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La réalité amère des enfants précoces se dévoile pas à pas. En France, on agit. En Belgique, on tâtonne. Pourtant, c'est d'appels au secours qu'il s'agit.

Talents négligés

par Renaud Callebaut, Thierry Fiorilli, Xavier Flament et Martine Vandemeulebroucke

Photo Renaud Callebaut.

Aude a été « dépistée » quand elle avait 11 ans. A l'école, plusieurs semaines après la rentrée, ses condisciples mettent la petite au courant. Entre deux échanges de vignettes Pikachu, les gamins l'écartent du groupe et lui révèle sa tare : Eh la précoce... Retourne en « CM3 »  Cette classe « à petit effectif » de l'école Stanislas, à Paris, réservée aux élèves à haut potentiel, est le matricule maudit, la marque des bouffons, l'estampille des « intellos », bien moins considérés sur l'échelle d'évaluation des prépubères que L5, le groupe musical favori des 8 à 12 ans. Sans nous avertir, raconte sa maman, la direction avait décidé d'aiguiller Aude vers cette section de l'établissement. Pour les élèves les plus doués.

Un examen confirme : avec un quotient intellectuel de 139 - le QI moyen de la population tourne autour de 100 -, Aude fait partie du club très fermé des « 2,15 % » (1). Un résultat supérieur à 130 ne laisse aucun doute, précise Sophie Côte, pédagogue à la tête de l'Afep - Association française des enfants précoces (2). En tête de wagon tout au long des primaires, Aude, 13 ans aujourd'hui, se souvient de ces années passées sans effort, en faisant les devoirs distraitement devant la télé. Elle était capable de lire couramment en fin de maternelle, se souvient sa mère. Elle a appris en dix jours. Tout y était : intonations et respect de la ponctuation 

Les rapports d'évaluation, en fin de primaire, insistent sur ses facultés d'apprentissage et de mémorisation hors du commun. L'enfant est discrètement dirigée vers le clan des têtes, comme dit Aude, la fameuse CM3. Une école dans l'école, implantée sans bruit, à l'image de cette quarantaine de classes spécialisées en France. Leur présence est davantage tolérée qu'encouragée par l'Education nationale, analyse Sophie Côte, auteur d'un récent plaidoyer pour la reconnaissance des surdoués (3). Mais dans le public, il y a encore beaucoup à faire. Les syndicats enseignants voient dans ces classes une forme d'élitisme... alors qu'elles sont simplement adaptées aux besoins éducatifs des enfants précoces. Des enfants qui se retrouvent facilement en situation d'échec scolaire. Nier leur différence est une aberration et un énorme gâchis...

Des enfants « à haut risque »

Selon une étude menée il y a trois ans auprès de 145 « surdoués », sur deux décennies, près de la moitié n'avaient décroché qu'un certificat d'études primaires ou de secondaires inférieures... Les psychopédagogues n'hésitent pas à parler d'enfants à haut risque, hypersensibles, fragilisés par leur dissemblance. Quand j'ai intégré la CM3, mes anciens copains de classe n'ont plus voulu me parler. Ils m'ont considérée comme une extraterrestre, regrette Aude. Le changement de régime sera brutal. Le nouveau cursus survitaminé - en math, on voyait les puissances avec deux ans d'avance sur le programme traditionnel - la prend de court. J'ai dû me mettre à travailler. Mais le plus déplaisant, c'était l'ambiance. Détestable. Les élèves n'avaient que deux sujets de conversation : leurs cotes et l'argent 

Je ne suis pas l'allégorie de la première de classe mais il m'est arrivé d'être très mal pour un 17,5 alors que je méritais un 18, avoue Mathilde, 13 ans, ancienne copine de classe de CM3 qui préfère Chopin à Jennifer Lopez. En dessous de 15, c'est l'humiliation assurée. Mais, c'est bien, la rivalité : ça te prépare aux grandes écoles. Aude s'emporte : Toute cette hypocrisie, c'est insupportable  Cette obsession de la performance, à quoi ça te sert si t'as pas d'amis dans la vie ?

Après un cursus sans éclat en CM3, Aude regagne une classe « normale » du collège sans pour autant trouver ses marques. Ennui, sentiment d'isolement, démotivation : cocktail classique. Entre cours de rattrapage à domicile et séances chez le psy, les travaux de reconstruction ont fait leurs premiers effets bénéfiques cette année. Les précoces ne sont pas nécessairement de bons élèves, ni des enfants érudits. Tout dépend, aussi, du milieu socioculturel de la famille, note Corinne, ex-professeur particulier d'Aude et enseignante à l'Ipecom, lycée parisien privé pour enfants précoces. Mais leur facilité de compréhension est un atout considérable. En revanche, l'esprit de synthèse et d'organisation leur font facilement défaut. Les idées leurs viennent par afflux, alors que chez un esprit plus lent, elles se structurent une par une... La maman d'Aude résume : Elle a un moteur de Porsche mais pas la clef pour la faire démarrer 

Aude n'est pas la seule de la famille. Le grand-père chaudronnier a fini ingénieur dans l'aéronautique... Dans une famille ouvrière, il était normal d'interrompre sa scolarité à 15 ans, raconte la mère, mais il a pris des cours du soir. Les études l'ont rattrapé... Charles, le frère d'Aude, accro lui aussi des encyclopédies, électroniques en l'occurrence, affiche un très honorable 120 de QI. Comme sa sœur, il est assez « mêle-grain » dans les conversations. Quand il demande « pourquoi ? », il ne se contente pas d'un « parce que », il faut argumenter  Son souhait le plus cher, à 10 ans ? Intégrer l'an prochain l'école du Cèdre, au Vésinet, près de Paris. La pédagogie y est fondée sur l'approfondissement et l'enrichissement des matières plutôt que sur les prouesses.

Visites à l'atelier de hiéroglyphes du Louvre, séminaires avec des banquiers qui viennent leur expliquer le fonctionnement de la Bourse... Il s'agit d'abord de nourrir leur curiosité plutôt que d'en faire des élites de la nation , précise Sophie Côte, cofondatrice de la classe pour précoces de l'école du Cèdre. Un programme qui séduit Charles, pour patienter, jusqu'à sa majorité, à l'heure où il pourra exercer le métier qu'il envisage fermement. Directeur d'agence, lâche-t-il avec un certaine fierté. De sécurité, comme son père, complète sa mère. Et Mathilde, la copine d'Aude ? Danseuse ou chercheuse au CNRS, toutes les voies restent ouvertes, répond-elle avec assurance. Quant à Aude, pas pressée de grandir, elle hésite encore. Avocate ou prof d'histoire... Mais alors, un professeur qui soit vraiment à l'écoute des élèves. (R. Call.)

(1) Selon l'Afep, les « QI » de la population française se répartissent comme suit : 16 % entre 80 et 90, 50 % entre 90 et 110, 16 % entre 110 et 120 et 2,15 % au-delà de 130.

(2) Afep, 13 bis rue Albert Joly, 78110 Le Vésinet. 0033-1.34.80.03.90 ou : www.afep.asso.fr/

(3) « Doué, surdoué, précoce : l'enfant prometteur et l'école », Sophie Côte, Albin Michel, 2002.

Le Soir du vendredi 15 mars 2002
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002

 

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