LMDP
* Langue maternelle * Documents pédagogiques
Activités
de langue française dans l’enseignement secondaire * Périodique trimestriel
Article
paru dans le numéro 101 (juin 2000) de LMDP
© LMDP * Copie autorisée pour usage pédagogique non lucratif et avec mention de la source
Mon
heure littéraire... ou:
Quand l'élève prend l'initiative
|
Récit
de Marc Tailler, ITC Bertrix (Belgique) |
Classes
de 3e TT et TQ |
Nous
avons encore tous en mémoire le souvenir parfois pénible des fameuses élocutions
que nous devions présenter seul devant une classe plus ou moins intéressée et
un prof plus ou moins bâillant au fond de la classe. Nous écoutions ânonner
la vie des baleines en Alaska, la biographie de Michel Preudhomme ou la culture
du riz en Corée du Sud.
Pour
avoir mal vécu ces élocutions en tant qu'élève puis en tant que prof, j'ai
imaginé une activité de remplacement que mes élèves ont baptisée mon
heure littéraire.
[Cette
'heure littéraire' est l'une des cinq périodes
hebdomadaires de français. Les quatre autres périodes sont consacrées, grosso
modo, pour moitié à des activités d'expression
- lecture et écriture - dans des domaines utilitaires (le CV, par exemple, qui
intéresse beaucoup mes "techniciens") ou fictionnels: je veille au départ
à rejoindre les penchants des élèves en matière de lecture...; puis nous
lisons Stephen King, Jules Renard, F. Andriat... (Ce dernier sera d'ailleurs
invité par les élèves... On travaille donc la lettre en situation...); et pour moitié à des activités de structuration
liées aux divers moyens d'expression (de cette façon, le normatif est lié le
plus possible à des situations de communication...).]
Quelques remarques préalables
*
Un mot d'ordre: lorsque quelqu'un a la parole, je me tais et j'écoute.
*
On prévoit quelques pages dans le classeur du cours de français, à la
rubrique mon heure littéraire (prise
de notes obligatoire).
*
Les classes où l'activité se pratique sont la 3e T de qualification et
la 3e T de transition, classes de techniciens que l'on dits réfractaires aux
activités de français. A démontrer!
*
Durée de l'activité: une période de cours
*
En début d'année, on fixe un ordre de passage; ainsi, l'élève
"voit venir".
*
Fréquence: une fois par semaine
*
L'élève qui passe aura présenté au prof sa préparation au moins une
semaine avant le passage.
*
L'activité compte pour des points (présentation
et préparation).
*
Il serait bon et surtout honnête que le prof, lorsqu'il propose cette
activité en début d'année, présente lui-même son heure
littéraire.
Voici
comment cela peut se dérouler.
Première
partie. - La
citation
Présentation
originale et humoristique d'une citation d'un auteur connu (romancier, poète,
homme politique...). L'élève peut chercher dans le Dictionnaire des citations de K. Petit ou dans la Larousse
des citations ou tout simplement dans le journal (par exemple tel dicton cité
dans la chronique météo de L'Avenir du
Luxembourg).
Exemple
de citation:
«Il
y a des gens si ennuyeux qu'ils vous font perdre une journée en cinq minutes.»
(Jules Renard)
1.
Le présentateur (l'élève "qui passe") note la citation au
tableau. Les autres élèves l'écrivent sur leur feuille de cours.
2.
Discussion - Qu'est-ce que l'auteur a voulu dire? Comment s'y prend-il?
Plusieurs doigts se lèvent. C'est le présentateur qui va lui-même fixer
l'ordre de passage (en principe, priorité à qui lève la main le premier).
3.
Est-ce qu'on est d'accord avec l'auteur? Pourquoi? Exemples pris dans la
vie quotidienne (argumenter à partir de son vécu).
4.
Si le groupe classe n'est pas parvenu à donner une explication
satisfaisant le présentateur, celui-ci donne lui-même sa vision des choses.
5.
Le professeur-arbitre, qui s'est tu jusque-là, peut intervenir pour
ajouter l'une ou l'autre remarque concernant la construction de la citation (par
exemple, dans le cas de cette citation, le procédé d'opposition, d'hyperbole:
"24 heures vs 5 minutes").
6. Le présentateur donne oralement une courte biographie de J. Renard. Ce nom est reporté sur une ligne du temps (2) qu'on aura prévue avant l'entame des pages réservées à mon heure littéraire.
[Important,
cette ligne du temps, pour des jeunes qui n'ont pas des masses de repères
temporels...! Grâce - entre autres - à cette heure littéraire, on multiplie
ces repères: Thalès, Ampère (voir leurs cours de math, d'électricité...) et
bien d'autres, ils peuvent mieux les situer. ]
Deuxième
partie - Le
mot-surprise
Le
mot doit figurer au dictionnaire. Pas de nom propre! Le présentateur le note au
tableau; les élèves le transcrivent. Mêmes procédés, mêmes règles que
pour la citation. Exemple: l'élève a choisi le mot varlope,
et ajoute: "n. c. fém.".
1.
Les élèves questionnent. Le présentateur se contente de répondre par
oui ou par non. Est-ce une chose, un animal, une maladie, une danse...?
En général, la classe parvient par déduction ou recoupements à
identifier le mot-surprise. (Ici encore, le prof n'intervient que si ça traîne
ou si la consigne de l'ordre de passage n'est pas respectée. On rédige enfin -
à la manière du dictionnaire - la définition du mot.
2.
Le présentateur propose et fait noter, quand c'est possible, un synonyme
du mot-surprise. Ou bien on découvre des mots du même domaine (ici: des
outils...), ou encore des composés ou des dérivés...
Troisième
partie - L'objet-surprise
Le
présentateur présente l'objet, prenant soin de choisir un objet rare,
bizarre... Exemple (cela plaît à des élèves du technique!): un outil ancien.
1.
Il le fait passer de main en main.
2.
Viennent les questions à propos de l'objet dans le but de l'identifier
(S'en sert-on dans tel métier? - Est-il encore utilisé aujourd'hui. - On le
trouve dans notre pays?...). Le présentateur répond par oui ou par non, et
peut préciser "ça brûle". Si ça dure trop longtemps (4 ou 5 mn),
il nomme l'objet et le décrit brièvement (il doit indiquer ses sources:
dictionnaire, revue...). Cela est noté dans le classeur.
Quatrième
partie - Le proverbe
et le dicton
Le
présentateur effectue au préalable une recherche (dictionnaire de proverbes,
dictionnaire usuel...).
1.
Le proverbe est écrit au tableau. Exemple: «A
bon chat, bon rat.»
2.
Les élèves (on respecte toujours l'ordre
dans la prise de parole) proposent des explications. Puis vient la
discussion: le proverbe est-il encore d'actualité? dans quelles circonstances?
avons-nous vécu des situations à ce propos?...
3.
Transcription dans le cours: le proverbe et son explication.
Le prof-arbitre peut intervenir: complément d'information (par exemple
pour distinguer proverbe et dicton, pour faire observer l'écriture particulière
du proverbe: rythme, rime, parallélismes...).
Même démarche pour le dicton
(Recherche dans un dictionnaire de dictons, dans une chronique météo du
journal...). Exemple: «Neige de décembre
est engrais pour la terre.»
Cinquième
partie - Découverte d'un personnage
historique
Il pourra être
contemporain ou non, sportif, scientifique, littéraire. Ici encore, importance
d'une documentation préalable établie par le présentateur (il découvre des
sources d'informations, apprend à consulter celles-ci, à les vérifier, à les
classer).
1.
Le présentateur donne un indice de son personnage. Exemple, pour
Jacques Brel: "chanteur", ou "1929", "ou 1978"...
2.
Jeu de questions-réponses, comme ci-dessus.
3.
Le nom trouvé est inscrit au tableau, ainsi qu'une brève notice. Copie
dans le classeur. On reprend la ligne du temps pour situer le personnage (avec
d'autres repères: inventions, modes, politique, conflits...).
Sixième
partie - Présentation de deux mots-valises
Fusion en un seul mot de deux mots existants, et dont la définition ne
figure pas (encore) au dictionnaire. Exemple: éléphantôme, hebdromadaire,
abricoler...
1.
L'élève présente "ses" mots-valises, les écrit au tableau.
(De nouveau, importance de sa recherche préalable: ici, créer des formes
nouvelles, à la fois vraisemblables et amusantes).
2.
Les élèves proposent des définitions, aussi synthétiques et
humoristiques que possible. Interdiction de reprendre dans la définition les
mots qui sont les matériaux du mot-valise. Ne reprendre ni "fantôme",
ni "éléphant" dans la définition d'éléphantôme
(mais plutôt: "Pachyderme trompeur d'un château d'Écosse").
Ce qui contribue à élargir le vocabulaire de chacun.
3.
On retient pour finir les définitions les plus appropriées.
Septième
partie: mon histoire
Le
présentateur imagine une histoire dont il est lui-même le héros (pas
question, donc, de faire référence à un film, à un livre): un
enfant ou un adolescent se découvre un
don particulier (un seul!) et, pour le reste, est tout à fait normal.
(Rappel préalable de connaissances sur la construction narrative: situation
initiale, élément modificateur, péripéties, situation finale).
Pour
chaque histoire, il est impératif de tenir compte de quelques consignes:
* Raconter
brièvement la vie du personnage avant que le don se manifeste.
*
Première manifestation du don (intervention d'une fée, d'un magicien,
du hasard...).
*
Quels sont les pensées et les sentiments du personnage qui découvre ce
don? Quels projets fait-il? Quel usage, bon ou mauvais, en fait-il?
*
Réactions des autres
vis-à-vis de ce don.
*
Disparition du don et
retour à la vie normale.
Quelques exemples choisis par les élèves: L'enfant qui change les
autres en bêtes... Qui parle avec son chien... Qui marche au fond des eaux...
L'enfant "chance"...
Du
naturel, du fou-fou, de l'original! En plus, devenir un narrateur qui nous fait
croire que son histoire est vraie (décors réels, souci des détails, évocation
de personnages existants, descriptions soignées...).
Huitième
partie - Évaluation
et cotation
Ici, la parole est à tous, élèves et professeur, pour apprécier les
étapes de l'heure littéraire: ce qui
était chouette, ce qui l'était moins, et surtout pourquoi (ceci ne va pas de
soi!).
Les
élèves donnent leur cote sur 10; le prof-arbitre cote sur 30, explique aux élèves
quels autres critères il prend en compte.
Le bilan: globalement très positif
Voilà
à peu près dix ans que ça dure, et que ça porte du fruit!
Les
élèves marchent et jouent le jeu. Présentateur, élèves, professeurs
vivent dans l'interactivité; tous se sentent concernés, complices, motivés.
L'heure littéraire est une occasion très favorable, pour le jeune meneur de jeu, de se
sentir investi d'un rôle qui le valorise: pas évident, pourtant, de se trouver
seul devant la classe... Cette position le prépare à long terme à l'épreuve
de qualification face à un jury. Bref, le jeune y prend ou y reprend confiance
en soi.
Il
s'agit là de développer des apprentissages importants: surveiller son
maintien, se servir du tableau, travailler l'intensité et le rythme de la
parole, éviter les blancs...; et, préalablement,
entreprendre des recherches dans des ouvrages de référence, dans la presse,
auprès des parents et de l'entourage.
Faut-il
aussi souligner la conformité aux grandes orientations du programme de français:
lire - écrire - parler - écouter (dur dur, ce dernier point!)?
Soulignons
enfin le côté ludique et plaisant de l'activité: bonne humeur, humour (par
exemple dans la définition des mots-valises), rivalité de bon aloi pour piéger
le présentateur, pour identifier au plus vite le personnage historique, la définition
correcte...
La
preuve qu'il est possible - et souhaitable - de concilier plaisir et rigueur.
Dans
le journal de bord des heures
littéraires de Kim Widard, nous lisons, à la date du 2 février 2000
(notes
prises au cours de l'heure littéraire
numéro 6):
Passage 6: Jean-Yves Lejeune
1. La citation: A force de péter
plus haut que le cul, le cul prend la place du cerveau (Julos Beaucarne)
(report de l'auteur sur la ligne du temps)
2. Le mot-surprise: zyrcon:
n. c. masc. Pierre précieuse utilisée en bijouterie.
3. L'objet-surprise - Un coffin:
étui cylindrique en bois, utilisé par
le faucheur et dans lequel il met à tremper sa pierre à aiguiser la faux. (Ce mot n'est pas dans le PLI de 92 mais dans celui de 1988! Il
est aussi dans le PR de 1978.)4. Le proverbe et le dicton: La
caque sent toujours le hareng - On se ressent toujours de son origine, de
son passé. - A la Chandeleur, l'hiver
cesse ou prend vigueur - NB: Il a plu ce jour-là!
5. Découverte du personnage historique.
Indices: né en 1890, mort en 1970. - Le
général de Gaulle - Report sur la ligne du temps - Il aurait pu
rencontrer Julos Beaucarne.
6. Les mots-valises: styloterie, le bic de la chance; hiboutil, marteau du grand-duc.
7. Mon histoire: L'enfant qui voyait au travers des murs. - Jean-Yves: adolescent, cheveux bouclés, élève moyen... - Un jour, à son réveil, en se frottant les yeux, il aperçoit son frère qui se préparait dans la pièce voisine... - Le don! - Péripéties: à l'école, dans les maisons de sa rue... Un après-midi, il aperçoit un voleur dans le salon du voisin, il alerte la gendarmerie. - Perte du don: il est tout de même soulagé... - Trop voir, cela fait mal aux yeux!
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