Numéro 4 - 4e trimestre 2003


Journaux et journalistes en Afrique

La presse francophone s'alarme de la dégradation de ses conditions d'exercice

Les 35èmes assises de la presse francophone, organisées début novembre à Libreville, ont alerté les chefs d'Etat et de gouvernements francophones sur les conditions d'exercice dégradées des journalistes dans plusieurs pays africains. Soutenu par le président du Gabon Omar Bongo, Hervé Bourges, le président de l'Union internationale de la presse francophone (UIPF), a demandé que " la garantie de la liberté de la presse et du travail des journalistes " soit une priorité, un " signal extrêmement fort " du Xe sommet de la Francophonie qui se tiendra fin novembre 2004 à Ouagadougou (Burkina Faso).

" Les délits de presse ne doivent plus pouvoir conduire à des peines de prison ", a insisté M. Bourges. " Il faut impérativement qu'un coup d'arrêt très ferme soit donné à cette dérive, à la dégradation des conditions d'exercice de notre mission ", a souligné le président de l'UPF.
Il a notamment cité la mort de Jean Hélène (RFI), abattu à Abidjan par un policier ivoirien; l'interpellation en Guinée équatoriale de Rodrigo Angue Nguema, correspondant de l'AFP; l'incarcération au Niger du directeur de l'hebdomadaire le Républicain, Abou Amane, également " propriétaire " d'une imprimerie qui tire de nombreux journaux indépendants "; l'arrestation au Mali des journalistes Chérif Haidara, Mamoutou Traoré et Gata Bâ, de la radio privée Sido.
Son appel à leur libération a été soutenu par les applaudissements des 160 représentants de la presse francophone venus du monde entier.
" Il ne se passe plus de semaine sans qu'un journaliste soit ici expulsé, là écarté de son media, ailleurs menacé ", a poursuivi le président de l'UPF, estimant que la situation témoigne du " désordre international " actuel et des " tensions politiques nationales et internationales qui s'exacerbent ".
" La liberté d'expression des journalistes ne doit être remise en cause dans aucun des pays francophones ", a insisté M. Bourges, qui fut à la tête de nombreux médias audiovisuels français.
En contrepartie de cette liberté, a-t-il rappelé, les journalistes doivent respecter une stricte déontologie: " un chantier majeur " pour M. Bourges qui a déploré " les manquements déontologiques et les dérives trop nombreuses " observés en France et dans le monde.
" Il n'est pas admissible que le journal s'érige en tribunal, que le journaliste joue à la fois le rôle du juge et du bourreau ", a-t-il insisté.
Selon lui, " ce diagnostic est vrai pour les pays du Nord mais aussi ceux du Sud où des dizaines de titres de presse africains pratiquent un journalisme qui ne devrait pas avoir cours ", tandis que " certains médias prônent la violence et la haine ". AFP

Regard sur les 35èmes assises de l'UPF

C'est donc dans la capitale gabonaise que ce sont déroulées, du 4 au 8 novembre 2003, principalement à l'hôtel Intercontinental, les 35èmes Assises de la Presse Francophone. L'assistance était nombreuse et majoritairement africaine. Les grands axes de cette rencontre étaient naturellement la formation des journalistes, la déontologie et la liberté de la presse. De toutes les interventions, il ressort qu'il y a une nécessité d'accorder plus de moyens à la formation des futurs journalistes, dont le bagage doit garantir non seulement les techniques, mais aussi la rigueur. Nous serions tentés d'ajouter la culture générale qui à l'heure actuelle fait souvent défaut. En effet, les instituts de journalisme sont nécessaires, même si, comme certains l'ont mentionné, il ne faut pas exclure la " formation sur le tas ". On a cité, parmi les journalistes qui n'ont pas fait d'école de journalisme, Jean-François Revel sortant de Normale Sup ou Anne Sinclair de Sciences Po. Et même Françoise Giroud ou Pierre Lazareff qui n'avaient même pas leur bac. Mais, ce sont des exceptions, et généralement, on préconise, comme pour tout métier, une école spécialisée. L'on a donc parlé beaucoup de l'incidence positive des cours de journalisme sur les futurs informateurs et des conséquences bénéfiques qui en découlaient pour leurs informés. Dans le domaine de la formation, on a entendu, entre autres, M. Loïc Hervouet, directeur de l'Ecole supérieure de Journalisme de Lille et Ridha Najar du centre de perfectionnement des journalistes de Tunis, ainsi que 3 spécialistes belges, dont Benoît Grévisse de l'UCL. Mais, le moteur étant comme toujours financier, on a appris avec plaisir que le gouvernement du Gabon met en place un fonds de soutien à la presse d'un montant annuel de 500 millions de fr.CFA, soit environ 750.000 euros. Il faut noter, à ce propos, que l'Union de la Presse Francophone propose de réunir très prochainement les acteurs et les bailleurs de fonds pour chercher les chemins d'une meilleure coordination des efforts consentis. On a aussi souligné l'importance de la déontologie, surtout dans des pays où la démocratie n'est pas une institution séculaire! Et, à une époque où l'éthique non seulement au sud, mais même au nord, n'est pas - ou n'est plus- une attitude normale de la société. Quant à la liberté de la presse, elle dépend bien entendu des régimes, des gouvernements, des pays où les journalistes exercent leur métier. A ce sujet, le ministre de la Communication du Gabon, M. Mehdi Teale a, dans son allocution, donné les assurances qu'aucun journaliste n'était emprisonné en république gabonaise. Quant au vice-premier ministre, M. Paul Mba Abessole, il a, au nom du 1er ministre et du président Bongo, confirmé cette liberté de la presse, ajoutant qu'une loi (code de la communication) préconise, en cas de délit, des sanctions disciplinaires et exclut des sanctions pénales. Dans son allocution de clôture, le président de l'UPF, M. Hervé Bourges, a reconnu " le tableau décevant des quatre décennies de formation des journalistes qui viennent de s'écouler ". Aussi, dans ces conditions, a-t-il déclaré, les représentants de la Presse Francophone réunis à Libreville, ont décidé de réclamer une nouvelle prise en compte des problématiques de la formation au journalisme, au niveau de chaque pays et à un niveau international. Il a également souligné la responsabilité que requiert cette profession. D'où, la décision collective de réunir au printemps prochain à Yaoundé, au Cameroun, les Etats-Généraux de la Presse Francophone autour de cette question de la déontologie des journalistes. M. Bourges a également salué " l'engagement du président gabonais qui nous a publiquement assuré qu'il interviendrait afin que la première résolution du prochain Sommet Francophone, l'automne prochain à Ouagadougou, reprenne la demande officielle que nous (UPF) avons faite à tous les chefs d'Etat présents, à savoir que les délits de presse (ndlr: disons franchement, plutôt les délits d'opinion!) ne doivent plus conduire à des peines de prison ".
Ajoutons que l'on a, à Libreville, salué à plusieurs reprises la mémoire de notre confrère Jean Hélène, assassiné en Côte d'Ivoire; notamment au palais présidentiel où celui qu'on appelle " Son Excellence El Hadj Omar Bongo, Président de la République, Chef de l'Etat " nous a reçu.
En conclusion , des assises où inévitablement on a beaucoup parlé, mais pour tout de même dire quelque chose, et quelques choses importantes. Contrairement aux assises précédentes de l'UPF, on n'aura pas eu, pendant ces 4 jours, l'occasion de voir du pays hôte, autre chose que quelques aspects de la capitale. Ce dont, je m'empresse de le dire, les autorités gabonaises ne peuvent être rendues responsables étant donné que ce n'est pas elles qui organisaient cet événement, mais bien (comme on me l'a affirmé dans les cercles gabonais bien informés) l'UPF. Peut-être, à l'avenir, notre Union ne devrait-elle pas vouloir tout organiser, toute seule. Ce qui éviterait aussi à nos membres arrivés finalement après une longue journée de voyage le soir à l'hôtel, un accueil hyper-minimaliste, sans même un verre de bienvenue, et où on se faisait dire par notre secrétaire général Georges Gros que les séances de travail ne commençant que le lendemain matin, on avait le premier soir quartier libre et table où on pouvait ... contrairement à tous les usages élémentaires. Une première à des assises de l'UPF, et espérons une dernière !
Préconisons, à l'avenir, que notre Union - et ceux qui la dirigent - laissent des initiatives positives au pays hôte. Théo LOIR


Hervé Bourges : libérez les journalistes !

Le président de l'Union internationale de la presse francophone, Hervé Bourges, a demandé la libération des journalistes africains arrêtés, dont le correspondant de l'AFP en Guinée équatoriale, en concluant les 35es assises de la presse francophone à Libreville. " Nous réclamons la libération immédiate de Rodrigo Angue Nguema, correspondant de l'Agence France-Presse en Guinée Equatoriale, interpellé lundi à Malabo et qui n'a toujours pas été libéré ", a-t-il dit. L'appel a provoqué les applaudissements nourris des 160 représentants de la presse francophone du monde entier. Le président de l'UPF a également dénoncé l'incarcération du directeur de l'hebdomadaire nigérien le Républicain, Abou Amane, soulignant que ce dernier est aussi " propriétaire de la plus grande imprimerie du Niger qui tire de nombreux journaux indépendants ". " Nous craignons que cette arrestation soit une tentative de réduire au silence tous ces titres ". AFP


La presse en Côte d'Ivoire :
De la profusion au professionnalisme

L'effondrement du mur de Berlin en 1989 et l'influence remarquable du vent de l'Est ont favorisé le train de la démocratisation en Afrique subsaharienne et son corollaire au niveau de la liberté d'expression. Conséquence : une profusion de titres sera remarquable concernant la presse écrite.
Mais là où le bât blesse, si le contenu des nouveaux organes de presse s'inscrit dans une politique d'éveiller la conscience des masses africaines dans ce nouveau contexte politique africain de façon générale, la déontologie journalistique sera renvoyée aux calendes grecques. Les nouveaux journaux créés dans l'euphorie de l'effondrement du mur de Berlin ne tiendront pas la route dans leur grande majorité, fort d'une nouvelle forme africaine qui est le journalisme folliculaire ou alimentaire.
Devant cette situation de la presse africaine subsaharienne en général, il se pose implicitement la problématique de la formation des journalistes africains en ce nouveau millénaire.
Dans le cas de la Côte d'Ivoire, pays africain où la langue française demeure incontestablement le principal véhicule linguistique au niveau de la presse écrite, certaines rédactions regorgent de talentueux journalistes formés dans des écoles prestigieuses telles que l'école supérieure de journalisme de Lille en France : il s'agit de l'organe de presse " Fraternité Matin ", quotidien indépendant, du groupe de presse " Olympe " (regroupant les journaux " L'Inter ", " Soir Info ", " Douze "), " Notre Voie ", organe de presse de gauche, du " National ", pour ne citer que ceux-là.
Il est à noter que d'autres organes de presse ivoiriens ont opté délibérément pour une forme de journalisme sensationnel, faisant ainsi abstraction complète de la déontologie, se situant donc aux antipodes de l'objectivité inhérente à la fonction de journalisme. Suivez mon regard
Un journal ivoirien " Le Patriote " au titre combien évocateur s'est malencontreusement spécialisé dans les invectives à l'endroit du couple présidentiel ivoirien ! Son credo : prendre à partie les membres du gouvernement et ceci se fait avec une légèreté et une bassesse déconcertantes. La raison est toute simple : le journal " Le Patriote " est proche du R.D.R. (Rassemblement des Républicains) parti d'opposition.
Dans un pays considéré depuis belle lurette comme une " France sous les tropiques " et où le gouvernement actuel s'est employé à voter une loi inhérente à la liberté de la presse, le gros " challenge " à relever est celui de la bonne formation des hommes de presse, car ne devient pas journaliste qui veut ! La presse étant le quatrième pouvoir A bon entendeur, salut ! Yves TAPAY BOUAZO


Yves TAPAY-BOUAZO est journaliste, correspondant de presse ivoirienne à Bruxelles et président fondateur de l'A.J.C.I.R.E (Association des Journalistes et Communicateurs Ivoiriens en Europe) - Téléphone : 0474/23.41.60 - Courriel : yvestapay@hotmail.com


L'AIF modifie sa coopération avec la presse du sud

L'Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF) a modifié les formes de sa coopération avec la presse francophone du Sud après avoir constaté que les politiques d'aides avaient conduit à des abus, comme la création d'écoles plus ou moins fantômes, ou alors l'appui aux dotations de matériels n'était pas accompagné de la formation nécessaire pour les utiliser.
Depuis 1998, le Fonds d'appui à la presse écrite francophone du Sud a soutenu plus de 70 projets en Afrique subsaharienne, Maghreb, Asie, Caraïbes, Océan indien et Pacifique explique Marie-Soleil Frère, responsable des projets à l'AIF, soulignant cependant que certaines limites sont apparues quant à leur efficacité réelle.
La conception des projets montre aussi souvent la difficulté des nouveaux entrepreneurs de presse, souvent des universitaires ou des littéraires, de construire des plans de développement financiers et humains à long terme.
La création d'un volet formation s'est également traduite par une floraison de formations émanant d'écoles plus ou moins fantômes, d'instituts fantaisistes ou d'initiatives uniquement lucratives, voire purement opportunistes. D'où l'apparition d'une multitude de prestataires, ONG, associations locales, bailleurs de fonds, qui se concurrencent en distribuant aux stagiaires des indemnités journalières perçues sans contrôle ni suivi.
Le système, souligne Mme Frère, a généré des journalistes de circonstances, n'appartenant plus à aucun journal mais à des associations d'intérêts les plus divers, ou provoqué des querelles dans les rédactions qui aboutissaient à faire tourner les stagiaires.
L'AIF a décidé de supprimer les subventions aux indemnités journalières et a mis en place depuis plus de six mois un nouveau projet " formation-assistance technique en entreprise " qui mandate des formateurs pour travailler directement avec les matériels et les équipes des journaux.
Depuis février, deux expériences pilotes ont été lancées - l'une dans la zone Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger), l'autre en République démocratique du Congo (RDC), Congo-Brazzaville, Rwanda et Burundi - en coopération avec la Belgique. Ces expériences reposent sur des contrats de cinq ans, révisables chaque année en cas d'échec et sur des partenariats locaux pour former des formateurs. La première phase, qui portait sur l'assistance au secrétariat de rédaction, vient de se terminer. Et l'AIF a prévu d'étendre son appui aux services de gestion et services commerciaux, aux rédactions en chef et à l'illustration (photo, infographie). Guy BERNIERE - AFP

Visite et projet

A l'occasion d'une longue et particulièrement conviviale entrevue qu'elle a accordée au président Guy Fontaine, l'ambassadrice de Côte d'Ivoire à Bruxelles, S.E. Marie Gosset a marqué tout son intérêt pour une collaboration avec l'UPF-Belgique à un projet de formation de journalistes de son pays. Un dossier important à développer en 2004.

Yves Tapay-Bouazou (membre ivoirien de l'UPF-Belgique), S.E. Marie Gosset, Guy Fontaine (président de l'UPF-Belgique)