Végétation forestière de la vallée de la Warche
JACQUES de DIXMUDE A.
Université Catholique de Louvain, Faculté des Sciences Agronomiques, Place Croix du Sud, 2, 1348 LOUVAIN-LA-NEUVE
Cet articie a paru dans le fascicule n° 7 des "Cahiers des Réserves Naturelles RNOB". Nous le reproduisons avec l'accord de l'auteur et de la direction de cette revue, en les remerciant.
La Rédaction de "Hautes Fagnes".
1. INTRODUCTION
L'étude menée dans cette vallée avait deux objectifs principaux:
- mener une réflexion sur l'évaluation de la valeur biologique d'un
site;
- contribuer à l'élaboration du plan de gestion de la réserve naturelle domaniale des
Hautes-Fagnes.
Nous sommes ici en présence d'un ensemble de milieux essentiellement forestiers, dont il s'agit d'estimer la valeur biologique, comme argument justificatif important pour leur mise sous protection.
L'occasion était la pour tenter d'adapter une technique d'évaluation à ce type de site.
1.1. L'instrument de l'évaluation
Tout d'abord, il faut bien sûr porter son choix sur l'instrument de l'évaluation, c'est-à-dire sur le ou les composants du site qui puissent servir à se faire une idee valable de son intérêt biologique.
Dans le cas qui nous occupe, cette tentative d'évaluation s'est basée essentiellement sur un inventaire de la végétation. Celle-ci est en effet considérée comme l'élément qui permet le mieux de caractériser un site. De plus, étant d'une part immobile, de l'autre visible durant une periode déterminée de l'année et prévisible, on peut aisément en faire l'inventaire in situ.
Venons-en donc aux critères proprement dits. Que tenir en compte ?
Déjà, on peut considérer le site selon au moins deux niveaux de perception :
- sa totalité, qui selon sa superficie, peut être un ensemble d'un
bon nombre de milieux bien differents;
- chacun des milieux qui le constituent.
Mais comment déterminer un milieu, alors? En théorie, un milieu donné correspond à un écosystème.
Mais en pratique, ce concept recouvre une telle complexité d'éléments, d'interactions et de flux de matière et d'énergie, que le plus souvent, on se contente de considérer la phytocénose comme la meilleure expression, sur le terrain, des différents types de milieux. Et pour étudier, décrire, évaluer une phytocénose, on se réfère à l'association végétale, unité de base dans la classification en phytosociologie (mais très souvent, on va jusqu'à la sous-association ou à la variante, pour plus de précisions dans l'inventaire).
L'ensemble du site, lui, pourrait être plutôt qualifié d'écocomplexe, en tant qu'unité géomorphologique donnée - une vallée encaissée de Haute-Ardenne - renfermant plusieurs associations végétales différentes mais ayant des caractéristiques communes; ce pourrait être par exemple l'appartenance à une même serie de végétation. Ici c'est plutôt l'aspect physionomique qui a été pris en compte: il s'agit de formations forestières (à quelques stations près, cependant).
1. 2. Les critères d'évaluation
En général, quatre qualités sont les plus mentionnées dans les méthodes d'évaluation:
- la diversité;
- la rareté;
- la complexité:
- la stabilité.
Comment peut-on les exprimer et les évaluer le plus quantitativement et le plus objectivement possible, à partir de l'étude des phytocénoses?
1) Diversité:
- nombre d'associations différentes; --> somme, éventuellement
pondérée;
- nombre d'espèces dans chaque association; --> plusieurs sommes, éventuellement
pondérées;
- nombre d'espèces au total; --> somme des sommes précédentes.
2) Rareté:
- rareté des associations végétales;
- rareté des espèces.
La rareté se calcule ou s'estime par rapport à une aire phytogéographique donnée ou, éventuellement, un pays ou une région; elle peut se calculer selon une échelle arithmétique ou une échelle logarithmique; ou parfois par une simple estimation qualitative et une pondération arbitraire.
3) Complexité :
- maturité de l'association végétale (proximité par rapport au
stade climacique); --> numération et pondération des groupes socio-écologiques,
quantification du couvert forestier (pourcentage de recouvrement, complexité
structurele);
La maturité de l'association peut aussi indirectement être liée à la stabilité, d'une
part, et à la rareté, d'autre part.
- spécialisation de l'association (peut être en contradiction avec la stabilité, en
contradiction ou non avec la maturité, mais souvent en relation avec la rareté);
- interfaces entre les différentes associations: classification, et mesure (sur terrain,
sur carte, ou sur photo).
4) Stabilité :
- extension, état, morcellement des associations; --> mesure des superficies respectives; calcul des superficies moyennes; proportion des associations par rapport à leur végétation potentielle correspondante.
- polyvalence de l'association (en rapport avec la maturite, et en contradiction avec la spécialisation); --> nombre de groupes socio-écologiques, nombre de formes biologiques, nombre de strates et de sousstrates.
Finalement, comme on le voit, des critères bien différents et parfois même contradictoires doivent être pris en compte, sans nécessairement s'exclure. Leurs importances respectives, dans l'estimation globale finale de la valeur biologique, dépendent beaucoup du cas par cas; c'est donc quelque chose de difficilement standardisable,
Parlons du cas qui nous occupe: la vallée de la Warche.
Il ne rentre pas dans le propos de cet exposé de detailler la démarche suivie et la méthode d'évaluation ainsi construites, ainsi que les résultats quantitatifs ainsi obtenus.
Par contre, nous allons donner un aperçu de ce qui fait que la vallée de la Warche présente autant d'intérêt pour la conservation de la nature.
2. VALEUR BIOLOGIQUE DE LA VALLÉE DE LA WARCHE
La zone qui nous occupe recouvre environ 120 hectares, encadrant la Warche sur 5 kilomètres vers l'aval depuis le barrage de Robertville. Cette zone correspond, sur le plan de secteur, à un site classé d'intérét paysager.
Une combinaison de plusieurs facteurs abiotiques donne au lieu une grande originalité:
- topographie très accentuée (pentes dépassant les 40°, nombreux
rochers saillants, éboulis);
- pluviosité régionale élevée (1 1 00 mm/an);
- climat tempéré froid.
Ces trois facteurs créent une situation de grande humidité ambiante, de confinement. On peut y trouver aussi d'intéressants contrastes micro-climatiques, dûs à l'opposition des versants, et à la sinuosité de la vallée. Egalement, le caractère montagnard est fortement accentué, malgré l'altitude modeste (420 à 500 m.)
- situation géographique privilégiée: couloir entre l'Ardenne (en aval), la Haute-Ardenne, voire l'Eifel (amont et Sud), les Hautes-Fagnes (Nord), ce qui permet la présence de reliques centro-européennes ou boréales rarissimes car loin de leur aire normale de distribution, l'exemple-fleuron étant Calamagrostis phragmitoides, dont c'est l'unique station en Belgique.
- géologie particulière (Gedinnien): contexte silicieux (relativement acide), mais avec une présence importante de nodules et veines calcaires, ce qui fait qu'une grande hétérogénéité dans la richesse trophique des stations se surimpose au gradient logiquement dû à la pente; cela permet la coexistence d'associations franchement acidophiles et d'autres caractéristiques de milieux eutrophes. Des espèces plutôt calcicoles, telles que Daphne mezereum ou Melica nutans, ne manquent pas d'étonner si, dans des stations voisines, d'autres espèces nous rappellent que nous sommes dans l'Ardenne schisteuse, comme Luzula Iuzuloides, ou Senecio nemorensis.
Un
endroit tout à fait étonnant est la zone située au confluent de la Warche et de son
principal affluent de droite, le Bayehon. Celui-ci descend tout droit du plateau de
Botrange. Par son origine fagnarde, il vient donc fortement baisser le niveau trophique
des eaux de la Warche, qui ont plutôt un précédent haut-ardennais. Cela donne lieu à
la juxtaposition tout à fait remarquable d'une chênaie acidophile à luzule
(végétation secondaire correspondent potentiellement à la hétraie à luzule,
caractérisée ici par la germandrée (Teucrium scorodonia) et le mélampyre des
prés (Melampyrum pratense), et d'une aulnaie riveraine alluviale, au sous-bois
nettement plus abondant (et plusieurs espèces rares: Daphne mezereum, Knautia
dipsacifolia, Ranunculus platanifolius, Equisetum hyemale, Geum rivale).
Les associations végétales les plus remarquables de la vallée de la Warche sont les érablières de ravin, dont c'est probablement un des endroits où elles sont le mieux représentées en Belgique. Elles caractérisent une forêt adaptée à des versants abrupts, rocailleux et instables, recevant peu de lumière et baignée quasi constamment d'une hygrométrie élevée. (espèces caractéristiques: Polystichum aculeatum, Phegopteris connectilis, Mercurialis perennis ).
L'humidité ambiante est encore plus forte dans les nombreuses zones de sources et de suintements de la vallée, où l'on déterminera, soit la variante humide à cardamine amère de l'érablière (Ulmo-Aceretum cardaminetosum amarae), soit l'association fontinale à part entière (Chrysosplenio-Cardaminetum amarae), lorsque l'humidité du sol est telle que la strate arborescente est presque absente. (autres espèces typiques: Impatiens noli-tangere, Carex remota, Lysimachia nemorum).
En dépit de son étroitesse, le fond de la vallée accueille de remarquables stations linéaires de l'aulnaie riveraine des cours d'eau rapides: l'aulnaie à stellaire et à cerisier à grappe (Stellario nemori-Alnetum glutinosae). C'est dans ces stations que l'on trouve les niveaux trophiques les plus élevés, et la plus grande diversité d'espèces. Certaines stations se différencient en ourlets herbacés, à dominance soit de Petasites hybridus, soit de Filipendula ulmaria, soit de Phalaris arundinacea, soit encore de Calamagrostis phragmitoides (déjá mentionne).
Quelques stations ne peuvent pas être classées en des associations forestières connues, en raison, soit de la trop grande hétérogénéité du milieu (cas de la butte du cháteau de Rheinardstein, qui a été souvent considérablement bouleversée et remaniée, mais qui est une prodigieuse bibliothèque vivante d'espèces rares), soit de son caractère très particulier (parois rocheuses verticales par exemple), soit encore parce que la station est trop jeune et en voie seulement de recolonisation, soit enfin parce qu'elle est régulièrement remise à nu par un courant d'eau violent (cas du déversoir du trop-plein du lac). Dans ces cas cependant, on a relevé un grand nombre d'associations ou de sous-associations saxicoles, souvent exclusivement muscinales d'ailleurs, d'un tres grand intérêt botanique, notamment à cause de leur rareté (espèces rares : Saxifraga sponhemica, Asplenium viride, Asplenium adiantum-nigrum).
Autre source d'intérêt de la vallée de la Warche: de nombreux et vastes éboulements rocheux, dont l'origine n'a d'ailleurs jamais été vraiment déterminée: cryoturbation et solifluxion postglaciaire?, écroulement de falaises rocheuses?, déblais rocheux d'origine anthropique? Toujours est-il que, si la végétation phanérogamique y est relativement pauvre (lande à callune en voie de recolonisation par chênaie-boulaie à myrtille), la f lore cryptogamique en fait par contre un site de référence pour les bryologues et les lichenologues. A signaler quand même parmi les végétaux vasculaires deux espèces tres rares comme Huperzia selago et Empetrum nigrum. On y a aussi identifié des micro-tourbières suspendues à Sphagnum apiculatum.
Ce tronçon de la vallée de la Warche se voit donc conférer une grande valeur biologique, parce que beaucoup des critères que nous avons énoncés au début de l'exposé s'y retrouvent, de manière plus que satisfaisante.
- Une appréciable diversité en associations et sousassociations, une
grande rareté pour certaines de celles-ci.
- Un stade de maturité assez avancé dans certaines stations: il est exclu de parler bien
entendu de forêts tout à fait naturelles, mais les formations secondaires que nous y
trouvons sont, en ce qui concerne les érablières, les aulnaies et les hêtraies, assez
proches d'un stade homologue au climax originel, que l'on pourrait qualifier de
plésioclimax.
- La présence à la fois d'associations polyvalentes, "généralistes" en
quelque sorte, comme la hêtraie ardennaise à luzule, et d'associations spécialisées,
comme les stations à cardamine amère et à dorine, entre autres, ou les micro-stations
saxicoles.
- Une extension appréciable pour des associations qui se rencontrent très peu en
Belgique, ce qui les rend d'autant plus précieuses. Extension qui se trouve menacée par
la politique forestière encore trop axée sur l'enrésinement, et surtout par un tourisme
pédestre ou mountain-bikiste de plus en plus envahissant.
- Une grande diversité d'espèces, dans l'absolu et avec pondération; une brève etude
comparative a été réalisée avec 15 autres tronçons de rivières ardennaises, aux
caractéristiques topographiques semblables, en se basant sur les mailles de l'Atlas de la
Flore de Belgique et du G-D de Luxembourg (4 Km x 4 Km) (voir tableau).
- En aparté, il convient de dire que la vallée de la Warche est considérée comme le site le plus riche de Belgique en ce qui concerne les bryophytes.
- Cette étude a bien sûr abordé des considérations plus détaillées, tenant compte notamment du différent degré de densité de prospection entre les carrés. Mais même en y appliquant les réajustements souhaités, il continue d'apparaître que la richesse floristique de la vallée de la Warche en aval du barrage de Robertville est peu commune.
3. STATUT ACTUEL
Actuellement, existe une réserve naturelle, devenue domaniale depuis 1985, recouvrant 12ha, et comprise essentiellement dans la zone des pierriers. (Réserve Naturelle "Abbé Dubois"); ses limites sont cependant difficilement repérables sur le terrein et ne correspondent d'ailleurs que très peu à des limites réelles entre les milieux.
Ce travail, réalisé dans le site classé de la vallée de la Warche, vise à étendre les limites de la réserve naturelle à la presque totalité des zones non-enrésinées, vu la grande valeur biologique que l'étude a démontrée. Cela nous donnerait un total d'environ 51,69 ha (chiffre probablement sujet à corrections), c'est-à-dire un peu moins de la moitié de la zone considérée.
Dans les zones soumises à l'extension souhaitée de la réserve, se trouvent cependant trois propriétés privées, ce qui peut éventuellement poser problème pour leur acquisition et leur mise en réserve. Le chiffre avancé au paragraphe précédent ne résulte que de considérations strictement écologiques: il reprend toutes les zones qu'il serait grandement nécessaire de protéger.
Il est souhaitabie que le reste de la zone soit, quant à lui, converti en réserve forestière, et fasse l'objet d'une sylviculture extensive de type jardiné à essences indigènes. Il semble que cette évolution ne se fera que très progressivement, vu que les parcelles récemment coupées à blanc ont été replantées de peuplements mixtes, à base d'Acerpseudoplatanus, d'Ulmus glabra, de Picea abies et de Pseudotsuga menziesii.
Le plan de gestion prévoit diverses mesures de restauration, de protection, d'entretien et de mise en valeur du milieu, en fonction des différents types forestiers rencontrés; bien souvent, la gestion proposée est d'ailleurs de ne rien y faire du tout et de laisser la forêt évoluer de manière tout à fait spontanée, à l'exception des zones d'éboulis rocheux, dont un recouvrement par la forêt condamnerait énormément d'espèces cryptogamiques, impérativement liées à un habitat ouvert et saxicole.
Cependant, des mesures sont nécessaires surtout pour juguler les parcours piétonniers de plus en plus fréquents et denses, cause d'une dégradation du sous-bois, et d'une rudéralisation des bords de sentiers. La Warche est victime de son succès et manque encore d'un équipement touristique qui permette d'adapter l'affluence à sa capacité d'accueil (panneaux, ponts de bois, sentiers balisés, interdictions, etc ... ).
La proposition a été introduite en 1988, jointe au projet du plan de gestion de la réserve naturelle des Hautes-Fagnes tel qu'il fut présenté à l'époque à la Région Wallonne. La Warche, y est incluse comme secteur N° 9 de la réserve.
A la date actuelle, l'extension de la réserve n'a pas encore été concrétisée, ni les mesures de gestion entreprises, mais le dossier suit son cours. Il a été approuvé par le Conseil Supérieur Wallon de la Conservation de la Nature au printemps 1994, sur base d'un dossier préparé par la Station Scientifique des Hautes-Fagnes de l'Université de Liège.
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Vers le site Internet - Naar de website: LES AMIS DE LA FAGNE