Regina Louf, Silence on tue des enfants, Editions Mols, 1998, 318 p.

L'enquête assassinée, Marc Reisinger

Pour maintenir un enfant en état d’esclavage sexuel, il faut le convaincre qu’il ne trouvera de secours nulle part : s’il parle, on ne le croira pas et il sera sévèrement puni. Le professeur  Jean-Yves Hayez, de la Faculté de médecine de l’Université Catholique de Louvain (U.C.L.), parle de « conspiration du silence » et même de «camps de concentration » où sont enfermées les victimes[1].

Regina Louf en a fait l’expérience. Vers l’âge de dix ans, elle raconte à la directrice de l’école que sa grand-mère la menace avec un pistolet. La directrice la prend pour une affabulatrice et téléphone à la grand-mère, qui vient chercher Regina à la sortie de l’école et la punit atrocement dès leur retour à la maison. A treize ans, Regina croit pouvoir faire confiance à un professeur auquel  elle parle des mauvais traitement subis chez ses parents. Le professeur va voir les parents, qui endorment ses soupçons en lui montrant des photos de famille idylliques. Encore une fois, Regina est traitée de menteuse par l’enseignant et dégoûtée de témoigner. Quinze ans plus tard, Regina décide de parler au grand jour de ce qu’elle a subi. Des journalistes dénués d’esprit critique se rendent chez ses parents, qui étalent à nouveau les photos de famille sous l’œil complaisant de la caméra d’Au Nom de la Loi [2].

Sans être un spécialiste de la maltraitance infantile, je sais que les parents abusifs nient leurs forfaits pour échapper aux poursuites judiciaires. Je sais aussi que des familles peuvent se liguer contre un enfant abusé, et protéger son bourreau – afin de préserver « l’honneur » de la famille. Je me souviens même d’un reportage réalisé il y a quelques années en France, où un village entier prenait parti pour un de ses habitants qui avait violé un enfant, plutôt que de défendre la victime. Je ne croyais pas, cependant, qu’un pays entier pourrait se tourner contre une victime. On a vu – dans un passé plus ou moins proche - des sociétés « délirer » et lyncher des femmes adultères, des noirs, des juifs... De telles choses sont-elles possibles dans une société démocratique contemporaine ?

Je regrette de devoir répondre affirmativement. J’ai moi-même ressenti le souffle de la haine aveugle qui enveloppe tous ceux qui ont voulu venir en aide à Regina Louf. A la fin de l’année 1997, deux journalistes du Morgen ont pu avoir accès à des documents judiciaires et rencontrer Regina Louf - qui était connue alors uniquement sous le pseudonyme de « X1 ». Ils publièrent une série d’articles détaillant le calvaire de Regina et d’un certain nombre de victimes qui ont été assassinées. Les informations qu’ils apportaient montraient également que l’enquête sur X1 était systématiquement freinée. Les réactions furent sidérantes. La presse entière se ligua contre Regina Louf - qui avait décidé entre-temps de sortir de l’anonymat, pour soutenir publiquement son témoignage. Elle fut traitée de folle, de mythomane et quasiment d’agitatrice, par des journalistes qui ne l’avaient jamais rencontrée. Le contenu de son témoignage ne fut quasiment pas relayé par la presse francophone, qui se contentait de jugements à l’emporte-pièce [3].

Pour tenter de ramener un peu de raison dans le débat, l’association « Pour la vérité », dont je suis un des fondateurs, décida de traduire les articles du Morgen et de les publier sous forme de brochure[4].

Nous souhaitions faire connaître la gravité des faits décrits par Regina Louf et mettre en évidence les questions non résolues par la justice. Du jour au lendemain, nous fûment aspirés par la campagne de haine qui entourait déjà les journalistes du Morgen, Regina Louf et les enquêteurs qui avaient travaillé sur son témoignage. Un hebdomadaire nous suspecta de vouloir « déstabiliser la justice », et qualifia notre brochure « d’entièrement mensongère ». Une telle chasse aux sorcières est très intimidante et il peut être tentant de s’écraser. Cependant le véritable enjeu me paraît être le suivant : si les réseaux sadiques dont parle Regina Louf existent, des enfants en subissent encore le joug. Il existe donc une obligation morale – et légale – de venir à leur secours. Dans ce cas, il me paraît préférable d’être peu nombreux à rechercher la vérité, plutôt que de se plier à l’avis de la majorité.

La gravité des faits rapportés par Regina Louf est telle que l’on doit à tout prix établir s’ils sont vrais ou faux. Le problème peut être scindé en deux parties : Regina est-elle folle, mythomane ou saine d’esprit ? L’enquête judiciaire confirme-t-elle son récit?

Le professeur Igodt de l’Université de Leuven (K.U.L.) présidait le collège d’experts psychiatres chargés officiellement d’examiner Regina Louf. Le rapport du collège de septembre 1997 indique : « grâce à une thérapie qui a duré des années, elle a vraiment trouvé un équilibre… Le témoin peut donc être utilisé comme un élément de l’enquête… Son témoignage seul ne peut pas être considéré comme une preuve en soi, sauf à être confirmé par une source indépendante »[5]. L’avis est clair : ce témoignage peut être utilisé et il doit être vérifié – comme tout témoignage. Un des auteurs du rapport ajoutera, lors de la campagne de presse contre X1 : « Elle a été traumatisée par des abus sexuels massifs. Ses déclarations choquent naturellement les gens, ce qui amène automatiquement un réflexe de déni »5.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans cette situation paradoxale, où la presse décrète qu’une victime est folle, au mépris des experts psychiatres. Et la population - maintenue dans l’ignorance par la presse - va répétant que Regina Louf est folle. Or, le seul motif pour lequel on prétend qu’elle est folle, c’est que son récit est incroyable. Qui pourrait croire, en effet, que des membres de la haute société belge soient assez pervers pour prendre plaisir à tuer des enfants ? C’est incroyable, … donc c’est faux ! Le raisonnement est un peu trop rapide et calqué sur notre propre désir. Personne n’a envie de croire cela, donc ça n’existe pas. Rappelons-nous qu’au cours de la deuxième guerre, les Alliés disposaient des informations nécessaires sur Auschwitz, mais personne ne voulait y croire.

Il est vrai que la lecture du témoignage de Regina Louf est souvent insoutenable – je songe notamment à ses accouchements et à la mort de Clo. La lecture elle-même devient une torture. On a envie de lui dire d’arrêter, de se taire. Mais de quel droit lui imposerait-on le silence ? En lisant son livre, je me suis même surpris à ressentir la haine que Regina inspire manifestement à certaines personnes. Je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’une mythomane qui nous mène en bateau, si je n’étais pas ridicule de la croire, et si je n’étais pas le jouet de mes bas instincts ?

Face à un tel dilemme, la seule attitude valable me paraît être d’écouter et de vérifier. C’est pourquoi j’ai continué à m’informer. J’ai découvert un hiatus de plus en plus grand entre les faits et les idées reçues sur Regina. Il peut être raisonnable de se fier à l’opinion générale dans des matières que l’on connaît mal. Par contre, lorsqu’on approfondit un sujet, il ne faut pas se soumettre à l’opinion. Il faut revenir aux fondements de la pensée rationnelle, avec Platon qui distinguait l’opinion (doxa) du savoir (scientia), résultant d’un questionnement inlassable. Il faut aussi pouvoir défier l’opinion lorsque celle-ci s’avère non fondée[6].

Je pratique la psychiatrie depuis quinze ans, dans un domaine - l’abus des drogues - où la distinction entre le mensonge et la vérité est très importante. Je me suis entretenu pendant de nombreuses heures avec Regina Louf, et mon jugement rejoint exactement celui du collège d’experts : elle n’est ni folle, ni mythomane. Cela n’implique pas que son témoignage soit entièrement vrai. Seule une enquête scrupuleuse peut déterminer la part d’exactitude qu’il contient. C’est pourquoi j’ai été amené à m’intéresser à cette enquête, par souci rationnel et éthique. En tant que citoyen, je dois avouer ma grande inquiétude.

Regina Louf commence à témoigner le 20 septembre 1996. Le 23 décembre, une série de perquisitions sont prévues, sur base de ses auditions. Il s’agit notamment d’interroger des gens qui pourraient témoigner de l’existence d’un bébé que Regina a eu à quatorze ans, et qui a été assassiné cinq mois plus tard. Ce plan est annulé par la gendarmerie et remplacé par une perquisition spectaculaire dans la secte diabolique Abrasax – une fausse piste dont on ne connaît pas encore exactement l’origine. En février les enquêteurs veulent à nouveau réaliser une cinquantaine de descentes. Le commandant Duterme - chef de l’équipe d’enquête - réduit ce plan à deux perquisitions, dont une seule est finalement réalisée : chez Regina Louf elle-même ! Le but est de vérifier si ses déclarations n’étaient pas le produit d’une manigance[7].

Au cours de ses auditions, Regina décrit avec précision la manière dont Véronique D., fille de notables gantois, aurait été torturée et tuée en 1985. Officiellement, Véronique est décédée d’un cancer. Une enquête est lancée pour interroger les deux médecins qui ont signé l’acte de décès - car Regina désigne l’un d’eux comme ayant participé aux orgies. Les enquêteurs demandent aussi l’exhumation du corps et la saisie du dossier médical. Le parquet de Gand refuse aussi bien l’interrogatoire que les autres devoirs d’enquête. Curieusement, les parents de Véronique ne se manifestent pas pour exiger une enquête, ni pour protester contre les déclarations de la presse, qui évoque cette affaire en janvier 1998.

Regina décrit également la mort de « Clo » – surnom de Carine Dellaert - avec une précision qui correspond au rapport du médecin légiste. Elle déclare que Carine Dellaert est morte en accouchant, ce qui n’a jamais été écrit dans la presse. Le parquet de Gand prétend aujourd’hui - en contradiction avec son propre rapport d’autopsie - que Carine Dellaert n’était peut-être pas enceinte. Une contradiction encore plus énorme couronne le rapport du parquet, qui clôture le dossier en  affirmant que Regina a dû connaître « une autre Clo », dont on ignore tout. Or Regina a identifié Clo à partir d’une photo de Carine Dellaert (mélangée à une série d’autres photos).

Regina déclare également avoir assisté au meurtre de Christine Van Hees à la champignonnière d’Auderghem en 1984. Elle donne des précisions sur l’état des lieux, qui ont été confirmées par l’ancien propriétaire.  Le parquet de Bruxelles clôture l’enquête sur son témoignage en signalant notamment qu’elle situe à gauche une cheminée qui se trouvait à droite. Le parquet ajoute un argument ubuesque et autodestructeur : la maison où les faits décrits par Regina se seraient déroulés était – selon le parquet - rendue inaccessible par des chaînes et des cadenas. Le parquet semble oublier que le corps de Christine a été découvert dans la champignonnière, parce que les pompiers ont été appelés pour un incendie survenu dans cette maison prétendument inaccessible... Les images d’actualités de l’époque montrent d’ailleurs des policiers sortant de la maison.

L’enquête sur le témoin X1 a été arrêtée par la mise à l’écart de l’équipe de l’adjudant Patrick De Baets, afin de procéder à une « relecture » de leur enquête. Cette relecture, qui est aujourd’hui terminée, a été soigneusement dissimulée à la presse et à la commission d’enquête parlementaire, qui en réclamait les résultats. Ce rapport ne contient pas le moindre élément à charge de l’équipe de Patrick De Baets. Ces gendarmes, qui ont été déplacés, ne sont en fin de compte l’objet d’aucune inculpation, pas même d’une enquête disciplinaire.

Le dossier d’instruction sur l’enquête de De Baets contient par contre des éléments explosifs, comme le témoignage d’un gendarme racontant que Regina Louf lui a parlé du réseau dont elle était victime dès 1989 – sans qu’aucune suite ne soit donnée. A la même époque un autre témoin déposant au sujet d’une affaire de pédophilie à Gand s’était vu répondre par un gendarme : «  C’est trop gros pour nous ! »

Il est remarquable encore, qu’au cours de la longue période de relecture - qui s’étend de juin 1997 à février 1998 – des journalistes aient reçu des procès-verbaux d’auditions  de X1 falsifiés, dans le but de faire croire que l’équipe de De Baets suggérait des réponses au témoin. Le livre de René-Philippe Dawant, « L’enquête manipulée » (qui est devenu le credo des « non-croyants ») défend la thèse selon laquelle Dutroux est un prédateur isolé, Nihoul un bouc émissaire et Regina Louf une affabulatrice. Pour disqualifier celle-ci, Dawant cite un passage de ces auditions falsifiées, où les enquêteurs disent eux-mêmes qu’on brûle le corps de Christine, alors que dans le véritable procès verbal de l’audition (basé sur l’enregistrement vidéo) c’est X1 qui le déclare [8].

Une enquête arrêtée sous des prétextes fallacieux. Des enquêteurs écartés sans raisons. Une presse manipulée. Tout ceci donne à penser que l’enquête sur X1 a été étouffée. Pour quelles raisons ? Les noms des personnalités citées dans le témoignage de Regina Louf permettent sans doute de répondre à la question : il s’agit d’hommes politiques, d’industriels et de financiers généralement considérés comme intouchables, et qui sont capables de mettre en jeu d’énormes mécanismes de protection.

Que faire alors ? Tout d’abord laisser Regina raconter ce qu’elle a vécu. C’est le but de cet ouvrage, qui nous permet d’avoir accès à ce témoignage détourné par la justice. Ce livre est peut-être moins complet que le témoignage de Regina – puisqu’il ne donne pas l’identité des bourreaux[9].

Par contre il contient plus qu’un simple témoignage. Il nous permet de comprendre de l’intérieur comment le réseau se constitue, comment il recrute ses victimes, comment il établit sa domination sur elle, et comment il se protège. Nous comprenons par quels mécanismes psychiques Regina a pu résister à une souffrance inhumaine, et comment elle a pu échapper à ses bourreaux. Grâce à l’introspection, ce récit acquiert un pouvoir de conviction supérieur à celui d’un simple témoignage objectif.

On peut espérer que ce livre augmente la sensibilité du public au problème des victimes des réseaux de pédophilie, à toutes les victimes, vivantes ou mortes, et prolonge l’extraordinaire. mouvement de solidarité de la Marche blanche d’octobre 1996 à Bruxelles. A partir du moment où il est établi – par ce livre et par les lambeaux d’une enquête assassinée - que le témoignage de Regina ne peut être balayé d’un revers de main, il faut réfléchir à ses conséquences. L’arrêt de l’enquête signifie que des enfants restent aux mains de ce réseau. Il est clair également que les auteurs des faits décrits par Regina doivent éprouver un sentiment de toute puissance qui les mènera à poursuivre leurs crimes. Les conséquences politiques et sociales de ceci sont tragiques également, car un Etat qui renonce à tirer au clair une telle affaire n’est qu’un simulacre de démocratie. La sauvegarde de la vie – et particulièrement celle des enfants – constitue le premier devoir d’un Etat de droit.

La commission publique d’enquête parlementaire sur les disparitions d’enfants est le résultat de l’immense pression populaire de la Marche blanche. Les travaux de la commission ont montré l’incurie généralisée du système judiciaire pour arrêter les auteurs des enlèvements. Le volet des protections n’a pu être abordé que partiellement. Les membres de la Commission ont été largement récupérés par leurs partis respectifs et ils ne peuvent plus travailler, puisqu’ils n’ont même plus le droit d’accéder à leurs propres dossiers. On peut dire que la Commission est morte, comme Julie, Melissa, Ann, Eefje, et tant d’autres.

Maintenant que le rapport de relecture de l’enquête sur X1 ne révèle pas de défaut majeur, il faut que l’enquête se poursuive, sans quoi il faudrait considérer que les victimes dont Regina parle ont été sacrifiées au nom d’une pseudo-raison d’Etat.


[1] Voir : Chantale Anciaux, Michel Hellas, Georges Huercano-Hidalgo, Blessures d’enfance, Editions Luc Pire, 1995.

[2] Emission de la télévision nationale belge (R.T.B.F., 18 février 1998).

[3] A la seule exception de l’hebdomadaire Télémoustique, à l’époque où les journalistes Marie Jeanne Van Heeswyk et Michel Bouffioux n’avaient pas encore été écartés.

[4] Pour la vérité,n°1, Le témoignage de Regina Louf-X1, Février 1998, 35 pages.

[5] De Morgen, 9 janvier 1998.

[6] « La pensée ne doit jamais se soumettre, car pour elle ce serait cesser d’être » Poincarré.

[7] De Morgen, 8 janvier 1998.  Pour la vérité, n°1.

[8] Voir : Dawant, R.P., L’enquête manipulée, Editions Luc Pire, 1998, page 209. La version authentique de l’audition a été publiée par Le Soir du 5 juin 1998.

[9] Ce qui devrait être la tâche de la Justice.