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Un filon d'or en Haute Ardenne
par Lambert Graillet

De la légende à la réalité.

Sur le plateau des Tailles, le long d'une voie de débardage dans une propriété privée, il existe une excavation légendaire: "le Trou des Massotais", celui des gnomes qui en auraient fait anciennement leur refuge. Ailleurs en Ardenne, la tradition rapporte des histoires de Nutons, de Sotais ou de Dûhons, autant de synonymes pour désigner les petits hommes de la légende, selon la région. On raconte que les Massotais avaient une telle connaissance des métaux et des filons exploitables qu'ils s'attiraient les égards de gens du pays.

Dans les Bulletins de la très sérieuse et savante Société Belge de Géologie, en 1926, le professeur d'université (UG) Xavier Stainier n'hésitait pas à publier, à propos d'un trou des Massotais des environs de Séviscourt: "Le moindre indice ne doit pas être négligé ... D'après les déblais assez volumineux, l'ancienne excavation était ouverte dans les roches de la base du Gedinnien. Ce nom sapplique dans la région aux mystérieux personnages qui, suivant toute probabilité, sont les plus anciens métallurgistes de l’Antiquité dans nos contrées". Le non-conformiste X. Stainier, en prospectant le massif cambrien de Serpont avec l'idée d'y trouver de l'étain, avait en effet relevé l'indication d'une antique exploitation aurifère, donnée par les haldes de la haute Lomme.

S'attacher à la signification exacte d'un lieu-dit, au nom vernaculaire, présente le risque evident de verser dans le domaine du folklore. C'est en avançant pas à pas dans notre démarche, depuis 1978, que nous avons recomposé une sorte de puzzle passionnant en agençant les indices les uns après les autres, avec l'espoir que le "trou" s'échapperait de la legende pour nous livrer son histoire (1).

Face à la morphologie "en cratère" que présente le Trou des Massotais du plateau des Tailles, s'imposait une première élimination d'hypothèses non fondées. Il ne pouvait s'agir d'un impact de bombe lourde, datant des deux dernières guerres: la légende des lieux remonte "jusqu'à la nuit des temps" et les villageois les plus âgés, nés au début des années 1900, l'entendaient déjà raconter par leurs grands-parents depuis leur petite enfance (2). En 1907, le curé de Bihain demandait l'avis du "Cinquantenaire" sur une excavation au "Vez des pourceaux", lieu-dit voisin du Trou dans la même commune de Bihain. L'hypothèse d'une mardelle, refuge néolithique, fut d'abord avancée, puis abandonnée. S'il existe encore, ce dossier mériterait d'être revu car il s'agissait peut-être d'un même site (3).

D'aucuns pourraient suggérer que le Trou des Massotais s'apparente aux vestiges des mines de fer, plomb et manganèse qui existent entre Bihain et Hébronval (4). Les lieux de celles-ci montrent en effet de nombreuses traces de fouilles superficielles, qui dénotent des exploitations à ciel ouvert. Aucune comparaison de leur aspect n'est à faire avec le mystérieux endroit du haut plateau. Au-delà de Bihain, on constate une zone pustulée de petits cratères envahis maintenant par la végétation. Par contre, l'excavation des Massotais se présente en exemplaire isolé, dans un environnement forestier d'épicéas.

Sans avoir visité les lieux, des gens compétents suggéreraient qu'il s'agit d'un vivier (ou "pingo'). Car de telles formations naturelles, résultant d'une fonte de lentilles glaciaires d'il y a une dizaine de milliers d'années, se rencontrent dans la zone proche Grand Passage, aux tourbières abandonnées. Ces dépressions du terrain ont un pourtour relevé, mais leur approche comporte un risque bien connu des avertis. Leur contenu sphaigneux peut présenter le même danger que les sables mouvants. En 1976, cinq cerfs assoiffés par une sécheresse mémorable s'y noyèrent et ne refirent surface que bien plus tard: leurs dépouilles, macérées dans la spongiosité acide, s'étaient bien conservées. D'ailleurs, tout villageois natif des Tailles sait faire la distinction entre un "vivier" (ou "pingo') et le Trou des Massotais. Le premier est une formation naturelle en terrain marécageux, l'autre est une excavation artificielle creusée de main d'homme dans un sol compact et caillouteux ... Lors de cette sécheresse de 1976, le fond de cette sorte d'entonnoir s'était vidé de sa mare stagnante, pour laisser apparaitre l'entrée d'une galerie.

Lambert Grailet au "Trô des Massotais" (3 mai 2000)D'après le témoignage fiable d'un ancien (5), ce phénomène d'une baisse sensible de la nappe phréatique locale s'était déjà produit en 1921, avec les mêmes effets: "Une entree surplombée d'un linteau était réapparue et donnait accès à une galerie qui semblait s'incurver en direction de Chabrehez". Personne n'avait alors osé se risquer dans cette sorte d'ancienne mine dont on ignorait l'existence, si ce n'est pas la legende locale. A la même époque, une réunion de la Société Belge de Géologie s'était tenue à Liège sous la présidence du professeur Maximin Lohest (1857-1926), éminent successeur du maitre Gustave Dewalque (1826-1905) à la Faculté des Sciences (ULg). Lors d'une discussion sur "La présence de métaux précieux en Ardenne", il était intervenu avec la remarque : "Des travaux de recherche ont été pratiqués autrefois, notamment dans la propriété du Comte de Limbourg-Stirum à StJean (Bihain): de vieilles galeries se voient encore dans le phyllade altéré ... On peut se demander si les Anciens n'ont pas cherché du platine" (6).

lnvité au Château du Bois St-Jean en 1905, Max. Lohest n'ignorait rien des observations relevées par le propriétaire des lieux, sur l'étendue de son vaste domaine. En effet, le "Comte Adolphe" était féru de géologie et l'auteur de publications savantes, notamment sur la tourmaline (7) ... dont les spécialistes savent qu’elle est un des accompagnateurs de l'or dans le fond de batée des chercheurs, au même titre que le zircon, le rutile, la monazite, etc. Gageons que l'opinion du professeur sur la nature potentielle des sites lui montrés par son hôte, était faite depuis longtemps, car "lors du levé de la carte géologique de Belgique, M. Lohest indique sur ses minutes au 1/20.000 : Près de la Baraque de Fraiture, anciennes recherches d'or?" (8). Pour lever ce point d'interrogation, il manquait une etude concluante, dont la réalisation n'était guère facilitée par sa succession à la chaire de son maitre Gustave Dewalque. La mission de prouver l'existence de l'or en Ardenne fut donc confiée à son brillant assistent, l'ingénieur-géologue Hector de Rauw, qui s'y livrera avec enthousiasme de 1908 à 1912 pour la compléter dès la fin du conflit. Le 28 août 1920 à 20 h, une session extraordinaire de la Société Belge de Géologie se tenait à Sourbrodt, dans une salle du Zum Hohes Venn où s'étaient assemblées des figures scientifiques de l'époque. Max. Lohest ouvrait la séance en remerciant son assistent pour la magistrale démonstration faite, l'après-midi même, à Faymonville: "Nous avions tous entendu parler des recherches d'or en Ardenne, mais beaucoup d'entre nous gardaient quelque scepticisme sur la réalité de la présence de ce métal. Nous avons pu constater par nous mêmes qu'il y existe réellement de l'or" (9).

Des recherches d'or, sur le Plateau des Tailles.

Les recherches de Hector de Rauw avaient suivi la zone jalonnée de très nombreuses haldes qui, sur les rives de maints ruisseaux de l'Ardenne septentrionale, attestent d'une exploitation aurifère très ancienne. Depuis son point de départ à Faymonville, en passant par les bassins de la haute Amblève et de la Salm, il avait achevé la première phase de son étude (1908-1912) par une prospection du haut Plateau des Tailles. Il remerciera d'ailleurs "Monsieur Ie Comte Ad. de Limburg-Stirum pour l'intérêt qu'il a bien voulu montrer à ses recherches et pour l'amabilité avec laquelle il a facilité ses travaux dans son domaine de St-Jean". Ses nombreux tamisages portaient sur des quantités d'alluvions variant de 200 à 1.000 kg qui nécessitaient un matériel imposant, transporté de site en site par le personnel de la propriété domaniale (10).

Le 19 février 1944, retiré en son cháteau d'Eghezée après une belle carrière en Afrique à la direction de mines d'or, H. de Rauw rappellera succinctement, dans une correspondance privée, qu'en 1912 "au Plateau de la Baraque de Fraiture, les aires où la présence de l'or a été constatée furent: fagne de Bihain, Petites Tailles, ruisseau Pisserotte, Les Tailles et Noir Ru" (11). Plus précisément, l'or alluvionnaire trouvé dans cette zone provenait des ruisseaux de Rolayi (= PetitesTailles, = Pisserotte) et de St-Martin (= Bihain), tributaires du bassin de la Salm. Mais aussi du Noir Ru qui relève du bassin de l'Ourthe et s'appelle "Martin-moulin" des le hameau de Chabrehez (Les Tailles).

Sur le plateau, les ruisseaux coulent de part et d'autre de la crête qui répartit les bassins de la Salm et de l'Ourthe. Cette ligne est d'ailleurs bien représentée par la N.30 qui conduit de Liège vers Houffalize, en passant par la Baraque de Fraiture. La construction de cette ancienne route avait tenu compte du détour de certains ruisselets, en ménageant quelques conduits souterrains pour maintenir leur écoulement naturel. Les ruisseaux aurifères qui nous intéressent, c'est-à-dire le Rolayiet et le Noir Ru, prennent leurs sources dans les zones spongieuses, puis sont entrainés faiblement vers le versant sud, après avoir paressé sur la pénéplaine tourbeuse des Tailles. D'après la carte IGN au 1/10.000 (Odeigne 55/7), des branches importantes de leurs sources partent du toponyme Bonnes Fagnes (jouxtant Grand Passage), au sein de cette réserve naturelle domaniale du plateau des Tailles où l'accès est interdit au public.

Plateau des Tailles

Le site d'une vingtaine de tertres, le long du Rolayi où H. de Rauw avait orpaillé avec succès en 1912, fit l'objet d'une datation au Carbone-14 en 1980. Grâce à ces mesures radioactives (12), les prélèvements faits à l'initiative du professeur (UL) J. M. Dumont s'ajoutèrent aux précédents opérés en haute Lomme et permirent d'attribuer à l'ensemble des haldes ardennaises une origine certaine remontant à l'époque des Celto-gaulois. Situé "à quelque 4,5 km au S.-E. de la Baraque de Fraiture et à une altitude qui avoisine les 585 m", ce site aurifère soulevait une question osée. L'or à l'état libre, trouvé dans les alluvions du Rolayi, ne proviendrait-il pas d'une venue non repérée, audelà même des sources? Dans ce cas, l'hypothétique "toit du filon" ne pourrait se trouver qu'en deça du sommet (alt. 652 m) ... soit en contrebas de la Baraque de Fraiture, sur le versant sud du plateau des Tailles. Une induction d'importance !

La situation géographique du Trou des Massotais répond étonnamment à cette conjecture, mais aucune archive existante n'en appuyait son fondement. Serait-ce, une fois de plus, le fait de la "conspiration du silence" dont parlait le prêtre-académicien Joseph Bastin (1870-1939) quand, en 1911, il sortit de l'histoire "ces monceaux de déblais dont nous cherchons l'origine... ces monticules, vestiges d'anciennes mines d'or de l'Ardenne septentrionale, à qui il assigna une origine gallo-celtique, par un raisonnement base sur l'absence complète de documents et qui ne donnait pas la certitude". Malgré la dernière ligne de son inoubliable memoire (13), où il assure "qu'il ne comptait guère sur quelque découverte future qui élèverait son opinion au rang de cette certitude", les datations au Carbone-14, de 1979 et 1980, avaient pleinement confirmé le raisonnement de l'abbé Bastin ... chercheur avéré certes, mais non archéologue de formation ou historien, ni orpailleur pas plus que minéralogiste.

La situation du Noir Ru est semblable à celle du Rolayi. En contrebas de la ligne de crête, une de ses sources principales se prend aussi à proximité du toponyme Grand Passage (jouxtant Bonnes Fagnes), dans la réserve naturelle domaniale du plateau des Tailles. Son cours traverse ensuite le domaine du Bois St-Jean, propriété privée où l'accès au public est aussi interdit. Le Noir Ru, en s'incurvant largement en direction du versant sud du plateau, dévale alors de l'altitude 600m. à celle de 560m où se trouvent les haldes repérées par H. de Rauw et auprès desquelles il réalisa ses pannages positifs. C'est après les tempêtes mémorables de 1989-1990 qu'on vit apparaitre ces vestiges qui étaient dissimulés parmi les épicéas. A vol d'oiseau, une distance de 1,5 km sépare ce site alluvionnaire de celui du Trou des Massotais, qui se trouve en contrehaut du versant, à l'altitude 620 m.

Cette excavation, peu distante de la Baraque de Fraiture, ne fit l'objet d'aucune mention dans les publications de H. de Rauw. Peut-être lui était-elle méconnue, donc non estimée à sa juste valeur, car le brillant géologue y aurait sans doute trouvé la réponse aux questions finales de sa remarquable etude: "L'or de l’ardenne vient-il du Gedinnien ou du Cambrien? Vient-il du terrain lui-même ou des filons qui le traversent?" (14). Comme disait le naturaliste-écrivain Buffon, les terrains fournissent des indices, et les minéralogistes qui les ont visités, des indications des mines qui sy trouvent ...

De toute évidence, le materiel transportable en vue d'un pompage puissant, sous groupe électrogène, n'existait pas en 1912. La célérité de l'épuisement des eaux d'infiltration, qui inondent en permanence le fond du Trou et la galerie à laquelle il livre accès, se doit de dépasser largement celle du retour inévitable de la nappe phréatique. A cette époque du pompage de main à main par récipients, une exhaure performante n'était guère envisageable. En outre, la mare est tellement circonscrite par ses rebords élevés et massifs, résultant des deblais impressionnants sortis de la galerie, qu'un drain d'écoulement n'aurait pu y être pratiqué à ciel ouvert sans une main-d'oeuvre et un matériel importants... Après 1920, ce problème d'un manque de subsides à ses recherches détournera d'ailleurs H. de Rauw de la carrière universitaire.

Quand des indices plausibles conduisent à une indication.

D'autant qu'on ne puisse s'en référer à des archives inexistantes à son égard, le "Trô des Massotais" resterait inconnu et inexpliqué... à moins que l'on ne réunisse des indices plausibles qui conduiraient à l'indication souhaitée. Alors la déduction logique n'exigerait plus qu'une preuve matérielle: l'or.

En 1896, l'archiviste Ed. Laloire publiait "Recherches de mines dans les Ardennes en 1754" (15). Un hobereau nommé Gilles-Jean Moors, résidant à Mont-Houffalize, avait été chargé par Charles de Lorraine d'une prospection des ressources métallifères de l'Ardenne. Dans un des rapports transmis à son digne commanditaire, Moors cite: "Le nommé Houssonloge déclare une mine d'or à La Pisserotte, en terre de Luxembourg. Si Sa Majesté admet sa requéte, le baron de Goswin (16) y fera travailler. Par une lettre du 25juillet 1754, celui-ci m'a répondu que cette mine doit être mélée d’or et d'argent... que le trou est entièrement bouché, difficiIe d'accès parmi des roches extrémement dures." C'était là une description qui, en l'an 2000, reste toujours valable! En outre, les gens du cru vous diront que le lieu-dit "á La Pisserotte" ne désigne pas seulement le hameau local, mais qu'il s'étend tout au long du Rolayi (denommé autrefois Pisserotte) jusqu'au-delà de ses sources. Les étymologistes identifient le toponyme Pisserotte au nom d'ancien ruisseau aux eaux rougeâtres et provenant des marais (17)... D'ailleurs H. de Rauw utilisait l'ancienne dénomination "ruisseau Pisserotte" pour désigner l'actuel Rolayi ...

En 1988, un ouvrage très intéressant paraissait sous la plume du spécialiste français P.-C. Guiollard: Mines d'or. Le début de son chapitre "L'or du Limousin" (18) portait d'emblée à la comparaison avec le "Trou" de notre Ardenne: "L'exploitation de l'or en Limousin remonte à des temps très anciens. Ces vestiges que l'on appelle "fosses ou aurières" se présentent sous la forme de tranchées ou de fosses circulaires, profondes parfois de plusieurs dizaines de mètres... Le trou est bordé généralement par d'importants talus appelés "cavaliers" et constitués par les déblais de l'exploitation... Le fond de ces fosses est souvent occupé par des mares d'eau stagnantes... Il est généralement difficile d'apercevoir la roche encaissante et à plus forte raison les affleurements de quartz qui furent l'objet de l'exploitation. En effet, l'abondance de la végétation et le ravinement dus aux eaux de pluie font que ces travaux sont toujours partiellement comblés". Le plus comblé, à la lecture de cette description, fut sans doute celui qui y trouvait un indice supplémentaire: cette ressemblance avec le site de l'Ardenne affermissait l'hypothèse d'une antique exploitation aurifère. En plus, le schéma d'une "aurière" du Limousin (en coupe) reproduisait tout à fait ce que donnerait un croquis explicatif de notre Trou des Massotais.

Coupe d'une aurière au Limousin

Dans le même contexte, les etudes publiées depuis 1991 par l'archéologue française Béatrice Cauuet (19), sur ses observations des mines d'or du Limousin et les techniques de leur exploitation par des Gallo-celtes, retenaient notre plus vif intérêt. Elles portent à notre connaissance sur le drainage des chantiers a ciel ouvert, les techniques de l'exhaure par galerie, le traitement du minerai aurifère et même la vie des mineurs, livrant ainsi un éclairage nouveau à ceux qui ne doutent plus que d'actives recherches d'or s'opérèrent en Ardenne, à cette époque. Peut-étre le Limousin fut-il plus aurifère que notre region? La technologie utilisée par deux groupes d'une même civilisation ethnique, bien que distants l'un de l'autre, ne devait guère différer de beaucoup, si ce n'est peut-être par un leger retard évolutif, dû à des circonstances locales. Mais ici aussi, nous avons des tombelles, des traces d'habitat, des refuges, des vestiges divers, des grandes meules en arkose, et des milliers de haldes qui témoignent d'un orpaillage intensif opéré par nos Gallo-celtes. Dès lors, pourquoi ne retrouverions-nous pas les vestiges d'une antique exploitation d'un filon d'or ?

A l'initiative de l'auteur de ces lignes, la vidange difficile du Trou des Massotais eut lieu à l'automne 1998 avec l'aide bénévole de son fils Albert et de l'écrivain-journaliste Marc Fasol, connu et compétent en la matière. Quand le fond de la mare stagnante fut vidé, après plusieurs heures d'un pompage sous groupe électrogène, l'entrée d'une galerie apparut... tout à fait comme les témoignages du temps des sécheresses mémorables l'avaient rapporté.

L'accès au conduit souterrain n'est pas surplombé d'un linteau posé, mais creusé au pic dans le roche locale qui, sous toute réserve d'un avis contraire par des géologues, pourrait être des phyllades ou des quartzophyllades du Cambrien. Nous sommes cependant là aux frontières de la rencontre du Massif cambrien de Stavelot avec le Gedinnien: la carrière d'arkose de Les Tailles est proche.

Afin de mieux observer l'aspect intérieur du début de la galerie, un déblai de la vase résiduelle du fond était nécessaire. Plus d'une soixantaine de seaux remplis de ces boues fut évacuée en contre-haut, sur les rebords de la fosse. Bien que la certitude d'une ancienne galerie et la réunion de tous les indices fussent de bonne augure, la nature aurifère du Trou des Massotais restant nécessairement à démontrer et ne devait plus attendre. Fin 1999 - début 2000, la "Découverte d’or natif dans le quartzite devillien de Hourt (= Cambrien)", réalisée par une équipe de jeunes et méritants chercheurs: Alain Hanson, José Dehove, Vincent Debbaut et Jacqueline Brunel, nous faisait l'honneur "d'un début de réponse à l'ouvrage de Lambert Grailet" (20). Si cette étude, fondée et fouillée, autorise désormais "un autre regard sur le site de Rompt-le-Cou (Val Glain-Salm)", pourquoi ne pas faire aboutir au plus tôt notre raisonnement sur le Tró des Massotais? Une conclusion positive, même obtenue par des voies empiriques, atteindrait ainsi les mêmes buts. L'aide d'orpailleurs qualifiés, sans doute parmi les plus expérimentés de Belgique, était maintenant requise. Leur avis autorisé nous apprendrait si l'excavation du haut plateau des Tailles tenait de la légende ou de la réalité ...

Lors du week-end de Pâques de l'an 2000 d'abord et quelques jours plus tard pour confirmer leur expertise positive (au départ de laquelle il régnait une prudente réserve dubitative), Jean Detaille et son ami Bruno Van Eerdenbrugh recueillirent au total une centaine de pailiettes d'or natif, tirées de leurs prélèvements en divers points du site. Cette fois, l'aspect morphologique de l'or récolté était différent de celui des micro-pépites que roulent nos ruisseaux aurifères ardennais. En effet, le binoculaire de Jean Detaille révélait de l'or filonien à l'état libre! (21). On sait combien les grains de cet or natif présentent un aspect anguleux et dendritique, alors que ceux provenant des cours d'eau montrent des degrés plus prononcés d'arrondissement, en fonction de la longueur de leur transport dans les alluvions (22).

Une antique exploitation d'un filon d'or en Ardenne! Le modeste Tró des Massotais, abreuvoir naturel des cervidés dans une propriété privée ou l'accès est soumis à l'autorisation préalable et au respect de règles strictes, ne figurait-il pas l'exemple de la légende devenue réalité? En tout cas un jalon de plus vers la certitude est désormais fiché. Depuis plus d'un siècle, on se demandait si l'Ardenne aurifère ne rendrait que, jusqu'à la fin des temps, des milliers de pailiettes, grains ou micro-pépites dont personne ne connait l'origine. Mais une question, posée en fin du livre "De I'or en Ardenne", reste toujours pendante: "Un ingénieur-géologue d'exception, soutenu matériellement et avec l'appoint d'une technologie future, prouvera-t-il au cours du troisième millénaire que la richesse du sous-sol de l’Ardenne nest pas un mythe, mais une réalité?".

Pour l'auteur de ce livre et des lignes ici présentes, la voie vers une réponse à cette dernière question est désormais ouverte. Sa quotepart, versée à notre patrimoine belge, est léguée aux scientifiques plus compétents que lui en archéologie, en histoire et surtout en minéralogéologie. A l'instar du chercheur émérite que fut l'abbé Joseph Bastin (et quelle que soit la réponse future à la question pendante), il conclut à son exemple ... qu’ "il suffira à I'honneur de l’Ardenne d'avoir fourni le roi des métaux à nos ancêtres les plus reculés" (23).

NOTES ET RÉFÉRENCES :

1. L. GRAILET, De I'or en Ardenne, 6. En Ardenne où mythe et réalité se rejoignent, B. Des traces d'exploitations filoniennes existent-elles encore ?, Liège, 1998, pp- 82-85.
2. Témoignages fiables recueillis de 1978 à 1992 (A. Dalcette, G. Zune, J. Piron). RIP.
3. G. HOYOIS, LArdenne et l’ardennais, t. 1, p. 59, appendice, Ed. Cult. Civil., Brux.
4. A. SIMONET & J.-M. CAPRASSE, Le Canton de Houffalize, t. III, Bihain, Ind. anciennes, Ed. CRIL Ambly, 1985, pp. 16-20.
5. Adolphe Dalcette, érudit et ex-bourgmestre de Les Tailles, fut en son temps la mémoire de l'histoire et de la chronique locales. (Vocation en voie de disparition !).
6. G. MORESSE, Sur la présence de metaux précieux en Ardenne, dans ASGB, t.64, 1920-1921, pp. 202-205.
7. A. de LIMBURG-STIRUM (comte)- Le poudingue à roches cristallines du Bois d'Odeigne, dans ASGB, t. 36, 1909, p. 306.
8. H. de RAUW, De I'or en Ardenne (1ere note), dans ASGB, t. 40, 1912, p. 111.
9. L. GRAILET, op. cit- à réf. 1, p. 65. Le thème primordial de cette session de 4 jours: Existence d'un glacier quaternaire en Hautes Fagnes?
10. H. de RAUW, op. cit. à réf. 8, note 108.
11. J.-L. VANDEROY, corresp. priv. avec H. de Rauw, lettre du 19-2-1941, Arch. Grailet L.
12. M. DUMONT, Orpaillage celtique à l'époque de La Tène au plateau des Tailles, Prélèvement, datation, dans GSHA n° 13, dec. 1980, pp. 42-43. Une datation précédente de haldes de la haute Lomme (en 1979) indiquait la période gauloise protohistorique.
13. J. BASTIN (abbé), Anciennes mines d’or dans l’Ardenne septentrionale, Mémoire présenté au Congrès de Malines, Impr. Godenne L. & A., 1911, p. 15.
14. H. de RAUW, op. cit. à réf. 8, p. 114.
15. Ed. LALOIRE., op. cit. dans texte, dans bulletin B.S.A.H.D.Lg, t. X, Liège, 1896.
16. Archives L. Grailet: J.-F. Goswin et son frère ainé A.-E. devinrent barons le 10 sept. 1745. Famille d'officiers, armuriers, propriétaires d'exploitat. minières...
17. E. TANDEL, Les communes luxembourgeoises, Les Tailles, Etymologies, t. 4, Arr. Bastogne, édit.Cult. & Civilisation, Brux., 1980, pp. 610-611. (Réf. à GF Prat, AIAL).
18. P.C. GUIOLLARD, Mines d’or, Petite histoire des mines d'or françaises, Bibliogr., Fichous, F-64410, Arzacq (Fr.), 1988, pp. 8-9 (texte et coupe d'une aurière).
19. B CAUUET, Les mines d’or des Lemovices, Limousin, dans Archeologia, n° 306, novembre 1994, pp. 16-25.
20. A. HANSON, J. DEHOVE, V. DEBBAUT et J. BRUNEL, La découverte d'or natif dans le quartzite devillien de Hourt autorise un autre regard sur le site de "Rompt-le-Cou" dans G.S.H.A., n° 51, dec. 1999-janv. 2000, Vielsalm, pp. 4-10. Remerciements amicaux à Albert van ZUYLEN qui m'a donné connaissance de cette étude, faite dans sa propriété familiale. Rappel aux lecteurs que cette propriété privée, comme celle du Bois St-Jean (Bar. de Fraiture), interdit tout accès sans une autorisation préalable.
21. Interview des orpailleurs J. DETAILLE et B. VAN EERDENBRUGH par la Presse écrite et televisée (principaux journaux belges et luxembourgeois), en début mai 2000. Réponses données aux questions posées par les journalistes et à moi-même.
22. M. MONNON, Découverte de monasite grise en nodules et d'or alluvionnaire dans le massif de la Croix-Scaille, dans les BSBG, t. 93, fasc. 4, 1984, p. 309. A retenir aussi la suggestion de l'auteur: "L'emplacement exact d'un ou d'éventuels filons aurifères reste encore inconnu, mais il semble qu'il faille les chercher dans la partie supérieure du bassin du Marotelle"... Notre "Trô des Massotais" est proche et au-delà des sources de La Pisserotte (Rolayi) et du Noir Ru!
23. J. BASTIN (abbé), op. cit. à réf. 13, p. 16.

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