Une découverte de choix du Pays de Namur au … Canada : l’Antiphonaire de Salzinnes
![]() © Antiphonaire propriété de l’Université Sainte-Marie – Halifax (Canada) - Photographie Judy DIETZ Postproduction Cercle Heraldus de Mons a.s.b.l. |
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Totalement inconnu de tous, un antiphonaire du
XVIe siècle, élaboré et utilisé à cette époque
à l’abbaye Saint-Georges de Salzinnes, resurgit à «
Saint Mary’s University » de Halifax en Nouvelle Écosse,
au Canada.
Selon le dictionnaire Larousse, « un antiphonaire est un livre d’église
contenant les diverses parties de l’office chanté dans le chœur
». Plus précisément, il s’agit d’un ouvrage
bien plus complexe. Un antiphonaire est un livre qui se rencontrait dans chaque
couvent et monastère au cours du Moyen Âge et les siècles
suivants. Les religieux participaient sept fois par jour à ce qui était
appelé l’Office Divin, comprenant à la fois des chants,
récitations et prières. Un antiphonaire contenait les antiennes
et les répons classés selon les Heures de l’Office et selon
l’ordre de l’année liturgique avec ses deux grands cycles
Noël et Pâques. Pour être complet disons que ce type de livre
était adapté en fonction du lieu où il était en
usage. Aussi, pour terminer nous pouvons dire que si ce genre d’ouvrage
était fréquemment rencontré et s’ils se ressemblaient,
il était également très rare de pouvoir en voir deux identiques.
L’antiphonaire de Salzinnes suit de près ses prédécesseurs
cisterciens mais contient quelques pages musicales d’un grand intérêt
mais surtout des éléments rarissimes dans ce genre de manuscrit
que sont les représentations des moniales, de l’époque où
il fut rédigé, identifiées par leurs noms et leurs blasons.
L’ouvrage en question, composé sur vélin, compte 492 pages
de 60,0 x 39,4 x 11,5 cm, de chants enrichis d’enluminures. Il fut commandé
par Dame Julienne de Glymes, prieure de l’abbaye de Saint-Georges à
Salzinnes, en l’an 1554, pour honorer le 350e anniversaire de la fondation
de ladite abbaye.
Par quel mystère cette œuvre s’est-elle vue retrouvée
si loin de son lieu d’origine et comment est-elle arrivée là-bas
?
Cinq ans après la trouvaille et s’être posé ces premières
questions, les réponses sont connues de même aussi que celles aux
multiples autres qui se sont alors enchaînées telles que :
- quelqu’un connaissait-il l’existence de cet antiphonaire ?
- qui le prit en charge et qu’en fit-il ?
- de quel genre d’ouvrage s’agit-il ?
- ce manuscrit répondait-il aux règles de l’époque
ou était-il particulier ?
- quelles sont les familles dont sont issues les religieuses qui y figurent
?
- est-il possible d’en dresser la généalogie ?
- les blasons présents sont-ils bien ceux des religieuses citées
?
- les enluminures contiennent-elles des symboles parmi les plantes et rinceaux
?
- où se situait l’abbaye de Saint-Georges ?
- est-il possible d’en retracer l’histoire et son rayonnement ?
- quelle était sa place et a-t-elle joué un rôle dans l’histoire
namuroise ?
- qu’est-il advenu de cette abbaye, en reste-t-il des éléments
encore visibles ?
Pour répondre à toutes ces questions plusieurs personnes se sont
engagées à collaborer pour comprendre toutes les motivations,
raison d’être et l’histoire de ce patrimoine namurois. Il
y a lieu de citer, en premier lieu Madame Judy Dietz, initiatrice des recherches,
qui redécouvrit l’antiphonaire à l’université
Saint-Mary à Halifax et qui lui servit de sujet de « Master’s
thesis » qu’elle défendit et obtint en 2007. Pour y arriver,
elle s’entoura d’une équipe de spécialistes répartis
dans différents horizons du globe : Dr Jennifer Bain, Dalhousie University,
Department of Music ; Dr Geraldine Thomas, Modern Languages and Classics, pour
la traduction latin-anglais ; M. Andrew Hugues, musicologue ; Neil Mac Ewans,
d’Australie, spécialiste du chant grégorien. Quant à
sa restauration, l’ouvrage est confié au Canadian Conservation
Institute d’Ottawa.
Les questions relatives à l’histoire de l’abbaye, la généalogie
des religieuses et de l’héraldique furent prises en charge par
une cellule de bénévoles de la Bibliothèque Universitaire
Moretus Plantin à Namur.
Toute la collecte des informations et des résultats fut bien sûr
centralisée, triée, traitée, classée et mise en
page par Madame Dietz qui est venue deux fois en Belgique pour visiter les lieux
mais aussi pour affiner les résultats obtenus en rendant visite à
plusieurs éminences dans le domaine des manuscrits et des enluminures
; elle rendit également visite à la bibliothèque de Maredsous,
la bibliothèque des Bolandistes et la Bibliothèque Royale à
Bruxelles. Elle se rendit ensuite et séjourna près d’un
mois à Rome où elle put accéder à la Bibliothèque
Vaticane dans le but d’obtenir des informations relatives à l’évêque
irlandais William Walsh, premier archevêque de Halifax ; c’est ce
dernier qui acquit, en France vers 1840-1850, cet antiphonaire. Cet évêque,
d’origine irlandaise, était un grand amateur d’art. C’est
au cours de son voyage à Rome, avant sa mutation en Nouvelle-Écosse,
en passant par la France, qu’il acquit ce magnifique document de même
qu’une quantité importante d’œuvres d’art dont
des statues, fragments de retables et bien d’autres encore.
Grâce aux recherches faites au Canada, une série impressionnante
d’objets ayant appartenu à William Walsh ont pu être rassemblés.
Avec cette collection, une première exposition fut organisée avec
publication d’un petit catalogue pour la circonstance.
Comme cela se déduit de ce qui est dit plus haut, toute une équipe
se mit en place pour déchiffrer, traduire, interpréter, retranscrire
en notation moderne la musique du XVIe siècle, etc. afin de faire revivre
cet ouvrage. La recherche historique, généalogique et héraldique
vint compléter toutes ces études. C’est à Monsieur
Jacques Toussaint, conservateur du Service de la Culture à Namur qui,
après avoir été contacté par Madame Dr Alida K.
Greeaway, interprète auprès de Madame Dietz, recommanda de s’adresser
à nous. La première lettre qui nous soit parvenue nous demandait
notre collaboration. En voici la teneur :
« Dans la collection de la bibliothèque de Saint Mary’s University
se trouve un antiphonaire fait à l’abbaye de Salzinnes en 1554-1555.
L’œuvre a été commandée par Dame Julienne de
Glymes, qui était la prieure … d’autres familles sont citées.
Je me demande si vous pouvez m’aider et donner des informations sur ces
familles. Quelle était leur place et importance dans la société
au XVIe siècle ? Je vous serais infiniment de toute information que vous
soyez capable de me fournir. »
C’est dès lors que notre équipe, composée d’Adolphe
Prouveur, Francis Hoebeke et Paul Sanglan, chercheurs bénévoles
à la Bibliothèque, se mit à l’œuvre dès
qu’elle fut en possession des éléments indispensable aux
recherches à effectuer.
La généalogie des familles concernées fut dressée
ainsi que celles y apparentées. Les blasons, identifiés à
leur tour, furent rapportés aux moniales représentées dans
l’antiphonaire, confirmant les noms des religieuses sous leur figuration.
Quant à l’étude historique de l’abbaye bien des informations
ont été exhumées d’une série d’ouvrages
traitant des abbayes, de religieux et religieuses car il n’existe que
très peu d’ouvrages relatifs à l’abbaye de Salzinnes
à proprement parler, surtout à cette époque. Toutefois,
ces derniers nous ont également permis de relever une liste des prieures
et abbesses qui ont dirigé l’abbaye au cours de son existence.
De cet ensemble monacal de jadis il ne reste plus rien si l’on excepte
la « Porte Sainte-Julienne » située rue du Val Saint-Georges
à Salzinnes mais qui n’est qu’une pâle réédification
qui ne ressemble en rien à la porte originelle.
Mais comment en est-on arrivé là ?
L’Antiphonaire de Salzinnes, comme nous l’avons vu ci-dessus, a
été conçu au cours des années 1554-1555. Utilisé
par les moniales dans leur abbaye, puis les ayant suivies au cours de leurs
heurs et malheurs suite aux pillages dont les abbayes étaient fréquemment
l’objet lors de troubles causés par le passage de troupes à
l’occasion de conflits armés des siècles suivants et de
la Révolution.
Au temps où Anne de Juppleu de Noirmont gouverna Salzinnes (1559-1560),
déjà l’abbaye vivait des moments difficiles échappant
de peu à la destruction comme tant d’autres couvents au cours de
cette période. L’année 1581 sera fatale pour l’abbaye
; le 28 septembre, des soldats pénètrent dans l’abbaye et
la pillent. Le Pater Dom Jacques Ganthoy y perd même la vie. Les religieuses
échappent aux brutalités en se retirant dans leur refuge de Namur.
Après cet ouragan, le nombre de religieuses est réduit de moitié
«… à cause des guerres et de la désolation du plat
pays, leurs biens sont quasi tout ruinés ; elles ont peu de moyens pour
sustenter leur maison, qu’elles sont contraintes de faire abattre le peu
de bois qui leur reste, jusque devant la porte du monastère » …
« Les religieuses en sont réduites en telle extrémité
qu’elles n’ont plus de moyens pour s’entretenir ni accomplir
le service divin. »
Les conflits internationaux comme les guerres de succession d’Espagne,
entre les Provinces-Unies et la France, succession d’Autriche pour ne
citer que ces cas là ayant engendré un flux et reflux de troupes
multiples durant près d’un siècle sur notre sol, les dégâts
causés par ces passages sont inestimables entraînant la ruine et
la désolation en sanctionnant, pillant et détruisant les récoltes
à chacun de ces déplacements. Non seulement la population souffre
de ces allées et venues incessantes mais également les ordres
religieux qui ne sont pas plus épargnés avec également
destruction de leurs domaines, fermes et biens. La fin du XVIIe siècle
fut à ce point le sommet des calamités qui s’abattit sur
nos régions.
Une période plus calme s’ensuivit. L’abbaye resurgit de ses
ruines et semblait retrouver la sérénité perdue au cours
du siècle écoulé. Répit de courte durée puisque
la révolution française n’allait pas tarder a sonner la
fin de l’abbaye. Avec l’établissement de la République
les religieuses furent forcées de quitter leur antique monastère
namurois et de se disperser. Qu’emportèrent-elles ? Nul ne le sait
mais ce qui est certain c’est qu’elles durent abandonner une grande
majorité des œuvres d’art acquises au cours de la vie monacale
du dit monastère. Et l’Antiphonaire dut probablement faire partie
des objets ainsi abandonnés pour être récupérés
par les forces révolutionnaires françaises lors de la confiscation
des biens des églises, couvents et ordres religieux suivis de la réquisition
des bâtiments conventuels.

© Antiphonaire propriété de l’Université
Sainte-Marie – Halifax (Canada) - Photographie Judy DIETZ
Postproduction Cercle Heraldus de Mons a.s.b.l.
L’Antiphonaire aujourd’hui
Afin de faire connaître et comprendre cet ouvrage, Radio
Canada a diffusé plusieurs émissions et un reportage a même
été réalisé en Belgique. Ce dernier est passé
sur l’antenne de Radio Canada 2 en révélant les rencontres
faites à l’abbaye de Maredsous, à Bruxelles et à
Namur. Une large publicité a également été faite
pour cette découverte et le travail réalisé par Madame
Judy Dietz au travers d’expositions et, le 27 octobre 2007, un premier
concert a été donné en la basilique Sainte-Marie à
Halifax. Les morceaux furent interprétés par l’ensemble
vocal Anonymous 4, renommé pour la virtuosité et le mélange
étrange de leurs voix rendant la sonorité des partitions médiévales
probablement très proche de celle qu’elle devait avoir à
l’époque. Un disque C.D. a d’ailleurs été réalisé
par la Radio canadienne intitulé « A Tribute to Salzinnes –
Monastic Chant and Medieval Polyphony »
L’objectif de cet article n’a d’autre but que celui de rendre
hommage à Madame Dietz qui eut l’idée de reprendre ce manuscrit
et de lui rendre vie grâce à la collaboration de tout un monde
passionné par ce genre de patrimoine trop peu connu.
Le Musée diocésain possède également des ouvrages
du genre, d’autres institutions en retiennent également dans leurs
réserves et collections mais très peu sont enclins a les proposer
à la consultation ou même simplement à les mettre à
vue.
Ne serait-ce pas là une occasion d’envisager autour de cet Antiphonaire
de Salzinnes, d’organiser une exposition avec ce dernier et des objets
emportés par l’évêque irlandais, que le Canada se
propose de mettre à notre disposition, et de pouvoir présenter
au public la richesse que retiennent nos bibliothèques et trop peu souvent
mises en évidence alors que ces documents, indirectement, font partie
du domaine public mais réservés exclusivement à quelques
scientifiques et privilégiés.
La cellule de la bibliothèque Moretus Plantin, ayant participé
à lever une partie du voile recouvrant cet ouvrage, est fière
d’avoir pu collaborer à cette résurrection. Son souhait
rejoint celui de Madame Judy Dietz, de faire revenir en Belgique, et si possible
dans son lieu d’origine, le temps d’une exposition et d’un
concert, le temps de faire vibrer une nouvelle fois les notes qui sont intégrées
dans ce magnifique manuscrit enluminé du XVIe siècle.