Numéro 1 - 1e trimestre 2004


AU DELA DE LA FETE :

LA FRANCOPHONIE AUJOURD’HUI

SES ATOUTS, SES DEFIS, SES EXIGENCES

 


La fête :

La Journée internationale de la Francophonie

 

Une compétition de football entre jeunes francophones au Nigeria, une semaine des arts et de la Francophonie en Chine, un concours national de dictée en braille au Togo, un concours de karaoké de la chanson française en Indonésie, un festival international du film francophone en Slovaquie : ce sont quelques-unes des manifestations annoncées sur le site Internet http://www.20mars.francophonie.org, dédié à la Journée internationale de la Francophonie.

 

« La Journée internationale de la Francophonie est l’occasion de manifester de manière conviviale et ludique l’attachement à notre communauté, à la langue française et les richesses culturelles qu’elle exprime, à nos valeurs et au besoin de les partager » souligne Abdou Diouf, Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

 

Chaque année, la célébration de cette journée donne lieu à de multiples manifestations de par le monde, témoignant de l’enthousiasme croissant que suscite la langue française. En 2003, plus de 800 événements ont été organisés à l’occasion de la journée internationale de la Francophonie dans 116 pays. Cette année encore, la fête de la Francophonie aura mobilisé de nombreux acteurs : institutions, associations, sociétés et individus, bien au-delà de l’espace francophone.

 

Tous les ans, des francophones des 5 continents célèbrent la Journée internationale de la Francophonie. Le 20 mars, c'est une journée de fête et une occasion pour célébrer la langue française, qui unit les 170 millions de locuteurs recensés dans le monde, et qui rassemble aussi les 500 millions de personnes vivant dans les 56 Etats et gouvernements de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

 

La date du 20 mars a été retenue en commémoration de la signature, le 20 mars 1970 à Niamey (Niger), du Traité portant création de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), première institution intergouvernementale de la Francophonie devenue en 1998 l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF). L’Agence est l’opérateur principal de l’Organisation internationale de la Francophonie.  Communiqué

 

  

Les défis :

Une question de valeurs fondamentales

 


En janvier dernier, le Secrétaire général de l'OIF Abdou Diouf donnait une Conférence à l’Institut d’Etudes politiques de Paris sur « La Francophonie aujourd’hui » en voici le texte.

 

Je ne suis pas venu vous parler d’une cause dépassée, d’une vieille dame à l’agonie.

Celle dont je suis venu vous entretenir a beaucoup d’atouts pour séduire le monde d’aujourd’hui, et je suis particulièrement heureux de venir le dire haut et fort devant vous, qui êtes appelés à occuper, en France mais aussi dans bien d’autres pays, au sein des gouvernements, des entreprises et des organisations nationales et internationales, gouvernementales et non gouvernementales, des responsabilités de premier plan.

La Francophonie, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, c’est bien sûr d’abord une langue que nous avons reçue en partage, le français. Mais avec elle, et à travers elle, c’est aussi une philosophie, une culture, une histoire, des valeurs.

 

Une langue

Parlons d’abord de la langue. Près de 200 millions d’hommes et de femmes parlent le français dans le monde. Notre langue est l’une des dix langues les plus parlées sur les quelques 2000 langues dans le monde. Elle est parlée partout, sur chaque continent. Elle est, avec l’anglais, la seule langue enseignée dans tous les pays du monde.

Instrument de communication international, elle est langue officielle et langue de travail dans les organisations les plus importantes, et d’abord aux Nations Unies. Le nombre de ceux et celles qui la pratiquent est en augmentation sensible.

Savez-vous que les effectifs d’étudiants dans les établissements de l’Alliance française ont augmenté de 30% en Inde en 2002 et qu’ils s’accroissent chaque année de 20% en Chine ? Qu’il y a 3 millions d’étudiants de français aux Etats-Unis et 6 millions en Algérie ? Et que les établissements de l’Alliance française, présents dans plus de 140 pays à travers un réseau de plus de mille associations de droit local, enseignent le français à plus de 400 000 étudiants avec le concours de professeurs le plus souvent nationaux ?

Rassurez-vous, je ne me satisfais pas de ces chiffres. Je n’ignore pas que si l’usage de la langue française progresse globalement et que l’on constate dans le monde un vrai désir de français, notre langue est en recul relatif par rapport à l’anglais. Et je sais le combat incessant qu’il faut mener pour que notre langue garde son statut dans certaines enceintes officielles, y compris au sein de l’Union européenne.

Mais l’influence d’une langue ne se mesure pas seulement par des chiffres. La langue est à la fois le véhicule de la pensée et le reflet des cultures.

A cet égard, la situation du français est loin d’être mauvaise : l’influence intellectuelle de notre langue dans le monde reste très importante.

J’en viens, justement, à la deuxième dimension essentielle de la francophonie : la promotion des valeurs que sous-tend et qu’exprime la langue.

 

Une histoire

Les pays francophones ont en commun, pour le meilleur et pour le pire, une histoire, qu’ils l’aient voulue ou, dans le cas de la colonisation, qu’ils l’aient subie. Cette histoire nous a laissé en héritage indivis des valeurs qu’il nous appartient de défendre et de promouvoir dès lors qu’elles sont au service de la justice et du progrès de l’humanité.

Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, Tocqueville, dont les noms et les idées ont si souvent été célébrés en ces lieux, ne sont pas la propriété exclusive de la France. Ils ont forgé le patrimoine culturel commun du monde francophone. Nous autres francophones avons reçu en partage la philosophie des Lumières, les idéaux de la Révolution, l’aspiration à davantage d’égalité, de liberté, de fraternité. Il nous appartient de faire fructifier cet héritage, en l’enrichissant des valeurs issues des autres pays francophones et des leçons que nous avons tirées de cette histoire commune, et en l’adaptant au monde d’aujourd’hui si cruellement démuni de repères.

D’autant plus, je vous rappelle que si la Communauté francophone s’est structurée et organisée, c’est à l’initiative de ces francophones du Sud, Senghor, Bourguiba, Diori et Sihanouk, qui par leur engagement, ont donné aux francophones du Nord, une belle leçon de solidarité et d’humanisme.

C’est en partant de ce constat et de cette analyse que l’action de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont j’ai été élu Secrétaire général à compter du 1er janvier 2003, doit aujourd’hui s’inscrire dans quatre directions essentielles.

 

L’homme, d’abord

La première, c’est l’effort en faveur de la paix, de la démocratie, et des droits de l’Homme. Agir en faveur de la paix et de la démocratie, cela paraît peut-être un peu abstrait à ceux d’entre vous qui ont eu la chance de naître et de grandir dans cette partie de l’Europe préservée de la guerre depuis plus d’un demi-siècle et dotée de régimes démocratiquement élus. Mais pour celles et ceux, hélas très nombreux, qui vivent dans l’autre partie de l’Europe, et dans certains pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, pour tous ceux et celles aussi qui sont contraints de fuir leur pays d’origine pour trouver la paix ou le travail, ces mots prennent tout leur sens.

Dans le domaine démocratique, la Francophonie doit être exemplaire si elle veut rester légitime.

Proclamer et faire connaître notre vision commune des droits de l’Homme et de leur contenu, c’est ce que nous avons fait dans la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000. Et c’est ce que nous complétons depuis par la mise en œuvre de procédures opérationnelles et d’un processus de suivi et d’évaluation permanent.

Mettre en place un mécanisme d’information, d’alerte et de dénonciation en cas de violation des droits de l’Homme, c’est ce que nous venons de faire avec la mise en réseau des structures gouvernementales chargées des droits de l’Homme dans l’espace francophone, et que nous allons développer davantage avec les organisations non-gouvernementales.

Proposer notre médiation dans les conflits en cours, participer, lorsque cela s’avère nécessaire, au contrôle de la régularité des consultations électorales dans les pays membres de la Francophonie, cela fait partie de notre rôle.

Harmoniser les systèmes juridiques nationaux, faire coopérer les instances judiciaires, faire se rencontrer juristes et magistrats francophones, c’est ce à quoi nous nous efforçons.

Mais pour que les droits de l’Homme et les pratiques démocratiques progressent en Francophonie, il faut aussi et d’abord faire progresser l’enseignement des droits de l’Homme et des principes de la démocratie à tous les niveaux des systèmes éducatifs, et ce sera l’une de nos priorités que d’en convaincre les Gouvernements.

En parlant des systèmes éducatifs, j’aborde la seconde dimension essentielle de notre action : celle qui concerne l’éducation.

 

Un devoir d’éducation

L’ignorance est, avec la misère et l’injustice, la source essentielle de tous les conflits et de toutes les violences, y compris le terrorisme si dramatiquement présent dans le monde actuel. Savez-vous qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne, un enfant sur trois ne va pas à l’école, et un élève sur deux en sort prématurément? Le défi éducatif est au cœur de la réalité francophone. Faire reculer l’analphabétisme, faire progresser le taux de scolarisation et le niveau d’éducation, c’est la condition nécessaire pour aller vers plus de paix, plus de démocratie, plus de développement.

La première exigence à satisfaire, c’est que tous les enfants aillent à l’école, et le plus tôt possible, les filles à parité avec les garçons, j’insiste beaucoup sur ce point. Il y a tant à faire encore pour assurer l’égalité des femmes avec les hommes !

La scolarisation des enfants doit combiner à la fois l’usage des langues nationales et celui de la langue française. Il est souhaitable d’installer l’enfant dans la langue de son identité, de ses racines, pour l’ouvrir ensuite sur la langue française, langue d’ouverture sur le monde et de communication.

La responsabilité essentielle, dans cet effort immense et primordial pour l’éducation de tous, appartient aux Etats. Mais la communauté internationale toute entière, et particulièrement la communauté francophone, doit se mobiliser pour aider les pays les plus démunis à trouver les ressources nécessaires et les méthodes et contenus adaptés. L’arrivée des nouvelles technologies de la communication est, à cet égard, une chance que nous devons savoir saisir et diffuser. L’effort pour permettre l’accès de tous à l’éducation de base doit se prolonger par celui en faveur de la formation professionnelle et technique adaptée aux exigences du développement et de l’emploi.

C’est aussi un objectif essentiel de la Francophonie que de développer le corps des enseignants et des chercheurs des pays du Sud, de promouvoir la science en français sur le plan international, de permettre la mobilité des étudiants et des chercheurs entre pays francophones, notamment par l’octroi de bourses.

Le rôle de la Francophonie, ce n’est pas seulement, j’y insiste, l’enseignement et la diffusion de la langue française, c’est aussi la promotion des valeurs communes au monde francophone. Parvenir à plus d’égalité et de fraternité entre les peuples du monde francophone, ce serait respecter deux des valeurs essentielles de la Francophonie.

Favoriser l’accès de tous à l’éducation est un moyen essentiel d’y parvenir, je viens de le dire.

 

Un devoir de dévoleppement

Réduire les inégalités économiques entre les nations et à l’intérieur des nations du monde francophone serait une autre démonstration forte de notre attachement à ces valeurs. Mais, sur ce plan, nous sommes très loin du compte : à l’intérieur de la Francophonie, nous trouvons des écarts très importants entre les plus riches et les plus pauvres, qu’il s’agisse des nations ou des personnes ; sur les 40 pays les plus pauvres et les plus endettés du monde, la moitié sont des pays francophones. Mais c’est dans la francophonie aussi que l’on trouve quelques-uns des pays où le revenu par tête est parmi les plus élevés du monde.

L’engagement en faveur du développement des pays les plus pauvres et de la réduction des inégalités est un impératif absolu si l’on veut mettre fin au scandale de la misère et améliorer les chances de la paix dans le monde. Cet effort de solidarité et de concertation en faveur du développement, c’est la troisième orientation fondamentale de notre action.

L’action en faveur de la réduction des inégalités à l’intérieur des pays est certes la responsabilité première des gouvernements de chaque pays.

Il est vrai aussi que l’Organisation internationale de la Francophonie n’est pas un bailleur de fonds, comme le sont la Banque mondiale, l’Union européenne ou les autres organisations multilatérales chargées de contribuer au financement du développement.

Mais notre communauté n’est pas pour autant exonérée de responsabilités dans ce domaine, et elle n’est pas dépourvue de moyens d’action.

Notre organisation peut d’abord, en organisant la rencontre et la réflexion entre responsables politiques et économiques des pays membres, en participant à la modernisation et à la diffusion des procédures et des dispositifs de régulation économique, en fournissant son expertise, favoriser l’émergence d’une meilleure gouvernance.

Sans Etat structuré, sans administration efficiente et honnête, pas de confiance entre décideurs publics et investisseurs, pas de développement possible. Nous pouvons également organiser la concertation entre pays francophones pour que leur voix soit mieux entendue dans les grandes négociations internationales comme celles de l’Organisation mondiale du commerce.

Nous devons renforcer la coopération de la Francophonie avec les organisations internationales, faciliter l’accès des pays membres, notamment les plus pauvres d’entre eux, aux crédits des bailleurs de fonds.

Nous pouvons aussi aider la communauté francophone dans ses efforts pour réguler les flux migratoires entre pays riches et pays pauvres qui la composent.

 

Information et mondialisation

Dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il faut que nous aidions les pays membres à entrer de plain -pied dans la société de l’information, et c’est le sens de notre participation aux sommets en cours, celui qui vient d’avoir lieu à Genève et celui qui se tiendra à Tunis l’an prochain.

Cet effort de la Francophonie en faveur de la concertation, de l’expertise, de la modernisation, de la mise en relation, peut être important pour donner confiance aux bailleurs de fonds et aux investisseurs privés. Je suis décidé à accentuer notre action en ce sens afin que nous pesions davantage en faveur de la solidarité entre Etats membres et en faveur du développement.

Quant je parle de développement, je veux dire, bien sûr, développement durable. Sur ce plan aussi, notre organisation a un rôle à jouer.

Elle doit peser pour que ce développement ne se fasse pas au prix d’une exploitation anarchique de notre planète terre, pour éviter le gaspillage des ressources naturelles, -que ce gaspillage vienne des pays riches ou des pays pauvres-, qui mettrait en danger la vie des générations à venir.

Ceci m’amène à parler de la mondialisation. La Francophonie n’est pas opposée à la mondialisation en cours, qui comporte de nombreux aspects positifs.

Mais elle souhaite une mondialisation organisée. Une mondialisation tempérée par l’esprit de solidarité, avec des règles du jeu édictées par la communauté internationale et l’existence d’un équilibre entre plusieurs ensembles établis sur des bases régionales, culturelles, linguistiques, économiques ou politiques.

D’une certaine façon, je dirais que la Francophonie est d’autant plus nécessaire que la mondialisation est plus forte et inéluctable.

Ce dont nous ne voulons pas, c’est d’un monde déséquilibré par l’existence de super-puissances qui écraseraient les autres nations et leur imposeraient peu à peu leur façon de parler, de penser, de vivre. L’unité du monde oui, mais dans l’équilibre et la diversité, pas dans l’uniformité.

 

La diversité culturelle

Je voudrais à présent évoquer la quatrième dimension essentielle, sur laquelle la Francophonie doit faire porter ses efforts pour rester fidèle à ses valeurs. Je veux parler de la diversité culturelle.

Le combat pour la diversité culturelle n’est pas une lubie d’intellectuels ou d’artistes. C’est un combat pour le pluralisme, pour la démocratie, pour la liberté. Nous ne voulons pas d’un monde uniforme. Nous voulons un monde solidaire, mais riche de ses différences. Un monde où le dialogue des cultures soit possible, comme le prônait inlassablement et avec tant de justesse le Poète Président Léopold Sédar Senghor, l’un des pères de la Francophonie. Et pour que ce dialogue entre cultures existe et soit fécond, il faut que plusieurs cultures, que de nombreuses cultures puissent exister fortement et continuer à vivre, à créer et à innover.

La première forme de diversité culturelle à laquelle nous pensons, c’est précisément celle des langues.

Diversité des langues, mais d’abord diversité dans la langue.

Il n’existe pas une seule langue française qui serait figée dans je ne sais quel dictionnaire immuable. Le français du Québec n’est pas exactement celui du Sénégal qui n’est pas exactement celui de France. En France même, la langue parlée en Provence, et la façon de la parler, n’est pas la même qu’à Paris. Et le français du début du 21ème siècle n’est pas tout à fait le même que celui du 19ème. Des mots et des tournures ont disparu, d’autres sont apparus au fur et à mesure de l’évolution des mœurs et des techniques.

La langue reflète la culture et l’époque en même temps qu’elle les influence. Bref, la langue est vivante, et doit le rester.

La Francophonie n’est pas contre l’anglais. Elle est contre une langue unique, une culture unique, une pensée unique. Elle est favorable à l’existence de grands ensembles linguistiques et culturels, espaces de cultures et de solidarité qui dialoguent ensemble. C’est ainsi que nous sommes engagés dans une coopération qui se développe activement avec les hispanophones, les lusophones, les arabophones, et que nous sommes prêts à faire de même avec les anglophones.

Cette diversité culturelle n’est plus désormais un enjeu secondaire. Elle est devenue un enjeu central et un enjeu politique. Un enjeu central parce qu’elle est une condition pour construire ce dialogue des civilisations auquel nous aspirons, et qui doit, permettre d’organiser un monde de paix et de développement équitable. Un enjeu central plus précisément, parce qu’elle doit être une finalité de cette mondialisation qui devient omniprésente, qui nous concerne tous, et qui dans sa conception du progrès technique et des échanges économiques, laisse dans l’ombre ce volet culturel, je dirais presque philosophique, qui doit lui donner du sens.

Si les biens et services culturels devaient être soumis sans garde-fous aux lois de l’économie de marché, alors, la diversité culturelle et, du même coup, la diversité linguistique seraient menacées. Le développement et la libéralisation des échanges internationaux, conjointement avec la convergence des industries de l’information et de la communication, provoquent la concentration des industries culturelles et l’apparition d’entreprises dominantes. Cette évolution comporte un vrai risque d’uniformisation des cultures et de marginalisation des créateurs. Il est donc important que les Etats en soient conscients. Il ne faut pas qu’ils se privent de leurs marges de manœuvre en matière de politiques culturelles. Ils doivent se garder de tout engagement de libéralisation concernant les biens et services culturels dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce, en raison de la spécificité du secteur culturel. C’est pourquoi les Etats et gouvernements de la Francophonie ont été au premier rang pour élaborer et voter la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle du 2 décembre 2001 et pour engager le processus d’adoption dans ce même cadre d’un instrument juridique normatif d’ici à 2005.

Une convention internationale est aujourd’hui nécessaire mais pas suffisante. Elle doit aider à favoriser la création d’industries culturelles fortes, le soutien apporté aux créateurs par les Etats et les collectivités locales.

Dans ce domaine aussi, la Francophonie a un rôle à jouer, pour organiser les solidarités nécessaires entre créateurs, pour faciliter l’accès des artistes aux sources de financement, pour favoriser la promotion et la diffusion des œuvres artistiques et culturelles. C’est ce qu’elle fait déjà, et je souhaite qu’elle le fasse davantage encore.

S’il est vrai que la langue française porte la culture francophone, il est clair que la création culturelle, tout comme, bien sûr, le dynamisme économique, contribuent en retour à la vitalité de la langue.

Favoriser la paix dans le monde, faire connaître et respecter les droits de l’homme, défendre l’accès à l’éducation pour tous, agir en faveur du développement durable et de la diversité culturelle: vous allez sans doute me faire remarquer, avec la pertinence qui, dit-on, vous caractérise, que la Francophonie n’a pas le monopole de ces valeurs et de leur promotion!

Je vous répondrais qu’en effet, les droits de l’Homme sont universels, et que nous ne serons pas trop nombreux sur la planète pour défendre les valeurs de paix et de démocratie, si malmenées dans le monde actuel et nous battre pour plus de justice.

Mais il est vrai que la solidarité particulière qui unit les membres de la Francophonie, le fait d’avoir une langue en partage et une histoire en héritage, nous rend peut-être plus sensibles à l’importance de certaines valeurs, à l’émergence de nouveaux droits et de nouvelles aspirations des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Cette communauté de destin, en même temps qu’elle a tissé entre nous des liens forts, nous a conférés des responsabilités dans la mise en œuvre de ces valeurs, à l’intérieur de la communauté des Etats francophones d’abord -et nous avons beaucoup à faire à cet égard- et à l’égard de la communauté internationale.

Ce qui est vrai, c’est que la Francophonie ne doit pas vivre repliée sur elle-même et sur son passé. Elle doit être ouverte sur le monde et sur l’avenir, ouverte aussi à la coopération avec les autres communautés linguistiques.

Sans doute allez vous me dire aussi: « Très bien, Monsieur le Secrétaire général, mais pour mettre en pratique ces belles paroles, pour que ces généreuses intentions deviennent réalité, combien de divisions, la Francophonie, et quels moyens financiers ? ».

 

Une institution

L’Organisation internationale de la Francophonie est une organisation internationale qui comprend 51 membres, Etats et Gouvernements, et cinq pays observateurs rassemblant au total 500 millions d’hommes et de femmes vivant sur les cinq continents. Ces membres ont adopté à Hanoi, en 1997, une charte qui définit les objectifs et les institutions de la Francophonie.

Le budget de l’Organisation et de toutes ses parties prenantes, d’environ 200 millions d’euros, n’est pas considérable, je le reconnais. Si les Etats membres voulaient l’augmenter, je n’y serais pas hostile !

Mais comme je vous l’ai dit, notre organisation n’est pas un bailleur de fonds. Son action essentielle, même si elle dispose de quelques crédits d’intervention, notamment pour délivrer des bourses ou organiser des formations ou des manifestations, s’exerce surtout par la mise en relation, la médiation, la formation, l’expertise, la concertation, la promotion.

L’Organisation internationale de la Francophonie s’est dotée, au fil des années, d’un appareil institutionnel et de ressources humaines conséquentes. Elle est dirigée par le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement qui se réunit tous les deux ans, par la Conférence ministérielle de la Francophonie composée des ministres des Affaires étrangères ou de la Francophonie, et par le Conseil permanent de la Francophonie dont le Secrétaire général assure la présidence. Le Secrétaire général est élu pour quatre ans par les chefs d’Etat et de Gouvernement.

L’Agence intergouvernementale de la Francophonie, qui a succédé en 1997 à l’Agence de coopération culturelle et technique, est l’opérateur principal de l’Organisation. Les opérateurs spécialisés sont l’Agence universitaire et l’Université Senghor d’Alexandrie, qui agissent dans le champ universitaire et de la recherche, et TV5, chaîne de télévision généraliste conçue à partir des émissions des différentes télévisions francophones et d’émissions propres, diffusée dans de nombreux pays, par satellite et par câble. En outre, l’Association internationale des Maires francophones donne à la Francophonie la dimension de la coopération entre élus au niveau des Etats et des grandes villes francophones.

Enfin, il existe une Assemblée parlementaire de la Francophonie, organe consultatif qui joue un rôle très actif de vigilance dans tout ce qui concerne la vie démocratique.

Il existe également des représentations et bureaux répartis dans les différents continents et auprès des Nations Unies et de l’Union européenne. Deux instituts spécialisés, filiales de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, l’un, à Québec, dans les domaines de l’énergie et de l’environnement, l’autre, à Bordeaux, dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication, complètent l’édifice.

Ce n’est que depuis 1997 à Hanoi que l’Organisation s’est dotée, avec l’institution du poste de Secrétaire général élu par les chefs d’Etat et de Gouvernement, d’un échelon politique permanent. L’OIF est donc une institution récente et jeune, qui doit encore progresser et se faire mieux connaître, y compris de ses propres ressortissants. D’où la nécessité de développer nos actions de communication et de diffusion, et l’importance que nos initiatives soient relayées par la presse et l’ensemble des médias francophones.

Quant aux « divisions » de la Francophonie, pour s’en tenir à cette formulation un peu guerrière - et j’en terminerai par là – permettez que je dise, dans cette enceinte où l’on croit encore, j’en suis sûr, à la force des idées et au rayonnement des cultures, qu’une armée dont les fantassins s’appellent, pour ne prendre que quelques exemples, Claude Lévi-Strauss et Jacques Derrida, René Depestre et Tahar Ben Jelloun, Céline Dion et Youssou N’Dour, Paul Bocuse et Yves Saint-Laurent, Denys Arcand et Isabelle Hupert, Maurice Béjard et Zinedine Zidane, Calixte Beyala et Marie Ndiaye, est une bien belle armée, et que ses armes sont bien séduisantes!

Quoi de plus convainquant en effet, pour promouvoir les valeurs de la Francophonie, que le pouvoir des idées, la force des exemples, l’évidence des talents?

A l’heure où le pouvoir des Etats–nations décline, où la mondialisation gomme les différences et accroît les inégalités, où l’Humanité déboussolée cherche de nouveaux repères, la Francophonie, j’ose le penser, fait entendre sa voix.

C’est à nous, c’est à vous, jeunes francophones du monde, d’y croire, et de le vouloir.  Abdou Diouf – Secrétaire Général de l’O.I.F.

 

 

Les exigences :

une éthique pour la Francophonie

 

 

Vice-recteur honoraire de l’Université de Mons-Hainaut (Belgique), Raymond Renard y coordonne la Chaire Unesco en aménagement linguistique. Il est membre du Conseil supérieur de la langue française de la Communauté Française Wallonie-Bruxelles et du Conseil international des langues de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie. Il publie une nouvelle édition « revue et augmentée » de son ouvrage « Une éthique pour la Francophonie – Questions de politique linguistique ». Présentation et interview.

 

Une communauté de destin fondée sur la langue peut-elle engendrer une éthique? Tel est, pour lui, l’enjeu de l’aménagement linguistique de la francophonie, considéré dans son acception la plus large qui, bien au-delà de l’aménagement de la langue, prend en considération tous les facteurs (culturels, sociaux, économiques, éducatifs, linguistiques, juridiques, administratifs, techniques...), en vue de gérer le multilinguisme.

Selon Raymond Renard, l’accélération du mouvement de mondialisation a engendré la confluence de plusieurs phénomènes incontournables et irréversibles : la prise de conscience psychopédagogique de la nécessité d’assurer le développement harmonieux de l’enfant jusqu’au stade opératoire dans la langue de son milieu; or, dans la plupart des 27 États africains qui ont doté le français du statut de langue officielle, la scolarisation se fait en français dès le plus jeune âge; comme si c’était la langue maternelle, comme si enracinement et ouverture étaient inconciliables; la nécessité de sauvegarder l’extraordinaire patrimoine de l’humanité constitué par la diversité linguistique et culturelle, dangereusement menacé aujourd’hui par le monothéisme du marché; à la fin de ce siècle, 3000 des 6000 langues du monde auront disparu, véritablement assassinées; l’appel de peuples de plus en plus nombreux qui créditent encore la langue française d’un imaginaire fondé sur les valeurs humanistes qu’elle a portées et qu’elle ferait bien de revisiter...

 

De l’analyse de cette problématique, Raymond Renard dégage une stratégie globale et généralisable de plurilinguisme fonctionnel, qu’il aimerait voir appliquer à l’espace francophone, riche des valeurs universelles qui transcendent ses cultures plurielles.

Certes, la “francophonie plurielle”, c’est souvent le double langage (de bois), l’incohérence des responsables politiques (du Nord comme du Sud), un laxisme coupable chez beaucoup d’intellectuels. Résultat: pendant que s’appauvrit l’Afrique, si riche en lien social, l’anglo-américain véhicule impunément la religion du tout économique, tout en uniformisant par le bas les modes de pensée et les comportements.

De la “langue de partage” à la langue du partage, il n’y a pourtant qu’un pas, éthique, que la valorisation de la société civile permettrait sans doute de franchir. Un des éléments essentiels relevés dans cette 3e édition réside dans la “fulgurante” évolution des idées observées “notamment en France, considérée par beaucoup comme le chaînon faible”, mais où se multiplient les signes encourageants (appréciation des “langues de France”, reconnaissance du statut de langue seconde du français dans les États francophones subsahariens...). Raymond Renard, Une éthique pour la francophonie, Questions de politique linguistique,3e édition revue et augmentée, Mons, CIPA, 2003, 410 p. - 30 .

 

GF -  Peut-on dire que le grand enjeu de ce 21e siècle est la véritable opposition entre le matériel et le culturel et qu’on peut prédire un cataclysme si le premier l’emporte sur le second ?

 

RR - Je ne crois pas qu’il faille les penser en termes d’opposition.  L’un n’ira jamais sans l’autre.  L’enjeu du XX1e siècle n’est pas de savoir prédire la victoire de l’un sur l’autre, c’est de chercher des issues créatrices à cette opposition. Je ne crois pas en une possible victoire de l’argent.  Nous constatons maintenant de toutes parts qu’il y a un seuil de la dictature du profit qui ne peut être franchi sans que s’effondre l’édifice du Pouvoir économique.  Le Système porte en germe sa propre destruction.  Le cataclysme qui le menace en permanence est son implosion.  Il est impensable que la Culture s’empare, sans trahir sa vocation, des rênes du Pouvoir économique déchu.  Ce qui doit être lucidement pensé dès à présent, à partir d’un état des lieux actuels de l’un et de l’autre, c’est leur relation à venir. Imaginer la catastrophe bénéfique que serait sa métamorphose, sa ré-humanisation,  passe nécessairement par une prise de conscience radicale de la puissance du langage.  Rien ne se crée qui ne passe par une réflexion continuelle sur le véhicule de la transmission des pensées, de la communication des consciences qu’est le langage.  Nous n’avons pas d’autre lieu où pouvoir travailler à changer le monde. Le véritable enjeu de l’ère qui s’ouvre est linguistique, au sens le plus large du terme!   

 

GF - L’Union Européenne est elle un contre exemple crédible à la pensée et au langage uniques comme élément de la mondialisation compte tenu du choix de l’Europe de respecter la diversité de ses composantes comme critère de réussite de son objectif majeur et économique?

 

RR - L’UE, à l’origine, plus préoccupée d’économie que de culture, semble avoir très tôt pris conscience du caractère périlleux de la question linguistique. C’est donc de facto que furent reconnues les langues officielles des États fondateurs, puis des adhérents successifs. La plupart des initiatives d’ordre linguistique, telles la “Charte européenne des langues régionales et minoritaires” ou la “Convention-cadre pour la protection des minorités nationales”, furent le fait du Conseil de l’Europe, qui émit de nombreuses recommandations en faveur du plurilinguisme des individus, avec une insistance marquée pour un trilinguisme. À la fin de sa vie, Jean Monnet, économiste de formation, confessait: “si c’était à refaire, je commencerais par la culture”... Il aura fallu attendre Maastricht (1992) pour que soit instaurée “la citoyenneté européenne” et officiellement reconnue la diversité régionale. La devise de l’Union Européenne, “Unité dans la diversité”, est toute récente (2000). Les dérives uniformisantes et déshumanisantes de la mondialisation y sont pour quelque chose, à côté de la prise de conscience qu’il n’est pas de développement économique durable sans reconnaissance de la richesse de la diversité culturelle des composantes, sans respect des valeurs humaines qui fondent le contrat social. En tout état de cause, l’Europe peut se prévaloir d’être aujourd’hui la seule organisation internationale à avoir mis toutes les langues officielles de ses membres sur le même pied. Même s’il reste beaucoup à faire pour concrétiser les principes, c’est là un élément fort important au moment où le multilatéralisme, condition de la démocratie internationale, est malmené par ceux-là mêmes pour qui la force prime le droit. Pour toutes ces raisons, le modèle européen devrait se démarquer de la pensée unique.

 

GF - Un ensemble comme la Francophonie, dont le seul élément commun est une langue qui n’est parfois qu’en partage, peut il engendrer une éthique?

 

RR - Certainement. Et cela pour trois raisons essentielles (a) il existe aujourd’hui une immense espérance, un immense besoin d’une éthique mondiale. Iceberg dont le mouvement altermondialiste n’est que la partie visible; (b) les 56 États qui composent l’Organisation -soit le quart des Nations unies- représentent un microcosme parfait de cet univers, avec sa minorité de riches et sa majorité de pauvres; (c) l’appréciation du rôle des langues et des cultures a été l’un des éléments marquants des dernières décennies du XXe siècle et, dans cette perspective, le français, qui, dans l’imaginaire collectif de beaucoup, valorise la culture de la culture peut jouer un rôle essentiel: celui de promouvoir partout le respect de la diversité linguistique et culturelle, facteur essentiel de paix. Il est significatif que l’OIF ait été le fer de lance du mouvement qui a conduit l’Unesco à élaborer la Convention internationale sur la diversité culturelle.

Encore faudrait-il, bien entendu, que l’Organisation inscrive son action, comme elle a commencé de le faire, dans la logique éthique de son projet humaniste de partenariat interculturel de solidarité.

 

GF -  Vous semblez mettre beaucoup d’espoir dans le travail d’Abdou Diouf comme Secrétaire Général de l’OIF. Pourquoi?

 

RR - Dès sa prise de fonction, Abdou Diouf a trouvé défriché le terrain de la diplomatie internationale. Boutros Boutros Ghali avait mis en place un certain nombre de relais auprès des grandes Organisations (ONU, UA, UE...); il avait engagé les premiers contacts avec les représentants des autres grandes aires linguistiques. Reprenant  le flambeau, Abdou Diouf a très vite voulu enraciner la francophonie politique dans la coopération. Animé d’une volonté de dialogue et d’un sens de l’efficacité, très respectueux de ses partenaires, il est parvenu d’emblée à rassembler les différents opérateurs dans un climat de confiance et à établir des relations de parfaite convivialité avec son administration. Et surtout, plus que tout autre, il est très au fait de la problématique de l’aménagement linguistique en Afrique. Mieux que tout autre, il sait qu’il ne peut y avoir de “bonne gouvernance” dans une langue étrangère au milieu. Rappelons-nous que c’est sous sa présidence que fut adopté lors du Sommet de Dakar (1989) le célèbre “Projet francophone” qui aurait dû, en une décennie, mettre en place un partenariat linguistique reconnaissant le rôle essentiel des langues nationales. Abdou Diouf réaffirme avec force et persévérance la formule de Senghor: enracinement et ouverture!

 

GF -  Quel serait pour vous le chantier prioritaire ?

 

RR - Assurément celui de l’éducation, facteur-clé de développement. Les systèmes éducatifs de l’Afrique francophone du Sud sont sinistrés. Leur inadéquation avec les besoins réels est totale. Les taux de scolarisation, déjà fort bas, risquent de passer sous la barre des 20 % d’ici 20 ans si rien n’est fait, compte tenu du doublement prévisible de la population scolarisable. La refondation attendue, avec priorité à l’éducation de base et à la formation professionnelle et technique, ne fera pas évidemment pas l’économie d’une réforme linguistique. En une matière où la langue du médium est capitale, il faudra veiller à une bonne articulation des langues en présence, ancrée sur un véritable dialogue interculturel.   Propos recueillis par courriel par Guy FONTAINE

 

 

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