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Les Traquets

Traquet tarier (Photo R. Herman)Il est six heures, ce matin de mi-avril des années 1960. Le soleil vient de jaillir au-dessus de l'horizon, entre Bovel et Hohe Mark, illuminant brusquement de sa lumière dorée la fagne de Clefaye et celle de la Haute Fange. Sa vive clarté rejette et refoule la transparante obscurité d'un ciel azuré sans nuages. Le vent d'est, un peu trop frais, accompagne les rais de l'antique dieu Râ. La jeunesse des années de mi-XXe, siècle permettait un effort que le début du IIIe millénaire n'autorise plus. Après la longue montée, dans la nuit, du Bois de Jalhay, puis de Bolimpont à Belle-Croix, la bicyclette roulait sans bruit sur la piste, qui deviendrait la route forestière-limite sud du Hertogenwald. Dans cette aube tranquille, sereine, calme et pacifique, je procédais à un transec d'ornithologie.

"Tèck, tèck", "tèck, tèck", "tèck, tèck", puis le silence. Pieds au sol, jumelles aux yeux, je regarde autour de moi, j'épie les rares buissons et les basses branches de quelques saules et bouleaux esseulés. Un oiselet court dans l'herbe rase parsemée de quelques pissenlits jaune doré des abords immédiats de la large piste. "Tèck, tèck", "tèck, tèck", "tèck, tèck", les claquements brefs, mais sonores, de deux cailloux entrechoqués percent le calme paisible de ce moment fagnard. Au sol, un sautillant traquet pâtre est à la poursuite d'insectes. A-t-il déjà une femelle à nourrir, couveuse sur le nid? "Pfuitt" le remuant farfadet a disparu dans les proches molinies.

En Belgique, les traquets sont trois: le tarier, le pâtre et le motteux. La taxinomie, classement des êtres vivants en fonction de leurs particularités individuelles par rapport à leurs semblables, les range dans la division ou règne "animal" classe des "oiseaux" ordre des "passériformes" ou passereaux, famille des "muscicapidés" (mouchecapture), espèce des "turdinae" ou turdidés. Ces turdidés regroupent, chez nous, les grives, merles, traquets, rossignols, rougequeues, rougegorges et gorges bleues. Le nom de traquets provient de l'analogie de leurs cris avec le bruit que fait le traquet des meuneries et moulins, lors du travail de la trémie à moudre.

Le Traquet tarier ou Saxicola rubetra (L), le Traquet pâtre ou Saxicola torquata rubicola (L) et le Traquet motteux ou Oenanthe oenanthe oenanthe (L) peuvent être observés en Hautes Fagnes. Beaucoup plus que leurs plumages ternes les camouflant très bien dans les graminées, ce sont leurs cris et pépiements qui alertent l'ornithologue de terrain. Le tarier émet des claquements en petites series: "tèc-tèc-tèc", "fiou-tèc-tèc", ou siffle "piup-piup". La pâtre lance à tous vents, très brièvement, le choc de deux cailloux: "trèc-trèc", "trac-trac", "teck-teck", "tic-tic" et siffle des "oui, oui, oui" en nombreuses saccades. Le tarier peut imiter le gazouillis d'autres oiseaux. Quant au motteux, il se répand en "huit-huit-huit" en courtes strophes. Les traquets sont très souvent perchés sur l'ombelle d'une haute fleur ou au sommet d'une branchette lorsqu'ils chantent.

Le tarier et le pâtre font 12,5 cm de l'extrémité du fin bec jusqu'au bout de la queue; le motteux fait 14,5 cm, comme le Moineau domestique. Ces nerveux petits oiseaux sont toujours en mouvement. Juchés sur le brindille sommitale d'un arbuste bas, sur un piquet, sur un fil de clôture, ils dressent la tête, bombent le torse, tendent, puis plient leurs longues pattes, deploient et referment les plumes de la queue. Au sol, ils sautent et se faufilent entre les pierres et les mottes de terre, pour disparaître promptement dans un trou de campagnol ou une quelconque anfractuosité. Leur vol rapide s'effectue le plus souvent en rasant les herbes, mais les tariers et motteux pratiquent aussi le vol sur place pour la capture d'insectes au sol.

Habitants des terrains dénudés, parsemés de quelques rares perchoirs, depuis le littoral jusqu'aux alpages pyrénéens et alpins, les traquets ont chacun des territoires privilégiés. Le tarier préférera les prairies humides, les bords des marais, les friches et landes mouillées ou sèches. Le pâtre cherchera des milieux semblables, mais plus asséchés avec des broussailles; il choisira aussi les longs talus bordiers des routes et des voies ferrées. Tandis que le motteux se contentera facilement des pâturages rocheux, des éboulis, des dunes, des incultes en pente, des gravières.

Caractères d'identification à rechercher.Ces divers sites de nidification permettent à ces passereaux, quoique peu nombreux, de se disperser à travers toute l'Europe. Le tarier est cependant absent dans le nord de la Norvège, de la Suède et de la Finlande, au sud de l'irlande, au Portugal, en Espagne, en Grèce, en ltalie (excepté une population dans les Appenins).

Si vous randonnez en lisière des landes à molinie de la Haute Fange ou de la Rur, il vous faudra tenter d'identifier nos traquets. Pour les femelles et les juvéniles de l'annee, prenez un guide ornithologique largement illustré et ayez une bonne dose de patience, les yeux rivés à vos jumelles. Confrontez vos observations avec celles de vos collègues-voisins et surtout ne croyez pas avoir aperçu la rareté. Pour le mâle, au printemps, c'est un peu plus facile, car il défend un canton de reproduction, juché, quelques secondes, au-dessus des bruyères et des sphaignes, et il chante.

Le tarier mâle a un ventre blanc légèrement roussi, la poitrine roussâtre; la gorge est roux pâle; la tête a les joues noires avec un grand bandeau sourcilier blanc; le crâne est noirâtre, le cou blanchâtre, la nuque et le dos sont brunâtres avec des taches noir brun placées en lignes longitudinales; les ailes brun foncé sont striées de quelques lignes brun clair et d'une bande mediane blanche; le croupion est semblable au dos sur la face supérieure, mais blanc très vif et très visible en vol sur la face inférieure; la queue brune présente deux barres extérieures gauche et droite au blanc bien marqué, également visibles en vol.

Le pâtre a un ventre blanc sale, mais la poitrine est roux orange, la gorge noire, la tête toute noire, mais le cou présente sur les côtés une large tache blanche presque immaculée; la nuque est noire, le dos brun foncé montre des taches noires longitudinales, les ailes sont brun foncé presque noir avec un fin bandeau blanc vif près de l'épaule; la queue est noire, mais le croupion noir en-dessous est blanc sale au-dessus.

Le motteux a un ventre roux délavé, une poitrine roussâtre, une gorge rousse; la tête est couverte de gris, un sourcil blanc et un bandeau sous-oculaire noir dans le prolongement du bec jusqu'à la nuque grise. Le dos est gris. Les ailes sont grises à l'épaule et brun foncé, presque noir, pour le reste. Le croupion est blanc éclatant, la queue est blanche avec un large "T" noir renversé: la branche verticale est axiale et médiane, la branche horizontale colore l'extrémité de la queue.

C'est aussi, lors des parades nuptiales, quand les traquets s'agitent sans cesse, que le randonneur peut le mieux les observer. Le tarier, parti en septembre-octobre pour les savanes de l'Afrique tropicale, nous revient en avril. Il se choisit un territoire, souvent le même d'année en année, et chante à ses postes-frontières jusqu'à ce qu'une femelle le rejoigne quelque deux ou trois jours plus tard. Ce sont alors de courtes poursuites où me mâle harcèle la femelle, à moins que, sur une placette dénudée, il s'accroupisse, laisse pendre ses ailes, étale sa queue, tende la tête vers le haut, exhibe sa poitrine orange. Séduite, la femelle accepte bientôt la copulation, cloaque contre cloaque, la future mère relevant la queue sur le côté, le futur père agrippé sur le dos. Les rapports sexuels auront lieu, et donc les parades, plusieurs fois, sur une basse branche d'un buisson, même quand la femelle s'adonnera à la construction du nid.

Les pâtres sont souvent sédentaires, mais, lors des grands froids ou par haute neige, ils tentent de rejoindre le Maghreb. Dans ce cas, les couples se reforment déjà lors de la migration de printemps au cours des petites haltes de nourrissage et de repos. Le vol nuptial autour et au-dessus de la femelle est une montée oblique du mâle assez haut dans le ciel, accompagné par un continu de strophes flûtées aiguës. C'est ensuite une descente rapide en cercles planés au-dessus du canton réservé à la nidification, ailes et queue étalées et toutes frémissantes, jusqu'à la pose dans les environs immédiats de la femelle. Il peut y avoir une série de montées et de descentes sans arrêt intermédiaire. La copulation a lieu à terre.

Le motteux est plus spectaculaire. Migrateur, il quitte nos régions des le début de septembre jusqu'à la mi-octobre; quoique, comme chez tous les oiseaux qui abandonnent l'Europe devenue inaccueillante, il puisse y avoir des retardataires tard dans la saison automnale, et de très précoces au printemps. Revenu des savanes tropicales fin mars jusqu'à début mai, ce traquet-ci est très agité, tout éperdu et frénétique: sauts sur place, bonds dansés, trémoussements, tournoiements, plaquages au sol, tremblements de tout le corps; toute cette parade, devant la femelle à terre, s'accompagne de craquètements crépitants et sonores.

Le nid sera construit, pour le tarier et le pâtre, dans un creux du sol, souvent au pied d'une haute touffe de graminées, avec un petit couloir d'accès, sous un feutrage serré d'herbes. Le motteux se choisira un trou sous une pierre ou dans un muret ou même dans un terrier, le nid sera construit sur le côté d'un couloir d'accès.

Le plus souvent, édifié par la femelle seule, le nid aura une assise externe de courts brins d'herbes sèches, entrelacés avec de la mousse et de fines racines. La coupe interne est composée de fins fétus de foin, de radicelles, de bourre de poils ou de flocons laineux. La femelle y pondra 5 à 6 oeufs. Pour le tarier, la coquille est bleu verdâtre brillant avec parfois quelques petites taches brunes. Celle du pâtre est vert bieuâtre avec des jaspures brunes et celle du motteux bleu verdâtre pâle presque uni. Les traquets se contentent d'une ponte annuelle. Cependant, en cas de destruction par des fenaisons hâtives qui écrasent les nids et les nichées ou qui les mettent à découvert sous l’oeil avide des prédateurs, ou encore à la suite d'une pluie abondante qui noie ou refroidit les oeufs et les poussins, une deuxième ponte plus réduite peut avoir lieu, surtout chez le pâtre.

La periode de ponte s'étend de la mi-mai à la fin juin, chez le tarier; de la mi-avril à la mi-juiliet pour le pâtre; de la fin avril jusqu'à la fin juillet chez le motteux. L'incubation débute dès la ponte du dernier oeuf et dure de 13 à 15 jours.

La nourriture des traquets consiste essentiellement en vermisseaux, petites limaces, araignées et insectes en tous genres: mouches, papillons, coléoptères, sauterelles, cicindèles, pucerons, bourdons, fourmis, mille-pattes, etc., capturés au sol, lors d'une chasse mi-courant, mi-sautillante, ou lors d'un plongeon depuis un observatoire peu élevé, tel qu'une grosse motte de terre ou une tige de chardon ou d'ombellifères.

Ces passereaux sont intégralement protégés par la Loi: il est défendu, en tout temps et en tout lieu, de capturer, de tuer ou de détruire, d'exposer en vente, de vendre, d'acheter et de transporter, même en transit, les oiseaux, leurs ceufs, leurs couvées.

Amis randonneurs de nos landes, ayez l'espoir, au départ de vos excursions, d'entendre et surtout de voir un des traquets vivant en Belgique; mais ne soyez pas déçus si votre quête échoue. Les traquets, même sur l'ensemble de leurs territoires européens, sont rares; de plus, ces oiseaux, quoique sans cesse remuants, sont tres discrets et même farouches. Je vous souhaite cependant d'avoir la joie d'apercevoir, au printemps ou à la migration d'automne, l'éclat roux de leur poitrine et d'entendre leurs véhéments "tchèc, tchèc".

J.-M. GROULARD.

Note: Signalons qu'il a été constaté ces dernières années une diminution alarmante du nombre de traquets tariers. La dernière population viable serait actuellement cantonnée sur les flancs sud du Haut Plateau fagnard.

Références :

ARNHEM (R.), Oiseaux d'Europe, Aartselaar, Chantecler, 1977.
BRUUN (B.), SINGER (A.), CUISIN (M.). Tous les oiseaux d'Europe. Bordas, 1981.
GEROUDET (P.), les Passereaux. Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1963.
PETERSON (R.) et coll., Guide des oiseaux d'Europe. Neuchâtel, Delachaux et Niestlé. 1967.
VERHEYEN (R.), Oologia belgica. Bruxelies, Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique, 1967.

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