vendredi, 13 mars, 2009
2009 - année darwinienne
2009 est une année darwinienne. Darwin naquit le 12 février 1809, il y a 200 ans exactement. Cet anniversaire est l'occasion de nombreuses commémorations académiques et pédagogiques d'autant plus nécessaires que le darwinisme fait l'objet d'attaques concertées par les créationnistes. Autre anniversaire darwinien : la première édition de "de l'origine des espèces", l'ouvrage fondateur de la théorie de la sélection naturelle comme moteur de l'évolution, eut lieu en 1859, le 24 (le 26 selon certaines sources) novembre...
Au delà des panégyriques, il convient de replacer les thèses de Darwin dans leur contexte scientifique et historique et de faire le point. La théorie actuelle, synthétique, de l'évolution confirme et prolonge les principales thèses de Darwin, même si le gradualisme que Darwin substituait aux conceptions catastrophistes de l'histoire de la terre en vigueur en son temps, fait place à des conceptions nuancées. Les espèces évoluent graduellement mais à des rythmes différents selon les cas et les périodes. Et certains circonstances, accidents géologiques ou climatiques, entrainent des extinctions massives et des spéciations plus rapides.
L'oeuvre de Darwin est intégralement disponible en ligne, non seulement en version anglaise, mais aussi, pour les oeuvres les plus importantes, dans des traductions (anciennes, il est vrai) françaises ou allemandes, sur le site "the complete work of Charles Darwin on line". Fondé par Patrick Tort, qui détient un quasi monopole de la diffusion de la pensée de Darwin en France, l'Institut international Charles Darwin se veut un lieu de diffusion et d'étude de l'oeuvre de Darwin, rassemblant, dans des locaux à l'architecture délibérément désuète, un grand nombre d'archives et d'ouvrages de valeur historique incontestable. Mais l'approche est ici radicalement historique et philosophique, et l'on peut se demander si l'évolution des êtres vivants est quelque peu relégué au second plan en faveur de l'exégèse académique de l'oeuvre de Darwin. Une exégèse sous-tendue par ailleurs d'une défense constante du darwinisme contre les interprétations socio-biologistes, eugénistes et racistes de son oeuvre. Lever les malentendus est certes salutaires, mais les détracteurs de P. Tort ne manquent pas de souligner que la lecture de Darwin est peut être plus idéologique que scientifique. Darwin était tributaire de son temps et héritier des conceptions raciologiques (pas nécessairement racistes) en vigueur au 19e S et héritier aussi de la certitude généralisée alors de la supériorité culturelle et morale des occidentaux sur les civilisation dites "primitives". Mais Darwin, loin d'inscrire cette supériorité (concrétisée par la domination coloniale) culturelle dans un déterminisme historique montre qu'elle est le fait du développement des valeurs morales parfois contreproductives, en apparence, en termes de sélection naturelle. La morale et la solidarité, qui préserve et protège faibles et handicapés, est aussi un produit de l'évolution qui paradoxalement freine la sélection naturelle dans l'espèce humaine. C'est ce que Tort appelait "l'effet réversif de l'évolution". Je cite : " L'effet réversif de l'évolution est ce qui permet de penser chez Darwin le passage entre ce que l'on nommera par commodité et approximation la sphère de la nature, régie par la stricte loi de la *sélection, et l'état d'une société civilisée, à l'intérieur de laquelle se généralisent et s'institutionnalisent des conduites qui s'opposent au libre jeu de cette loi. " . L'éthique sociale, la solidarité et la morale, ne sont point des indices d'inadaptation de l'espèce humaine mais précisément la manière dont l'homo sapiens s'adapte en se domestiquant et en se civilisant.
L'entreprise de réhabilitation est louable mais elle relève d'une vision résolument optimiste de l'humanité. L'agressivité et la capacité d'autodestruction de l'homo sapiens est trop connue pour être niée et l'on peut dire aussi que la violence humaine est un produit de l'évolution.
La théorie de l'évolution nous apprend beaucoup sur nous-mêmes et les conséquences philosophiques ou morales ne doivent pas être oblitérées. Une vision "pessimiste" conduirait à réduire les comportements moraux à des déterminations socio-biologiques, inscrites dans le patrimoine génétique, et orientée vers la préservation de soi et la transmission de ses gènes. La discussion reste ouverte de l'échelle à laquelle se produit l'adaptation et la sélection : est-ce au niveau de l'individu, du groupe ou de l'espèce ? A mon avis, les trois niveaux sont imbriqués dans un processus sélectif global. Chaque individu agit en vue de la préservation de soi. Cet objectif peut être atteint plus facilement par la médiation du groupe : des comportements de solidarité et d'altruisme apparaissent pour autant qu'une réciprocité est prévisible. L'évolution de l'espèce (et la spéciation elle-même) échappent pour ainsi dire aux volontés individuelles ou collectives : il s'agit d'un processus lent, se déroulant sur de nombreuses générations, qui doit être analysés en termes statistiques.
Autre leçons de l'évolutionnisme actuel : il n'y a pas de hiérarchisation entre espèces contemporaines : issues d'ancêtres commun, elles sont toutes - de la bactérie au primate - aussi évoluées. Leur existence actuelle signifie simplement qu'elles sont, complexes ou non, adaptée à leur environnement. Certes celui-ci change et le processus adaptatif se poursuit. L'évolution n'est pas à l'arrêt et quand même homo sapiens se révèlerait inadapté et voué à l'extinction, d'autres espèces prennent la relève. La métaphore de l'arbre dressé aboutissant à un primate perché sur la cime fait place à celle d'une arborescence sphérique en trois branches : bactéries - archées - eukaryotes. La classe des primates ne constituant d'un modeste rameau à la périphérie de cette arborescence.
Ce qui nous conduit à la modestie. A cet égard, le darwinisme constitue la seconde révolution copernicienne : l'humanité n'est plus le centre (ou le faîte) du monde vivant comme il n'est plus le centre de l'univers.
D'autre part, un antispécisme radical est sous-jacent à cette vision anti-anthropocentrique. Cela ne conduit pas à une réduction de l'humain vers l'animalité, mais aussi à un restauration de la dignité animale (et des végétaux aussi par ailleurs) dans la mesure où aucune solution de continuité marque une rupture évolutive nette entre l'animal et l'homme. Nos proches cousins, les grands singes, sont - les observations éthologiques et les preuves expérimentales s'accumulent - doté de conscience et de sens moral (qui implique une conscience du regard d'autrui) et d'une capacité à agir intentionnellement.
Ainsi cette observation récente - et très médiatisée - d'un chimpanzé, pensionnaire d'un zoo, qui - ayant pris l'habitude de jeter des pierres sur les visiteurs - préparait son acte en se constituant, plusieurs heures à l'avance et dans le calme, ses stocks de munitions. Si un prix Nobel pouvait être décerné aux animaux, ce singe le mériterait peut être bien que ce ne serait, assurément, pas le prix Nobel de la paix.