lundi, 03 novembre, 2008
chien d'artiste
Oleg Kulik est un artiste "scandaleux"... scandaleux à la manière de Diogène qui, vivant dans son tonneau, se masturbait en public et vivait comme un chien. Kulik n'est certes pas un onaniste exhibitionniste, mais il interroge de manière radicale nos rapport avec l'animal en se comportant, dans des performances extrêmes, comme un chien. Ainsi on l'a vu aboyer et mordre les visiteurs d'une exposition-performance en 1996 à Stockholm, où il s'expose nu et enchaîné comme un chien dangereux. D'autres photographies le mettent en scène avec des chiens dans des situations où se mêlent, non sans humour, sexualité, violence et politique.
Kulik n'est pas un pornographe, mais sa remise en question du "spécisme" - de cet anthropocentrisme prompt à considérer l'homme comme totalement étranger au monde animal - le conduit à mettre en scène une zoophilie simulée... on le voit nu, bâtifoler avec ses amis canins, sans qu'il n'y ait réellement d'acte sexuel. La thématique zoophile est fréquente, quoique plus suggérée que montrée, dans la peinture, mais son caractère transgressif est oblitéré par les références mythologiques : le viol de Leda par un cygne, incarnation de Zeus (qui fut à l'occasion aigle, cheval, taureau, serpent) ; l'accouplement de Pasiphaé, la femme de Minos, avec un taureau blanc, d'où naquit le Minotaure ; l'Ane d'or de Apulée, qui s'accoupla avec une servante... quoi qu'il en soit, l'oeuvre de Kulik a attiré l'attention de la nouvelle police des moeurs qui, en France, semble de nouveau sévir à l'encontre des artistes.
Ainsi le parquet de Paris a saisi le commissariat du VIIIe arrondissement de Paris et des policiers en civil ont été diligentés au Grand Palais, où se tenait la FIAC, pour faire décrocher une trentaine de photographies de Kulik en compagnie d'un chien. Comme dans l'affaire Pissier, le parquet s'est appuyé sur l'article 227-24 du code pénal. Le directeur de la FIAC tient à souligner que "le message de ces images n'est pas de prôner la zoophilie mais de se demander où sont les limites entre ce qui est humain et ce qui est animal".
Ainsi une série d'oeuvre photographique met en scène, en collage et transparences, des couples humain, en position érotique, et des animaux sauvage. Ces derniers sont manifestement empaillés. ils sont en fait les acteurs involontaires de la muséographie naturaliste où tout un écosystème est mis en vitrine. Deep into Russia, présentée à Gand, (Belgique) en 2001 invite le spectateur à regarder les vidéos des performances de Kulik en pénétrant littéralement dans le vagin hypertrophié d'une vache (sculptée, précisons-le)
Rompre la barrière spéciste, tel est l'ambition de Kulik. Il espère une restauration de l'harmonie entre l'homme et la nature à travers la transgression interspécifique d'une érotisation des rapports entre l'homme et l'animal. Il s'agit moins de sexualité que d'une relation amoureuse, quasi paradisiaque : "Être toujours ensemble, avoir une confiance illimitée l’un dans l’autre, l’expérience d’un amour qui est si puissant que personne ne peut le comprendre - voilà le noyau moral de ma nouvelle famille".
un aperçu de l'oeuvre
- http://www.smak.be/tentoonstelling.php?la=fr&id;=48
- http://www.gif.ru/eng/people/kulik/
- http://www.artnet.com/artist/9898/oleg-kulik.html
- http://www.rabouan-moussion.com/fr/rm_fr.html
Edited on: lundi, 03 novembre, 2008 2:24
Categories: actuelles, cultures
samedi, 14 juillet, 2007
notre cerveau ... à vendre ? de la pub et de l'antipub
Notre cerveau n'est pas à vendre, titre une campagne menée par les Equipes populaires. Cette pétition - une campagne d'envoi de cartes postales à la ministre chargée de la culture en Communauté française - demande l'interdiction de la publicité télévisée en journée (avant 20 h)... il s'agit d'épargner aux enfants, et au grand public, l'invastion publicitaire destinée à vendre aux annonceurs, selon le mot de P. Le Lay, "du temps de cerveau humain disponible". Le mot de Le Lay, ex directeur de TF1, témoigne on ne peut plus clairement de l'inversion des priorités de l'industrie audio-visuelle qui s'avère, non plus une industrie culturelle, ni même une industrie de divertissement, mais un partenaire - chez nous largement financé par les pouvoirs publics - des annonceurs publicitaires subordonnant le contenu, et la qualité, des programmes à leurs intérêts. Il s'agit effectivement d'utiliser le "temps de cerveau", à savoir la disponibilité du public captivé par les émissions de divertissement, comme valeur ajoutée des plages horaires vendues aux publicistes. Les mass medias audiovisuels deviennent ainsi les instruments d'un esclavage mental, une drogue dure assujettissant le téléspectateurs à des intérêts qui leur sont, finalement, étrangers. On peut comprendre - sans la justifier ni l'accepter - cette logique lorsqu'elle est le fait de chaines privées à vocation commerciale, mais lorsque des chaines de service public empruntent ce chemin la révolte devient légitime.
Des projets visent à étendre les possibilités de financement publicitaire des chaines télévisées de service public en Belgique francophone. Cela mène inévitablement à plus de plages publicitaires, à une interpénétration plus poussée du divertissement et de la publicité commerciale, à une subordination, voir à une relégation, de la culture et de l'information au bénéfice du commerce et du divertissement basique. Un groupe de réfléxion, lancé à partir d'un de l'appel de cent signataires appelant à un débat public (et s'insurgeant contre la confiscation de ce débat par le gouvernement), se construit. L'appel des Cents constate que "Depuis le 1er janvier dernier, les nouvelles règles concernant la publicité prévues dans le nouveau contrat de gestion voient leur application gelée. En effet, la Ministre de l'audiovisuel Fadila Laanan et la Direction de la RTBF les ont signées anticipativement. Il faut encore que le Parlement modifie deux décrets qui constituent les bases légales de la radiodiffusion communautaire. Ainsi, la majorité au pouvoir et la RTBF ont tenté d'imposer par la voie du fait accompli leur vue aux Parlementaires. Ces derniers vont donc devoir prochainement ouvrir le débat et éventuellement amender les deux décrets concernés. Il s'agit ni plus, ni moins de savoir si la RTBF pourra engranger davantage de recettes publicitaires jusqu'en 2012 et si le feu vert lui sera également accordé ainsi qu'aux autres télévisions de la Communauté française pour qu'elles puissent avoir recours à la publicité interactive ou virtuelle, aux écrans partagés, etc. Il est donc indispensable que le public puisse enfin être largement informé et débattre de ce thème de société qui influence son quotidien avant que le Parlement ne se saisisse de ce dossier."
Sa revendication se limite à demander un débat public, "à la manière des Etats Généraux de la Culture", mais les propositions concrètes ( taxer la publicité ) ou les motivations ( inquiétude quant au sort de la presse écrite ) témoigne de l'étendue de la subordination à la manne financière apportée par la publicité. Les Equipes populaires vont heureusement plus loin puisqu'ils préconisent l'interdiction de la publicité dans les plages horaires les plus accessibles aux enfants, donc avant 20 h. Ce qui, en dehors de l'applicabilité pratique d'un tel aménagement, pourrait susciter une saturation puiblicitaire compensatrice en soirée. Pour ma part, je préconise une réorientation totale de la politique audio-visuelle : les médias de service public devraient être dégagés de tout intérêt marchand, et être financé par les pouvoirs publics (en fait par le contribuable) et par la vente de la production audio-visuelle. L'orientation programmatique doit répondre à des normes de qualité culturelle et éthiques : une télévision soucieuse de citoyenneté, d'intelligence, de culture, responsable et épanouissante est possible dans le respect du pluralisme et de l'autonomie par rapport au pouvoirs publics. Cela implique en corollaire l'interdiction absolue de la publicité commerciale dans l'audio-visuel de service public. Ce qui n'empêchera pas sa réglementation, pensée en concertation avec les divers acteurs concernés, dont les associations de consommateurs, de la publicité dans les chaines privées diffusées en Belgique.
Sur le site web de Bernard Hennebert, journaliste, promoteur de l'appel des Cents, je lis que le sénateur Jean Cornil (PS) a réagi ainsi à l' Appel: "...La RTBF pourrait-elle devenir une chaîne sans publicité? Plus qu'un débat, cette question mérite que soit organisé une véritable réflexion réunissant différents experts capables de mettre sur la table des pistes alternatives de financement de la RTBF et qui ne mettent pas en péril les autres politiques de la Communauté Française (...). Je suis prêt, avec d'autres au PS, à participer à une telle initiative...".
Je me souviens qu'il fut un temps, celui où la RTB disposait du monopole de l'audio-visuel, où la publicité était proscrite dans l'audio-visuel belge (à la différence de nos voisins français), mais elle s'insinuait de temps à autre de manière clandestine et la révélation d'accords occultes entre firmes privées et les réalisateurs étaient objet de scandale publics... Face à la crise du financement de la télévision d'Etat, l'introduction de la publicité fut préconisée en 1987 comme une réponse à la concurrence des chaines privées et comme une conséquence de la libéralisation des ondes (institutionnalisation des "radio libres", qui de libres et participatifs deviennent des radios commerciales), de sorte qu'elle fut applaudie par les régions et communautés qui espéraient se dégager ainsi du poids financier d'un véritable service public de l'audio-visuel. Je ne pense pas d'ailleurs que le PS - donc l'influence syndicale et institutionnelle sur l'audio-visuel public est bien connu - soit totalement étranger à cette évolution.
Ce qui se posait comme "nouveau paradigme" en 1987 est bien exprimé à l'époque par Guy Beauclercq, alors Étudiant 2e licence journalisme et communication ULB au congrès 1987 "Wallonie au futur", de l'institut J. Destrée : "Il semble d'abord que la publicité à la télévision (quelle que soit la chaîne) soit bien acceptée par 60% de la population wallonne! L'introduction de la publicité commerciale à la RTBF-Télévision recueille une proportion de 58% d'avis favorables, alors qu'à la RTBF-radio, les pourcentages d'opinions favorables tombent à 52%. L'opposition à l'introduction de la publicité commerciale provient surtout de la Province de Liège, où le public déclare s'intéresser davantage au financement de la radio-télévision. Ainsi donc, le paysage audio-visuel belge risque de légèrement se modifier à l'avenir! Je dis légèrement car enfin les spots publicitaires "non-commerciaux" ne trompent plus personne! Ne nous en plaignons pas trop, puisque les Wallons eux semblent prêts à franchir le cap. Qu'en serait-il d'une privatisation? La question mérite d'être posée..."
Cela m'étonnerais, en regard de la tendance politique actuelle, que l'on s'achemine vers une autre voie. Mais ne désespérons pas, la résistance est en marche.
Edited on: samedi, 14 juillet, 2007 20:18
Categories: cultures, théorie critique
samedi, 25 mars, 2006
Perche du nil et capitalisme mondialisé
C'est une fable que nous présente Hubert Sauper, dans son documentaire « le Cauchemar de Darwin ». Le scénario, connu à la mesure de la publicité faite autour de ce film, se résume en peu de lignes : La Perche du Nil a été introduite dans le lac Victoria (par qui, pour quoi ... le film ne l'explique pas, il suggère simplement une intention commerciale) provoquant un déséquilibre écologique dans la faune du lac. L'appauvrissement de la biodiversité est corrélative à la pullulation de ce gros poisson vorace et cannibale. Celui-ci est exploité par les pêcheurs locaux qui le vendent aux usines de transformation du poisson, contrôlées semble-t-il par des commerciants indiens ou pakistanais. Ce poisson est exporté vers l'Europe dans des avions frigorifiques ou cargos pilotés par des Russes. Si, officiellement, ces avions reviennent d'Europe vides, la presse fait écho d'un trafic d'armes, importées illégalement pour alimenter les conflits ethniques des pays voisins. Entretemps, la population, déshéritée, appauvrie par la destruction écologique du lac, ne peut acheter les perches, trop chères et vendues aux exportateurs, et se contentent des carcasses fumées et sechées dans des conditions d'hygiène épouvantables. En une succession d'images chocs, le film suggère l'exploitation capitaliste, le pillage et la destruction des ressources de l'Afrique, au profit des pays industrialisés qui y exportent leurs armes, tout en pillant les ressources vivrières.
Le film séduit incontestablement un public gagné à la cause altermondialiste en exacerbant sa mauvaise conscience : on ne regardera plus jamais une perche du nil avec l'innocence du consommateur béat.
Cependant la critique n'est pas unanime : le voyeurisme du cinéaste est une des accusations récurrentes. De fait, le film se complaît dans le choc des images : cela commence par la macrophotographie d'un insecte écrasé sur la vitre de la tour de contrôle par un « aiguilleur du ciel » désoeuvré, ou en tout cas, quelque peu désabusé et désemparé par le délabrement technologique qui l'entoure, cela continue avec de longues séquences de séchage des carcasses de perche, pourrissantes et grouillante de vers... misère du tiers-monde contrastant avec le climat aseptisé d'entreprises locales performantes, au « normes européennes », construites avec l'aide de la coopération internationale et destinée à traiter la perche pour l'exportation. Les beaux filets aboutissent dans nos supermarchés, tandis que les arêtes et les têtes pourries trouvent refuge dans le ventre rebondi des petits Tanzaniens de Mwanza, suggère le film. « Seulement ces "pankis" (ainsi se dénomment ces carcasses séchées)... ne sont pas destinés à la consommation humaine, mais à celle des poulets et des porcs » corrige Jean-Philippe Rémy dans une critique sans concession du film (Le Monde, 4 mars 2006) . Rassurant, il continue : « D'autres restes de poisson, un peu plus loin, sont bien destinés aux hommes. Ces morceaux plus que modestes, qui trouvent preneur dans toute la Tanzanie, sont quant à eux soigneusement lavés, puis fumés ou frits ». Ouf, notre conscience en est soulagée !
La Perche du Nil, présentée comme un fléau, serait en réalité une manne, mais une manne contrôlée et exploitée dans la logique du marché. C'est effectivement un cartel d'industriels qui contrôle le marché du traitement du poisson et fixe les prix, mais « 78 000 pêcheurs, selon les dernières estimations, traquent les poissons sur la partie tanzanienne du lac. Les prises sont payées 1,30 dollar (1,09 euro) le kilo. Au départ des usines, le prix de vente des filets est de 2,83 euros. La différence est de taille, mais au bout du mois, de nombreux pêcheurs gagnent, de l'avis général, plus d'argent qu'un fonctionnaire ». Les carcasses récupérées servent aussi à fabriquer des aliments pour bétail, vendue aux les élevages du Kenya à raison de 200 dollars la tonne... une fortune paraît-il en regard du salaire moyen local. Quoi qu'il en soit, l'industrie piscicole fait vivre toute une population...
Mais cette industrie pourrait être elle-même menacée par l'appauvrissement de la biodiversité du lac : à trop proliférer, la perche pourrait s'autodétruire faute de ressources. Le véritable problème est là : la perche, introduite artificiellement dans le lac, déséquilibre la faune compromettant l'avenir à long terme des pècheurs... entretemps, ce poisson s'avère une source de prospérité, certe inégalement répartie – on reste dans la logique du marché, des échanges inégaux, de l'exploitation du travail – mais une prospérité qui se répercute dans toute la ville.
Le choix des images est important, et le regard du cinéaste peut relever de la manipulation par la sélectivité de son montage. Sauper ne se prétend pas objectif : le choix est délibéré, il force le trait, caricaturant le misérabilisme africain, pour nous livrer un pamphlet. Il suggère une réalité globale – l'inéquité des rapports nord-sud - qu'il n'explique pourtant pas, pas plus qu'il ne se donne les moyens de la critique politique des mécanismes économiques qu'il nous donne à voir, laissant en fin de compte un goût de désespérance, de fatalité.
A cet égard, Bruno Bové est accusateur :
« Montrer les faits est une chose, une autre est à partir de quel point de vue on le fait. Hubert Sauper, interrogé par Alain Lorfèvre dans La Libre Belgique du 23/3/2005 (version intégrale: Hubert Sauper, sept ans de réflexion - La Libre ): "Le système capitaliste a en soi des côtés très positifs - je crois qu'il est plus proche de la nature humaine que les systèmes communistes qui ont supprimé l'autonomie des individus. Mais il a des côtés pervers et on ne voit pas toujours son ombre, qui est plus grande". »
Ainsi le système capitaliste dont il nous donne une image effrayante, serait conforme « à la nature humaine ». A la sélection naturelle de la perche du nil, vorace et destructeur d'une faune plus faible, correspond la sélection sociale de ceux qui savent, dans le cadre d'une l'économie de marché supposée naturelle, tirer profit du prédateur. L'homo sapiens superprédateur de l'environnement est un « loup pour l'homme », exploitant les pauvres pour tirer profit des ressources naturelles d'un pays déshérité...C'est ainsi que Sauper se joue de notre sensibilité et distille une idéologie quelque peu perverse, celle d'une fatalité de la misère africaine.
A cet égard, le documentariste rejoindrait, sur le plan idéologique, le journaliste du Monde, Jean-Philippe Rémy, pour qui finalement la réalité n'est pas aussi terrible que le film d'horreur de Sauper. Paradoxal ? Pas nécessairement : montrer l'horreur sans en élucider les causes et sans désigner les moyens de le combattre revient à entretenir l'illusion de la fatalité, l'ignorance propice à la stagnation, et finalement accepter cette horreur en se disant que après tout, ce n'est pas si terrible, d'ailleurs le journaliste d'un quotidien bienséant l'affirme. La richesse des uns bénéficierait finalement, de par la sagesse de la main invisible du marché, à tous. Discours connu et ressassé à loisir, histoire de se redonner bonne conscience au terme d'une culpabilisation induite par l'idée que la responsabilité de la violence sociale incombe, indistinctement, à tous : "Il y a des connards en Afrique comme chez nous. J'ai vu des enfants de la rue que leur pauvreté n'empêche pas d'être des voyous. Mais cette connerie est collective et nous y participons tous", affirme Sauper dans l'interview accordée à la Libre Belgique (cité par Bruno Bové)...
En fait, la situation tanzanienne s'explique clairement dans l'article de présentation du film de Sauper - par le Comité pour l'Abolition de la Dette du Tiers-monde.
La Tanzanie fut jadis un modèle de développement socialiste à l'Africaine, sous le régime de Nyereré qui pronait un développement communautaire autocentré, mais qui s'appuyait largement sur l'aide étrangère, endettant progressivement le pays. La guerre contre le régime d'Idi Amin Dada, en Ouganda, puis la récession des années 80 conduit la Tanzanie au surendettement : « La dette est passée de 212 millions de dollars en 1970 à 5,3 milliards en 1980. La corruption qui règne dans le pays n'arrange rien. La situation devient vite intenable. ». Quittant le pouvoir sur un bilan mitigé, Nyerere laisse la place à des successeurs qui orientent le pays vers l'économie libérale. Le pays s'ouvre aux capitaux étrangers, ruinant les entreprises locales tanzaniennes. La crise sociale d'un pays où le revenu moyen par habitant se réduit à 290 dollars par an est agravée par l'épidémie de sida. Plus d'un Tanzanien sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté tandis que depuis 1998, le gouvernement applique une politique de taxation de la consommation – imposant une TVA de 20 % - défavorable aux plus pauvres tout en supprimant le soutien aux prix agricoles et les subventions sur les produits de première nécessité. La privatisation des entreprises agricoles désorganise la production agricole locale et favorise une exportation aux prix fixés par le marché mondial, mais ces exportations subissent aussi un déclin, surtout dans le domaine de l'industrie forestière et dans la culture du sisal. C'est dans ce contexte que l'introduction de la Perche du Nil amène à une réorientation de l'économie locale vers une pêche orientée essentiellement vers l'exportation.
Ainsi l'économie tanzanienne devient un cas de figure pour qui veut dénoncer les effets pervers de l'aide internationale et du surendettement des pays pauvres.
« la Tanzanie fait partie des pays pauvres très endettés
(PPTE), ouvrant droit théoriquement à une réduction de sa dette. Elle a
atteint le point de décision en avril 2000, puis le point d'achèvement
le 27 novembre 2001 (elle fut le quatrième pays à l'atteindre). Cela fut
l'occasion d'un communiqué de presse autosatisfait du FMI et de la
Banque mondiale qui parlait de 3 milliards de réduction du service de la
dette... mais sur une période de vingt ans ! La valeur nette de la dette
devait diminuer de 54 %, selon les prévisionnistes très optimistes du
FMI. » écrivent Roseline Péluchon et Damien Millet. Mais ces
prévisions ne se confirment pas : La dette extérieure s'élevait à 7,7
milliards de dollars en 1999, après une baisse jusqu'à 6,6 milliards de
dollars (2003), elle est remontée en 2004 à 7,6 milliards de dollars. (source
: CIA World Factbook Version du Janvier 1, 2005 in
http://www.indexmundi.com ). Pas de quoi pavoiser. En guise de
remise de dette, nous assistons plutôt à de la politique spectacle, au
profit d'un président tanzanien, Benjamin Mkapa, qui se donne comme
social-démocrate et qui reçoit les dons des riches participants aux
mondanités de Davos, lors du Forum économique mondial (patronné par le
G8)... mais aux promesses de Londres d'un “Plan Marshall pour
l'Afrique” , le G8 ne fait écho que par un refus de toute garantie : « rien
n’est fait pour briser la spirale d’une dette qui, selon la Banque
mondiale, est passée de 6,7 milliards de dollars à la fin 2001 à 7,5
milliards de dollars deux ans plus tard (dont 3,5 envers la Banque
mondiale qui est de loin son principal créancier) » et « 2002,
la Tanzanie a remboursé, au titre de service de la dette, 4,3 milliards
de dollars qui ont cruellement manqué aux services sociaux sur place ».
C'est dire que ce pays, qui fut jadis le champ d'expérimentation d'un
socialisme africain novateur et original, s'enfonce dans la dépendance
économique épuisant ses ressources financières et naturelles, ce qui
fait écrire à Sylvie Touboul « la seule vision
durable de l'Union européenne et de la Banque mondiale était un cynique
cercle vicieux : augmenter par tous les moyens les revenus de pays tels
que la Tanzanie pour les aider à financer... leurs dettes ! ».
(http://www.africultures.com/index.asp?menu=msg&no=2398)
Tel est l'arrière plan économique, globalisé à l'échelle planétaire, du « cauchemar de Darwin »... mais le film, s'il montre, nous laisse face à un malaise. En cinéaste avisé, Sauper connaît les recettes du succès : « c'est la forme esthétique du film qui a fait qu'il soit connu ».
L'esthétisation pose un double problème :
- celui d'une exacerbation du sentiment – écoeurement, révolte ou culpabilité – que ne tempère aucune rationalité du propos : nous vivons le cauchemar et aucune piste n'est tracée pour nous en libérer.
- Celui, d'ordre moral, d'une exploitation audiovisuelle de la misère. En fait, il s'agirait plutôt d'un traficotage de la réalité dans une montage où la suggestion, le non dit, laissant libre court à la subjectivité du spectatgeur, prend la place de l'élucidation, de la connaissance qui permet, seule, une action efficace. En quelque sorte, Sauter succombe, lui aussi, à la tentation du travelling immoral, parce que esthétisant la souffrance vécue : « L'image est une arme et il ne crache sur aucun effet. » dit Hubert Sauper....
articles cités :
Les ambiguïtés du Cauchemar de Darwin par Olivier Barlet
Cauchemar de Darwin (Le), de Hubert Sauper présenté par Association CADTM France, article de Roseline Peluchon et Damien Millet
Critique du film « le cauchemar de Darwin », par Bruno Bové, in http://www.michelcollon.info/
Site web du film http://www.hubertsauper.com/
Contre-enquête sur un cauchemar, Jean-Philippe Rémy, in Lemonde du 04.03.06, disponible (article payant) sur le site web du Monde
vendredi, 24 février, 2006
Congo river... au-delà des ténèbres
sur un film de Thierry Michel
...au-delà des ténèbres. D'emblée le documentaire de Thierry Michel nous renvoie au célèbre roman de Joseph Conrad « au coeur des ténèbres », quête initiatique et dévoilement de la face obscure de l'Occident à travers la remontée du fleuve Congo.
Thierry Michel, dans son beau film, nous invite à reprendre cette voie et à remonter l'immense fleuve jusqu'à sa source.
Tout au long du film, hommes et paysages s'entrelacent en un destin que l'on ne saurait comparer à un « long fleuve tranquille », tant l'histoire du Congo fut tumultueuse et sanglante. Partageant la vie quotidienne des passagers d'une barge surchargée, le cinéaste nous fait rencontrer le peuple congolais et son extraordinaire résistance à la misère et à la violence.
Dans ce voyage, surgissent des personnages que l'on pourrait croire issu d'une oeuvre dessinée de Hugo Pratt, tel ce capitaine dévoué corps et âme à son embarcation, soucieux de la sécurité précaire de ses passagers, obligé de négocier les méandres administratives aussi parsemées d'écueils que les méandres du fleuve, où se rencontrent, souvent des embarcations enlisées durant des mois. Telle cette guérisseuse qui exorcise un enfant de dix ans coupable de pactiser avec Lucifer. Tel ce pasteur évangéliste apparemment fort empressé, en fin d'office, de se remplir les poches d'offrandes fortement encouragées car les bienfaits spirituels ne se gagnent qu'au prix de dons matériels. Tel ce chef de gare en région isolée, où nul train n'a passé depuis des mois, sinon des années, conscient de l'importance économique des voies ferrées et qui, la paix revenue, entreprend avec ses hommes de réhabiliter, sans aide extérieure, les voies envahies par la jungle. Tel cet ultime professeur d'une université en ruine montrant les reliques d'un imposant herbarium ou des collections zoologiques minées par les parasites et la poussière.
Le film est peut être plus qu'un simple documentaire à la démonstration appuyée, c'est une tranche de vie, un parcours initiatique où la parole est entièrement donnée aux congolais. Paysages et hommes se répondent, avec comme leitmotiv l'eau, une eau providentielle et nourricière, les scènes de pêche sont nombreuses ; une eau dangereuse, une barge à coulé faisant 250 victimes ; le fleuve est capricieux et les bateliers doivent, faute de balisage, sonder constamment le fond à l'aide de perches. En contrepoint, à mesure que se dévoile les vestiges d'un passé révolu et les ruines des fastes mobutistes, des images anciennes, extraits de films coloniaux ou de l'ère mobutiste, dévoilent l'extrême exploitation du peuple congolais, mais aussi la pénétration de la rationalité européenne. Construction (à la chicotte) des voies ferrées, industrialisation, exploitation des matières premières allaient de pair avec l'éducation et la médicalisation. Aujourd'hui, l'infrastructure économique est en ruine, les universités sont vides, les hôpitaux délabrés malgré l'opiniâtreté des médecins à soigner, autant que faire se peut, la trypanosomiase endémique. De l'époque coloniale ne reste qu'une chose, la ferveur religieuse, legs des missionnaires récupéré par les prédicateurs auto-proclamés d'un évangélisme douteux.
La prière et l'incantation reviennent comme un leitmotiv, à chaque étape, le préducateur promet le salut, force l'espérance, fait oublier la misère ambiante, aide à supporter, dans la résignation le plus souvent, la violence quotidienne. Ailleurs, nous assistons à des côtés plus sombres de l'obscurantisme : la sorcellerie est omniprésente, ainsi que les exorcistes, à qui sont livrés de malheureux gosses, dépassés par les événements, qui finissent par croire aux accusations dont on les charge. Un enfant de dix ans vient quémander la prière, parce qu'il est ensorcelé, et possédé par Lucifer qui l'amène à diviser ses parents, à tuer même, par l'entremise des guerriers qui sévissent dans la région. On ne saura ce qu'il advint de cet enfant, mais le cinéaste, au cours du débat assure que certains « enfants sorciers » seraient brûlés vifs.
Aller au-delà des ténèbres suppose que l'on y pénètre. Si le film renvoie au roman de Conrad, on en connaît l'adaptation cinématographique par Coppola. Comme dans Apocalypse now – la similitude des deux films me semble un rien trop évidente pour ne pas faire accroire à une intention, ou à une influence même inconsciente, en tout cas à une sorte d'intertextualité voulue qui s'explique par la référence commune à l'oeuvre de Conrad - l'enquêteur rencontre, en fin de parcours, son « colonel Kurtz », à savoir un chef de guerre Mai Mai, héros charismatique d'une résistance congolaise, que l'on charge d'ailleurs de nombreuses atrocités, dont les viols collectifs dont on entendra d'insoutenables témoignages. Pénétré de son propre pouvoir, ce chef manipule sans cesse une Bible, dont il tire les versets qui conviennent à son appétit de vengeance. Les Mai Mai font la guerre sous l'influence d'esprits, et affirment acquérir, au terme de rituels initiatique où l'eau du fleuve joue un rôle essentiel, une invulnérabilité totale aux balles ainsi qu'une détermination absolue dans le combat. Suivent à cette rencontre le témoignage des victimes, l'évocation des viols et des massacres, commis, au dire de la soldatesque, sous l'emprise des esprits.
Au-delà de ces ténèbres, qu'éclaire heureusement le courage des femmes et la ténacité des médecins qui les soignent, ressurgit le fleuve mais le fleuve indompté, que ne parcourt nul navire, car en remontant vers la source, c'est par rapides et chutes vertigineuses que l'eau creuse la terre. Les litanies incessantes des prières disparaissent pour faire place à la parole incantatoire du gardien de la source, qui invoque les eaux et les esprits du lieux pour leur demander l'autorisation de pénétrer en ce qui paraît peut être, le seul lieu de paix et de sérénité du Congo.
Certains commentateurs ont cru devoir dénoncer le paternalisme d'une vision qui ne se dégage pas des préjugés coloniaux, ou du moins, de l'idée que c'est l'apport colonial qui a permis de dégager la ténébreuse Afrique de l'obscurantisme ancestral : « Imaginer un Congo sans les Belges est un chemin que la réflexion en Belgique n'ose fouler même sous le couvert de l'art -le cinéma en est un- et même de l'imaginaire » écrit Antoine Tshitungu KONGOLO dans " la libre Belgique " .
Certes, la présence coloniale belge est évoquée par ses traces et par la récurrence des images d'archive, mais le passé ne peut être reconstruit à l'image des désirs d'émancipation. Si la colonisation fut un pillage, la période post-coloniale perpétua ce pillage perpétré désormais de l'intérieur, par Mobutu Sese Seko, et nulle authenticité culturelle ne pourra faire démentir le fait historique d'une auto-destruction du patrimoine congolais, menée - il faut préciser - avec l'absolution et pour le bénéfice des puissances occidentales capitalistes qui orchestrèrent l'assassinat de Lumumba. Cette destruction se perpétue encore, dans les guerres civiles et les invasions des pays voisins, mais aussi et surtout par le pillage effréné des ressources naturelles, minières et végétales. Les mécanismes internationaux de ce néo-colonialisme devenu pillage en règle, les arcanes de la domination impériale sous couvert de « mondalisation », les affres du sur-endettement et de la dépendance économique, ne sont pas, ici, démontées ou démontrées. On peut le regretter.
Mais ce n'était pas le propos du cinéaste qui préféra tourner son regard subjectif vers le quotidien d'un peuple, un quotidien rythmé, de façon lancinante, par un fleuve sans lequel le Congo ne pourrait être la nation qu'il est. Peut-être l'image, retournée aux Congolais, de ce fleuve impétueux, unissant en un trait d'union ensanglanté mais fertile, toutes les régions de ce vaste territoire, pourrait contribuer à une résurgence d'une conscience et d'une fierté nationale trop ébranlée par les déchirements et les agressions... encore faut-il que le peuple se dresse, comptant sur ses forces plutôt que sur une aide-extérieure ou sur une illusoire providence divine.
