Cahier Didactique

Bruegel

Exposition : L'entreprise Bruegel - Du 22 mars au 23 juin 2002

Exposition d'un caractère tout à fait inédit consacrée à Pieter Brueghel le Jeune et son atelier, aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles. Bruegel et ses assistants sont en effet connus pour avoir copié abondamment certaines œuvres du père de l'artiste : pour la première fois différentes versions d'une même composition seront réunies, étudiées et analysées avec les techniques de laboratoire les plus modernes. Comment Bruegel le Jeune et son atelier ont-ils procédé ? A partir de quels modèles ? Pour qui ? Autant de questions auxquelles l'exposition et le catalogue tenteront de répondre.

ARTICLE

200 bougies pour un musée  

La valeur d'un Bruegel est aujourd'hui inestimable. Il n'y en a plus chez les collectionneurs privés. S'il devait y en avoir un en vente, un jour, découvert par miracle, sa cote devrait largement dépasser le milliard de francs. Or, en 1902, le musée d'art ancien pouvait encore acheter à la vente de la collection Edmond Huybrechts, à Anvers, « Le Dénombrement de Bethléem » pour la modique somme de 9.000 francs. Certes, les francs d'alors n'étaient pas ceux d'aujourd'hui, mais à la même vente, le musée acheta une œuvre du peintre belge Alfred Stevens pour 25.000 francs ! Cette anecdote se trouve, comme toute l'histoire du musée dans le livre passionnant écrit en 1987, par Françoise Roberts-Jones Popelier, l'épouse de l'ancien conservateur en chef (éd. Mardaga). Nous nous en inspirons largement dans cet article. Un tout nouveau livre sur l'histoire du musée est en préparation et devrait être édité en 2002. « Le musée de Bruxelles a toujours valu mieux que sa renommée », écrivait le critique d'art Eugène Fromentin en 1876. Stendhal, par contre, n'aimait guère les œuvres flamandes. Il stigmatisait ce qu'il appelait « le vilain derrière du faune de Jordaens » et, chez Rubens, « ce sont les armures qui sont ce qu'il y a de mieux ». William Thackeray auteur de « Vanity Fair », écrivait en 1844 : « C'est une ridicule petite galerie, imitant de manière ridicule Le Louvre». Baudelaire aimait tout aussi peu les Rubens : « Rubens décadence,Rubens fade, Rubens fontaine de banalité ». Mais il appréciait les primitifs; d'autres étaient plus élogieux comme Eugène Delacroix : « Rubens est là magnifique ».
UN DECRET DE NAPOLÉON
Le musée est né du décret signé par Bonaparte créant le musée du département de la Dyle. Comme en écho, il y avait à Bruxelles un homme, Guillaume-Jacques-Joseph Bosschaert
qui rêvait de bâtir un tel musée et qui avait déjà fait un tri parmi les œuvres enlevées des couvents et des abbayes et qui traînaient dans des dépôts car finalement dédaignées par 
les « voleurs » français.
Il y a par exemple un superbe Bernard Van Orley qu'on jugeait, à l'époque, fort médiocre. Bosschaert choisit ainsi une centaine d'œuvres parmi les quinze cents entreposées. 
Avec ces tableaux et les envois venus de France, le musée pouvait s'ouvrir à la fin de Messidor an IX (juillet 1803).
Guy Duplat, La Libre Belgique 2001

FICHE TECHNIQUE
Bruegel - 58' - 1969
Scénario et réalisation : Paul Haesaerts
Textes : Hugo Claus et Paul Haesaerts
Images : Daniel et Tonio Harispe, Paul de Fru
Montage : Gustave Verschueren
Voix : Julien Schoenaerts, Ludo Rekkers, Daniel Gelin, Phillipe Noiret
Musique : Freddy Devreese
Directeur de production : Jean van Raemdonck

LE FILM

Une fenêtre ouverte sur un monde. Un monde qui, comme tel, apparaît sur l'écran, immense et divers, misérable et splendide, joyeux et tragique, coloré de paix et de catastrophes. Un monde humain, trop humain, admirable. Il est bien malaisé de parler de Bruegel. A fortiori de le mettre en scène. Les lieux-communs, les facilités, les clichés, les souvenirs des livres d'écoles sont là à chaque tournant, et comme autant de pièges. Vais-je remarquer que c'est un grand Peintre, sans que l'on me rie au nez. Et Paul Haesaerts, va-t-il montrer La chute d'Icare, Le Massacre des Innocents ou La Tour de Babel, sans prendre le risque de nous faire feuilleter, une fois encore, un album trop connu et de nous contraindre à y regarder des chromos acceptés, mais que l'on ne peut plus voir.

Et bien, le film de Paul Haesaerts propose, dans des sillages anciens des voies aussi passionnantes, aussi modernes, aussi sensibilisées à nos pas. Naturellement, doit-on le répéter,il faut, si l'on prend des positions figées sur l'art, à chaque image, accepter de commettre le sacrilège de supporter la distorsion des mises en place des sujets abordés par le peintre, de voir parfois le détail prendre rang sur l'essentiel, de minutieuses miniatures atteindre à la fresque, des fourmis humaines, jouer sur les tréteaux d'un théâtre de géants, enfin, il faut renoncer aux voiles convenus de la patine et accepter la vivacité des coloris de la chimie photographique.

Ce sont là, à nouveau réunis, les éléments d'un procès du film sur l'art. Et souvent, il est vrai, on a pu mesurer leur validité. Les tournesols de Van Gogh, vus sur un grand écran, exigent le correctif mental qui les ramène à leurs dimensions initiales. Mais, avec certaines toiles de Bruegel, oserais-je dire que le mouvement est inverse. Ces foules, ces grouillements humains que le peintre montre, comme du haut d'un clocher, sont pour la loupe-caméra de Paul Haesaerts des motifs de rencontre. Il nous fait prendre contact avec chacune des marionnettes de ces jeux divers. Il les individualise. Et nous pressentons leurs plaisirs précis comme leurs drames intimes É A la manière de Giotto, de Bosch, Bruegel, prisonnier des difficultés du moyen d'expression dont il disposait, s'efforçait, et dans l'espace et dans le temps, sur un minimum de surface, de conter une histoire aux multiples péripéties, une histoire que le cinéma eut pumieux ordonner, et qu'en ce cas il ordonne merveilleusement.

Aussi bien n'est-ce point cette succession de promenades dans divers petits mondes qui constitue l'originalité de cette relation cinématographique. Sans doute, on écoute l'anecdote, racontée à la fois par le peintre et par le cinéaste, mais celle-ci s'insère et à sa place, dans un cours puissant et large. C'est l'aventure d'un témoin, d'un visionnaire, d'un philosophe à laquelle on assiste. Aussi la marche de l'adolescent sensible, amusé du spectacle de ses semblables, vers le scepticisme de l'homme mûr, désabusé. Une démarche, à vrai dire, pas toujours bruegelienne. Les triviales beuveries des fêtes villageoises font place, souvent, aux effrois de l'horreur des massacres, à la poésie du décor, aux arcanes des allégories.

Ce tracé, Paul Haesaerts le mène d'une main sûre. Un tracé qui, parallèlement, dessine une biographie, décrit l'évolution d'un artiste, éveille les échos d'une méditation sur la destinée.

Un tracé où les pauses sont nombreuses,où usant d'arabesques, l'observateur isole, par exemple, la vision d'un arbre, d'un paysage, d'un ciel, et où déjà toute une école de la peinture se reconnaîtrait. Parfois un décor de conte de fée, repris des souvenirs idéalisés de l'Italie, occupe la scène. Ailleurs, les toits des villages flamands, le vol des oiseaux, les lueurs sulfureuses des enfers de Bosch, ou en encore les accessoires de l'alchimiste, prennent l'avant-plan. Le cinéaste, ici, met en scène magnifiquement les facettes du génie de ce grand artiste, de cet homme curieux, de cet esprit lucide.

Non plus à la manière d'un bon guide de musée. Mais selon les opinions d'un critique compétent, selon le regard d'un homme de goût, selon surtout, et ceci n'est point banal, les vues d'unsociologue, d'un historien, d'un essayiste. Paul Hasaerts s'efface et avec raison devant l'œuvre de Bruegel. Mais au travers de celle-ci tente le possible dessin psychologique de ce maître dont on connaît peu de choses. Incidemment, il cherche les grilles d'un langage chiffré, explique les significations symboliques des couleurs ou de certains thèmes, achève le portrait d'un homme à la curiosité universelle, d'un homme de la Renaissance et dont le message, porté par l'art, nous parvient aujourd'hui sans scories et tel, d'un humaniste de notre temps.

André Thirfays

L'ARTISTE

Bien peu d'œuvres (moins de cinquante si l'on exclut les gravures), une surface peinte combien réduite, rien en regard des étendues d'un Tintoret ou d'un Rubens et pourtant quelle intensité, quelle vision à perte de vue, quelle foisonnante variété. Et que d'élévation, de concentration dans la pensée qui fuse tant vers l'allégresse que vers la souffrance. Quelle hauteur métaphysique et quelle émouvante prévenance envers le détail. Voici à la fois un organisateur de grandioses mises en scène et un scrupuleux miniaturiste. Chaque fragment aussi infime soit-il du grouillement breugelien - le grouillement est un de ses modes d'expression, un mode bien à lui - peut être agrandi au centuple, peut prendre les dimensions du plus large écran cinématographique, il n'en dévoile que mieux un constant dynamisme interne et une permanente sûreté de style. Le petit se fait immense, l'immense se fait petit.

Il est dix Bruegel en un. L'adjectif « bruegelien » dans le sens de joyeux drôle, par sa limitation et son insistance a fait beaucoup de tort à la compréhension en étendue de ce que Bruegel est réellement. Non qu'il ne soit pas un observateur (amusé quoique sceptique) de la liesse ; il l'est même avec une particulière intensité (il est tout avec une particulière intensité) mais il est cela « entre autres » et l'enfermer dans cette seule définition c'est gravement le trahir. En fait ce personnage complexe, parfois et même toujours réjoui (sinon il ne peindrait, il ne créerait pas) n'en est pas moins et presque certainement le plus amer, le plus douloureux des esprits. De la désespérance résonne dans les sons des cornemuses qui font danser ses paysans et il est une frénétique exultation dans l'ardeur que mettent ses squelettes à conduire les vivants au trépas. Le coloris, les traits de pinceaux croustillants et acerbes sont ici un singulier mélange d'angoisse et de jubilation.

Entre les deux pôles de son esprit, il y a le monde entier, tous les méridiens du monde ; ses méditations, ses bras étreignent la totalité de la sphère terrestre et ses multiples dualités. Paysagiste, il représente en rigoureux réaliste non seulement le paysage qui s'étale devant lui mais encore les nombreux paysages qu'il détient en mémoire. Ainsi fait-il se prolonger les humides plaines flamandes en arides montagnes italiennes. Dans ses évocations de la nature, les mouvements des nuages, de la végétation, de la mer, des rochers se recherchent et s'enchaînent. Son regard voyage du fond des horizons qui se perdent dans des vallonnements bleutés, vers le maigre chardon qui, à l'avant-plan, s'échine à fleurir. Il peint et l'espace et le temps, un espace immuable comme la pierre, un temps dominateur et insaisissable. Le durable est là, dans la pérennité de la nature et aussi le passager qu'évoquent les petits hommes laborieux et éphémères.

Si Bruegel est le peintre des foules qui pullulent sur le monde, essaims d'insectes affairés, il n'en est pas moins un rigoureux observateur de l'individu isolé décrit dans ce qu'il a de plus singulier. En psychologue amusé, en moraliste intransigeant et narquois, il note par le menu les travers et ridicules de la nature humaine, mais il organise aussi, en visionnaire épique, les spectacles les plus grandioses, la construction de tours de Babel imposantes comme des Himalayas, tout un peuple se jetant dans les joies fallacieuses du carnaval, des armées entières envahissant un pays, toute une humanité menée vers la mort. Les contrastes se démènent en lui et le poussent aux extrêmes. Peintre de l'homme à ras de terre, des paysans, il est aussi le créateur de mondes imaginaires, un maître de l'insolite et du fantastique.

S'il est parfois et volontairement trivial, il exprime d'autres fois de délicates et audacieuses pensées humanistes. Il est homme de terroir (nul n'est plus des Flandres ou de Brabant que lui) et il est, tels les plus grands (il assume toute la nature et toute l'aventure humaines) sans frontière, sans limite. Cet anachronique qui, en plein maniérisme du XVIe siècle, reste fidèle au style du XVe siècle, est - par la hauteur de ses vues d'esprit - intemporel. Son art se nourrit de puissantes poussées internes. Il n'est pas un imagier qui se contente de reproduire au mieux des spectacles.

Il devient lui-même ce qu'il peint. Il est la gelée cassante de décembre et la harassante torpeur de juillet, il est le riz et la cervoise, il est le chien famélique, le fou à sonnettes, le gras dormeur étalé sur le sol, le laboureur armé de courage, l'aveugle qui avance en tâtonnant, le pendu, loque humaine accrochée au gibet, le cadavre qui se décompose dans son cercueil, le monstre hybride qui patauge dans les boues infernales et l'ange qui, glaive tendu, surgit du fond du ciel. Il assume avidement ce qu'il aborde, se donne au monde sans restriction, le cœur ouvert, le cœur saignant. Il est tout entier de son temps, de tous les temps, le nôtre inclus - par sa façon de faire corps avec la vie qu'elle soit exaltante ou décevante, d'être la vie, de s'identifier à elle, de ne pas tolérer qu'on la brime.

Paul Haesaerts

LE RÉALISATEUR

Paul Haesaerts (1901 - 1974) a été de ces hommes de véritable avant-garde qui ont travaillé à sauver une civilisation menacée par l'abus de l'abstraction et des formules, en développant le sens compensateur de l'image car s'il avait la plus haute intelligence, elle était inséparable de sa vocation visuelle. Il comprenait d'instinct que, dans un monde menacé par le cérébralisme électronique, il fallait exalter la puissance du regard. C'est par le regard en effet que nous faisons du réel notre substantielle nourriture ; c'est par lui que nous ouvrons notre sensibilité aux chocs qui entretiennent sa force vibratoire, à toutes les découvertes qui l'enrichissent. Menacés comme nous le sommes par les dessèchements de l'intellectualisme et de son arbitraire, nous devons faire de nos yeux les gardiens d'une vitalité équilibrée, les agents féconds de la culture. Notre époque le perçoit bien en accordant une faveur croissante aux spectacles, aux musées, à l'art. C'est elle, ne l'oublions pas, qui a inventé et développé le cinéma, comme toutes les ressources de l'audiovisuel.

Né un an après le début du siècle, Paul Haesaerts fut un des grands pionniers de cette évolution. Ses études, par leur diversité, le préparèrent à associer regard et intelligence, art et culture, puisqu'il se tourna aussi bien vers la peinture et l'architecture que vers la philosophie et le droit. Mais quelles que diverses que fussent ses perspectives, il n'oublia jamais que, dans l'art, le visible a pour mission de signifier l'invisible et d'en éveiller l'écho chez le spectateur. Et, comme il ne croyait pas que la pensée pût se borner à d'égoïstes expériences, destinées seulement à multiplier nos connaissances et nos aventures, il lui assigna comme fin dernière un humanisme par lequel notre époque accéderait à un sens et à un avenir. C'est ainsi qu'après la guerre, il publia un ouvrage, médité sous l'Occupation et dont les visées sont prophétiques : L'Etat mondial. Vers le même moment, Paul Haesaerts, persuadé que le visuel n'est pas seulement pour l'esprit un moyen de s'informer, de garder le contact avec la réalité, mais, par un chemin inverse, un moyen de communiquer, de s'exprimer, mesura de quelle ressource pouvait être le cinéma, si on le mettait au service de l'œuvre d'art et de ses visées profondes.

Peu auparavant, Curt Oertel s'était engagé dans cette voie, en 1940, avec son Michel-Ange, comme Jean Lods avec son Maillol. Vers 1948, Luciano Emmer, avec ses films sur l'art, avait connu un grand retentissement. Paul Haesaerts, au même moment, entreprit avec Henri Storck un film sur Rubens qui fit date.

Par le cinéma était institué un nouveau mode de critique qui, au lieu de se livrer au commentaire purement verbal, pouvait restituer l'élan créateur original de l'artiste et l'existence même qu'il avait infusée, consciemment ou inconsciemment, dans son œuvre. Dès 1950, dans sa Visite à Picasso, Paul Haesaerts fixait à jamais le jaillissement éphémère en faisant travailler le grand artiste sur une glace sans tain où le spectateur pouvait suivre son travail. De ce procédé neuf, Henri-Georges Clouzot allait, six ans plus tard tirer un ample parti dans son célèbre Mystère Picasso.

Paul Haesaerts, fidèle au génie de sa race, a été un vivant ;fidèle à l'esprit de notre temps, il a été un voyant. Par cette double prééminence de la Vie et de la Vue, il a jeté les bases d'un nouvel et fécond humanisme, comme au fond l'avaient voulu Bruegel au 16 e siècle et Rubens au 17e , un humanisme fuyant la stérilité des théories et des doctrines : apportant à la vie toutes les élévations de l'esprit, il demande en échange à la vie de communiquer sa chaleur et sa sève créatrice aux entreprises de l'esprit.

René Huyghe, de l'Académie française

FILMOGRAPHIE DE PAUL HAESAERTS (extraits)

De Renoir à Picasso - 1949 - 30' - N&B

Visite à Picasso -1950 - 20' - N & B

Masques et visages de James Ensor - 1950 - 28' -N & B

Quatre peintres belges au travail - 11' - couleur

Un siècle d'or -1953 - 60' - couleur

Antoine Wiertz - 20'- N & B

Emile Verhaeren poète de la Flandre et du monde - 20' - N & B

Regina Caeli - 1955 -13' - couleur

Humanisme, victoire de l'esprit -1955 - 30' - N & B

Laethem Saint-Martin -1955

Eugène Ysaye - 20' - N & B

Rik Wouters - 20' - couleur

La clef des chants surréalistes - 40' - N & B

Henri Evenepoel, peintre de la tendresse - 20' - couleur

Ik, Ensor - 1972 - 23' - couleur

Emile Verhaeren, sa vie et son œuvre - 30' - N & B

Cahier réalisé par Jean-François Questiaux

 

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