samedi, 25 mars, 2006

Perche du nil et capitalisme mondialisé

C'est une fable que nous présente Hubert Sauper, dans son documentaire «  le Cauchemar de Darwin ». Le scénario, connu à la mesure de la publicité faite autour de ce film, se résume en peu de lignes : La Perche du Nil a été introduite dans le lac Victoria (par qui, pour quoi ... le film ne l'explique pas, il suggère simplement une intention commerciale) provoquant un déséquilibre écologique dans la faune du lac. L'appauvrissement de la biodiversité est corrélative à la pullulation de ce gros poisson vorace et cannibale. Celui-ci est exploité par les pêcheurs locaux qui le vendent aux usines de transformation du poisson, contrôlées semble-t-il par des commerciants indiens ou pakistanais. Ce poisson est exporté vers l'Europe dans des avions frigorifiques ou cargos pilotés par des Russes. Si, officiellement, ces avions reviennent d'Europe vides, la presse fait écho d'un trafic d'armes, importées illégalement pour alimenter les conflits ethniques des pays voisins. Entretemps, la population, déshéritée, appauvrie par la destruction écologique du lac, ne peut acheter les perches, trop chères et vendues aux exportateurs, et se contentent des carcasses fumées et sechées dans des conditions d'hygiène épouvantables. En une succession d'images chocs, le film suggère l'exploitation capitaliste, le pillage et la destruction des ressources de l'Afrique, au profit des pays industrialisés qui y exportent leurs armes, tout en pillant les ressources vivrières.

Le film séduit incontestablement un public gagné à la cause altermondialiste en exacerbant sa mauvaise conscience : on ne regardera plus jamais une perche du nil avec l'innocence du consommateur béat.

Cependant la critique n'est pas unanime : le voyeurisme du cinéaste est une des accusations récurrentes. De fait, le film se complaît dans le choc des images : cela commence par la macrophotographie d'un insecte écrasé sur la vitre de la tour de contrôle par un « aiguilleur du ciel » désoeuvré, ou en tout cas, quelque peu désabusé et désemparé par le délabrement technologique qui l'entoure, cela continue avec de longues séquences de séchage des carcasses de perche, pourrissantes et grouillante de vers... misère du tiers-monde contrastant avec le climat aseptisé d'entreprises locales performantes, au « normes européennes », construites avec l'aide de la coopération internationale et destinée à traiter la perche pour l'exportation. Les beaux filets aboutissent dans nos supermarchés, tandis que les arêtes et les têtes pourries trouvent refuge dans le ventre rebondi des petits Tanzaniens de Mwanza, suggère le film. « Seulement ces "pankis" (ainsi se dénomment ces carcasses séchées)... ne sont pas destinés à la consommation humaine, mais à celle des poulets et des porcs » corrige Jean-Philippe Rémy dans une critique sans concession du film (Le Monde, 4 mars 2006) . Rassurant, il continue : « D'autres restes de poisson, un peu plus loin, sont bien destinés aux hommes. Ces morceaux plus que modestes, qui trouvent preneur dans toute la Tanzanie, sont quant à eux soigneusement lavés, puis fumés ou frits ». Ouf, notre conscience en est soulagée !

La Perche du Nil, présentée comme un fléau, serait en réalité une manne, mais une manne contrôlée et exploitée dans la logique du marché. C'est effectivement un cartel d'industriels qui contrôle le marché du traitement du poisson et fixe les prix, mais « 78 000 pêcheurs, selon les dernières estimations, traquent les poissons sur la partie tanzanienne du lac. Les prises sont payées 1,30 dollar (1,09 euro) le kilo. Au départ des usines, le prix de vente des filets est de 2,83 euros. La différence est de taille, mais au bout du mois, de nombreux pêcheurs gagnent, de l'avis général, plus d'argent qu'un fonctionnaire ». Les carcasses récupérées servent aussi à fabriquer des aliments pour bétail, vendue aux les élevages du Kenya à raison de 200 dollars la tonne... une fortune paraît-il en regard du salaire moyen local. Quoi qu'il en soit, l'industrie piscicole fait vivre toute une population...

Mais cette industrie pourrait être elle-même menacée par l'appauvrissement de la biodiversité du lac : à trop proliférer, la perche pourrait s'autodétruire faute de ressources. Le véritable problème est là : la perche, introduite artificiellement dans le lac, déséquilibre la faune compromettant l'avenir à long terme des pècheurs... entretemps, ce poisson s'avère une source de prospérité, certe inégalement répartie – on reste dans la logique du marché, des échanges inégaux, de l'exploitation du travail – mais une prospérité qui se répercute dans toute la ville.

Le choix des images est important, et le regard du cinéaste peut relever de la manipulation par la sélectivité de son montage. Sauper ne se prétend pas objectif : le choix est délibéré, il force le trait, caricaturant le misérabilisme africain, pour nous livrer un pamphlet. Il suggère une réalité globale – l'inéquité des rapports nord-sud - qu'il n'explique pourtant pas, pas plus qu'il ne se donne les moyens de la critique politique des mécanismes économiques qu'il nous donne à voir, laissant en fin de compte un goût de désespérance, de fatalité.

A cet égard, Bruno Bové est accusateur :

« Montrer les faits est une chose, une autre est à partir de quel point de vue on le fait. Hubert Sauper, interrogé par Alain Lorfèvre dans La Libre Belgique du 23/3/2005 (version intégrale: Hubert Sauper, sept ans de réflexion - La Libre ): "Le système capitaliste a en soi des côtés très positifs - je crois qu'il est plus proche de la nature humaine que les systèmes communistes qui ont supprimé l'autonomie des individus. Mais il a des côtés pervers et on ne voit pas toujours son ombre, qui est plus grande". »

Ainsi le système capitaliste dont il nous donne une image effrayante, serait conforme « à la nature humaine ». A la sélection naturelle de la perche du nil, vorace et destructeur d'une faune plus faible, correspond la sélection sociale de ceux qui savent, dans le cadre d'une l'économie de marché supposée naturelle, tirer profit du prédateur. L'homo sapiens superprédateur de l'environnement est un « loup pour l'homme », exploitant les pauvres pour tirer profit des ressources naturelles d'un pays déshérité...C'est ainsi que Sauper se joue de notre sensibilité et distille une idéologie quelque peu perverse, celle d'une fatalité de la misère africaine.

A cet égard, le documentariste rejoindrait, sur le plan idéologique, le journaliste du Monde, Jean-Philippe Rémy, pour qui finalement la réalité n'est pas aussi terrible que le film d'horreur de Sauper. Paradoxal ? Pas nécessairement : montrer l'horreur sans en élucider les causes et sans désigner les moyens de le combattre revient à entretenir l'illusion de la fatalité, l'ignorance propice à la stagnation, et finalement accepter cette horreur en se disant que après tout, ce n'est pas si terrible, d'ailleurs le journaliste d'un quotidien bienséant l'affirme. La richesse des uns bénéficierait finalement, de par la sagesse de la main invisible du marché, à tous. Discours connu et ressassé à loisir, histoire de se redonner bonne conscience au terme d'une culpabilisation induite par l'idée que la responsabilité de la violence sociale incombe, indistinctement, à tous :  "Il y a des connards en Afrique comme chez nous. J'ai vu des enfants de la rue que leur pauvreté n'empêche pas d'être des voyous. Mais cette connerie est collective et nous y participons tous", affirme Sauper dans l'interview accordée à la Libre Belgique (cité par Bruno Bové)...

En fait, la situation tanzanienne s'explique clairement dans l'article de présentation du film de Sauper - par le Comité pour l'Abolition de la Dette du Tiers-monde.

La Tanzanie fut jadis un modèle de développement socialiste à l'Africaine, sous le régime de Nyereré qui pronait un développement communautaire autocentré, mais qui s'appuyait largement sur l'aide étrangère, endettant progressivement le pays. La guerre contre le régime d'Idi Amin Dada, en Ouganda, puis la récession des années 80 conduit la Tanzanie au surendettement : « La dette est passée de 212 millions de dollars en 1970 à 5,3 milliards en 1980. La corruption qui règne dans le pays n'arrange rien. La situation devient vite intenable. ». Quittant le pouvoir sur un bilan mitigé, Nyerere laisse la place à des successeurs qui orientent le pays vers l'économie libérale. Le pays s'ouvre aux capitaux étrangers, ruinant les entreprises locales tanzaniennes. La crise sociale d'un pays où le revenu moyen par habitant se réduit à 290 dollars par an est agravée par l'épidémie de sida. Plus d'un Tanzanien sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté tandis que depuis 1998, le gouvernement applique une politique de taxation de la consommation – imposant une TVA de 20 % - défavorable aux plus pauvres tout en supprimant le soutien aux prix agricoles et les subventions sur les produits de première nécessité. La privatisation des entreprises agricoles désorganise la production agricole locale et favorise une exportation aux prix fixés par le marché mondial, mais ces exportations subissent aussi un déclin, surtout dans le domaine de l'industrie forestière et dans la culture du sisal. C'est dans ce contexte que l'introduction de la Perche du Nil amène à une réorientation de l'économie locale vers une pêche orientée essentiellement vers l'exportation.

Ainsi l'économie tanzanienne devient un cas de figure pour qui veut dénoncer les effets pervers de l'aide internationale et du surendettement des pays pauvres.

« la Tanzanie fait partie des pays pauvres très endettés (PPTE), ouvrant droit théoriquement à une réduction de sa dette. Elle a atteint le point de décision en avril 2000, puis le point d'achèvement le 27 novembre 2001 (elle fut le quatrième pays à l'atteindre). Cela fut l'occasion d'un communiqué de presse autosatisfait du FMI et de la Banque mondiale qui parlait de 3 milliards de réduction du service de la dette... mais sur une période de vingt ans ! La valeur nette de la dette devait diminuer de 54 %, selon les prévisionnistes très optimistes du FMI. » écrivent Roseline Péluchon et Damien Millet. Mais ces prévisions ne se confirment pas : La dette extérieure s'élevait à 7,7 milliards de dollars en 1999, après une baisse jusqu'à 6,6 milliards de dollars (2003), elle est remontée en 2004 à 7,6 milliards de dollars. (source : CIA World Factbook Version du Janvier 1, 2005 in http://www.indexmundi.com ). Pas de quoi pavoiser. En guise de remise de dette, nous assistons plutôt à de la politique spectacle, au profit d'un président tanzanien, Benjamin Mkapa, qui se donne comme social-démocrate et qui reçoit les dons des riches participants aux mondanités de Davos, lors du Forum économique mondial (patronné par le G8)... mais aux promesses de Londres d'un  “Plan Marshall pour l'Afrique” , le G8 ne fait écho que par un refus de toute garantie : « rien n’est fait pour briser la spirale d’une dette qui, selon la Banque mondiale, est passée de 6,7 milliards de dollars à la fin 2001 à 7,5 milliards de dollars deux ans plus tard (dont 3,5 envers la Banque mondiale qui est de loin son principal créancier) » et « 2002, la Tanzanie a remboursé, au titre de service de la dette, 4,3 milliards de dollars qui ont cruellement manqué aux services sociaux sur place ». C'est dire que ce pays, qui fut jadis le champ d'expérimentation d'un socialisme africain novateur et original, s'enfonce dans la dépendance économique épuisant ses ressources financières et naturelles, ce qui fait écrire à Sylvie Touboul « la seule vision durable de l'Union européenne et de la Banque mondiale était un cynique cercle vicieux : augmenter par tous les moyens les revenus de pays tels que la Tanzanie pour les aider à financer... leurs dettes ! ».
(http://www.africultures.com/index.asp?menu=msg&no=2398)

Tel est l'arrière plan économique, globalisé à l'échelle planétaire, du « cauchemar de Darwin »... mais le film, s'il montre, nous laisse face à un malaise. En cinéaste avisé, Sauper connaît les recettes du succès :  « c'est la forme esthétique du film qui a fait qu'il soit connu ».

L'esthétisation pose un double problème :

  • celui d'une exacerbation du sentiment – écoeurement, révolte ou culpabilité – que ne tempère aucune rationalité du propos : nous vivons le cauchemar et aucune piste n'est tracée pour nous en libérer.
  • Celui, d'ordre moral, d'une exploitation audiovisuelle de la misère. En fait, il s'agirait plutôt d'un traficotage de la réalité dans une montage où la suggestion, le non dit, laissant libre court à la subjectivité du spectatgeur, prend la place de l'élucidation, de la connaissance qui permet, seule, une action efficace. En quelque sorte, Sauter succombe, lui aussi, à la tentation du travelling immoral, parce que esthétisant la souffrance vécue : « L'image est une arme et il ne crache sur aucun effet. » dit Hubert Sauper....

articles cités :

Les ambiguïtés du Cauchemar de Darwin par Olivier Barlet

Cauchemar de Darwin (Le), de Hubert Sauper présenté par Association  CADTM France, article de Roseline Peluchon et Damien Millet

Critique du film « le cauchemar de Darwin », par Bruno Bové, in http://www.michelcollon.info/

Site web du film http://www.hubertsauper.com/

Contre-enquête sur un cauchemar, Jean-Philippe Rémy, in Lemonde du 04.03.06, disponible (article payant) sur le site web du Monde

Posted by Patrice Deramaix at 24:07
Edited on: samedi, 25 mars, 2006 24:29
Categories: cultures