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EDITORIAL

Dérives

Notre récente prise de position contre le canyoning sur le Ru des Trôs Marets et à la Cascade du Bayehon nous a valu pas mal de réactions, la plupart approbatrices, quelques-unes empreintes de colère ou d'incompréhension.

Rien d'étonnant, bien sûr, dans le fait que les ardents pratiquants de ce sport n'apprécient pas notre avis. Nous n'espérions guère les convaincre d'emblée.

Pourtant, répétons ici que nous n'avons rien, bien au contraire, contre une activité de plein air qui, comme bien d'autres disciplines du même genre, y compris la simple randonnée, suscite l'effort, amène à la découverte de soi-même, permet de se replonger dans la nature, tout en accomplissant un exercice physique salutaire.

Oui, mais voilà : le problème est toujours le même : il n'est pas possible de faire tout n'importe où. C'est une question de choix, de critères de base. Certaines pratiques inoffensives dans un lieu ou dans certaines circonstances peuvent être nuisibles et indésirables dans d'autres.

Pour nous, dans le cas présent, ces critères de référence sont évidemment ceux qui ont présidé à la création de la plus grande Réserve naturelle de Belgique et au premier Parc international, "Hautes Fagnes - Eifel" : ils sont imprégnés de la primauté absolue de la conservation de la nature sur tout autre considération. C'est particulièrement vrai pour la Réserve, ce l'est aussi pour le Parc, bien qu'il n'ait jamais été question d'enfermer ses habitants dans une "réserve d'Indiens" d'où toute activité serait bannie. Mais, comme le rappelait récemment Guy Albarre, Président du Conseil Supérieur Wallon de la Conservation de la Nature, à l'occasion d'un autre débat, le fait que le Plateau des Hautes Fagnes soit sans doute la région de Wallonie la plus officiellement protégée et qu'elle soit bardée des statuts de sauvegarde les plus divers, doit quand même bien signifier quelque chose et se traduire, sur le terrain, par des attitudes et des décisions particulières dans tous les domaines !

Le respect de ces statuts, démocratiquement votés et approuvés par les instances nationales et régionales successives au cours des cinquante dernières années, vaut tout autant pour les autorités chargées de la gestion des Hautes Fagnes, à tous les niveaux, que pour chacun des visiteurs en particulier.

Récemment, un groupe de scouts s'est présenté près du podium de Botrange, ce remarquable point d'observation de la Fagne Wallonne. Quoi de plus normal pour des disciples de Baden Powell, en principe éduqués à la découverte de la nature, que de venir admirer les Hautes Fagnes ? Mais, en fait d'admiration, ces jeunes venus de loin avaient à peine mis le pied sur le sol tourbeux - et détrempé - qu'ils se lancèrent dans une bagarre échevelée, se jetant des mottes de tourbe dégoulinante et jouant à qui réussirait à faire prendre un bain de boue à son adversaire. Après une remarque d'un surveillant auxiliaire, ébahi devant ce spectacle, ils s'en sont allés comme ils étaient venus, sans le moindre regard pour la nature fagnarde...

Il est évident que de tels visiteurs n'ont tout simplement pas leur place dans les Hautes Fagnes. Car l'on pourrait citer d'autres exemples, avec des V.T.T. sur les caillebotis, des motos dans les sentiers forestiers, des raids de "survie" en Hertogenwald, des jeux "gendarme-voleur" au Noir Flohay, des cerfs-volants en Fagne Wallonne... Tous illustrent une dérive inacceptable : celle qui consiste à confondre la "protection" et la "consommation" de la nature. Il est plus que temps que l'on se souvienne que la Réserve des Hautes Fagnes n'est pas un "Walibi", que le Parc Naturel est d'abord et avant tout "naturel" avant d'être touristique et qu'il ne peut être assimilé à un parc d'attractions.

N'en déplaise aux promoteurs et aux exploitants de la nature en tous genres, Parc Naturel n'est pas synonyme de Lunaparc : il y a des projets, des activités, des distractions qui seront toujours incompatibles avec le statut particulier, unique, des Hautes Fagnes. Par rapport à l'esprit qui a inspiré les règlements et les statuts des

Fagne des Puzen (Photo R. Herman)

Réserves et des Parcs, par rapport à la volonté de ceux qui les ont appelés de leurs voeux et les ont mis sur pied, il y a actuellement des écarts inadmissibles. Jusque dans l'application même des règlements, par exemple pour ces fameuses zones "C",  dont nous n'avons pas toujours été des supporters enthousiastes, mais qui, en maints endroits sensibles en tout cas, prouvent leur efficacité : certains guides mandatés en ont fait un véritable commerce, retirant de l'octroi d'un brassard une activité lucrative et amenant dans ces zones-sanctuaires le plus de monde possible, même via une publicité sur internet ! Dangereuse dérive que celle-là, alors que, pour nous, guider des groupes ne peut être motivé que par le souhait - gratuit - de leur faire découvrir et aimer la fagne, et qu'un brassard n'équivaut certainement pas à une licence d'exploitation des zones "C" ! L'administration gestionnaire a l'intention de réagir contre cet état de choses, et on la comprend.

A l'aube de ce 21e siècle qui commence apparemment dans un contexte où le mot "environnement" est sur toutes les lèvres, il est paradoxal de constater que "protéger la nature" est loin de signifier la même chose pour tous et que l'on a vite fait de s'écarter de l'objectif premier. Dans ces conditions, la mobilisation pour la sauvegarde du Haut Plateau fagnard reste immuablement d'actualité.

Roger Herman, Président.

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