Cahier didactique
Doisneau, Tout simplement

« J'ai dix-sept ans, je suis maigre et mal fringué, j'apprends un métier sans avenir, le décor qui m'entoure est absurde. Quand je montre ces photos à mon entourage, ils sont tous d'accord, c'est de la pellicule gâchée. M'en fous, je continuerai quand même. Un jour peut-être il y en aura un pour trouver dans mes images comme un ricanement révolté »
Robert Doisneau
FICHE TECHNIQUE
Robert Doisneau, tout simplement - 67' - 2000
Réalisation : Patrick Jeudy
Montage : Françoise Tubaut
Voix : Robert Doisneau
Illustration musicale : Laurent Lesourd
Production : Point du jour
Production déléguée : Jean-Louis Saporito - Agence Rapho
Responsable du projet : Chantal Soler
Un
film comme une longue séance de diapositives, des centaines de
photographies de Robert Doisneau, à peine entrecoupées par
de courtes séquences d'archives, avec un décor sonore d'ambiances,
de bruits et de musiques d'époque. Le commentaire, très
intelligemment fait place à la voix chaleureuse de Doisneau
lui-même, qui commente ses photos, égrène ses souvenirs, évoque
son amitié pour Cendrars et Prévert, parle de ses
« meilleurs modèles masculins » , Picasso, Maurice
Baquet et Buster Keaton, et de sa constante recherche du
« petit moment de bonheur » dans le quotidien.
Tant
les images que les propos du photographe distillent poésie, humour,
humilité et tendresse, mais surtout révèlent un profond amour de
l'humanité et de ses nombreux acteurs : les enfants - qui
avaient fait de ce grand timide l'un des leurs - les habitants des
banlieues, le peuple de Paris, les artistes, les musiciens des rues,
les amoureux.
D'autres photographes traquent leurs proies bardés de téléobjectifs : ce sont des tueurs. Doisneau, lui, se voyait en pêcheur à la ligne. Il s'installait et attendait la bonne surprise ou le miracle. C'est ainsi que sont nées les meilleures photographies : l'agent de police passant devant la gueule béante du monstre par où l'on entrait à « L'Enfer », cabaret du boulevard de Clichy, ou ce peintre du dimanche qu'observe d'un air penché un passant promenant son chien.
Pour
cette autre photo d'un couple regardant dans une vitrine, lui,
l'égrillard, une peinture un peu leste, elle un autre tableau qu'on
ne voit pas mais qu'on imagine plus sage, Doisneau avait « arrangé »
la vitrine, attendant une réaction des passants. Les mariés qui se
dirigent vers un café sinistre, dans une rue sinistre d'une banlieue
sinistre, ne sont pas de vrais mariés mais des acteurs qui, pendant
la pause d'un film en cours de réalisation, vont boire un verre.
Doisneau les avait saisi là, dans une atmosphère poisseuse qui vous
serre le cœur.
« Le Baiser », sa photographie la plus
célèbre avait gravement perturbé ses derniers jours : une
demi douzaine de personnes, plus ou moins sincères, plus ou moins
intéressées, s'étant reconnues dans ce couple culte et certains
ayant intenté de longs et fatigants procès, Doisneau avait dû
« révéler » qu'il avait utilisé des figurants. Ce qui
le gênait n'était pas de passer pour un « truqueur de la
réalité » comme l'appelèrent alors certains journalistes ;
mais, en révélant sa façon de faire, il avait eu peur d'alourdir
le rêve.
L'important n'était-il pas que cette photo magique avait l'air attrapée au vol ? Doisneau s'arrangeait avec la réalité mais il lui redonnait vie et la rendait plus belle, plus rêveuse, plus nostalgique aussi - ou plus rigolarde. A sa manière.
« Toute ma vie je me suis amusé, disait-il, je me suis fabriqué mon petit théâtre ».
La photographie de Doisneau est, en fait, l'exact pendant du réalisme poétique de son ami Prévert au cinéma, une photographie douce, à la fois drôle et triste, émerveillée quand même. Voyez ce couple saisi au flash dans le tourbillon de sa valse, une nuit noire de juillet.
Né le jour du naufrage du Titanic (le 14 avril 1912), mort un 1er avril (1994), Doisneau aimait la magie du quotidien. Il adorait vous faire connaître ses petits bistrots, trinquer, rire, parler. C'était un conteur magnifique, comme Brassaï avec qui il se baladait souvent dans Paris. Il m'avait dit pourtant, en 1974, quand il était venu me voir la première fois, au « marbre » du Figaro : « Vous savez, je suis un solitaire, un solitaire éperdu. Sabine Azéma qui l'a bien connu à la fin de sa vie (et qui a réalisé un film sur lui) nuance avec finesse l'image qu'on se fait généralement de lui lorsqu'elle remarque :
« Doisneau aimait rire, mais il avait peur du bonheur ».
Plus complexe qu'on ne l'a dit, il avouait un peu tristement : « On essaie de m'embaumer de mon vivant avec interdiction de sortir du personnage qu'on a fait de moi ». Il y avait en lui de la fantaisie, de la pudeur, de la délicatesse, de la gravité masquée d'humour, et - oui, bien sûr - de la gentillesse vraie, profonde, ouverte. Prévert, qui l'a connu mieux que personne, disait :
« Si Doisneau monte sur l'échafaud, il trouvera, si grand est son amour de son prochain, que le bourreau est, malgré tout, un très gentil bourreau »
Le gentil Doisneau avait poussé la complaisance jusqu'à naître à Gentilly. Il était le plus populaire des reporters c'est peut-être parce que chacun avait l'impression d'être son ami.
La
fin des années 60, le galeriste new-yorkais, spécialiste de la
photo, Lee Witkin, avait dit à Gisèle Freund qu'il voulait voir
Doisneau. « j'y suis allé, racontait Doisneau, et il
m'a dit qu'il voulait m'acheter des photos. Je l'ai découragé. Le
genre de photos que je fais, ce n'est pas de la photo d'ameublement à
mettre à côté du bouquet de fleurs. Et puis la photo, moi, je la
veux répétée, tirée en grand nombre. Je suis toujours opposé à
cette idée absurde du tirage limité."
Il y est venu peu
à peu, tout de même, sous la pression. Mais Doisneau détestait
exposer : il préférait le livre ou la presse qui sont, en
effet, le territoire naturel du reporter. Doisneau se sentait à
l'aise dans les bistrots ou dans la rue, dans les Halles quand
c'était encore le ventre de Paris, un quartier populaire vrai où
les gens admettaient volontiers qu'on les prenne en photo dans la
complicité de la nuit. Ce qu'il aimait c'était écouter ce boucher
qui demandait : « voulez-vous me mettre en rapport avec une
bouteille de beaujolais ? »
Tout Doisneau est là
dans ce genre d'effraction imperceptible qui se produit dans le
quotidien. Tout Doisneau est là, dans ce génie de l'invention
populaire.
Son Paris est un Paris de rêve où les commerçants
sont tous sympathiques et rigolards, un Paris où, comme il disait,
« on n'avait pas besoin d'organiser l'animation des rues :
tout le monde était acteur » ; ce Paris qui était
« un théâtre où l'on paie sa place avec du temps perdu».
Michel Nuridsany
Cahier didactique réalisé par Jean-François Questiaux.
* * * * *