LMDP * Langue maternelle * Documents pédagogiques
Activités de langue française dans l’enseignement secondaire * Périodique trimestriel
Un poème de Claude Raucy chanté par Jean-Claude Watrin
Découvrir la structure d’un texte, son découpage en strophes
Premier degré * Sur une proposition de Philippe Mathieu, ISM, Arlon
Article paru dans le numéro 82 (septembre 1995) de LMDP
© LMDP Copie autorisée pour usage pédagogique non lucratif et avec mention de la source
Le texte est distribué aux élèves, dépourvu de son titre et sans intervalle entre les strophes.
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1 Le groupe cartésien des ensembles Et la commutativité Faire des bijections en décembre Quand l’étang gèle illimité 5 La mathématique immobile L’œil gris d’un prof ventilateur Les translations qui se défilent C’est ton p’tit musée des horreurs Les participes dépassés 10 Les malheureux sans auxiliaire Les groupes verbeux déboutonnés Les dictées trop hebdomadaires Les conjugaisons défectives Les adverbes défectueux 15 Les beaux pluriels à la dérive Mais où est donc le temps des jeux ? My grandfather drinks the soda Repeat after me in English Your accent is not adequat 20 My accent, Madam, je m’en fiche ! I’m, you are, but I’m not Capable de repeat ces choses-là Sans faire chaque fois une fausse note It ‘s a terrible charabia |
25 Demain contrôle sur les graphiques Lundi, le sexe des dindonneaux Mardi, les lois calorifiques Ça vous rafraîchira le cerveau Récitez-moi les grands principes 30 De l’assolement triennal Le mode de vie de la tulipe Le climat intertropical Bébert, comprenez pas ça ? Pourtant pas sorcier 35 Abracadabra J’vais vous initier Mais toi tu fabriques des flûtes Qui sentent bon le sureau Tu sautes en parachute 40 Du plus haut du préau La fabrique à bourriques Avec ses murs crève-cœur Ses couloirs rachitiques Te met du triste au cœur 45 Toi, tu préfères Élise Et les coquelicots Le beau temps des cerises Les courses d’escargots |
Il s’agit du poème de Claude Raucy intitulé La fabrique à bourriques - Disque 33 tours de chansons interprétées par Jean-Claude Watrin, et intitulé Marie-Hélène, 1984.
[Professeur
à l'Athénée de Virton, Claude Raucy est poète (Pour
la reine des prés, 1993), auteur de nouvelles (François l'Indien, Les
coprins chevelus... dans la collection Travelling, L'auberge de l'Antoinette aux éditions de la Dérive à Verviers, L'effusion
aux éditions de la Dryade...), de pièces de théâtre (D'Jean
de Mady, Les échalotes...). Avec
ses élèves de première rénovée, il publie la revue Chouette, diffusée environ six fois par an à 800 exemplaires.]
Nous remercions de tout cœur ce charmant collègue qui a relu notre texte et qui nous fait l'honneur d'y joindre quelques commentaires qui figureront en encadré dans cette analyse.
La démarche se fait en deux temps : recherche individuelle, mise en commun.
1. Travail individuel
Combien de grandes subdivisions dans ce poème ? Comment les délimiter (découvrir le découpage en strophes) ? De quoi parle-t-on dans chacune ? Quel(s) titre(s) peut-on leur donner ?
Vers la fin, des formes comme flûtes, sentent bon le sureau, temps des cerises... se rapportent-elles encore au monde de l’école ?
Où y a-t-il « passage » du monde de l’école à autre chose ? Quel est cet autre monde ?
Objectif poursuivi :
Faire voir qu’un choix de mots délimite un domaine particulier... Travail « inconscient » sur les champs lexicaux. On mettra - éventuellement - cette étiquette "champ lexical" après avoir découvert ce qu’elle désigne !
2. Mise en commun
a. Combien de subdivisions ?
Le texte comprend deux grandes parties. On peut les délimiter :
1 : vers 1 à 36 - L’école dans son aridité (citer quelques termes justifiant ce titre).
2 : vers 37 à 48 - Le monde du rêve, de l’évasion (idem).
Certains élèves, avec raison, proposent un découpage plus « fin » : en considérant les vers 33 à 36 comme une transition.
b. Les strophes
La partie 1, "l'école aride", se subdivise en quatre fois huit vers.
La mathématique, le français, les langues (anglais en particulier), les sciences naturelles: cette fois, on recherche tous les mots qui se rapportent à chacun de ces quatre domaines.
Vérifier éventuellement leur compréhension.
Entre la partie 1 et la partie 2...:
Maintenant, on comprend mieux la pertinence de l'observation ci-dessus sur les vers 33-35. Il y a basculement, remise en question! La formule magique abracadabra opère comme une métamorphose libératrice; c'est une clé qui ouvre d'autres espaces...
... ou qui, au contraire, voudrait interdire - mais sans succès - l'accès à ces espaces. Voici en effet le commentaire de Claude Raucy à ce sujet:
Chez moi [à propos de la formule abracadabra...], il y avait autre chose.
Le prof croit que, d’un coup de baguette magique, on peut faire entrer les enfants dans cet univers aride. Le mais qui suit dit tout de suite l’échec de cette illusion. La formule magique a, au contraire, réveillé l’élève, qui court vers son véritable monde.
3. Audition du poème chanté par Jean-Claude Watrin
Que remarque-t-on ? Un changement radical de rythme après le vers 36 !
D’abord lent, monotone, voire ennuyeux... puis accélération et orchestration (diversité d’instruments) plus étoffée.
L’audition confirme donc ce qui a été découvert à la simple lecture.
C’est le moment de préciser que l’un et l’autre, le poète et le chansonnier, sont eux-mêmes des enseignants... !
4. Recherche d’un titre pour ce poème. Ce titre - la fabrique à bourriques - a été volontairement « oublié » dans le document distribué : sinon, la lecture des élèves aurait été moins créative.
5. Il y a opposition entre les parties 1 et 2... : « Rigidité... Évasion ».
Mais n’y a-t-il pas, dès la première partie, des termes qui annoncent la seconde partie ? Par exemple :
3-4 : l’étang... illimité les quatre murs de la classe
6 : professeur ventilateur... un air artificiel, le ventilateur brasse un air confiné...
7 : les translations qui se défilent : le verbe évoque clairement l’évasion, le refus de la contrainte
9 : les participes dépassés... idée de chose démodée, d’objet ringard
11 : les groupes verbeux... suggère un langage inadéquat, bavard
15 : les beaux pluriels à la dérive « pluriel » connote code, règle, tandis que « dérive » connote évasion
16 : Mais où est donc le temps des jeux ? Annonce clairement la seconde partie (à rapprocher de « le temps des cerises »).
Claude Raucy nous confie, à ce propos :
Mais où est donc... Jeu de mots fondé sur la suite mnémotechnique « mais, ou, et, donc... » Jean-Claude Watrin détache bien les quatre premières notes.
Mais où est donc / le temps des jeux
la formule sèche / l’évasion
17-24 : Mélange humoristique de français et d’anglais, sans respecter les structures ni de l’un ni de l’autre : provocation au nom de la liberté.
26 : le sexe des dindonneaux : une question bien peu essentielle, en vérité !
28-27 : opposition lexicale « calorifiques » vs « rafraîchira » ; de nouveau la remise en cause de la loi.
Inversement, dans la seconde partie, quelques formes font écho à la première : bourriques (que le PLI définit « personne têtue, stupide »), crève-cœur, rachitiques, « triste au cœur »...
Ne pas oublier le sens... carcéral du mot « préau » (la promenade en rond des détenus)...
Relever ensuite dans cette seconde partie tout ce qui, au contraire, chante un autre monde, un autre style de vie. Demander aux élèves à quoi les font rêver les mots :
flûtes, sentir bon, sureau, sauter en parachute, Élise, coquelicots, cerises, course d’escargots ...
*
Ce travail sur la « connotation » est important pour découvrir un aspect essentiel du langage poétique !
Une autre démarche, sur ces mêmes mots :
voir si les élèves ont une certaine souvenance - ou un souvenir assez précis - de certains textes, de certains mythes, de certains personnages, de certaines œuvres artistiques... auxquels ces mots peuvent les faire songer.
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Ce travail sur l’intertextualité ne nous paraît pas prématuré au premier degré :il est intéressant, en effet, de faire découvrir - progressivement - qu’un texte peut en cacher un autre, en citer un autre, parfois de façon très voilée... et que l’appartenance à un milieu culturel est faite d’une communauté et d’un partage de souvenirs...
Par exemple :
flûte : flûte de Pan (le mythe grec, mais aussi tel instrumentiste contemporain, tel disque entendu...) ;
Élise : la sonate à Élise (Beethoven, vous connaissez ?), et plus largement des musiques dédiées à telle ou telle bien-aimée...
les coquelicots... : souvenir de quel(s) texte(s), ou comptine(s)... chantée(s) à la Maternelle ?
(Voir, en annexe, un poème de Desnos... Certains élèves l’auraient-ils déjà lu ?)
le temps des cerises : outre la souvenance... gustative ou climatique, le clin d’œil évident à ceux qui connaissent la célébrissime chanson (1866) du chansonnier Jean-Baptiste Clément : une occasion « en or » de la situer dans l’histoire de la Commune, de la sensibilité des milieux populaires, d’un certain romantisme attardé...
les courses d’escargots : des élèves auraient peut-être lu du Prévert ?
[Cette
démarche - intertextuelle au sens large - doit éviter le piège d'un certain
snobisme... Être cultivé, c'est plus et mieux qu'un dressage
ou un gavage de la mémoire pour
la rendre capable de "régurgiter" servilement des citations.
D'ailleurs, ignorer telle citation, ne pas saisir telle allusion ne signifie pas
"inculture", et n'entraîne pas la disqualification. L'inculture, ce
serait plutôt l'incapacité d'ouverture, le refus du métissage, du partage du
savoir et des émotions, et surtout le refus de la diversité qui fait la
richesse d'une communauté culturelle. - Citons à ce sujet le philosophe Michel
Serres: "Je fais l'éloge du métissage
[...) Plus j'ai d'appartenances, plus je suis instruit."]
Philippe Mathieu
Annexe :
Le coquelicot
Le champ de blé met sa cocarde
Coquelicot
Voici l’été, le temps me tarde
De voir l’arc-en-ciel refleurir.
L’orage fuit, il va mourir,
Nous irons te cueillir bientôt,
Coquelicot
Robert DESNOS, Chantefables et Chantefleurs, Libraire Gründ, 1970.
Autres articles téléchargeables parus dans LMDP :
http://home.scarlet.be/lmdp/archives.html
le site Internet de Claude Raucy :