Numéro 1 - 1e trimestre 2005


Rencontre : Marlène DORCENA
la voix " belge " du peuple d'Haïti


Peut-on évoquer les raisons et les conditions de votre départ de Haïti et votre choix de la Belgique ?

C'est une suite d'opportunités, de circonstances. La première fois que je suis venue en Belgique, c'était en 1991, j'avais été engagée pour un spectacle théâtral en Flandre. Un contrat de plusieurs mois. A mon retour au pays, Aristide était au pouvoir mais il y a eu le coup d'état. Les conditions de vie ont changé ; moi, je ne pouvais pas continuer mes études. Je suis partie au Venezuela grâce à une organisation que vous appelleriez socio-culturelle de travailleurs latino-américains. J'y suis restée trois mois, je suis revenue en Haïti d'où j'ai repris contact avec une fille, belge, avec qui j'avais joué dans le spectacle. Elle a pu m'accueillir. En revenant dans votre pays, je me disais que j'aimerais vraiment pouvoir parler y parler du mien, de mon pays, parler d'Haïti au travers de mes chansons.

Et de votre musique.

Oui, mais je dois dire que j'ai découvert la musique traditionnelle de mon pays, ici, grâce à un Belge ! Il m'accompagnait lors des représentations de théâtre et un jour, il m'a entendu chanter et il m'a dit que ça évoquait pour lui des mélodies qu'il m'a fait entendre. En écoutant cet enregistrement qu'il avait, je me suis rendue compte que nous avons un folklore et une musique traditionnelle assez riches. Du coup, je me suis informée, intéressée au folklore haïtien, à sa musique. Je suis allée à la médiathèque, j'ai téléphoné à des amis aux Etats-Unis, à mes parents en Haïti. Ils m'ont envoyé des livres, des disques et c'est ainsi que j'ai découvert.

Mais quand vous dites que vous voulez parler d'Haïti, ce n'est pas vraiment de son folklore.

Certainement pas. Mais de la liberté retrouvée d'Haïti, de la joie de vivre de jadis, de la convivialité de jadis. Parce que aujourd'hui, et ça me fait beaucoup de peine, la situation est dramatique, mais je me sens libre de le dire car bon nombre de gens ignorent tout de mon pays et que, en dehors du vaudou, des tontons macoutes, on ne sait rien. Haïti est complètement oublié du reste du monde. Mais Haïti, c'est pas ça ! Moi, je dis toujours, que c'est un peuple qui aime vivre, c'est un peuple convivial. C'est ça la réalité. Même si aujourd'hui, c'est la méfiance, la peur qui donne au pays un visage que je ne lui reconnais pas. Sans compter la violence.

La Francophonie peut apporter quelque chose ?

J'espère bien. La Francophonie, c'est une assemblage de cultures, c'est une occasion de connaissance mutuelle et donc une occasion de mettre en lumière des choses qu'il faut changer.. Je suis sûre qu'il y a une bonne foi, une bonne volonté pour y arriver. Une prise de conscience. Et cette année, on a accordé une place important à mon pays donc, c'est bien.
Moi, je me sens 100% francophone, même si ma langue maternelle est le créole - qui trouve son origine dans le français - et même si les choses ne sont sont pas toujours bien passées (c'est le moins qu'on puisse dire) avec la France, mais il faut dépasser le passer pour s'appuyer sur des valeurs d'aujourd'hui en vue de construire le devenir.

Vous avez un rêve ?

Oui. Un jour, je me retrouve sur une scène, en plein air, en train de chanter pour tous les Haïtiens sans me demander après : qui va se faire tuer, comment vont vivre les enfants qui dorment à la belle étoile, qui va mourir de misère ? Et que l'on découvre enfin un autre visage de Haïti, son vrai visage, celui de la convivialité retrouvée, de la solidarité. Vous savez, le peuple d'Haïti, c'est ce peuple qui a su descendre dans la rue pour défendre des valeurs, qui a pu imposer des élections, se choisir démocratiquement un président. Mais c'est ce peuple qui a été trompé et qui, aujourd'hui est en droit de demander des comptes.

Entretien Guy FONTAINE et Inessa TSELIKOVA


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