Numéro 2 - 2e trimestre 2003


Littérature:



APRÈS SIMENON
L'UNIVERSITÉ DE LIÈGE ACCUEILLE LE " FONDS NYSSEN "

Déjà dépositaire du Fonds Simenon, l'Université de Liège aura, dès le printemps prochain, le privilège de détenir les archives littéraires d'Hubert NYSSEN, écrivain de renom, tour à tour romancier, essayiste, dramaturge et poète. Hubert NYSSEN est également le fondateur de la prestigieuse maison d'édition " Actes Sud " en Arles (France) qui s'est illustrée en éditant des auteurs étrangers aussi célèbres que Nina Berberova, Paul Auster ou Nancy Huston.

Les éditions " Actes Sud " comptent près de 5000 titres à leur catalogue et ont fait découvrir aux lecteurs francophones plus de 2200 auteurs du monde entier.
Belge d'origine, désormais de nationalité française, ancien maître de conférences à l'Université de Liège, Hubert NYSSEN a décidé de léguer ses manuscrits, ses carnets, sa correspondance, ses archives vidéo et toute la collection Actes Sud au Centre du livre contemporain (Celic) de l' ULg, dirigé par le Professeur Pascal Durand. Il s'agit d'une donation exceptionnelle pour l 'histoire de la littérature et de l'édition.
Hubert NYSSEN a reçu en mars dernier, les insignes de docteur honoris causa de l'Université de Liège.

Contact presse: Estelle Lemaître, directrice de la communication des éditions " Actes Sud "
Tél. +33 (0)1 55426309 - courriel : e.lemaitre@actes-sud.fr Le site : http://www.actes-sud.fr/




NYSSEN - Photo : Guy FONTAINE

HUBERT NYSSEN : LA LANGUE FRANÇAISE DOIT OUVRIR SUR LA LITTÉRATURE DU MONDE.
Une entrevue particulière pour Fr@ncophonie-INFO

La Francophonie, et singulièrement au Sommet de Beyrouth, met en avant la notion de dialogue des cultures, en fait, vous êtes un précurseur dans ce domaine puisque ça fait 25 ans que vous mettez les cultures en dialogue avec le lectorat francophone. Quel bilan personnel tirez-vous de cette expérience ?

Bien d'abord un bilan très enrichissant pour moi -même : le nombre de choses que j'ai été amené à découvrir, en cherchant à découvrir, c'est tout à fait considérable. L'expérience que cela m'a valu de connaître avec le monde des traducteurs est en particulier une expérience tout à fait singulière. Et puisque vous me parlez de Francophonie, je vais en profiter pour faire passer un message que j'ai à plusieurs reprises mais sans beaucoup de succès tenté de faire passer. Il y a un seul personnage qui m'a écouté avec beaucoup
d'attention, mais qui est mort avant d'avoir pu me donner le coup de main nécessaire, c'était François Mitterand, à plusieurs reprises, je suis intervenu auprès de personnalités de la Francophonie en disant : le thésaurus littéraire de la Francophonie, vous considérez que c'est les œuvres écrites en français, je voudrais que vous preniez en compte les traductions françaises d'œuvres étrangères parce qu'une langue peut être par elle-même une bibliothèque : la langue française peut devenir la bibliothèque - par le biais des traductions - de quantités d'œuvres étrangères et, bien entendu, il y a une excellence de la traduction comme il y a une excellence de l'écriture initiale.

Donc vous seriez de ceux qui disent que traduction n'est pas trahison mais recréation, en quelque sorte.

C'est une recréation, et c'est une recréation qui n'est jamais définitive, qui doit être reprise. Regardez ce que j'ai entrepris de faire à la suggestion d'un traducteur hors norme qui est André Marcovitch et qui un jour est venu me trouver en disant : il faut retraduire tout Dostoïevski. Je lui ai dit : tu es complètement malade, Dostoïevski c'est dix mille pages, ça a été admirablement traduit, j'en ai lu des traductions, il m'a dit : oui, justement, ça a été admirablement traduit, donc très mal traduit parce que on a donné au lecteur français l'impression de Dostoïevski écrivait comme Chateaubriand or il avait horreur de l'élégance, en particulier de l'élégance française, et toute son expression russe est une expression syncopée, haletante, marquée par quantité de troubles, c'est ça qu'il faut restituer. Je lui ai dit : top là, on y va ! Dix mille pages, dix ans, ça a été fait.


NYSSEN - Photo : Guy FONTAINE

Est-ce que ça veut dire que la langue française avec son génie propre peut se réapproprier en quelque sorte des œuvres étrangères ?

Je crois qu'elle peut se les réapproprier, mais elle peut aussi les trahir et la grandeur de la traduction - c'est pourquoi il faut lui accorder beaucoup d'importance - est la capacité qu'elle a de faire entendre à ceux qui ne comprennent pas la langue source, de faire entendre dans la langue cible ce qu'on entend dans la langue source. Ça c'est leur grand talent.

Vous parlez dans votre discours des docteurs honoris causa d'obscurantisme, d'une période d'obscurantisme. Est-ce que vous pensez que cette mise en dialogue des cultures, que la démarche culturelle qui est la vôtre, peut apporter quelques lumières dans cette période d'obscurantisme ?

Oui, j'en suis absolument persuadé mais quelles lumières fragiles en face des pressions épouvantables qui s'exercent sur le domaine de Hubert la culture au sens le plus vaste du terme puisque la culture aujourd'hui est parfaitement reconnue partout mais comme un secteur où le profit économique peut s'exercer et là, il y a un danger considérable puisque profit, vitesse d'acquisition du profit, etc. o Propos recueillis par Guy FONTAINE



MOHAMED DIB, L'ÉCRIVAIN ALGÉRIEN SANS FRONTIÈRES.

L'écrivain algérien Mohamed Dib, décédé le 2 mai à la Celle Saint-Cloud, en région parisienne, auteur d'une trentaine de romans, se considérait comme un écrivain sans frontières.

Il est décédé à l'âge de 82 ans, a annoncé à Alger la radio d'Etat. " Il était très fatigué et s'était mal remis d'une fracture du fémur. C'est le coeur qui a lâché tout simplement ", a précisé sa fille Assia à la radio. Né le 20 juillet 1920 à Tlemcen (540 km à l'ouest d'Alger), il était considéré comme l'un des plus grands écrivains francophones algériens. Il a rencontré son public, des deux côtés de la Méditerranée, dès son premier roman " La grande maison " (1952) et est considéré comme un des " pères " de la littérature algérienne contemporaine.
Orphelin de père à 10 ans, il a été élevé par sa mère et a enchaîné plusieurs métiers avant de se consacrer à l'écriture et de s'exiler en France en 1959: instituteur, comptable, interprète français-anglais pendant la seconde guerre, maquettiste, journaliste à Alger républicain.
Il disait avoir grandi loin de tout problème d'identité. " Mes images mentales se sont élaborées à travers l'arabe parlé, qui est ma langue maternelle. Mais cet héritage appartient à un fonds mythique commun. Le français peut être considéré comme une langue extérieure - bien que c'est en français que j'ai appris à lire -, mais j'ai créé ma langue d'écrivain à l'intérieur de la langue apprise... Je garde ainsi la distance ironique qui facilite l'investigation sans passion ", avait-il expliqué dans un entretien au quotidien français Le Monde à l'occasion de la sortie de " Simorgh " (2003).

Etre Algérien.

Dans ce livre, il fait dire à un de ses personnages: " Je ne me savais pas algérien, j'ignorais ce que c'est qu'être algérien, je n'étais pas seul, dans mon milieu on l'ignorait comme moi ".
Après avoir quitté son pays, il a beaucoup voyagé et transposé dans d'autres terres ses histoires mêlant poésie, vie quotidienne et interrogations graves, essayant toujours comme il le disait " de ne pas disjoindre écriture romanesque et responsabilité morale ".
Son oeuvre la plus connue est la trilogie de ses débuts, " La grande maison ", " L'incendie " et " Le métier à tisser ", publiée entre 1952 et 1957, mais il a aussi écrit des romans " moins algériens " comme " Les terrasses d'Osol " (1985) ou " Les neiges de marbre " (1990).
En 1994, il a été le premier écrivain maghrébin à recevoir le Grand Prix de la francophonie décerné par l'Académie française pour l'ensemble de son oeuvre, qui compte également de nombreux poèmes -comme " Ombre gardienne " (1961), ou " Feu, beau feu " (1979) -, des nouvelles et ouvrages pour enfants. Auparavant, en 1966, il avait reçu le prix de l'Union des écrivains algériens.

Hommage.
Mohammed Dib incarnait ce qu'il y a de meilleur dans l'héritage croisé de la France et de l'Algérie, a déclaré Hervé Bourges, président de l'Union internationale de la presse francophone et président de l'année de l'Algérie en France. " Il était avant tout un homme de l'écrit, qui savait toucher juste par les mots les plus simples : il avait fait de la langue française un instrument de rêve et de clairvoyance à la fois, mariant la lucidité de ses romans à l'onirisme dépouillé d'une poésie bouleversante. Il était unanimement respecté et aimé sur les deux rives de la Méditerranée ".
" Il était la grande voix de l'Algérie contemporaine, lui dont Aragon, dès 1954, avait salué les deux premiers romans comme l'aurore d'une nouvelle littérature francophone ". o AFP