène, quand il voit, quand il lit, toujours la peinture intervient qu’il interroge. Bien sûr, il aime les fleurs, les femmes, les oiseaux. Mais ce n’est pas comme vous et moi, pas gratuitement.”

Le mystère, le rêve, la lumière. Trois termes qui pourraient cerner l’art de Matisse. “Dans mon art, j’ai tenté de créer un milieu cristallin pour l’esprit”, confie Matisse à Aragon. “Cette limpidité nécessaire je l’ai trouvée en plusieurs lieux du monde : à New York, en Océanie [Tahiti], à Nice.”

Pour Aragon, Matisse symbolise “la liberté française qui n’est pareille à aucune autre”. Personne mieux que Matisse n’incarne la synthèse de la France du Nord (le peintre est né au Cateau-Cambrésis, Nord-Pas-de-Calais) et de la France du Sud (sur ses cinquante années de peinture, il en passe vingt-cinq à Nice). “Synthèse de la raison et de la déraison, de l’imitation et de l’invention, de la brume et du soleil, de l’inspiration et de la réalité”.

Ode à Nice, ode à la nature, ode à l'œil bleu de Matisse, de tout ce qu’il a vu, “le monde, l’histoire de toute la peinture, de toute la culture des siècles, la connaissance de l’expérience humaine sous tous les ciels […] Un œil comme ça, ça ne s’invente pas” (Aragon).

POEME


Matisse parle

Je défais dans mes mains toutes les chevelures
Le jour a les couleurs que lui donnent mes mains
Tout ce qu´enfle un soupir dans ma chambre est voilure
Et le rêve durable est mon regard demain


Toute fleur d´être nue est semblable aux captives
Qui font trembler les doigts par leur seule beauté
J´attends je vois je songe et le ciel qui dérive
Est simple devant moi comme une robe ôtée

J´explique sans les mots le pas qui fait la ronde
J´explique le pied nu qu´a le vent effacé
J´explique sans mystère un moment de ce monde
J´explique le soleil sur l´épaule pensée

J´explique un dessin noir à la fenêtre ouverte
J´explique les oiseaux les arbres les saisons
J´explique le bonheur muet des plantes vertes
J´explique le silence étrange des maisons

J´explique infiniment l´ombre et la transparence
J´explique le toucher des femmes leur éclat
J´explique un firmament d´objets par différence
J´explique le rapport des choses que voilà

J´explique le parfum des formes passagères
J´explique ce qui fait chanter le papier blanc
J´explique ce qui fait qu´une feuille est légère
Et les branches qui sont des bras un peu plus lents

Je rends à la lumière un tribut de justice
Immobile au milieu des malheurs de ce temps
Je peins l´espoir des yeux afin qu´Henri Matisse
Témoigne à l´avenir ce que l´homme en attend

Aragon

POUR EN SAVOIR PLUS

A lire

Henri Matisse, roman de Louis Aragon - Editions Gallimard


De 1941 à 1971, Aragon médite son Henri Matisse, roman qui donnera naissance à un livre d'art en deux tomes. Cette longue maturation aboutit à une richesse exceptionnelle dans la variété des genres. Aragon confronte son propre travail d'écrivain à celui du peintre dont il s'est assigné pour tâche de faire le portrait.


« Ceci est un roman, c'est-à-dire un langage imaginé pour expliquer l'activité singulière à quoi s'adonne un peintre ou un sculpteur, s'il faut appeler de leur nom commun ces aventuriers de la pierre ou de la toile, dont l'art est précisément ce qui échappe aux explications de texte. »

Cahier didactique réalisé par Sarah Pialeprat

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