LE HAUT-PAYS
Journal de la ROYA-BEVERA, N° 67,  décembre 2006
 
DÉBAT :
Le projet de décharge à PIENE-HAUTE

La population de Piène-Haute est en émoi depuis quelques semaines, suite à l'annonce d'un projet de création d'un « centre d'enfouissement technique de déchets » (CET) à proximité de ce village de la moyenne Roya, dépendant de la commune de Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes).


De la crête entre le col de Brouis et le Mangiabo. La décharge se situerait au
voisinage de Piène-Haute. En aval de ce site : la frontière italienne, le village
d'Olivetta, la basse Bévéra (Bevera) affluent de la Roya (Roia), et Vintimille
(Ventimiglia). Photo Olivier Koot.
 

Une association s'est mobilisée et nous avons reçu un de ses membres, M. Michel TRIMAILLE, qui nous a remis quelques informations utiles à la rédaction de cet article. Cette association, « Les amis de Piène », est présidée par M. Guido APROSIO, secondé par un vice-président, M. Jean-Laurent COTTA.

LE PROJET

Le SIVOM du canton de Breil-sur-Roya, présidé par le conseiller général du canton, M. Gilbert MARY, est à la recherche depuis plusieurs années d'une solution pour le traitement des ordures ménagères, dont le coût est de plus en plus élevé. Les habitants font d'ailleurs souvent le reproche de l'augmentation importante du poste « traitement des ordures » sur leur feuille d'impôts locaux. Une étude a donc été lancée pour examiner diverses solutions. L'une d'elles envisage la création d'un syndicat mixte chargé de cette question.

La société Sita-Suez, sollicitée, a établi un document étudiant la faisabilité de la création d'une décharge à Piène-Haute. Initialement, il était question de trouver un lieu pour aménager un CET(décharge) voué à absorber uniquement les déchets de la Roya (soit chaque année 30.000 t de déchets ménagers et 20.000 t de déchets d'entreprises et bâtiments).
 


Le plan de situation du CET envisagé à Piène-
Haute. On note la sinuosité et l'étroitesse des
routes d'accès, et qu'en cas de problème, ce
sera surtout les Italiens en aval du site qui en
écoperont...
 

Très rapidement, il est apparu que ce projet n'était pas viable en l'état et qu'il convenait d'envisager de créer une structure plus importante. Ainsi est apparue l'idée de créer à Piène-Haute une décharge destinée à recevoir les déchets de tout l'Est du département des Alpes-Maritimes, en s'associant avec la communauté d'agglomération de la Riviera française.

La zone proposée se situe sur un terrain partiellement communal, le long de la piste agricole de Piène au col de Brouis, à hauteur du col de Paula. Une surface d'environ 51 hectares y serait comblée par des déchets ultimes d'un volume d'environ 50.000 tonnes par an. Or, le seuil de rentabilité annoncé pour un site de ce type se situe plutôt autour du chiffre de 100.000 t. D'autre part, la durée d'activité du site serait de 30 ans, ce qui ne manque pas d'inquiéter les habitants de Piène-Haute...

UN C.E.T. C'EST QUOI ?

C'est le nouveau nom donné à ce que l'on appelait autrefois une décharge, sachant que ces « centres d'enfouissement technique d'ordures ménagères » ou « centres de stockage de déchets ultimes » sont considérés comme non dangereux et n'ont plus rien à voir, visuellement, avec les décharges à ciel ouvert que nous avons connu il y a 20 ou 30 ans. Comme le document ci-joint l'indique, le fond de la zone de stockage est recouvert d'une couche d'argile et d'un isolant, tandis qu'au dessus du stockage, fermé et recouvert de terre végétale, une torchère brûle les gaz de fermentation. Un système de pompage récupère les écoulements, qui sont pompés dans des camions et retraités dans d'autres sites.
 


Un plan bien utile pour comprendre le fonctionnement d'un centre de
stockage de déchets ultimes. C'est ce type d'installation qui est projetée
à Piène-Haute. Document Service Communication Sita-Suez.
 

BRÛLER OU STOCKER... IL FAUT CHOISIR !

La société moderne produit des montagnes de déchets, qu'il faut bien traiter. Certains pensent qu'il faut les stocker, dans l'attente de trouver des solutions pour leur traitement.

Dans certains pays, comme en Suisse ou dans les pays scandinaves, on trie, on traite et on brûle les déchets ménagers. Les incinérateurs des anciennes générations produisaient des fumées très toxiques. Les sociétés qui traitent les déchets, souvent de groupes multinationaux, sont toutes à la recherche d'une solution idéale. C'est certainement un défi majeur auquel notre société est confrontée... En Suède, par exemple, une société transforme les déchets ménagers en gaz méthane, ensuite utilisé comme carburant par les transports urbains ou pour le chauffage des immeubles.

Des solutions novatrices sont expérimentées dans le monde entier, dont certaines seront opérationnelles dans peu de temps. Est-il donc bien utile de précipiter le choix dans notre vallée ? Ce qui est certain, c'est que demain il faudra trier, trier et encore trier nos déchets pour qu'ils puissent être recyclés, le plus efficacement et le plus économiquement possible...
 


Ci-dessus, les opposants au projet du CET de Piène-Haute ont voulu faire connaître
de façon spectaculaire leur opposition au projet en couvrant la vallée de nombreuses
 inscriptions. Les plus impressionnantes sont celles inscrites sur le viaduc de Scarassoui
à Fontan. Photo Michel BRAUN

Attention confusion ! Une « déchetterie » est un espace ou les déchets ménagers sont
triés pour permettre a une meilleure valorisation. Il est donc de l'intérêt de tous que de
telles structures se multiplient. Ne confondons pas déchetterie et décharge (CET),
comme le fait ce slogan peint sur un mur le long de la vallée.
 

RADIO TROTTOIR

Nous avons rassemblé ici quelques réflexions d'habitants de la vallée de la Roya, relatives au projet de décharge de Piène, que nous avons entendues au fil des semaines. Voici les plus significatives, qui nous semblent résumer les opinions contrastées sur cette question délicate :

- « Nos ordures et déblais, il faut bien en faire quelque chose pourquoi vouloir les refiler aux autres ? La solution de Piène ne me semble pas si mauvaise ». (Un entrepreneur de la vallée).

- « Les ordures du Mentonnais, pourquoi les mettre à Piène ? Ne pourrait-on pas les enfouir dans les beaux quartiers du Cap-Martin ? ». (Un Breillois en colère).

- « Je viens 10 ou 12 fois par an randonner sur les sentiers de la Roya, où je me retrouve au cœur d'une nature encore sauvage. Cette région est le poumon de la Riviera, il faut la préserver dans l'intérêt de tous ». (Un Mentonnais amoureux de la Roya).

- « Tous les habitants de la zone de Vintimille, et même ceux de Menton et de Monaco, boivent l'eau de la Bévéra captée en Italie. Comment peut-on imaginer mettre en place juste au-dessus de cette rivière, un stockage de déchets de toutes sortes qui, un jour, même dans 50 ans, viendront polluer l'eau bue par des centaines de milliers de personnes ? ». (Un habitant de Vintimille).

LA DÉCISION FINALE REVIENDRA AUX ÉLUS

L'avenir de la décharge de Piène est maintenant entre les mains des élus. Le terrain choisi étant communal, nous avons donc interrogé M. Joseph Ghilardi, maire de Breil. Il nous a clairement fait part de son opposition à ce projet, comme il l'a écrit et signalé à de nombreuses autres personnes et lors de réunions publiques.

M. Gilbert Mary, conseiller général du canton, a affirmé dans son bulletin d'information de décembre 2006 qu'il ne ferait rien si la population de Piène s'y oppose.

La population est donc pour l'instant rassurée. Mais les années passent et les élus d'aujourd'hui ne seront peut-être plus là dans 10 ans, alors que la pression des administrations pour trouver une destination aux déchets du département sera de plus en plus grande.

Parlons donc sans risque que la question de la décharge de Piène sera, durant de nombreuses années encore, au cœur du débat local !

Et tout peut aller très vite car lorsque les procédures sont engagées, la durée nécessaire aux démarches administratives, préalables à l'obtention des autorisations préfectorales, est assez courte. Il est de l'ordre d'à peine un peu plus d'une année dont à peine 2 mois d'enquête publique. Les populations concernées ont donc très peu de temps pour réagir.
 

L'OPINION D'UN ANCIEN PRÉSIDENT D'ASSOCIATION

Dans le département des Alpes-Maritimes, une décharge existe depuis plusieurs années à Villeneuve-Loubet, et une nouvelle décharge, dite de la Glacière, y a été ajoutée ces dernières années. Une association locale, à buts non politiques, s'est opposée à sa création. Il s'agit de « Lei Granouié », un groupement culturel qui regroupe les « anciens » de la commune. Rien ne prédisposait ces retraités à engager un combat contre l'administration... Nous avons interrogé leur président de l'époque, M. Paul TREMELLAT, sur l'expérience qu'il a retirée de ces années d'activisme.

M. Tremellat : Effectivement, rien ne prédisposait notre association à s'engager dans cette démarche, mais notre amour pour la commune de Villeneuve était tel que personne n'a hésité.

Le Haut-Pays : Durant plusieurs années, vous-vous êtes donc opposé à la création de cette décharge de La Glacière, quel qu'en fut le coût pour votre association ?

M. Tremellat : Ce coût est énorme, tant en énergie dépensé par les bénévoles que sur le plan financier, puisque les frais liés à nos démarches (avocats, frais de déplacements, expertises, etc.) se sont monté à l'époque à près de 200.000 francs.

Le Haut-Pays : Avez-vous bénéficié du soutien des élus locaux ?

M. Tremellat : Tout à fait, car le maire et le député ont toujours montré leur opposition au projet. Le conseil municipal a voté à l'unanimité une délibération contre la décharge du vallon de La Glacière. Mais à Villeneuve, contrairement à Piène, il s'agissait d'un terrain privé, aussi les élus communaux n'avaient que bien peu de pouvoir d'intervention.

Le Haut-Pays : Vous êtes allés au tribunal administratif, où vous avez d'ailleurs gagné.

M. Tremellat : Effectivement, dans cette affaire nous avons mis en avant des arguments très forts, un peu les mêmes qu'à Piène, et le juge des référés du tribunal administratif nous a donné raison en bloquant les travaux. De plus, le dossier de l'enquête d'utilité publique avait été, disons, mal préparé et bourré d'erreurs.

Le Haut-Pays : Au final, la décharge s'est faite, malgré tout. Pourquoi ?

M. Tremellat : Nous sommes monté jusqu'au Conseil d'États La section du contentieux, qui a examiné ce dossier lors de sa séance du 23 février 2001, a décidé d'annuler l'ordonnance du tribunal administratif de Nice. Dans son arrêté, le Conseil d'État considère « qu'à défaut de toute autre solution permettant, à court terme, de stocker une telle quantité de déchets (NDRL : 270.000 t par an !) dans le département, les autorités compétentes se trouveraient, en cas de suspension, dans l'obligation de faire transporter les déchets dans un département voisin afin de les y éliminer (...) et considérant qu'il n'a pas été constaté de risque urgent pour l'environnement... » En clair, cela veut dire que le préfet ayant autorisé cette décharge, l'intérêt collectif majeur du département prime sur l'intérêt privé des habitants de Villeneuve.

Le Haut-Pays : Les entreprises qui exploitent ces décharges ne sont quand même pas composées de dangereux individus, et ne pensez-vous pas que toutes les précautions sont prises pour assurer la sécurité des citoyens ?

M. Tremellat : J'ai surtout peur que certains fassent preuve d'excès d'optimisme. Dans ces décharges, même triés avec soin, on trouve toute sorte de déchets : par exemple des piles contenant des acides, des médicaments périmés, des métaux lourds, etc. Le « jus » concentré qui en sort est traité. Au fond de la décharge, une épaisseur d'argile est sensée assurer l'étanchéité, renforcée par une « géomembrane » censée durer 50 ans.

Je peux vous assurer que, dans de nombreux cas, la membrane sous pression peut se déchirer au bout de quelques années seulement, laissant alors le jus de la décharge se répandre en sous-sol et dans les vallons. Quoi qu'il en soit, que la sécurité soit assurée pour 10, 20 ou 50 ans, c'est une véritable bombe à retardement que nous laissons à nos enfants. De plus, les Alpes-Maritimes se trouvent dans une zone à forte sismicité, avec tous les risques que cela comporte.

Sur le plan du simple bien-être du voisinage, une décharge de ce type représente aussi des dizaines de poids lourds quotidiens, un effondrement de la valeur de l'immobilier dans les environs et de multiples autres nuisances, trop nombreuses à énumérer ici.

Le Haut-Pays : Que conseillez-vous aux habitants de Piène ?

M. Tremellat : Qu'ils fassent connaître avec force dès le départ leur opposition à cette décharge, car lorsque les autorisations administratives sont acquises et les travaux d'aménagement commencés, il est très difficile de s'opposer à un projet de cette envergure. De plus, comme à Villeneuve-Loubet, on commence par prendre un vallon, puis les arguments techniques et administratifs sont vite trouvés pour étendre la décharge aux vallons voisins. Piène pourrait donc devenir dans quelques années un lieu de stockage beaucoup plus important que ce qui est annoncé aujourd'hui.

Le Haut-Pays : Monsieur Tremellat, merci.

- Le Haut-Pays, www.cabri.fr 

- Aux Photos de la Roya, mes sites sur la Roya http://home.scarlet.be/roya/

 

 
Terminons par le 19|20 de France 3 du 23 août 2006

"Un petit coin de paradis au bord de la crise de nerf. La promesse de voir apparaître un centre d'enfouissement des déchets au cœur de ce paysage idyllique révolte les habitants de Breil-sur-Roya. L'incompréhension est d'autant plus forte que la commune se trouve aux portes du Mercantour.

- « Venir mettre un enfouisseur dans un endroit de nature préservée, c'est une aberration ! ». (Un habitant de Piène-Haute).

- « Je trouve que notre village est magnifique et je ne comprends pas ». (Une habitante de Piène-Haute).

"Cette résistance dépasse les frontières. Les voisins transalpins du petit village d'Olivetta [situé juste en aval du site en question] ne veulent pas non plus en entendre parler. Avec une telle opposition, le projet de centre d'enfouissement pourrait tout simplement finir enterré."

Espérons-le et restons vigilants !...