lundi, 11 juin, 2007

Simondon et l'individuation psychique

Simondon élucide la complexité des rapports entre l'homme et le milieu technique et de considérer ce dernier comme un des facteurs déterminant de l'identité humaine. Son ouvrage "l'individuation psychique et collective" (édition Aubier, 2007 - coll. philosophie ) problématise l'individuation en s'appuyant sur l'héritage de la philosophie grecque. Rejetant l'idéalisme platonicien et l'hylémorphisme aristotélicien, Simondon reconstruit le concept d'individuation comme un processus dynamique inscrivant l'être dans le devenir d'une interaction constante avec son environnement matériel et social. Essayons ici de dégager quelques lignes de force de son argumentation.

La question de l'individuation se pose à deux niveaux :

  • au niveau perceptif, autrement dit celui de la différenciation des perceptions nous permettant de distinguer des objets individuels
  • au niveau psychique, autrement dit celui de la constitution d'un sujet, autonome, conscient de lui-même et se séparant de son environnement

Nous aurons donc à élaborer une topologie de l'être comme région délimitée de l'espace-temps et à décrire l'ontogenèse des individus. L'ontogenèse est chez Simondon largement réfléchie comme un dynamisme de rééquilibrage constant d'un sujet en équilibre métastable, autrement dit en tension dialectique avec son milieu. Sans cesse menacé de disparaître, par dissolution ou destruction, le sujet trouve son identité dans un processus in-formationnel, de caractère néguentropique, qui le différentie.

1. problématique de la perception

Deux théories de la perception peuvent être exploitées dans notre réflexion :

  1. l'information peut être décrite comme un processus néguentropique de réduction des probabilités à travers une in-formation structurante de l'environnement matériel. Une mesure quantitative de l'information, en bytes, peut rendre compte de la complexité d'un système in-formé
  2. à un niveau psycho-culturel, l'information est pensée comme une structure signifiante, répondant à la définition saussurienne d'une rapport signifiant/signifié. Dans la gestalt theorie, l'organisme est capable de saisir immédiatement des "bonnes formes" au sein d'un environnement informe. L'approche est ici qualitative.

l'individuation perceptive s'opère par ségrégation des unités perceptives, lesquels restent à définir. Une théorie associationniste, génétique, décrit l'individuation perceptive comme un marquage cognitif résultant de l'habituation à une sensation récurrente, ou à un complexe de sensations associées entre elles, ce qui conduit le sujet à conceptualiser sémantiquement ce complexe sensitif comme un objet individuel. La gestalt theorie suppose que l'unité d'un objet perçu résulte de lois internes obligeant, en quelque sorte, l'organisme à différencier spontanément les "bonnes formes" (géométriques simples) de l'environnement. La totalité est saisie d'emblée au sein d'une matière inerte recelant la virtualité des formes. L'innéisme de cette conception n'explique pas, selon Simondon, la genèse des formes. Ce qui manque, tant à la conception associationniste qu'au gestaltisme, c'est une étude rigoureuse de l'individuation, autrement dit, "de ce moment critique où l'unité et la cohérence apparaissent".

La cristallisation au sein d'une solution sursaturée est un modèle de ce processus de différenciation informationnelle. Le concept de métastabilité devient ici central pour comprendre la genèse des formes : celles-ci apparaissent de façon signifiante comme réponse adaptative à une situation d'instabilité dynamique. Nous voyons donc ici se formuler une théorie du champ perceptif, autrement dit une conception de la réalité où à la juxtaposition d'entités monadiques indépendantes se substitue un champ continu, mais différencié graduellement, dans lequel chaque organisme - l'ontogenèse étant une propriété du vivant - se situe en interagissant dynamiquement avec son environnement en se différentiant comme unité métastable en croissance.

2. l'émergence de la conscience - individuation psychique

Simondon met en évidence le caractère dialectique de la conscience en introduisant le concept central, chez lui, de transduction selon lequel "le psychisme n'est ni pure intériorité, ni pure extériorité, mais permanente différenciation et intégration selon un régime de causalité et de finalité associées ". Il y a une entéléchie, ou un finalisme immanent, de l'être l'amenant à réagir aux causalités externes - aux variations de son environnement - de manière à conserver un équilibre homéostasique dynamique. L'émotivité, autrement dit la capacité de l'organisme à être affecté, de manière consciente, par son environnement et à y réagir, est un pré-donné à toute action intentionnelle. Simondon reformule à sa manière l'idée d'une intentionalité intrinsèque de la conscience, qui est nécessairement transitive (il n'y a pas de conscience sans objet de conscience, autrement dit, pas de sujet conscient sans interaction entre le sujet et son environnement), en relation bipolaire avec le milieu. L'individuation est en conséquence un centrage du sujet vers un point d'équilibre à partir duquel les extremes prennent sens. Pour Simondon, la conscience a un caractère quantique, autrement dit, des modifications quantitatives de l'environnement, suscitant des modifications sensorielles susceptibles d'écarter le sujet de son centre, induisent une modification structurale et qualitatives du sujet (une réorganisation de soi ou de ses rapports au monde). La conscience (et la subconscience) procède donc par saut brusque (des "bonds qualitatifs" pour reprendre la terminologie du matérialisme dialectique) et obéit à un loi de seuil (une modification environnementale entraine une modification de la conscience qu'à partir d'un certain seuil).

Chez Simondon, le concept de subconscience est différent du concept freudien d'inconscient. La subconscience agit au niveau émotivo-affectif et s'inscrit comme limite entre l'inconscient (freudien) et la conscience. Elle est un prérequis affectif, informel et empathique de l'action consciente.

3. Changement de paradigme

Simondon conclut à la nécessité d'un changement de paradigme, en reprenant les acquis de la théorie de l'information mais en les intégrant dans une conception dialectique des rapports entre le sujet et le monde. Le sujet simondien s'inscrit radicalement dans un devenir collectif puisque l'individuation ne peut se comprendre sans considération du caractère transductif et métastable de la personnalité. A l'ontogenèse individuelle correspond une ontogenèse collective constituant le cadre référentiel de l'individuation psychique. Articulant temps social et temps individuel, le sujet prend conscience de lui-même comme être historique, conscient de sa propre temporalité, de sa finitude et soucieux de sa permanence. Bien que la terminologie adoptée lui est propre, Simondon rejoint les thématiques heideggerienne du souci et de la finitude. Mais on pourrait relier sa réflexion à une dialectique matérialiste d'inspiration marxienne si l'on prend en considération les rapports étroit entre la construction de soi comme travailleur - c'est à dire comme sujet interagissant de manière intentionnelle avec le monde matériel envue de sa trans-formation (et in-formation) signifiante (création de valeur d'usage à partir d'une matière première) - et construisant socialisment son identité psychique.

L'individuation n'est pas seulement affaire individuelle : une conscience de groupe émerge à partir d'une conscience de soi comme partie prenante d'un groupe social différencié. Les schèmes d'identification sont plurielles, multiples, évolutives et dynamiques et s'inscrivent aussi dans une logique de rééquilibrage constant. Dans cette perspective, la conception d'une individuation par intériorisation des représentations idéologiques socialement acceptées prend tout son sens : l'identité, l'image socialisée de soi, se fonde sur des représentations, des croyances, constitutifs d'un imaginaire social structurant les rapports avec autrui, et plus globalement; les rapports au monde.

Posted by Patrice Deramaix at 16:23
Edited on: lundi, 11 juin, 2007 16:38
Categories: concepts, théorie critique