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Cela fait
plusieurs semaines que je me prépare à cette journée peu banale : 3 cols à
passer, près de 2.400 m de dénivelé en montée, près de 1.500 m de dénivelé en
descente, le tout pour un total de plus de 24 km.
Après la
première journée quelque peu arrosée par la pluie et un retour tardif, nous
avons du annuler le deuxième jour de sortie à cause des pluies diluviennes et
incessantes.
Nous étions
4 à envisager de faire le grand tour, mais finalement les 3 autres participants
ont décidé de se joindre au reste du groupe et de rejoindre la
Gitschenenhorelihutte (2.325 m) en empruntant le téléphérique, puis le bateau et
le bus jusqu’à St Jacob (990 m) point de départ de la montée.
Pour ma
part, je préfère la vraie montagne, à l’écart des sentiers battus et c’est avec
une certaine excitation mais aussi appréhension que je quitte le gîte (1.580 m)
à 8h00 du matin, soit une grosse demie heure avant le groupe. La météo est
meilleure, mais pas aussi bonne qu’annoncée : il bruine légèrement et les
sommets sont encore partiellement dans les nuages ou le brouillard. Avec toute
l’eau qui est tombée au cours des dernières 40 heures, cela ne me surprend
guère.
Après à
peine un quart d’heure de marche, premier obstacle de la journée : suite à un
chantier et à l’utilisation d’un treuil, le chemin vers le col d’Hinter Jochli
est dévié. Cela commence fort ! J’emprunte donc l’itinéraire recommandé qui ne
figure pas sur ma carte. Cela m’oblige à monter plus au Nord puis à revenir au
Sud Ouest et à rejoindre le chemin vers 1.850 m en passant par les hautes herbes
humides et partiellement boueuses à cause de la proximité d’innombrables vaches.
Il me reste encore à contourner le chantier à 1.900 m qui barre le passage du
chemin. J’ai ainsi parcouru près d’un km en + que prévu. En montagne et sur une
longue distance, c’est non négligeable. Après le chantier, je rejoins un très
bon sentier de pierres qui me mène jusqu’au col de Hinter Jochli (2.107 m)
d’où
j’entame la descente vers Chneuwis.
Cela
fait une heure et demie que j’ai quitté le gîte et il y a déjà de la neige
fraîche. Heureusement pas trop, mais l’état du sentier m’incite à ne pas trop forcer
l’allure afin d’éviter des glissades non désirées. Le sentier est relativement
bien balisé, mais je dois néanmoins revenir deux fois de quelques mètres sur mes
pas après avoir dépassé une bifurcation. Peu après une bergerie, la pente
devient plus forte, mais le chemin est aussi un peu plus facile ce qui me permet
d’accélérer. Depuis le sommet, j’aperçois de temps à autre des éclaircies et le
soleil parvient même parfois à percer les nuages. J’ai alors un léger sentiment
d’euphorie : j’ai fait le bon choix en prenant le risque de partir seul et ne
devrai pas appliquer le plan B qui consiste à rejoindre les autres à St Jacob en
descendant directement via Chneuwis. J’arrive à présent à la ferme chalet d’Ober
Bolgen (1.820 m)
blottie au fond d’un cirque agrémenté d’une cascade et située
à quelques mètres du précipice. Après être passé et repassé devant le chalet, je
ne parviens pas à trouver le sentier signalé sur ma carte. Je me résous à
demander à la jeune femme sortant du chalet pour pendre son linge (on aurait dit
« la petite maison dans la prairie »). Elle m’indique que c’est tout droit,
c'est-à-dire vers le précipice.
Je n’en crois pas mes yeux ! Je suis passé
plusieurs fois à moins de 3 mètres sans apercevoir le minuscule sentier qui se
dirige vers la vallée en serpentant.
Peu de temps après, j’arrive sous un pale
soleil à Chneuwis (1.567 m)
charmant petit hameau où se trouvent quelques
chalets habités. Ici le raccourci que je comptais prendre pour éviter de
passer par le centre du hameau semble inexistant ou en tout cas non fléché.
Pire : arrivé plus bas, le fléchage m’induit en erreur car la flèche en direction de Sinsgauer envoie dans une impasse. Il faut en fait suivre la direction Rundvart.
J’ai au
total perdu à Chneuwis quelques centaines de mètres, mais peu importe, je suis à
présent sur un bon chemin montant progressivement en direction de Sinsgauer
Schonegg. Après le chalet (1.600 m), le sentier dont la pente est à présent plus
marquée, suit une rivière. J’ai de la chance car je suis sur le versant
ensoleillé.
Le sentier jusqu’à la bergerie (1.754 m) est à nouveau relativement
boueux (toujours ces braves vaches suisses…) Peu après la bergerie, il faut
passer la rivière et obliquer vers la gauche pour attaquer la pente vers le col
(1.924 m). J’atteins le col sans peine
et décide de m’arrêter un peu plus loin
pour pique niquer à l’abri du vent avant l’ascension du Chaiserstue (2.401 m) le
plus gros morceau de la journée. Le brouillard est revenu jouer à cache cache
avec le soleil et je profite de la vue changeante. Je devine l’endroit
qu’emprunte le minuscule sentier mais je ne peux m’empêcher de me demander
comment il est possible d’arriver au sommet de ce massif qui semble à pic.
Depuis ce matin, je n’ai toujours vu aucun randonneur (juste deux ou trois
personnes vivant dans les chalets) et je suis maintenant sur un sentier bleu de
haute montagne…
Avec une
petite appréhension (le brouillard redouble d’intensité) je repars et comprend
immédiatement pourquoi le sentier est classé dans cette catégorie : l’ascension
débute par une crête extrêmement étroite avec le vide à gauche et le vide à
droite.
 Plus loin, un inconscient a posé une double rangée de barbelés barrant
le chemin de crête. Il faut alors soit les franchir à deux reprises (difficile
car aucun passage prévu), soit les contourner par la gauche en se tenant tant
bien que mal aux piquets pour éviter de basculer dans le vide. Je choisis cette
deuxième option et après ce passage délicat accélère jusqu’à ce que je trouve un
endroit suffisamment stable pour pouvoir m’arrêter et prendre les bâtons dans
mon sac. Le chemin monte toujours le long de la crête, mais celle-ci s’élargit
progressivement et je peux monter plus à l’aise. A partir de 2.050 m, la neige
fait sa réapparition. Le chemin monte ensuite en faisant de larges lacets et la
montée n’est pas trop fatigante. Par contre, j’ai les pieds de plus en plus
mouillés. Heureusement, il ne fait pas froid et il n’y a presque plus de vent.
Vers 2.200m,
je rejoins la ligne de crête devant me mener au Chaiserstue. A cet
endroit, le fléchage confirme que je dois obliquer vers la droite. Par contre, à
partir de là, le marquage a disparu sous plus de 10 cm de neige et il n’y a
aucune trace de pas. En outre, je suis encore à plus d’un km du sommet et ce
dernier ainsi que le relief me sont complètement cachés par le brouillard. Bien
sûr, je dispose de la carte et du GPS (je me félicite d’avoir soigneusement
préparé cette journée et d’avoir préalablement entré la trace dans mon outil
préféré) mais il suffit d’un écart de quelques dizaines de mètres pour se trouver
du mauvais côté d’un ravin. J’avance donc lentement en gardant toujours un œil
sur la carte et le GPS. Arrivé au bord d’une paroi d’une dizaine de mètres, je
comprends que je dois revenir en arrière d’une cinquantaine de mètres pour
passer au pied de cette paroi. Par la suite, je parviens à repérer de temps à
autre une marque surplombant la neige ou un bâton bleu et blanc (pourquoi donc
n’ont-ils pas utilisé exclusivement ce marquage à cette altitude ?) A chaque
fois, je pointe la dernière marque dans le GPS pour pouvoir la retrouver au cas
où. Je suis à plus de 2.300 m et il y a par endroits plus de 30 cm de neige.
A
ce moment, une éclaircie de quelques secondes me permet de distinguer dans un
hâle ensoleillé le Chaiserstue à quelques deux cents mètres face à moi.
C’est
magique ! La pente est maintenant nettement plus forte et avec la neige
profonde mais gelée, cela glisse. Par contre, plus d’hésitation : je suis bien
là où je suis censé être et la direction, c’est droit devant. Arrivé au pied du Chaiserstue, nouvelle surprise : le marquage sur la roche semble indiquer tout
droit !!
A gauche, c’est le vide et un petit coup d’œil à droite confirme que
c’est tout droit. Cela correspond par ailleurs à la carte et au tracé GPS. Je me
demande alors ce que signifie Chaiserstue (Chaiser, cela ne veut pas dire M… en
Allemand ?). Soit ! Je range les bâtons dans mon sac pour avoir les mains libres
et entreprend l’escalade de +/- 7 mètres. Heureusement les prises ne manquent
pas et, malgré l’absence de gants, je n’ai pas les mains trop engourdies par la
neige. J’arrive rapidement au sommet et récupère mes bâtons que j’ai déjà
beaucoup eu l’occasion d’apprécier au cours de cette journée. A ce moment,
nouveau moment magique : une déchirure dans les nuages me permet de distinguer,
comme dans un cadre, un sommet complètement enneigé
que je prends d’abord à tort
pour l’Urirotstock.
Je commence
alors la longue descente vers Gossalp (1.490 m). Je descends le long de
Bannalper Shonegg, une très belle ligne de crête dominant deux vallées. Je sais
que compte tenu de la neige, du brouillard, des chemins glissants en descente et
des nombreux arrêts téléphone / SMS, je suis déjà largement retard sur
l’horaire. Le balisage est inexistant et je crains de rater la bifurcation vers
Gossalp. Heureusement, la trace et l’altitude données par le GPS sont d’une
grande précision et à l’endroit prévu, il y a même un fléchage indiquant la
bifurcation. A partir d’ici, je suis à nouveau sur un sentier rouge et blanc
(c'est-à-dire de moyenne montagne). Malheureusement, ici également la neige a
recouvert la plupart des marques.
En outre, dans la forte pente, la neige n’est
pas stable et à chaque pas, de grandes plaques de neige glissent en découvrant
l’herbe. Je me retrouve sur mon derrière à plusieurs reprises et me demande
quant va s’arrêter ce cauchemar. Plus bas, la neige disparaît progressivement
et
je continue prudemment ma progression pour arriver enfin aux deux fermes qui se
trouvent à 1.784 m. De là une excellente piste descend jusqu’à Gossalp. Je peux
accélérer et une vingtaine de minutes plus tard rejoins la bifurcation vers
Steinhutti peu avant Gossalp (1.510 m). Durant la descente, j’ai l’occasion
d’admirer une magnifique cascade
d’une soixantaine de mètre de haut. Un très
joli sentier
me permet de rejoindre ensuite Steinhutti (1.480 m).
Après avoir
traversé le torrent,
j’entame ma dernière montée le long d’une piste vers le
lieu dit Alt Stafel. De là je prend la direction du lieu dit Hangbaum
puis peu
avant le lieu dit Wilderbutzen effectue un court à travers tout pour gagner du
temps et rejoindre vers 1.800 m le sentier qui mène de Biwald (1.694 m) vers la
Gitschenenhorelihutte (2.325 m). C’est ici que je rejoins l’itinéraire qu’ont
emprunté les autres. Il est déjà plus de huit heures et je sais que j’arriverai
à la hutte bien après le coucher du soleil. Néanmoins, je considère avoir
atteint mon objectif : rejoindre ce chemin avant la tombée de la nuit.
Conformément à ce que laisser supposer la carte, il s’agit en effet d’un sentier
facile : il monte en pente douce vers le fond de vallée qu’il surplombe. A 2.060
m, je m’arrête pour manger quelques biscuits et prendre de l’eau au bord du
dernier ruisseau avant la hutte. Le brouillard a tendance à obscurcir
l’atmosphère, mais je sais que plus haut, je pourrai bénéficier de l’effet de
luminosité de la neige et des traces des polyrandonneurs. Vers 2.150 m, les
premières traces de neige apparaissent. Par contre, pas trop de problème avec le
marquage. Je me dis qu’il va bientôt faire nuit lorsque je passe au dessus des
nuages et peux bénéficier du soleil.
Nouveau moment de magie… Je gagne ainsi une
grosse demi heure de clarté. Suffisamment pour avancer rapidement en suivant les
traces du groupe. Je vois de loin le fléchage indiquant la direction de la Gitschenenhorelihutte. Un quart d’heure plus tard, je suis à la bifurcation.
Il
fait maintenant nuit et je dois faire attention. Dans les gros blocs de pierre
et la neige, les traces ne sont plus aussi faciles à repérer mais une dizaine de
minutes plus tard j’arrive à la hutte sans avoir du sortir ma lampe de poche. Il
est 21h20, soit ¾ d’heure après le coucher du soleil. De toute la journée, je
n'ai rencontré aucun randonneur et me suis retrouvé seul aussi bien en moyenne
qu'en haute montagne. Par contre, chaude l’ambiance dans la
hutte, chaude ! Après près de 13 heures de marche, je suis content de
retrouver les autres qui ne m’attendaient plus, persuadés que je m’étais
arrêté à Biwald. Une soupe de Radu, un (ou deux) verres de vin du Cubi de rouge
monté par Nicolas (l’unique et véritable exploit !), un spaghetti-soupe (hum !)
partagé avec Isabelle ont vite fait de me retaper pour la super journée de
demain. Au programme, il y a en effet l’ascension de l’Uri Rotstock.

Bernard
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