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TEMOIGNAGES

 

Orval : Dom Jehan de Ruette

   Le Supplément au Bulletin d'Information n° 60 annonçait le décès de Dom Jehan de Ruette, Conseiller permanent de 1974 à 1980, rappelé à Dieu le 14 octobre 1981. Ceux qui l'ont connu n'ont pas manqué d'apercevoir, chez ce grand bonhomme un peu voûté, un peu gauche parfois, une profonde spiritualité. Voici le témoignage qu'un jeune frère d'Orval, son infirmier bénévole, donnait de lui dans une lettre à Dom Ambrose. Nous le remercions, lui et l'abbé Général de nous avoir permis de publier ce texte tout spontané.

Orval, 17 novembre 1981

 

Cher Père Ambrose,

 

La première cause de cette lettre-ci est que je dois m'acquitter d'une promesse. Quelques jours avant sa mort, Père Jehan m'a demandé de vous exprimer sa vive reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour lui. Et il m'a demandé de mentionner deux faits. D'abord, que vous ne lui avez pas caché la vraie situation de sa santé, quand vous l'avez renvoyé en Belgique la première fois, il y a quatre ans. Cela lui a permis de trouver d'emblée une bonne attitude envers la maladie et la mort. Quand Père Abbé, Dom Denis, lui a annoncé que cette fois-ci aussi il s'agissait d'un cancer, Père Jehan était préparé : il l'a simplement remercié pour la nouvelle. Deuxièmement, Père Jehan aurait voulu vous remercier pour votre dernière lettre. Il ne savait plus vous répondre, mais il m’a dit qu'elle était très, très gentille".

 

Cher Dom Ambrose, j'ai eu la grande grâce d'accompagner Père Jehan les dix dernières semaines de sa vie (ensemble avec un autre frère) en remplaçant le frère infirmier, lui-même hospitalisé pendant plusieurs semaines. Cette période restera gravée dans mon coeur pour toujours. J'ai vu comment, au fur et à mesure que le "vieil homme" mourait dans tous les sens du terme, le "nouvel homme", un saint, est né. Si toutes les ressources humaines se sont épuisées progressivement, une foi inébranlable, paisible et rayonnante s'est affirmée victorieusement. Je n'ai pas de peine à vous écrire ceci parce que je n'ai pas besoin de chercher des lieux communs pour étoffer un éloge funèbre. Permettez-moi de vous partager quelques souvenirs qui aident à garder la mémoire de notre Père Jehan pour toujours si chère.

 

La maladie n'a jamais réussi à le replier sur lui-même. Son premier intérêt continuait à aller vers la communauté : il suivait tout de très près et il attendait avec impatience l'arrivée d'un nouveau supérieur pour le bien de nous tous. On avait l'impression qu'il s'efforçait d'allonger sa vie pour apprendre la nomination. Quelquefois il disait : "ça dure longtemps, je ne comprends pas". Mais il vivait cette attente dans un grand esprit de foi, ce qui était un encouragement pour nous. De-la même façon, son coeur restait à Rome auprès de ses anciens collaborateurs. Sans doute, la Maison Généralice était devenue pour lui une vraie deuxième maison. Sans doute aussi, il l'a quittée sans tristesse dans la conviction qu'une communion dans la foi était une présence aussi réelle. Mais il a vécu cette communion d'une façon très réaliste : il l'a continuellement nourrie en apprenant des choses très concrètes.

 

Tout ceci prouve bien que son humanité n'était pas diminuée par la souffrance. Au contraire, elle s'épanouissait sans limites. J'ai été souvent touché par le fait que nous, jeunes soignants d'une trentaine d'années, pouvions entretenir avec Père Jehan qui avait 75 ans des relations aussi simples. C'est qu'il était devenu (redevenu ?) jeune d'esprit dans le sens le plus beau du terme. Mais je crois que cette humanité allait de pair avec sa"personnalité spirituelle", toute consommée par l'amour du Christ. L'avant-dernière semaine, restant auprès de lui pendant la nuit, je voyais un certain moment qu'il souffrait beaucoup. Ne sachant pas ce que je pouvais faire exactement (on ne pouvait pas dépasser une certaine dose d'anti-douleur) je lui demandais, uniquement pour le rendre conscient de ma présence auprès de lui : "Où avez-vous mal, Père Jehan ?" Sa réponse, peut-être la dernière phrase complète qu'il ait prononcée en faisant beaucoup d'effort, fut : "Je pense à ceux qui ignorent le Christ". Voilà sa vraie souffrance. Sa joie était de servir le "Christ glorieux" ; de prier dans l'Esprit (une fois il m'a dit : "Tu vois, je ne sais plus prier, je suis trop épuisé. Mais ... ça chante en moi") ; d'aller au Père (il voulait "partir" : "non pas que la maladie m'est insupportable ; ce n'est pas trop grave, cela. Mais je veux être auprès de Dieu"). Sa souffrance, c'était la compassion de ceux qui ne vivaient pas dans une telle relation.

 

Le jeudi soir avant sa mort (le samedi matin), la communauté s'est réunie dans sa chambre de l'infirmerie pour prier autour de lui. Père Jehan ne pouvait plus parler et presque plus bouger. Le Père Immédiat (1) a présidé la prière. En guise de conclusion, il a exprimé notre affection pour Père Jehan. Père Jehan écoutait tout avec beaucoup de paix et de dignité, sans sentimentalité. A la fin, Père Barthélemy, lui parlant tout simplement, sans discours inutile, lui dit : "Et vous les aimez beaucoup aussi, hein!" Père Jehan a concentré toutes ses forces pour prononcer, au grand étonnement de tous : "OUI". Un oui dans lequel toute sa personne est passée, confessant son amour pour nous tous. A la fin, il a levé sa main droite vers nous, pour signifier l'adieu ? pour remercier ? pour dire au revoir ? Sans doute tout cela en même temps.

 

Je vous écris ceci parce que je crois que la relation que Père Jehan entretenait avec vous n'était pas d'abord d'ordre administratif. J'ai senti chez lui une vraie reconnaissance fraternelle à votre égard. C'est pourquoi je ne voulais pas rester trop parcimonieux dans l'acquittement de ma promesse de vous écrire.

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(1) Dom Barthélemy, abbé de Westmalle.