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« Les croire invincibles est une erreur »

Photo Renaud Callebaut.

Le psychologue Jean-Charles Terrassier est fondateur de l'Association nationale pour les enfants intellectuellement précoces (1) et l'auteur de deux ouvrages sur la question (2). Pour lui, le test psychologique reste la meilleure façon de déceler la précocité de l'enfant. C'est le seul moyen pour ne pas prendre le risque de se tromper. Juger un enfant volubile et vif n'est pas un indice suffisant pour évaluer le degré de maturité.

Cette précocité, c'est un handicap ?

Les enfants précoces ne sont pas adaptés au monde dans lequel ils atterrissent. Dans ce sens, leur situation est analogue aux enfants à développement lent. Dans une école où leur différence est ignorée, ils ont le choix : la résignation, pour se conformer à ce qu'on attend d'eux, par peur de l'exclusion sociale; ou la revendication de leur différence, quitte à passer pour des casse-pieds auprès des professeurs. Je préfère ça au repli sur soi qui risque d'être beaucoup plus dommageable sur le plan psychologique.

Vous parlez de dissynchronie interne...

C'est l'écart entre les capacités intellectuelles et les fonctions psychomotrices. L'enfant précoce est en mesure de lire très tôt mais n'a pas nécessairement la même maîtrise de l'écriture. La main ne suit pas la tête en quelque sorte. Dans le même sens, l'écart entre le raisonnement et les capacités verbales peut être source de dyslexie. Il y a aussi une dyssynchronie affective : émotionnellement, un enfant précoce de 6 ans reste un enfant de 6 ans. Il a des peurs nocturnes comme n'importe quel enfant de son âge, et tenter de le raisonner avec notre logique d'adulte est peu pertinent. Les parents et les enseignants auraient tort de croire que la précocité le préserve de tout.

Qu'attendez-vous de l'école ?

La formation des enseignants et des psychologues néglige l'étude du profil particulier de développement des enfants précoces. Donner des outils de compréhension, ce serait déjà pas mal. De commissions en congrès, les mentalités évoluent... Mais une pédagogie différenciée n'est pas facile. Certains enfants réclament un regroupement au sein de classes pour surdoués, pour d'autres ce sera sauter une classe, d'autres encore ressentent le besoin de grandir avec des enfants de leur âge : il faut laisser la porte ouverte à la plus grande diversité. Je ne réclame pas un privilège, mais simplement qu'ils aient droit comme les autres à une éducation qui respecte leur norme, même si ce n'est pas celle de la majorité.

Les classes pour surdoués ne sont-elles pas des ghettos ?

Le vrai ghetto est la solitude dans laquelle peut se retrouver un enfant précoce incompris.

La pire idée reçue ?

« S'il est surdoué, il s'en sortira  ». Croire que ces enfants sont invincibles est une erreur fondamentale. Ce sont, au contraire, des gosses fragiles. Peut-être encore plus que les autres car leur intelligence exacerbe leur sensibilité.

Auraient-ils plus de difficultés à être heureux ?

C'est très relatif, le bonheur, il faut d'abord être... doué pour ça. Les enfants précoces ont toujours envie de plus, de mieux, ils sont assez exigeants en définitive. Leur bonheur, c'est peut-être d'entretenir un petit état de manque qui les pousse à avancer toujours. (Propos recueillis par R.Call.)

(1) Anpeip, 26, avenue Germaine, 06300 Nice. 0033-4-93.89.93.37. Antenne belge : 042-64.94.50.

(2) « Guide pratique de l'enfant surdoué », J.-C. Terrassier et P. Gouillon, ESF Editeur, « Les enfants surdoués ou la précocité embarrassante », J.-C. Terrassier, ESF Editeur.

Le Soir du vendredi 15 mars 2002
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002

 

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