Cahier Didactique

La maison de Jean-Pierre Raynaud

et

Christian Boltanski - Contacts

"J'ai d'abord essayé de retrouver tout ce qui restait de mon enfance, de ma naissance à ma sixième année...j'ai ensuite essayé de préserver des moments de ma vie en les mettant dans des boîtes de métal.

Ayant constaté le peu de documents qui me restaient de mes premières années, j'ai voulu les reconstituer en les jouant devant un appareil photographique, en reconstituant des objets.

Malgré le souci d'authenticité apporté au décor, je ne suis pas parvenu à rendre la réalité de mon passé".



FICHE TECHNIQUE
BOLTANSKI - Contacts
FRANCE - 13' - 2002
Réalisation : Alain Fleischer
Assistants : Fabien Bassas et Virginie Vaton
Son : Yves Comeliau
Mixage : Stéphane Larrat
Montage : Arthur Guibert
Etalonnage : Eric Salleron
Banc-titre : Frédéric Belin
Production : KS VISIONS
Co-Production : Arte France, Centre National de la Photographie (CNP)

LE FILM

Autour des thèmes de l'identité, de l'absence et de la mort, Christian Boltanski a créé dans le champ de l'art contemporain une œuvre inclassable où les dispositifs formels ne se dissocient jamais de l'émotion qu'elle suscite. Par son utilisation de la photographie, Boltanski restitue aux images leur sens le plus troublant, le plus intense. Sa mise en scène cérémoniale du temps, de la mémoire nous fait entrer dans un monde singulier.

Après son film A la recherche de Christian B, Alain Fleischer s'attache ici à l'œuvre photographique de Boltanski. L'accumulation des vies, des êtres, des événements, des faits divers, des objets, des traces, montre que pour cet artiste, le monde est une source constante d'inspiration.

L'ARTISTE

Né à Paris en 1944 où il vit et travaille.

Christian Boltanski a produit une œuvre emblématique de l'art de ses vingt dernières années. Il est par ailleurs l'un des artistes les plus connus de sa génération en France comme à l'étranger. Son œuvre n'occupe pas un territoire pré-établi où il serait aisé de la situer (peinture, photographie) et participe à la création d'un univers parfaitement original et poétique qui associe avec succès une formidable faculté d'analyse critique de nos systèmes de représentation, de nos rêves et de nos archétypes.

Boltanski est celui qui a compris qu'il fallait devenir ethnologue de notre société contemporaine. Il réalise d'étranges activités de bricolage maniaque et impie qu'il appelle ses "Inventaires". Même si le personnage ne cesse de s'exhiber, il finit par faire douter de son identité propre en recréant sa vie, son enfance, ses souvenirs. Il joue avec le flou de photos de vacances comme avec le raffinement des superbes agrandissements couleurs de ses installations. Il est l'auteur d'"Envois" qui n'attendait pas de réponse, de "Monuments" énigmatiques, il retrouve, dans ses "Ombres" le mythe platonicien de l'origine de la peinture. La droiture est une caractéristique de Boltanski. Chez lui le travail, le fait et la fiction deviennent un, et l'idée d'embrasser la mort tellement explicite et tellement uniforme qu'elle est le symbole d'une vie irrévocablement fermée au loin. Les photographies montrent d'autant mieux un passé qui s'en est allé pour toujours, d'où découle un travail sur le noir, couleur de l'obscurité mais aussi du renouveau.

D'après Christian Boltanski et le traitement du passé

BOLTANSKI ET LA PHOTOGRAPHIE

"La photographie devient pour moi un médium bizarre, une nouvelle forme d'hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps ; une hallucination tempérée en quelque sorte, modeste, partagée [...] image folle, frottée de réel. "

Roland Barthes, La chambre claire, Ed. du Seuil, Paris, 1980, p.177.

L'appareil photographique : un instrument magique.

Dans son ouvrage La chambre claire, Barthes poursuit une réflexion esthétique sur l'essence de la photographie, sur le mode d'être spécifique de cette image photographique. A l'intérieur de celle-ci, la réalité et le passé se rejoignent. Barthes souligne la singularité du référent photographique, car il faut qu'il ait été réel même si l'action est truquée.

"D'un corps réel, qui était là, sont parties des radiations qui viennent me toucher, moi qui suis ici, peu importe la durée de la transmission photographique de l'être disparu, elles viennent me toucher comme les rayons différés d'une étoile." (La chambre claire)

Au XIXe siècle, une fantasmatique a pu naître, qui compare la démarche du photographe à celle de l'alchimiste : transmuer en or et en lumière tout ce qui se trouve emmagasiné dans la boîte noire. Se référant aux origines chimiques de la photographie, Barthes renoue avec cette fantasmatique de la lumière. La lumière agit comme "lien ombilical entre mon regard et l'être ou la chose disparue." Quelque chose subsiste du réel après sa disparition. Ainsi, "la magie chimique et lumineuse de la photographie permet la présence continuée de l'absent en l'émanation sans fin de l'instant de sa saisie." Barthes rajoute que "le corps aimé est immortalisé par la médiation d'un métal précieux, l'argent ; à quoi on ajouterait l'idée que ce métal, comme tous les métaux de l'alchimie, est vivant." (La chambre claire)

L'usage constant de l'appareil photographique, machine diabolique qui sert à embaumer le temps, permet à l'artiste Christian Boltanski, de produire des photos truquées par enregistrement rétrospectif d'un passé disparu. Lorsqu'en 1969, il entreprend de reconstituer son enfance, il se rend compte que beaucoup d'éléments sont manquants, donc les objets et les photos se retrouvent truqués, mais la mémoire aussi est truquée. Mémoire fausse mais vraie car elle rencontre la force des stéréotypes de la mémoire collective.

Par ailleurs, Barthes souligne l'aspect surnaturel de la photographie : "Dès que je me sens regardé par l'objectif, tout change : je me constitue en train de "poser", je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose à l'avance en image la photographie représente ce moment très subtil où, à vrai dire, je ne suis ni un sujet, ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro-expérience de la mort. Je deviens vraiment spectre." (La chambre claire, p.30)

La photo nous donne à voir à travers une ouverture magique, ce qui de notre vivant n'a fait que passer, se dérober. Elle possède le don, à la fois, de retenir notre vie et d'annoncer notre mort. Des clichés photographiques pour garder la vie.

Pour Boltanski, la photographie ne ment pas, elle incarne la vérité, l'image même d'un moment déterminé. Ses photos sont la preuve d'un instant désormais immortel. La photographie restitue fidèlement un événement ou un personnage. Elle est objective, rien ne lui échappe, elle capture les moindres détails de la vie.

L'impact de "l'album de la famille D." vient sans doute du fait qu'il suscite, dans notre société, des souvenirs communs. Ses photos convoquent la mémoire collective et cherchent à retenir la vie. Ce passé vit en nous d'une vie intermédiaire. Le souvenir ne ressuscite pas les êtres mais en fait des fantômes. Élément inséparable du souvenir, la photo de l'album de famille prélève au temps, son image à travers les actions, les visages dont elle tire les portraits. Le temps est par essence, indissociable de la photographie, car c'est lui qui, par la pause, autorise la prise de l'image. Mais, inversement, par l'arrêt que constitue la prise de vue photographique, le temps aussi s'interrompt. Et c'est cette suspension du temps qui permet aux images de demeurer fixes à jamais. Le temps devient alors sensible et palpable à travers ces photos.

 Mauriane

POUR EN SAVOIR PLUS

A voir

La danse des ombres de Simone Mohr - 46' - 1989

Le petit garçon, les souvenirs d'enfance, l'homme qui vit dans le désordre, l'identité juive, le "bricolage artistique", tout cela fait le film, porté par un monologue zigzaguant comme une conversation à bâtons rompus : ludique, plein d'humour, "d'histoires juives", de dérision intelligente. Un film juste et émouvant qui, sans a priori explicatif ou conventionnel, fait le portrait d'un artiste et d'une œuvre, une des plus fortes de l'art contemporain. (Disponible au Centre du Film sur l'art à Bruxelles au 02/217.28.92)

La maison de Jean-Pierre Raynaud

L'artiste conceptuel Jean-Pierre Raynaud retrace l'aventure spirituelle et artistique de la construction de sa maison, de ses transformations successives puis de sa destruction et de la conservation de sa mémoire.



FICHE TECHNIQUE
La Maison de Jean-Pierre Raynaud
FRANCE - 30' - 1993
Réalisation : Michelle Porte
Image : Daniel Leterrier
Montage : Annick Breuil
Musique : Arvo Pärt
Photos d'archives : Denise Durand-Ruel
Conseillers artistiques : Denise Durand-Ruel et José Alvarez
Production : Caméras continentales, La Sept.
Participation : CNC, ministère de la culture et de la francophonie (DAP) ministère des affaires étrangères.

LE FILM

La maison est une peau et une frontière entre soi et le monde, un refuge, une histoire. Les maisons brûlent, sont détruites, reconstruites, achetées et vendues. Dans leurs murs, s'entremêlent des histoires, leurs portes s'ouvrent et se referment sur des univers étranges, fantastiques, dangereux. Elles s'ouvrent sur l'enfance et sur la mort. Face caméra, un homme parle et raconte son histoire ou plutôt l'histoire de sa maison. L'histoire paraît banale, une histoire comme il y en a tant, celle de celui qui avec sa femme achète un banal pavillon de banlieue à la Celle Saint Cloud, pourquoi pas, ailleurs c'eut été la même chose... Seulement voilà, cet homme est Jean-Pierre Raynaud, et Jean-Pierre Raynaud est artiste. Il décide rapidement que cela ne lui convient pas et veut transformer cette banale maison en maison pas banale du tout, en œuvre d'art. Le pavillon va devenir pour lui le champ d'expérimentation de ses désirs les plus intimes : ordre, propreté, solitude. L'évolution de la maison fait évoluer rapidement le couple vers une séparation définitive.

L'artiste s'enferme. Tout commence par le recouvrement des murs avec de petits carreaux blancs 15/15. Viennent alors les plafonds, les meubles : l'intérieur est entièrement recouvert de carreaux de céramique blanche et les fenêtres sont obturées. Cela évoque l'hôpital, la morgue. La maison devient un blokhaus sans regard sur l'extérieur pour atteindre enfin après 23 années de doutes, d'interrogations et de travaux, à la perfection, à l'architecture absolue. Mais que faire de la beauté parfaite ? Il faudra quatre années de plus pour que l'artiste prenne la décision de lui faire subir son ultime métamorphose, à savoir sa démolition. Les fragments de carrelage, placés dans mille seaux métalliques, sont installés en 1993 sur le sol du CAPC de Bordeaux. A l'issue de l'exposition, les carreaux sont dispersés un peu partout.

La maison, métaphore de la vie d'homme et du travail de l'artiste devient alors une œuvre publique.

La réalisatrice Michelle Porte promène sa caméra à travers les pièces, se faufile à l'intérieur de la demeure austère et immaculée pour y célébrer les espaces blancs carrelés avant l'arrivée des bulldozers...circulation quasi religieuse dans cette maison laboratoire et presque vivante.

Quelques mots du film :

Jean-Pierre Raynaud, face caméra, explique :

"J'ai voulu construire une maison, mais comme la maison de tout le monde, c'est-à-dire une maison pour habiter avec ma femme. (...) J'ai vécu quelques mois dans cette maison. C'était une expérience nouvelle pour moi, et là, j'ai compris que je ne pourrais jamais m'adapter à un lieu, entre guillemets normal. (...) J'ai senti qu'il fallait que je remette en question tout, une partie de mon existence en tout cas (...) J'ai commencé par divorcer, ça a été la première chose. Je me suis dit il faut déjà réapproprier le sens de mon corps, de ce que je suis et j'ai fermé la maison : je me suis enfermé dans ce lieu. (...) Au bout d'un certain temps, je me suis aperçu que ça ne suffisait plus, qu'il y avait une sorte d'engrenage pour récupérer un peu cet espace, mon espace à moi et j'ai fait appel à un matériau qui était déjà dans mon travail depuis les années 62-63 : le carrelage. Ce carrelage, blanc, basique, quinze sur quinze est quelque chose, je crois, qui fait vraiment partie de notre mémoire collective, on ne s'en rend pas compte, mais c'est un matériau que tout le monde connaît au XXe siècle, que tout le monde a rencontré ou rencontrera dans sa vie, simplement pour un séjour dans un hôpital. Et je vais même aller plus loin, sans vouloir être obsédant, mais je suis allé jusqu'à la morgue pour vérifier également qu'il était employé dans ces lieux, comme ça, qui ont besoin d'être nettoyés. Alors, ce matériau, au lieu de me faire peur, au lieu de me raconter des histoires, et tout ça, je me suis mis à l'aimer, à avoir une intimité avec lui, et la plus grande intimité que je pouvais réaliser, c'était de vivre avec. (...) Je deviens fou, dans le sens stimulant du terme, et là je comprends que je vais vers une architecture absolue...que ma vie va rentrer dans une autre définition."

L'ARTISTE

1939 - Naissance à Courbevoie.

1958 - Diplômé de l'école d'Horticulture.

1962 - Premières œuvres : série de Sens Interdits et de Pots Rouges remplis de ciment.

1964 - Première exposition collective : Salon de la Jeune Sculpture, Paris.

1965 - Première exposition personnelle : Galerie Jean Larcade, Paris.

1967 - Participe à la XIe Biennale de Sao Paulo.

1968 - Premier travail carrelé aux joints noirs lors de la création d'un environnement pour un collectionneur.

1969 - Commence la construction de sa maison de La Celle Saint Cloud.

1970 - Court-métrage pour la télévision française : "L'Alphabet Raynaud" (réal. : J. Caumont).

1973 - Court-métrage pour la télévision française : "La Peur" (réal. : M. Pamart).

1974 - Ouvre sa Maison au public. Espace Zéro, Musée d'Art et d'Industrie, Saint Etienne.

1975 - Commence son travail sur les vitraux de l'Abbaye cistercienne de Noirlac.

1981 - Lors d'une exposition personnelle au Hara Museum of Contemporary Art de Tokyo, il réalise la transformation définitive d'une des salles du musée en Espace Zéro.

1983 - Reçoit le Grand Prix de la Sculpture.

1984 - Réalisation d'un Espace Zéro à l'entrée de l'exposition "La Rime et la raison", Grand Palais, Paris.

1985 - Reçoit le prix Robert Giron, Palais des Beaux-Arts, Bruxelles. Installation de la pièce 1000 Pots Rouges dans une serre ancienne au Château de Kerguehennec, Bretagne. Reçoit le Grand Prix de Sculpture de la Ville de Paris.

1989 - Conception et réalisation de La Carte du Ciel dans les quatre patios du sommet de la Grande Arche, Paris La Défense, 1600 mètres carrés en marbre blanc et granit noir. Construction pour son propre usage d'un abri semi-enterré de 300 m2 à la Garenne-Colombes.

1991 - Rétrospective aux USA : The Menil Collection (Houston), The Museum of Contemporary Art (Chicago), Centre International d'Art Contemporain (Montréal).

1993 - Destruction de la Maison en céramique qui sera exposée au CAPC Musée d'Art Contemporain de Bordeaux dans des conteneurs chirurgicaux. Représente la France à la Biennale de Venise (Prix d'Honneur).

1994 - Construction d'une Voûte nucléaire sur un plafond du Musée du Louvre, Paris.

1996 - Le Pot Doré de la Fondation Cartier est exposé à Berlin puis dans la Cité interdite de Pékin.

1997 - Construit un Autoportrait en marbre de dix mètres de haut, Musée Sonje, Corée. Réalisation d'un Bonzaï monumental pour le parc de sculptures de la ville de Tong-Yong, Corée.

1998 - Le Pot Doré de la Fondation Cartier est exposé devant le Centre Georges Pompidou, Paris. Rétrospective à la Galerie Nationale du Jeu de Paume, Paris. Le Drapeau français est exposé pour la première fois.

1999 - Exposition "Les Champs de la Sculpture", Paris.

2000 - Participe à la Biennale de La Havane, Cuba.

2001 - Exposition "Sous Tension", Galerie Jérôme de Noirmont, Paris.

 

En 1962, Jean-Pierre Raynaud débute sa carrière d'artiste en présentant de manière sérielle des panneaux de sens interdits. Il développe ensuite un travail sur divers objets, tels que des pots de fleur. De la même manière qu'Yves Klein s'est approprié la couleur à travers ses monochromes, l'objet utilisé par Jean-Pierre Raynaud, de façon conceptuelle, donne lieu à une appropriation à travers laquelle l'objet perd sa symbolique première pour devenir, par une représentation sérielle, un "psycho-objet", un "objet-Raynaud".

Par l'utilisation de couleurs vives et fortes, l'artiste recherche une efficacité immédiate. La provocation alors réalisée permet à l'objet de transmettre autre chose que sa simple présence, de transcender sa signification propre, d'opérer, comme le souligne Pierre Restany, une "transmutation objective" dans l'instant.

Jean-Pierre Raynaud a acquis une grande notoriété internationale, notamment par ses œuvres en carrelage blanc, dont la plus récente est un Mur en carrelage présenté en 1999 lors de l'exposition "Les Champs de la Sculpture" à Paris.

Le nouveau travail de Jean-Pierre Raynaud s'attache aujourd'hui à un objet-déclencheur de vives passions : le drapeau. Le drapeau quitte ici le champ du politique pour acquérir le statut d'œuvre d'art, par le simple fait qu'il est choisi par l'artiste et tendu sur un châssis : "Tendus, mis sous tension, [les drapeaux] livrent au regard ce qu'ils sont. Avec ce geste, ils deviennent des objets - Raynaud et je me garde de ne faire aucune intervention."

L'artiste nous propose ainsi, à travers son regard d'artiste, une nouvelle confrontation avec les signes de la réalité collective dans le respect de son principe de neutralité.

Philippe Chastel, in Catalogue de la Galerie Noirmont, Paris

POUR EN SAVOIR PLUS...

Jean-Pierre Raynaud, la maison. Catalogue de l'exposition du 25 juin au 14 novembre 1993, CAPC Musée d'Art Contemporain de Bordeaux.

Cahier didactique réalisé par Sarah Pialeprat

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