Numéro 3 - 3e trimestre 2003

Langue française

PARLONS-NOUS (toujours) FRANGLAIS ?

Quelques perles d'inculture


LES JEUX OLYMPIQUES DE PEKIN 2008 : UNE CHANCE UNIQUE POUR UN RENOUVEAU DE L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS EN CHINE



PARLONS-NOUS (toujours) FRANGLAIS ?

A la question posée par Etiemble dans le titre de son fameux ouvrage "Parlez-vous franglais?" en 1964 déjà, nous devons hélas répondre toujours: oui! Un oui, encore plus grand, quarante ans plus tard! En fait, ce qui était alors un coup de semonce est devenu aujourd'hui un signal d'alarme.
A l'époque, au lendemain de la l'après-guerre (pour les moins de 35 ans: il s'agit de la 2ème guerre mondiale), les anglicismes se retrouvaient dans le français à la suite de la pénétration de notre langue par celle des libérateurs. L'Histoire a voulu que nous échappions au russe, mais non à l'anglo-américain. Cette pénétration était favorisée par un engouement des francophones en Europe -principalement la France et la Belgique - pour la nouveauté, le côté exotique et à la mode, ainsi que le snobisme pour certains d'utiliser des expressions qui les démarquaient du peuple.
On entendait alors les mots: full time, drink, cocktail, play boy, stock exchange...La pénétration opérée par le commercial nous donnait self service, pressing, lifting ou cold cream. Le monde de la publicité ajoutait kleenex, tampax ou air wick. Et, l'univers de la B.D. nous envoyait OK, k.o. et autres abréviations et onomatopées qu'il est amusant de lire,principalement dans la bande dessinée, mais déplorable d'utiliser une fois sorti de l'enfance.
Cela, c'est ce que le professeur Etiemble appelait l'anglomanie. C'est devenu maintenant l'anglofolie. Et, ce qui était une satire chantée par Léo Ferré - "C'est une barmaid qu'est ma darling. J'suis son parking, son one man show...", n'en est plus une.
Ce qui est pire, c'est que ce que le même Etiemble appelait le "sabir atlantique" n'affecte pas, de nos jours, seulement la langue populaire, celle de la rue. Non, même dans les milieux où l'on s'attendrait normalement à entendre une langue française non frelatée, on est renversé par la bâtardisation anglo-américaine forcenée du français. Ainsi, on entend chez nous à la radio régulièrement qu'un "business comité a présenté un business plan...". A notre RTBF - au fait, le F qui était inutile pour indiquer "française" puisqu'il n'y avait aucune confusion possible avec le réseau flamand s'appelant BRT, avant de devenir VRT, ce F ne voudrait-il pas dire plutôt "franglaise"? - on parle aussi de "discount" (prononcé hélàs discounte) et de musique "country" (prononcée aussi malheureusement countrie). Si l'on veut absolument utiliser des mots anglais, il conviendrait au moins de bien les prononcer!
De même, quand on parle sur les ondes de musiciens qui interprètent un "score", on dit non! Le mot anglais score a été consacré par l'usage pour désigner un résultat, un nombre de points. Mais, en musique, s'il vous plait,même à la radio, on interprète une "partition".
Dans la presse écrite, ce n'est pas toujours mieux. Nous y relevons des anglicismes tous les jours. Dans la DH, on parle de fioul; voyons, cela fait plus "in" que pétrole. Toute personne dont le français est la langue maternelle ou d'élection devrait frémir en voyant dans le "house organ" (en français: publication d'entreprise) de la chaîne de supermarchés Delhaize, vanter le "convenience" d'un produit, au lieu de sa commodité. Il en va de même pour les campagnes d'affichage où l'on a pu voir récemment une publicité à propos d'un chocolat jadis très connu claironnant: "Jacques is back!".
Enfin, nos édiles (mais nous pourrions allonger cette regrettable liste bien davantage!) ne craignent pas de nous annoncer, au lieu d'une randonnée en patins à roulettes, une "rollers parade"!
Tout cela serait bien amusant si ce n'était pas dramatique pour la santé, sinon la survie, d'une langue dont la beauté a été chantée pendant des siècles et que certains écrivains utilisent encore divinement. Alors, nous journalistes francophones qui avons tout de même quelquefois la possibilité d'influencer davantage l'usage de cette langue que monsieur tout-le-monde, allons-nous rester les bras croisés? Allons-nous nous borner à assister aux célébrations de "Journées de la Francophonie"? Ce qui d'ailleurs, à l'allure actuelle de la franglisation, ne nous donnera bientôt plus grand chose à célébrer. Réagissons. Vigoureusement. Et, maintenant! Théo LOIR

Quelques perles d'inculture


Voici un choix de " perles " cueillies au fil de lectures ou d'écoutes de journaux, ou encore au creux de livres, signés parfois de grands auteurs. Nous ne nommerons pas ces confrères en lettres, ce ne serait pas courtois : nous espérons simplement que ces " prix citron " ranimeront le respect dû à cette langue belle entre toutes, le français. S'il nous arrivait de commettre nous-mêmes des erreurs, de grâce faites-le nous savoir : vous nous rendrez service !

- En parlant des " Guignols de l'info " : les " impondérables " pour les " incontournables ", qui est d'ailleurs un néologisme contestable et fatigant à force d'être utilisé.
- " s'est vu recevoir…une distinction " : horrible !
- un peu tous azimuts " solutionner " pour résoudre.
- le " lanterneau " ( !) communiste pour landerneau.
- " tirer les conséquences " ( ?) pour " tirer les leçons ", proféré par un Président de République…
- " préférant cultiver les bons souvenirs aux moments difficiles " et " retirée dans sa vaste retraite " dans une page " Culture "…

On pourrait aussi déplorer l'usage abusif des " tout-à-fait ", " Vous avez dit ……? ", des " tout un chacun ", des " décliner dans… " etc…et regretter les dés-accords au participe passé. Mais le plus inquiétant est de constater que se multiplient des erreurs parfois grossières, qui semblent prouver que l'enseignement du français laisse de plus en plus à désirer ou…que ceux qui font métier d'écrire ne lisent plus les bons auteurs. A suivre… (malheureusement) Marie-Madeleine ARNOLD



LES JEUX OLYMPIQUES DE PEKIN 2008 :
UNE CHANCE UNIQUE POUR UN RENOUVEAU DE L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS EN CHINE



Au cours des années septante, alors que la rupture économique, politique et culturelle entre la Chine et l'Union Soviétique était consommée, le russe avait définitivement cessé d'être la langue étrangère la plus enseignée en Chine (et même aujourd'hui, malgré le réchauffement des relations les hommes d'affaires russes parlent plutôt l'anglais avec leurs partenaires chinois !), pour être remplacée timidement (ce n'était pas encore " l'ouverture tous azimuts " au reste du monde) par l'anglais (un peu) et par…le français (surtout !). Nous nous rappellerons toujours, ouvrant à l'aube d'un jour pluvieux en 1978 la TSF antédiluvienne de notre " Hôtel de la Paix " à Shanghai, être tombé fortuitement sur la leçon de français : " Ceci est un clayon ; ceci est un stylo à bîlle… ". Malgré l'immersion chinoise totale, le français, un peu cahotant peut-être, était entendu sur les ondes de la radio nationale !
Les " instituts de langues étrangères " présent dans les grandes villes - des établissements intégrés dans trois réseaux, primaire, secondaire et supérieur - ou adjoints aux principales universités possédaient tous un " département de français ". Il y en avait 9 dès 1963, le double l'année suivante. En outre tous les périodiques de propagande - et ils étaient nombreux et luxueux - possédaient une édition française à grand tirage.
D'où venait cette francophilie quelque peu insolite ? Pas du contexte commercial de l'époque. Non, simplement des excellentes relations culturelles qu'avaient su nouer la France de de Gaulle avec l'empire chinois de Mao Tsé Toung et de ses successeurs : hormis l'Angleterre (qui était liée à la Chine par le biais de Hong Kong), de Gaulle fut le premier grand chef d'Etat de l'Occident à rompre avec Taipei et à ne reconnaître que la Chine Populaire. Certains de ses ministres, comme André Maurois et Alain Peyrefitte, contribuèrent largement à ce mouvement de reconnaissance réciproque. Et, du côté chinois, le premier ministre Zhou Enlai (Chou En Lai), qui avait vécu en France, appuyait le mouvement.
Hélas, cet âge d'or du " français première langue amie de la Chine populaire" ne dura qu'un temps. Avec la réelle ouverture économique de la Chine sur le monde, enclenchée en 1984 grâce à Deng Xiaoping, un francophile lui aussi, suspendue pendant deux ou trois ans après les événements de Tian Anmen de juin 1989 puis relancée de plus belle, l'anglais s'engouffra en masse : tous les grands contrats industriels sont désormais négociés dans cette langue…y compris ceux du barrage des Trois Gorges dont les turbines, pourtant, sont fournies par le français Alstom. Et désormais il n'y a plus de cours de français obligatoire dans l'enseignement primaire, mais d'anglais bien. En outre, il faut reconnaître certaines erreurs du côté des enseignants français : ainsi, les étudiants chinois ont toujours en mémoire ce cours de français diffusé naguère sur TV5 où le personnage principal des sketches s'appelait - inconscience pédagogique coupable ! - Grégoire, un nom absolument imprononçable pour un chinois (aucune lettre ou diphtongue de ce nom n'étant aisément prononçable pour un locuteur chinois). Les auteurs de cette méthode ont entre-temps fait amende honorable.
Le français était cependant, et est resté à ce " jour, une langue incontournable en Chine, ne serait-ce que pour les besoins diplomatiques et l'information à destination de la Chine. Ainsi, l'agence de presse Chine Nouvelle entretient toujours un département où les journalistes écrivent directement en français les informations destinées aux médias des pays relevant de la francophonie. Mais à côté du français, le japonais et l'allemand sont aussi devenus aujourd'hui des langues étrangères fort enseignées dans l'Empire du Milieu.
Et voici que la Chine a décroché le pompon en obtenant d'organiser les Jeux Olympiques de 2008. Après un premier échec (jeux de l'an 2000), les Chinois ont déployé des trésors de diplomatie - et là ils ont du se remettre à parler français - auprès du Comité Olympique International (COI) pour se qualifier pour 2008. Ils ont bien assimilé, au passage, que le français est la première langue des Jeux et la langue du fondateur Emile de Coubertin. Et le Belge président actuel du COIB Jacques Rogge est lui-même (entre autres) un parfait francophone. Pékin a misé une grande partie de son programme de modernisation, d'investissement, d'ouverture et de relance économique sur ces jeux de 2008. Les organisateurs savent, même si ce n'est au fond qu'un détail, que la première langue dans laquelle devront être diffusés les résultats des jeux sera le français. Ils savent aussi que beaucoup de grands athlètes seront africains et francophones.
Et subitement, ils se rendent compte qu'il existe un déficit de traducteurs, d'interprètes et surtout de professeurs de français. Cela fait revivre inopinément les antennes chinoises de l'Alliance Française, présentes dans les grandes villes, notamment à Pékin, Shanghai, Canton et Nankin, et redore le blason des Lycées Français de Pékin et Hong Kong. Aujourd'hui, c'est par dizaines de milliers que viennent les candidatures d'élèves chinois, soit pour les départements français des instituts de langue soit pour les cours du soir des Alliance Française. Plusieurs Universités ont replacé le français comme deuxième langue étrangère enseignée (après l'anglais). Parallèlement resurgit, dans une Chine de l'hyperconsommation, la mode française, par exemple pour des enseignes de restaurants, de magasins et d'hôtels, sans parler de la mode vestimentaire, et le goût français (le vin, divers produit alimentaires, le cinéma, la littérature classique en traduction comme l'atteste par exemple le succès du très beau livre et du film " Balzac et la petite tailleuse chinoise ").
Eh oui, à l'aube de ce 21e siècle, qui pour d'aucuns sera celui de la Chine, le français reçoit une nouvelle chance dans l'Empire du Milieu. Aux instances de diffusion et de promotion de français de la saisir !
André BUYSE