Cahier Didactique

Oscar Niemeyer

Un architecte engagé dans le siècle

C'est un film sur un homme libre qui croit au pouvoir de l'imagination. C'est un film sur l'architecte le plus prolifique du XXe siècle. C'est un film sur l'un des créateurs de Brasilia. C'est un film sur le Brésil. C'est le témoignage d'un artiste qui, aujourd'hui, croit encore en l'idéal socialiste. C'est l'aventure d'une personnalité exigeante qui toute sa vie s'est battue pour son pays, exilée en France sous la dictature militaire brésilienne. C'est l'histoire d'un homme qui a aimé les femmes.

LA FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Marc-Henri Wajnberg
Scénario : Marc-Henri Wajnberg, Rogier Van Eck
Image : Marcos Menescal, Sanderlan Costa, Gerry Meaudre, Olivier Pullinckx
Montage : Paul-Jean Vrauken
Son : Jean-Jacques Quinet, Francis Bonfanti, L. Renato Mesquita
Musique Hughes Marechal
Production : Wajnbrosse productions (Bruxelles), Polo de Imagem (Sao Paulo) en association avec Arte, RTBF, NOS, SBS, DISCOVERY Latin America et le Centre National de la Cinématographie (CNC), Misistère de la Communauté française de Belgique, Eurimages, Wallonie Image Production (WIP)

Aujourd'hui, à 92 ans, Oscar Niemeyer nous reçoit chez lui, à Rio de Janeiro. Il nous parle du Brésil bien sûr, mais aussi de la France, des USA, de l'URSS. Il nous parle de Kubitschek, Lucio Costa, Vinicius de Morães, Chico Buarque, Le Corbusier, Fidel Castro, De Gaulle, Malraux, Sartre, Aragon. Il nous parle de l'amitié et de la nostalgie. En l'accompagnant de Rio de Janeiro à Brasilia, de São Paulo à Belo Horizonte, il nous raconte sa vie dédiée à l'architecture dans un siècle bouleversé par les idéologies politiques et les mouvements artistiques.

Marc-Henri Wajnberg

LE FILM

Ce film sur Oscar Niemeyer a reçu treize prix dans divers festivals internationaux.

« Je n'ai aucun enthousiasme pour l'architecture rationaliste avec ses limites fonctionnelles, sa rigidité structurelle, ses dogmes et ses théories. L'architecture est faite de songe et de fantaisie, de courbes généreuses et de grands espaces libres - tellement liés à notre architecture coloniale. Je me rappelle comment beaucoup m'accusaient de formalisme, de pénétrer dans les formes gratuites qu'ils craignaient tant. Je ne les ai jamais pris au sérieux. Le béton armé permet à l'architecte qui a le sens de la poésie de s'exprimer. Il faut savoir inventer, en faisant appel à toutes les techniques qui sont à notre disposition. Pourquoi se soumettre à des règles, à des principes intangibles ? "

Oscar Niemeyer

 

Un architecte droit dans ses courbes Oscar Niemeyer a révolutionné l'architecture moderne, sorti le Brésil du colonialisme et composé des symphonies de béton, poétiques et politiques. Marc-Henri Wajnberg consacre un film à ce militant de quatre-vingt-quatorze ans.

« Quel est notre désir à tous ? Un Niemeyer éternel, par son oeuvre et ses nobles idées », martèle Fidel Castro, posant un regard affectueux sur l'un des plus grands architectes de ce siècle : Oscar Niemeyer, artiste, militant ayant mis le Brésil sur les rails de la modernité. Le réalisateur Marc-Henri Wajnberg se souvient de sa première rencontre avec Niemeyer : « A quatre-vingt-quatorze ans, il a une énergie incroyable ! Il dessine sans cesse, va réaliser l'université d'Hanovre. C'est ce qui le maintient en vie. »

Ce documentaire est la suite logique du travail de ce réalisateur : « J'avais auparavant rencontré le photographe Evgueni Khaldei, le Capasoviétique. Un homme passionnant qui, malgré les épreuves, a su rester humble, voulant, modestement, changer le monde. Niemeyer s'est donc imposé tout naturellement », explique le réalisateur. Pourtant, « la première fois que nous sommes allés à Brasilia, c'était une catastrophe ! La ville avait horriblement vieilli. Mais c'était après un voyage de vingt-quatre heures. Le lendemain, nous avions trouvé tout cela diablement intéressant. Et le troisième jour - il faisait beau - nous étions reposés. Et totalement fascinés ! Ça n'a pas changé depuis », sourit Marc-Henri.

Brasilia : l'aboutissement de toute une vie. La quintessence des principes architecturaux et politiques de ce militant qui a fait sien l'adage de Le Corbusier : « L'architecture est invention ». A bas la ligne droite ! « La courbe est la solution naturelle », pour celui qui trace avec l'aisance d'un Picasso l'histoire de sa vie comme les plans de ses réalisations. Dès ses premières créations, il s'impose comme un révolutionnaire : l'église de Pampulha, par exemple, « restée six ans inutilisée parce qu'elle ne convenait pas à l'autorité religieuse ».

Il impose sa griffe. Et Juscelino Kubitschek, le maire de Belo Horizonte, devenu en 1955 président de la République, l'embarque, « prince de la Renaissance », dans « cette aventure insensée » qu'est Brasilia : faire sortir de terre en moins de trois ans une nouvelle capitale ! « Un choc architectural qui a fait rentrer le Brésil dans la modernité », dixit le réalisateur. Les actualités de l'époque se font lyriques : « Oscar Niemeyer et Lucio Costa composent la symphonie de Brasilia. »

Pour Niemeyer, « Brasilia a représenté un immense espoir », d'autant que, comme le note Marc-Henri Wajnberg, « si la plupart des commandes qu'il a reçues étaient officielles, il a eu la chance inouïe que le pouvoir soit en adéquation avec ses opinions politiques. Et à l'époque, ses constructions ont constitué un progrès social indéniable ». Niemeyer inscrit dans le béton ses idéaux politiques et sociaux. Mais le communiste qu'il est déchantera rapidement : « Ceux qui ont construit Brasilia en pensant que ce serait le point de départ d'une nouvelle vie sont repartis de l'aventure aussi pauvres qu'en arrivant. Parce que dès l'inauguration, les hommes d'affaires et les politiciens sont arrivés... »

La dictature brésilienne vient briser ces rêves. Après avoir résisté, Niemeyer, en 1967, est contraint à l'exil en France. Il y réalise le siège du PCF, avec ce fameux dôme, « ventre fécond enfoui dans la terre », dit Marc-Henri Wajnberg. On lui doit aussi le siège de notre journal. Un artiste engagé ? A n'en point douter : « Lors de mon passage en Europe, j'avais cette préoccupation politique de montrer que nous, les Brésiliens, ne sommes pas de gentils sauvages », martèle-t-il.

Pour le réalisateur, Niemeyer a « dès sa jeunesse, fait sienne l'idéologie communiste. Pessimiste, il a su néanmoins garder une certaine naïveté, préservant ainsi son idéal ». Celui « d'un monde meilleur, où il est possible de vivre comme des gens bien. Comme des gens dignes ». De retour au Brésil, Niemeyer conçoit le mémorial de l'Amérique latine, « conçu pour rassembler les peuples », témoignant de sa fidélité à un combat. Car, si « l'Amérique latine a été agressée, envahie, méprisée, aujourd'hui, ces nations peuvent s'unir contre l'impérialisme ». A quatre-vingt-quatorze ans, ce « révolté » aura, en toute logique, révolutionné l'architecture, plaçant l'homme (et la femme !) au centre de son oeuvre. Marc-Henri Wajnberg, lui, ronge son frein : il ira en avril prochain à Brasilia en compagnie de Niemeyer, à l'occasion du 41e anniversaire de la capitale. Et le réalisateur de se demander comment « réagira l'homme face à sa création ». Brasilia, une postérité en béton armé. Pour un « Niemeyer éternel ».

Caroline Constant et Sébastien Homer,
in l'Humanité, 31 janvier 2001

L'ARTISTE

Architecte considéré comme un des rénovateurs de son art, Oscar Niemeyer Soares Filho est respecté pour son travail dans le monde entier. Tout juste diplômé de la l'Ecole Nationale des Beaux Arts de Rio de Janeiro en 1934, il intègre le bureau de Lucio Costa, le précurseur de l'architecture moderne au Brésil. Deux ans plus tard il participe au projet du Ministère de la Santé et de l'Education, « premier bâtiment moderne au Brésil », aujourd'hui le Palais de la Culture, qui a été construit suivant une étude de l'architecte franco-suisse Le Corbusier.

Parallèlement, en 1940, Juscelino Kubitschek, futur Président du Brésil, lui commande des projets pour le nouveau district de Pampulha, à Belo Horizonte, dont il vient d'être élu maire. C'est là que son génie créatif se révélera, en particulier dans les lignes totalement originales de l'église de São Francisco. Pendant cette période, il travaille aussi sur la réalisation du pavillon brésilien pour la New York World's Fair de 1939-40. Il a également été invité à orienter le projet de l'immeuble des Nations Unies à New York en 1946. Avec Le Corbusier, il dessinera le bâtiment qui révolutionnera la ligne d'horizon de la ville la plus importante au monde.

Son engagement politique et plus particulièrement son entrée au Parti Communiste compliqua sa vie. Il fit face à l'intolérance des gouvernements américain (en période de MacCartisme) et brésilien (dictature militaire) qui freinèrent sa carrière.

Malgré tout, des entreprises privées lui permirent de continuer son travail, comme le 500 Club, le Copan Building et la Duchen Factory. La consécration pour Niemeyer, c'est Brasilia. Appelé par Kubitschek pour dessiner la nouvelle capitale, Niemeyer lui suggéra de soumettre à concours le plan de la ville. Ce concours fut remporté par son mentor

Lucio Costa, dont l'idée était de « conserver une unité d'esprit essentielle pour une ville nouvelle » en rejetant les vieux concepts de fonctionnalité et d'utilité. Niemeyer conçut son travail comme un acte d'affirmation du peuple brésilien. Il s'efforce de concilier le concept d'éternité d'un travail architectural avec l'esprit novateur qu'il veut insuffler à cette ville, en créant des formes simples à la beauté incontestable. Influencé par Le Corbusier, il avait développé une architecture caractérisée par la pureté de ses lignes, par une conception audacieuse et par des portées élancées en béton armé.

Les édifices les plus connu de la capitale brésilienne sont la Cathédrale, le « Palácio da Alvorada » (la résidence présidentielle) et le Congrès. Après 1964, il vécut la majeure partie de son temps en dehors du Brésil, ouvrant des bureaux à Paris, Beyrouth, Tel-Aviv, Alger et Milan. Il a été le responsable du Mondadori (1968) à Milan, du plan urbain de l'Algarve au Portugal, du siège du Parti National à Alger. En France, il a notamment conçu le siège du Parti Communiste (1965) à Paris, et le centre culturel du Havre (1972). Niemeyer est toujours très actif, ses derniers travaux sont le Mémorial de l'Amérique Latine à São Paulo et le musée d'Art contemporain de Niteroi (ville qui fait face à Rio de Janeiro dans la baie de Guanabara, 1991).

Architecte vivant le plus important, il a souvent été récompensé aussi bien pour ses travaux d'architecte, « Pritzker Prize » en 1988, Membre de l'Académie Américaine des Arts et des Sciences, etc., que pour son engagement dans le communisme : « Prix Lénine de la Paix » (1963), Médaille José Marti (décoration que Cuba ne concède qu'aux chefs d'Etat.

Du président brésilien actuel, Fernando Henrique Cardoso, il dit : « Il représente la société de classe que je déteste. Le régime que nous voulons est sans classe, la révolution du peuple pour le peuple, sans que le sang soit versé. » Il vit maintenant dans le quartier de Laranjeiras à Rio de Janeiro.

Emmanuel Corpet

BRASILIA

Le Brésil, de son nom officiel « États-Unis du Brésil », est le plus grand pays d'Amérique du Sud. Sa superficie totale de plus de 8,5 millions de kilomètres carrés, en fait le cinquième état du monde de ce point de vue, après la Russie, le Canada, la Chine et les États-Unis. Il est peuplé de plus de 100 millions (au début 1990) d'habitants de toutes races, mais surtout de blancs et de mulâtres, et il groupe à lui tout seul près de la moitié de la population de l'Amérique du Sud. La langue officielle du Brésil est le portugais.

Car le Brésil s'est trouvé sous la tutelle du Portugal pendant plus de 450 ans. Ce n'est qu'en 1822 qu'il accéda à l'indépendance. Déjà, à l'époque, José Bonifacio, surnommé « Le Patriarche », qui avait été l'un des principaux protagonistes de la révolte contre la tutelle portugaise, avait compris la nécessité de donner à ce vaste pays une capitale qui serait située en plein coeur de l'état. Selon lui, cette décision devait faciliter l'unité des états formant le Brésil, ainsi que la mise en valeur de ses immenses ressources minérales et autres.

Il fallut attendre exactement un siècle pour que le rêve du « Patriarche » reçoive un commencement de réalisation. On décida alors de construire une ville entière à l'intérieur du pays. Ce serait la capitale, on l'appellerait BRASILIA. La première pierre en fut posée en 1922, à l'occasion du centenaire de l'Indépendance dans une région sauvage, envahie par les fourmis blanches et qui paraissait mal se prêter à l'édification d'une capitale digne d'un aussi grand pays. Pourtant, de nos jours, ce site inhospitalier est devenu accueillant. A vrai dire, ce n'est qu'en 1956, après une interruption de 33 ans, marquée par d'interminables controverses et de difficultés qui paraissaient insurmontables, que les travaux commencèrent réellement. Les plans de la ville avaient été dessinés par l'architecte brésilien Lucio Costa (né à Toulon, France, en 1902).

Les travaux commencent sous la direction d'Oscar Niemeyer (né à Rio de Janeiro, en 1907). Cependant l'édification de la cité coûte cher. Les travaux ne seront achevés qu'au prix d'énormes sacrifices financiers qui pèsent lourdement sur l'économie du pays et qui creusent les différences sociales. Capitale officielle depuis 1956, Brasilia est inaugurée le 21 avril 1960. Aujourd'hui la ville a la forme d'une croix aux dimensions considérables. l'axe principal est une avenue longue de 10 km, coupée par un axe transversal long de 5 km. Ici les croisements des rues ont été évités grâce à des solutions modernes : plate-formes mobiles et passages souterrains. Un lac artificiel alimenté par les eaux du Parana égaye cette ville unique au monde à l'esprit futuriste, peuplée d'un million et demi d'habitants. Brasilia se dresse au coeur d'une pléiade de villes-satellites éloignées de 25 km les unes des autres. Cette solution était sensée éviter les grandes concentrations de population à l'origine de bien des inconvénients et que connaissent la plupart des autres capitales.

Brasilia est située sur le Plateau Central du Brésil, à environ 1200 m d'altitude. La végétation alentour y est particulièrement luxuriante car elle est favorisée par le climat. Ainsi l'oeuvre de la nature vient-elle remarquablement compléter le travail de l'Homme si celui-ci reste raisonnable.

Au coeur de la ville se trouve le Square des Trois Pouvoirs. Il symbolise les trois pouvoirs fondamentaux qui gouvernent l'État : le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Le Parlement, le siège du gouvernement et la Cour Fédérale de Justice occupent des immeubles modernes. Les édifices réservés aux administrations ainsi qu'aux centres culturels et commerciaux de la capitale se dressent le long de l'axe le plus court de la ville. Avec ses vingt-deux États fédérés et sa vaste superficie, le Brésil a besoin d'une capitale qui soit vraiment la tête du pays.

Ainsi, Brasilia a supplanté Rio de Janeiro en tant que capitale officielle du Brésil. Située à environ mille kilomètres de la mer et des autres grandes villes brésiliennes, la capitale est destinée à devenir non pas la ville la plus peuplée de ce grand État, mais une ville nouvelle : la capitale d'un pays bien décidé à mettre en oeuvre les moyens qui lui permettront d'exploiter ses immenses ressources naturelles (en espérant un plus grand respect de la nature). Elle est l'âme d'un nouveau Brésil, plus brillant, plus dynamique, plus libre, en un mot plus ouvert sur le monde moderne. Puisse ce rêve devenir réalité.

«Histoire des villes »

Cahier didactique réalisé par Jean-François Questiaux

 

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