Numéro 2 - 2e trimestre 2003


Journées européennes:

UN EXPLOIT POSTHUME DE GEORGES SIMENON :
EN MARS 2003, AU COURS DES JOURNEES EUROPEENNES DE L'UPF A LIEGE, IL A FAIT TAIRE LES BRUITS DE BOTTES D'UN AUTRE GEORGE…


" Appelez-moi cher confrère " : ainsi s'exprimait Georges Simenon en 1978 recevant à Lausanne, dans sa maison de la rue des Figuiers, le journaliste liégeois Guy Fontaine, qui allait présider plus tard aux destinées de la section belge de l'Union internationale de la presse francophone (UPF), venu l'interviewer dans le cadre d'un long-métrage télévisé pour la RTBF. L'anecdote était rapportée en ce mercredi après-midi 19 mars 2003 - une date que d'aucun retiendront comme historiquement funeste, le début de la guerre en Irak menée par un autre George - en guise d'introduction des " Journées européennes de la presse francophone " organisées cette année du 19 au 23 mars par notre section, à Liège et à Bruxelles, à l'occasion du centenaire de la naissance de Simenon et du 25e anniversaire de la mort de Jacques Brel.

Car oui, soulignait Guy Fontaine commentant à la Maison de la presse de Liège la projection de son film " Simenon ", cet écrivain mondialement connu et reconnu mais qui ne savait pas encore qu'il entrerait dans la nomenclature de la célèbre collection littéraire de La Pléiade s'est considéré tout au long de sa vie comme un journaliste tout venant, même s'il ne pratiqua, pour l'essentiel (car plus tard il assuma, en dehors de son boulot d'écrivain, la fonction de grand reporter), le métier de plumitif que pendant les quatre ans qu'il passa sous le nom de Georges Sim à la Gazette de Liége, le quotidien emblématique fondé en 1688 " avec privilège des Princes Evêques ", dirigé alors (1919-1922) d'une main de fer par la troisième génération des Joseph Demarteau. Et sans doute avait-il raison car le romancier a conservé dans toute son œuvre ce style journalistique propre qui lui a si bien réussi : jamais de style ampoulé, guère de lyrisme, des ambiances, des descriptions courtes, ciblées, des mises en scène en scène brèves et rapides.
  Georges SIMENON © Fonds Simenon

Nous ne nous attarderons pas sur ce " document historique " que représente un tel film quand on connaît les difficultés que d'autres journalistes et non des moindres rencontrèrent pour tenter d'obtenir - souvent en vain - une interview de l'écrivain au faîte de sa gloire sur les bords du lac Léman. Certains journalistes suisses, présents aux journées de l'UPF, purent en témoigner.

Simenon : l'événement.
Jeudi 20 mars fut une journée mémorable car si elle permit de prendre connaissance du " fait de société " que constitue l'entrée de Simenon dans La Pléiade (les éditeurs parisiens de Gallimard firent une première fois le " pèlerinage à Liège " pour informer les membres de l'UPF) et des recherches menées à l'Université de Liège, elle coïncida aussi avec la Journée internationale de la Francophonie et, dans ce cadre, avec la déclaration dite de Liège.
A l'hôtel de ville de Liège, face au perron symbole des libertés principautaires, prirent successivement la parole le bourgmestre de Liège Willy Demeyer, Guy Fontaine, le président de l'UPF/Belgique, José Dautrebande, animateur du comité de l'année Simenon, Benoît Denis, co-éditeur de Simenon aux éditions de La Pléiade, et Willy Legros, recteur de l'Université de Liège.
La (re)découverte de " l'homme à la pipe " et de son " fils " le commissaire Maigret devenu l'archétype de l'inspecteur de police dans les pays développés, et ce tant dans la littérature qu'au cinéma et à la télévision, fut grande pour les congressistes de l'UPF lorsque leur fut donnée à voir l'extraordinaire exposition " Simenon, un siècle " dressée sous chapiteau à l'Espace Tivoli, en plein cœur de Liège : le caractère universel de l'œuvre y dessilla les yeux des quelques uns qui se disaient encore incrédules et le contexte historique, économique et littéraire de la saga-Simenon parfaitement illustré et mis en évidence. Les journalistes venus de tous horizons eurent ensuite la possibilité de visiter le dernier étage de la maison où le petit Georges passa sa première enfance, à deux pas de la place Saint-Lambert, puis d'entreprendre à pied le circuit touristique " Sur les traces de Georges Simenon ", y compris l'église Saint-Pholien (dont il s'inspira pour l'un de ses plus célèbres romans) et la chapelle de Bavière (où il fut enfant de choeur).

Francophonie et bruit de bottes.
Au palais provincial, la délégation de l'UPF fut associée, avec les autres invités de marque (CGRI, province, communauté française de Belgique, ULg, etc) à la Journée internationale de la Francophonie, où se succédèrent à la tribune Hervé Hasquin, ministre-président de la Communauté, Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Langue et de Littérature française, l'écrivaine québécoise Marie Laberge (qui au passage rendit également hommage au belge Henry Vernes, père de Bob Morane), l'essayiste tunisien Abdelaziz Kacem, le professeur sénégalais Amadou Ly (université de Dakar), José Luis Rocha, directeur du bureau de liaison de la Francophonie auprès de l'Union européenne, et Philippe Suinen, commissaire général aux Relations internationales (CGRI), sans oublier la prestation artistique de Raghunath Manet, un musicien et chorégraphe indien.
Plusieurs membres furent touchés par l'hommage d'Abdelaziz Kacem à la diplomatie belge, particulièrement mise à l'honneur en ce jour de début de la guerre en Irak : ce fut l'une des rares allusions officielles, pendant ces journées, au conflit international auquel personne ne pouvait rester indifférent. Mais, parfaitement en ligne avec l'esprit de cette journée et le rôle des journalistes et écrivains francophones, Jacques De Decker, mit précisément " le doigt sur la plaie " : " Rien n'empêchera, dit-il, que ce désormais funeste jour du 20 mars demeurera le jour de la francophonie. C'est le paramètre temporel de notre rencontre. Son paramètre spatial, c'est, en cette année 2003, la ville de Liège. Parce qu'un écrivain y a vu le jour il y a un siècle dont l'œuvre, écrite en français, s'est gagné des admirateurs sous toutes la latitudes. Cet accomplissement indique que l'usage du français, au moment où Simenon a œuvré, n'a pas du tout réduit la force de rayonnement de son talent. Simenon n'était pas pour autant replié sur sa tradition et son héritage. (…) La simplicité, la sobriété de son style ont, au contraire, facilité la besogne de ses traducteurs, et encouragé la lecture dans l'original auprès d'innombrables allochtones intéressés par notre culture. Car il est à la fois l'auteur francophone le plus traduit et l'un de ceux qui sont le plus lus sans le texte par les usagers d'autres langues ".
Le soir on oublia les bruits de bottes et de canons pour leur préférer ceux des casseroles et des tire-bouchons de Madame Maigret, cuisinière à ses heures: les journalistes de l'UPF se muèrent donc en gourmands et joyeux convives de " L'Officine ", établie en Souverain-Pont, la plus ancienne des pharmacies du centre de Liège, convertie en typique bistrot parisien, un resto du type précisément de ceux que fréquentaient assidûment - mais virtuellement bien sûr - le commissaire à la pipe et ses amis, pour y déguster quelques plats simplement mijotés " à la manière de Madame Maigret ".

Le bourgmestre de Liège, Willy DEMEYER accueille les participants lors de la séance d'ouverture à l'Hôtel de Ville - photo : Daniel FAVRE

Du château au Palais.
Le 21 fut la journée universitaire par excellence, passée au château de Colonster qui est, en quelque sorte, la " maison blanche " de l'ULg où sont reçus ses hôtes de marque, pour des séances de travail de haut niveau ainsi que la visite du Fonds Simenon, de sa célèbre bibliothèque et du petit musée y attenant où l'on put tenter de décrypter quelques unes des " enveloppes jaunes " de l'écrivain, ces canevas qui servirent au démarrage de la plupart des romans mettant en branle le " système Maigret ".
On écouta, avec une évidente et quasi-religieuse délectation intellectuelle, des synthèses, commentaires et analyses, qui furent aussi, pour certains orateurs, des témoignages chargés d'expériences vécues, de rencontres…et de non-rencontres avec l'écrivain liégeois : Lily Portugaels rappela l'anecdote désormais sur toutes les langues du jeune Sim écrivant " Grand Bazard " avec un " d ", dans la Gazette de Liége, alors que l'enseigne " sans d " était tous les jours sous son nez, ce qui lui valut un sermon du père Demarteau. Il comprit très vite la leçon : le journaliste voit tout, se souvient de tout, sait ou doit se donner l'air de savoir (presque) tout… et ne répète pas deux fois la même erreur (le commissaire Maigret aussi !) ; Michel Lemoine, spécialiste de Simenon évoqua " l'image de journalistes dans l'environnement romanesque de Simenon " ; Daniel Favre (Radio-télévision suisse romande), l'un des fidèles des réunions de l'UPF, ouvrit les yeux des membres de l'assemblée sur bien des aspects de la dernière partie de la vie de Simenon sur les bords du lac Léman (ses résidences, ses voitures de grande marque, ses rencontres, ses caprices, ses " disparitions " subites dans la nature, ses doutes, sa discrétion aussi, parfois feinte du reste, sans oublier l'évocation d'un programme de manifestations (expositions, conférences) propres à la Suisse dans le cadre du jubilé Simenon, et enfin Christine Swings, incontournable puits de science et infatigable cheville ouvrière du Fonds Simenon comme de sa fameuse bibliothèque comportant des ouvrages rares, des manuscrits, des " enveloppes jaunes " et des œuvres traduites en toutes langues, incluant le chinois et le japonais !
La table ronde organisée l'après-midi à Colonster, évoquant des sujets sensibles comme l'autocensure des journalistes, le contrôle et l'indépendance des médias, etc, fut, de manière impromptue, fort animée et riche en commentaires divers. S'y succédèrent Didier Moreau, chargé de communication à l'ULg, Pascal Durand, professeur au département info et communication, et Geoffrey Geuens, assistant.
Le gouvernement provincial de Liège (qui y avait délégué un député permanent) reçut en soirée les membres de l'UPF à dîner dans le cadre somptueux des salons d'apparat du Palais des Princes Evêques, point d'orgue de la partie " simenonienne " de la manifestation.

Bruxelles et Brel.
Celle-ci se poursuivit tambour battant le lendemain à Bruxelles où, en sus de l'hommage mérité rendu à Jacques Brel, les participants saluèrent cet autre géant de la littérature belge - puisqu'il est admis que la bande dessinée peut désormais être admise en son sein - de langue française (tous les scénarios et tous les phylactères ont été conçus et rédigés initialement en français), en l'occurrence Hergé, dont on célèbre le 20e anniversaire de la disparition : tous nos membres non belges qui découvraient l'endroit s'émerveillèrent des trésors que referme le musée de la Bande dessinée établi dans les anciens magasins Waucquez, au cœur d'un des quartiers populaires de Bruxelles qu'a dû fréquenter, à ses soirs de virées infernales et ses nuits arrosées " d'après Ancienne Belgique " notre Grand Jacques : sur les 3.000 m2 de cimaises de l'Espace Dexia, en plein coeur de Bruxelles, le petit groupe de l'UPF fut l'un des tout premiers à parcourir l'exposition " Brel, le droit de rêver ", dite aussi " Brel de l'autre côté du miroir… " : une exposition biographique qui retrace le cheminement de Jacques, son enfance solitaire et ses vagabondages dans les rues aux pavés délavés supportant les rails usés du tram 33, son adolescence refusant le conformisme familial, sa loyauté et son assiduité dans le scoutisme, sa vie de chanteur de Bohême, presque de rue pourrait-on dire, de Koekelberg à Molenbeek puis du Quartier Latin aux Trois Baudets, de l'Olympia aux studios Barclay et autres Bobino, ses transhumances en France métropolitaine, sur les plateaux de tournage de cinéma, ses retours au pays natal que jamais il ne renia, ses errances sur les mers du monde et les îles polynésiennes du bout du monde.
Ainsi, quittant l'ambiance feutrée et l'odeur de fumet des " Armes de Bruxelles ", établissement emblématique de l'îlot sacré de Bruxelles où ils s'étaient fixé rendez-vous au terme de ces journées européennes, les journalistes francophones de l'UPF ont fait bien davantage qu'user du simple droit - ils ont exercé le privilège - de rêver !

André BUYSE

Séance de clôture à l'Office de Promotion du Tourisme (OPT)
de g. à dr. : Jose-Luis ROCHA, ambassadeur de l'OIF près l'UE, Guy FONTAINE, président UPF-Belgique, et le représentant le ministre président de la Communauté Française.

Photo : Guerguina DVORETZKA

Ce qu'ils en ont dit et retenu.

Daniel Favre, vice-président international de l'UPF pour l'Europe journaliste à la Radio suisse romande.

Georges Simenon a vécu 32 ans en Suisse, c'est-à-dire la plus grande partie de sa vie, mais pas la plus féconde! Les Lausannois l'ont rencontré ou aperçu sortant d'une de ses voitures de luxe. Il avait néanmoins toujours conservé sa simplicité. Nous avons tous oublié ses débuts: le journalisme. Quelle excellente idée de nous conduire sur les traces de ce jeune confrère curieux, parfois téméraire, se risquant même à donner des leçons aux autorités! L'itinéraire de "SIM" nous ouvrait les portes de Liège: l'Hôtel de ville avec sa salle de tribunal, le somptueux Palais provincial, les ruelles d'Outremeuse... Pour des Journées européennes de l'UPF, tous les ingrédients étaient là : vive discussion autour du fait divers, paticipation des 3 pays qui ont hébergé l'auteur de Maigret, et la présence de nos amis bulgares, valdotains, Lithuaniens et Africains qui, tous, ont lu ses romans. Mais, la Belgique francophone ne se limite pas à Simenon, d'où l'intéressante découverte du Centre de la bande dessinée, et surtout l'émouvante visite d'une véritable cathédrale qui a nom: Jacques Brel. Des Journées européennes...auxquelles nous repenserons le 14 juillet...en souvenir de notre passage à Liège! Merci à tous ceux et celles qui ont contribué à la réussite de cette rencontre.