samedi, 23 décembre, 2006

le jour où la Belgique s'arrêta ...

ce jour, c'était le 13 décembre... les téléspectateurs de la RTBF, la chaine audiovisuelle de service public belge francophone, s'attendait à assister à un nouveau reportage pimenté de Jean-Claude Defossé, mais en guise de "Questions à la Une", on assista à une interruption d'urgence des programmes pour un reportage en direct. J'avais pris l'émission en route et m'entendis annoncer que le "gouvernement flamand, dans une majorité écrasante, avait déclaré l'indépendance de la Flandre". Il me fallu bien dix minutes avant de me rendre compte du caractère fictif de l'annonce : ouf, la guerre belgo-belge de sécession n'aura pas lieu... dans le but d'introduire un débat sur l'avenir institutionnel de la Belgique, la RTBF n'avait trouvé rien de mieux que de nous monter le coup de la fausse-actualité-en-direct, sur un scénario de politique-fiction sans doute quelque peu invraisemblable, mais paré de tous les signes de l'authenticité audiovisuelle : participation des journaistes en charge du journal télévisé, interviews de personnalités politiques et culturelles, images en direct devant le palais royal, et reportages (simulés) sur les conséquences pratiques de la sécession flamande. Certes, assure-t-on, quelques signes dévoilaient le caractère fictif : un bandeau brièvement montrait affirmait que "ceci n'est peut-être pas une fiction", et les plus avertis pouvaient s'interroger sur la transition quelque peu chaotique entre l'émission normale et le "vrai-faux-direct", et beaucoup de téléspectateur n'auront pas remarqué le logo de l'émission satirique "tout cela ne nous rendra pas le Congo", logo d'ailleurs inspiré par une gravure érotique de Félicien Rops... les indices existaient donc, mais il n'étaient vraiment intelligibles que pour les téléspectateurs attentifs et averti des codes de l'audiovisuel...les autres - du moins ceux qui n'ont pas pris la peine de zapper sur les chaines flamandes ou sur RTL, histoire de recouper l'info - furent pris au piège. La télévision reçu, par téléphone e courriel , des milliers de messages alarmés. On raconte que les postes de police furent submergés d'appels de citoyens inquiets du sort de la patrie. Des ambassades étrangères avertirent leur gouvernement. Les hommes d'affaires étrangers, en voyage d'affaire en Belgique, se sont sans doute inquiétés et peut-être renoncés au but de leur séjour. Notre ministre Louis Michel, en déplacement au Congo, s'appretait à reprendre l'avion dare dare, et paraît il, le prince Philippe, en déplacement à l'étranger, blêmit en attendant la nouvelle. Bref, nous avons assisté, ce 13 décembre, à une panique qui n'est pas sans rappeler la fameuse invasion martienne orchestrée radiophoniquement par Orson Welles en 1938. L'adaptation radiophonique du roman de H.G. Welles était certes un précédent, mais peu nombreux sont ceux qui savent que la RTB avait projeté d'adapter, à la manière du vrai-faux-direct, une adaptation du roman de Max Gallo : "la grande peur de 1989". Mais on était au début des années 70 au début de la crise pétrolière. La tension internationale au Proche-Orient incita les producteurs de cette émission a renoncer à leur projet, histoire de ne pas provoquer de panique.

Pourquoi la mayonnaise prit-elle en ce 13 décembre 2006 ? Il est heureux qu'aucune réaction passionnelle ne se produisit sur le terrain : les faux manifestants devant le palais royal ou le parlement flamand furent, paraît-il, rejoints par des vrais, vite déchantés en apprenant la supercherie, mais la rencontre déboucha sur des discussions animées et les journalistes eurent fort à faire pour expliquer aux belges désappointés les raisons de la mise en scène. Sans doute, l'émission eut le mérite de faire prendre conscience que l'avenir de la nation belge tiens à un fil, prêt à rompre au lendemain des prochaines élections fédérales... mais il faut aussi réfléchir à ce qui fait de nous, téléspectateurs, des naifs prêt en gober l'invraisemblable.

Dans un "Rebonds", publié ce 18 décembre dans le Libé, François JOST rappelle que "en 1984, lorsque Christine Ockrent, usant du même procédé, avait interrompu les programmes par un flash spécial pour présenter les décisions d'un Conseil des ministres inopiné visant à prendre «une série de mesures d'urgence destinées à enrayer l'aggravation des déficits des dépenses publiques», en ouverture de Vive la crise, présenté par Yves Montand. Mais tout le monde l'a oublié. Comment un téléspectateur parfaitement averti du «décodage» aurait-il pu décoder autre chose que les codes du JT ? " ... et de faire remarquer ensuite : "la suite de ce faux JT aurait dû susciter quelques soupçons sur sa véracité : si l'intervention d'un envoyé spécial devant le Palais Royal (ou présidentiel) fait partie des enchaînements attendus ou prévisibles en de telles circonstances, le téléspectateur aurait pu s'étonner, néanmoins, que la rédaction ait eu aussitôt à sa disposition des images du roi quittant le palais, «prises à la sauvette l'après-midi», alors que rien n'était censément su ! Il aurait pu s'étonner aussi de ce direct d'Anvers où une «foule imposante» s'était réunie pour fêter l'événement, avec force défilés et orchestres symphoniques à la clé. Il aurait pu s'étonner enfin de la perfection du dispositif, du manque de rabâche habituel en de telles breaking news, de ces envoyés spéciaux parfaitement en place en quelques minutes... en bref, de ce mécanisme si bien huilé."

Bref, ce qui importe aussi de décoder, ce n'est pas seulement la forme de l'émission, mais aussi son contenu, mais pour cela une connaissance préalable du contexte est indispensable, de manière à déceler les invraisemblances du contexte spatio-temporel, des enchaînements des faits et de leur fonctionnement global. Mais en jouant sur l'émotion suscitée par un événement présenté comme "grave" ("l'heure est grave" étaient les premiers mots du journaliste face au palais royal), les réalisateurs de l'émission ont rendu les spectateurs furent incapable de prendre la distance nécessaire pour prendre conscience de ces détails dénotant le caractère fictionnel de l'info.

Manque de sens critique, certes et l'heure est à l'autocritique lorsqu'on se rend compte de l'oubli d'une règle fondamentale : recouper les informations. Suffisait de zapper. Mais la télévision est conçue pour endormir le sens critique : entrelardée de publicités, inondée de pailleteries et d'entertainment de bazar, la part informative de la production audiovisuelle se fait de plus en plus congrue. Pour maintenir l'audimat aux niveaux requis par les publicitaires, les jouirnalistes se transforment en animateurs de "débats" et "d'enquêtes" où se mêlent l'authentique du direct, le montage, la reconstitution et maintenant... la fiction. Il en est de même pour les émission culturelles et "scientifiques" du type "super-science": à coup d'infographie et d'effets visuels, on donne à voir une vision sensationnaliste du monde, où la science se réduit à une quête du mystère et de décryptage de l'occulte. Le spectaculaire et le suspense sont présents, mais au prix d'une compréhension exacte des faits décrits. Mais la compréhension se paie d'une certaine austérité, et il faut peut être beaucoup d'effort pédagogique et pas mal de clowneries à un Guillaume Jupin (émission "c'est pas sorcier") pour retenir l'attention de son public.

Le journalisme audio-visuel a ses règles et son code déontologique, mais ce dernier est déjà depuis longtemps mis à mal (aussi bien sur les chaines privées que sur les chaines publiques) - reconstitutions non désignées comme telles, faux directs, interview fictives ou reconstituées, caviardage des déclarations, désinformation et création artificielles d'événements - par les pressions aussi bien politiques que commerciales. A force de dépendre des publicistes pour (sur)vivre, l'audiovisuel ne voit enfermer dans une logique incompatible avec ce que devrait être la télévision : un lieu de culture, d'information, de réflexion. Avec la vraie-fausse annonce de la sécession flamande, la RTBF aurait franchi un pas, le Rubicon séparant la fiction de la réalité et fait d'un lieu symboliquement dévolu à l'observation de la vie réelle, un espace de "possible fiction" ou, selon les propres termes de la préannonce, un espace qui "n'est peut être pas de la fiction". On ne peut dès lors mieux dire que le journal télévision est en réalité un espace fictionnel où la non-fiction n'est qu'une possibilité. Detilleul (réalisateur de l'émission) aurait en fait démasqué la fiction du journalisme, qui - à travers ses codes et son mode de représentation propre - occulte le réel tout en prétendant la donner à voir. On ne peut que comprendre dès lors la position de Michel Collon, dénonciateur des médiamensonges de la presse capitaliste et bourgeoise, qui aimerait "qu'un véritable observatoire des médias fasse l'inventaire des bobards qui nous ont été servis sur les conflits des vingt dernières années : Timisoara, Panama, Nicaragua, Irak, Yougoslavie, Afghanistan, Liban, Venezuela". (Michel Collon, "Pourquoi j’approuve le canular de la RTBF ", in http://www.michelcollon.info/ ) L'information que nous aurons reçue jusqu'à présent ne serait qu'une fiction, le mensonge orchestré par les agents de la propagande impérialiste. Au-delà de cette représentation paranoiaque, nous pourrons cependant admettre que le journal télévisé n'est pas une présentation brute à la manière des "no comment" (séquences d'images brutes diffusées sans commentaires) de "Euroniews" mais qu'il reconstruit l'actualité en fonction des attentes supposées du public, et, si l'on veut être plus critique, en fonction des attentes des pouvoirs institutionnels, ou des intérêts dominants du monde économique... et c'est peut être là la clé de l'émission controversée du 13 décembre. Il me revient que Jean-Paul Philippot, l'administrateur-général de la RTBF, qui a cautionnée ladite émission, est aussi président de la RMB, et que sa vision de la télévision reste inféodée aux intérêts publicitaires, ainsi que le décrit un correspondant de la R.A.P. -Résistance à l'Agression Publicitaire, commentant l'article de Michel Collon : "faire sauter le plafond du financement de la RTBF par la pub, alignement du contenu des programmes sur celui de la pub (afin de gommer tout "contraste" entre info et fiction et décliner l'ensemble sur le mode du "divertissement"), multiplication des chaines afin de "cerner" des publics cible pour les annonceurs, partenariats privilégiés (notamment avec Belgacom) etc etc. "... et dans cette perspective, le vrai-faux-direct sécessionniste se comprend parfaitement : dissoudre, à l'instar de la téléréalité, la frontière entre la réalité et la fiction, entre l'info et le divertissement, entre la vérité et le publicitaire... de manière à créer des porosités qui permettrait, in fine, à introduire le publicitaire dans les espaces jusqu'à présent épargnés de la logique marchande. La dissolution de l'info dans la fiction, ou de la fiction dans l'info, nous ramène ainsi à la pratique de la pénétration de la publicité dans la production artistique et ludique (cinéma et jeux) avant sans doute d'en admettre la pénétration dans la "pseudo-information" télévisée : verrons-nous l'événement vrai-faux-direct sponsorisée par les multinationales et les entreprises privées et en voir l'information audiovisuelle organisée de concert avec les publicistes ?

Posted by Patrice Deramaix at 19:58
Edited on: samedi, 23 décembre, 2006 20:25
Categories: actuelles