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Comme l'huile sur l'eau

Elle a 81 ans. Tous menus mais bien trempés. Vingt minutes de gym chaque matin, j'en ai besoin pour évacuer les tensions, pour m'extérioriser. Et avec un débit de paroles à gros torrents, comme fouetté par la fulgurance des idées - avec le temps, on en a de plus en plus, qui s'imposent de plus en plus vite - comme si elle craignait de ne pas pouvoir suivre la cadence, pour en faire part aux autres. Ces tellement autres. Je suis tombée d'une autre planète, sourit-elle pauvrement. Je mourrai non conforme aux standards. J'en souffre tous les jours.

Elle, c'est Andrée. Une ratée, à l'entendre. J'aurais pu aller très loin si j'avais su ce que j'avais en moi. Si on m'avait aidée à faire de ma différence quelque chose de positif. Mais elle n'a compris qu'il y a cinq ans. Durant une « Marche du siècle » de Cavada sur les enfants précoces. Après n'avoir, 76 ans durant, servi à rien. J'aurais été sous-douée, c'était pareil.

Pourtant, à 6 ans, je demandais « est-ce qu'une âme peut servir plusieurs fois ? ». A 8, je prouvais mes dons pour la musique. J'adorais la physique, tous les arts. Je n'ai jamais passé de tests de QI mais ce ne sont que des échelles de potentialité qui ne disent rien de la personnalité. Or, un timide peut être un surdoué mais s'il est brimé, il s'éteint. Moi, à 14 ans, je me suis révélée battante. Je me suis prise de passion pour le théâtre. Ça m'a permis de sortir de mon cocon. Et de la fainéantise. Andrée lâche les études, entre au conservatoire, en sort avec un premier prix de chant et démarre une carrière de soprano coloratur. Jusqu'en 1952.

Je m'étais mariée, sept ans plus tôt. Mais, mon corps l'a su avant mon esprit, quelque chose n'allait pas. Mon mari ne supportait pas mes absences, pour cause de représentations. J'ai abandonné ma carrière. En vain. Je suis tombée malade : troubles de la circulation, chutes de tension, je devais me tenir aux murs, je tombais dans les pommes... Physiquement, je n'ai pas assumé le fait de vivre une vie de petites besognes. Mon mari est parti travailler en Afrique et je suis restée avec mon fils, Christian, qui avait 2 ans. J'ai réussi à l'élever. Oui, au fond, c'est la seule chose que j'ai réussie, sans doute...

Depuis Cavada, Andrée remue ciel et terre pour que les enfants précoces soient protégés, au sens premier du terme (« mettre à l'abri d'un dommage, d'un danger »). Nous sommes comme l'huile sur l'eau. L'intégration ne se fera jamais. J'ai laissé de bons souvenirs partout où je suis passée, mais sans jamais me sentir à ma place. On naît ainsi, on meurt ainsi. Donc, je suis pour des écoles, ou des sections, spécialisées. Pour que ces enfants soient ensemble. Pour qu'on leur donne la chance d'exploiter tout ce dont ils sont capables. Si je peux en sauver un seul, alors je n'aurai pas raté ma vie. (Th. F.)

Le Soir du vendredi 15 mars 2002
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002

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