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Activités de langue française dans l’enseignement secondaire
Périodique trimestriel
Bienséante, la litote ? Pas sûr !
Article paru dans le numéro 115 (décembre 2003) de LMDP * Actualisé: février 2008
© LMDP Copie autorisée pour usage pédagogique non lucratif et avec mention de la source
| Deuxième et troisième degrés | Réflexions et propositions : J. Bradfer & rédaction LMDP |
Rappelons que le mécanisme de la litote est très simple :
sur l’axe paradigmatique ou ‘horizontal’ – appelé aussi, fort à propos, axe des choix,
une forme – mot ou périphrase - est choisie en remplacement d’une autre,
de façon à dire moins pour faire entendre plus [comme dit le Petit Larousse].
I. Observons tout d’abord la litote dans sa fonction normale de pratique de bienséance
II.
Voyons comment - dans des situations courantes -
utiliser la litote de façon bienséante
III. Observons ensuite
comment la litote peut être, d’une part, détournée de
son objet par le recours à l’ironie, et peut, d’autre
part, être la cible de la critique quand elle masque des
procédés douteux.
IV. Pour conclure, allons
au théâtre, où Molière célèbre la litote courtoise.
I. Par souci de bonnes manières, en principe...
Certaines de ces formes de remplacement peuvent finir par entrer dans l’usage courant, la discrétion étant de mise, entre gens de bonne éducation, pour évoquer certains sujets, certaines situations, comme pour mettre à distance ce qu’elles ont de peu glorieux, de tragique, de blâmable.
On parlera, par exemple, d’interruption volontaire de grossesse, et plus délicatement encore, d’IVG, pour écarter le mot avortement ; on évitera de dire qu’un tel s’est suicidé, mais qu’il a mis fin à ses jours ; les militaires admettront la réalité des dégâts collatéraux, forme moins brutale que des dizaines de victimes civiles des bombardements ; sous couleur de revaloriser le travail de la nettoyeuse, l’administration la rebaptisera technicienne de surface ; un charmant belgicisme, le mot seigneurie (ou séniorie) apparaîtra comme plus discret que le mot hospice connoté moins positivement...
Quelques exemples, encore, pris sur le vif ces dernières années::
1. Achat ? Non ! Acquisition !
Par
exemple, cette interview du manager du club de football d’Anderlecht qui a
engagé un joueur danois. Entendu au JT de 19h30, RTBF, du 19 novembre
1997 :
Nous
cherchions l'occasion d'engager un nouveau joueur... On a pu maintenant
réaliser l'achat [hésitation, trahie à la fois par la pause, et par le
regard vers l'intervieweur...] disons plutôt [légère pause] l'acquisition
d'un nouvel attaquant.
2.
Guerre ? Non ! Compétition !
Entendu
au JT de 20h de France 2, le 28 octobre 1997. Daniel Billalian demande à Jean
Pierson, PDG d’Airbus : Si on parle de guerre entre Airbus et Boeing,
le mot se justifie ? Réponse :
Lorsqu'on est poli, on emploie le mot
compétition.
3.
Incinérer ? Non ! Crématiser !
Entendu
sur France Culture, dans l’émission Tire ta langue, le 2 novembre
1999. L’entretien porte sur ‘le
langage des tombes’, Bertrand Beyern, auteur du livre Les mémoires d’entre-tombes
(éd. du Cherche-Midi), parle de l’incinération :
Il
y a un certain rejet du mot incinérer ; cela peut faire penser
aux ordures retraitées. On préfère maintenant le terme crématiser.
4.
Pots-de-vin ? Non ! Avoirs non comptabilisés !
MORIAU
Patrick, du parti socialiste (PS), déclare le 17 octobre 1997, au journal
parlé de 13 h à la RTBF, à propos de Philippe Busquin, Président du
PS :
Il a pu ne pas avoir été
mis au courant des avoirs non comptabilisés par notre Parti, dans ces
affaires Dassault et Agusta !
5.
Quartier chaud ? Non ! Point d’activités !
Au
JT de 20h de France 2, le 3 avril 1997, un commissaire de police désigne par
cette expression les quartiers sensibles : bagarres, drogue,
prostitution...
6. Amnistie fiscale ? Non (ce mot dénote ‘faute reconnue’...) ! Alors comment dire ?
Septembre 2003. La
formule a été trouvée par le cabinet du Ministre belge des Finances Didier
Reynders : les capitaux déposés clandestinement à l’étranger
pourront être rapatriés en Belgique – avec paiement d’une taxe modulable
et sans poursuite pénale ; cela s’appellera, pudiquement :
Déclaration
libératoire unique
(unique,
parce qu’elle ne sera pas réitérée).... etpour atténuer davantage, cela
est transormé en sigle: DLU
7.
Exilé ? Non ! ... Mis au service de sa région !
Un communiqué
officiel du gouvernement Kabila (Congo-Kinshasa), daté du 14 février 1998,
annonce une mesure visant Étienne Tchisekedi, opposant politique :
Étienne Tchisekedi a été mis au service de la sécurité nutritionnelle de sa région [Kasaï].
*
II. Proposition de recherches
A.. Quelle litote (mot ou périphrase) pour désigner l’aveugle, le sourd, le handicapé moteur, le chômeur ?
B.. Quelle litote (mot ou périphrase) pour mourir, assassiner,
gueuler, puer, injurier, mentir, tricher, pourrir ?
C. Quelle forme proposeriez-vous pour dire plus délicatement :
Tu es un casse-pieds : c’est la troisième fois que tu nous
racontes la même blague depuis ce matin.
Vous parlez trop vite ; je n’ai rien compris ; répétez !
Et tes poubelles qui sentent mauvais, tu vas les vider
tout de suite !
Il y a une grosse tache sur ton veston !
Tu ne remarques pas qu’il y a un courant d’air ?
Ferme la porte, bon sang !
Et imaginons d'autres situations favorables à la "production" de litotes!
D.
Recherchons d’autres expressions cavalières – parfois même
vulgaires ! – qu’il nous arrive de prononcer, et voyons comment les
reformuler de façon bienséante.
L’exercice
sera utile pour faire découvrir que la litote n’est pas seulement une opération
sur le lexique – une forme au lieu d’une autre – mais aussi une activité
de modalisation (tu devrais au lieu de tu dois ; cela
semble au lieu de cela est ; souvent au lieu chaque
fois ; ne penses-tu pas que ? au lieu de je pense que
tu ; etc.)
En savoir plus: http://www.etudes-litteraires.com/figures-de-style/modalisation.php
III. Mais tout change si c’est par ironie, par satire, par sarcasme...
* Ou bien, on
détourne la litote de son objet - souci de bienséance, de mise à distance
– pour prendre le ton de l’ironie, taquine,
voire blessante, et produire en réalité l’effet contraire à celui de la
litote..
Par exemple, si un certain sourire accompagne votre « Bonjour, Madame la technicienne de surface », il y a des chances que celle-ci soit vexée plutôt que d’apprécier la délicatesse et les bonnes manières d’une ‘vraie’ litote.
Ou encore, parlant d’un quinquagénaire qui commence à perdre la mémoire ou ses réflexes, vous précisez – en y ajoutant un ton un peu moqueur : « Le voici prêt à loger à la séniorie », cela sera perçu comme une ‘pique’ plutôt peu aimable !
Comme on le voit, c’est ‘le ton qui fait la chanson’ : mimique,
geste, intonation... Et qui inversera l’effet de la litote.
* Ou bien
on prend pour cible celui ou ceux qui recourent à la litote pour ne pas trop
attirer l’attention sur des comportements douteux, par exemple dans le monde
des affaires, de l’action politique, de la lutte idéologique : on
débusque alors le recours à un langage hypocrite, qui tente de sauver l’honorabilité...
Ce jeu va souvent de pair avec une forme de métalangage : langage de dévoilement
glosant le langage de dissimulation.
Citons quelques exemples authentiques de ce jeu d’expression.
A.
Pierre DANINOS
Pierre, Le Pyjama, Grasset, 1972, p. 232-234.
Il
évoque un grave accident de voiture dont il a été victime, par la faute d’un
automobiliste - général en retraite – qui avait pris l’autoroute à
contresens.
Donc,
pour n'importe quel obscur conducteur, le titre du fait divers serait :
Fonçant sur l'autoroute du sud en sens interdit, un chauffard heurte de plein
fouet la voiture de Pierre Daninos. Pour le général, cela se traduit par [en
caractères moins grands]: On se perd en conjectures sur les raisons qui ont
poussé le général Noiret à s'engager à contresens sur l'autoroute du Sud.
N'est-ce pas mieux dit? Qui
songerait à ternir l'éclat de ces étoiles?
B.
Le
Canard enchaîné, 21 octobre 1998, p. 1.
Le
20 octobre, en adoptant le volet ‘recettes’ du Budget, les députés ont
mis fin au système des crédits d’articles. Commentaire du
journaliste :
Crédits
d’articles ! Une appellation bizarre pour habiller une petite douceur
qui faisait qu'environ 20% des rémunérations des fonctionnaires des Finances
étaient jusqu'à cette année versées de manière occulte et, en tout cas,
sans aucun contrôle du Parlement.
C. Le Canard
enchaîné,
23 juillet 2003, p. 4.
A
propos du ‘trou de la Sécu’, le journaliste (qui signe A. G.) épingle le
laxisme du Ministre de la Santé qui ferme les yeux sur le ‘trou de la
chirurgie esthétique’, et cite les exemples suivants :
Un
nez de travers ? Rien de plus facile que de tordre la réalité et d’afficher,
pour la Sécu, la réparation d’une « déviation de cloison ».
Laquelle est remboursée. (...)
Avec l’âge, il arrive que les paupières tombent. Leur redressement n’est pas pris en charge par l’assurance-maladie. Qu’à cela ne tienne ! Le praticien n’aura qu’à diagnostiquer une légère « lésion tumorale neurologique » et le tour est joué. (...)
Plutôt
que d’annoncer un lifting, ils affichent tantôt l’opération d’un
« naevus », c’est-à-dire d’une lésion de la peau,
tantôt une « dermabrasion cicatricielle », c’est-à-dire
la résorption d’une petite cicatrice qui a pour effet secondaire, mais
heureux, de retendre la peau. Et la Sécu n’y voit que du feu.
D.
France 2, JT de
20h, 29 janvier 2001 :
Dominique
Verdeilhan, chroniqueur judiciaire, rappelle les gratifications d’ELF à
Roland Dumas, et précise (mimique expressive et sourire en coin...) :
On leur offre des dîners qu’on appelle soirées
de travail.
E.
Robert
MERLE, Malevil
(roman), Gallimard, 1972, p. 28.
Deux
personnages, l’oncle et son neveu, parlent de la vente d’un domaine :
- L'homme d'affaires du comte [...]
exigeait un dessous de table. Il appelait ça «des honoraires de
négociation».
- L'expression
est suave.
- Tu trouves aussi, dit
l'oncle.
F.
Marc LITS,
professeur à l’UCL, dans La Libre Belgique du 28 mars 2003
Son
article, consacré à l’étude du récit de guerre, épingle la
pratique de la ‘langue de bois’ chez les militaires... Et donne cette
recommandation, en forme de maxime :
Ne dites plus « tapis de bombe »,
dites « environnement vertical ».
G Le Monde, 28.05.2005 (cité par le Canard enchaîné, 01.06.2005, p. 5, sous le titre Capiteux capitons).
Ne dites pas 'crème antirides' mais 'gel antifatigue', ne dites pas non plus 'traitement de choc contre les capitons' mais 'gel abdo tonifiant', ni 'anticernes' mais 'contour des yeux défatigant'.
H. Paul Gadenne, Siloé, roman, Seuil, 2004, pp. 22-23
[Larescaud, professeur en Sorbonne...]
Mais quand il disait à quelqu'un, même avec des précautions: "Monsieur ou Mademoiselle, l'exposé que vous venez de faire demanderait, je crois, à être repensé", alors on se se faisait pas d'illusion; c'était pire que s'il avait dit: "Mais voyons, vous êtes complètement imbécile."
I. François BON, Daewoo, roman, Fayard 2004, p. 256
[Des ouvrières licenciées de Daewoo s'expriment par le théâtre...]
SARAÏ : - Façons d'être ensemble?
ADA : - La chaîne. Enfin, ils disaient
ligne de production.
J. Roger-Pol Droit, La compagnie des philosophes, Odile Jacob, 1998, p. 248
[Commentant cette phrase de Eichmann "Le langage administratif est le seul que je connaisse", il écrit:]
Quand la pensée ne trouve plus aucune place sous le cliché, quand les mots se soumettent à la neutralisation totalitaire, quand on dit "regroupement" au lieu de "déportation" et "traitement spécial" au lieu de "tuerie", le monde commence à être sens dessus dessous.
IV. Dans le Misanthrope : une leçon sur la litote
La célèbre scène des portraits (II, 4, vv.
707-730), dans le Misanthrope de Molière, où Alceste, indigné, ne
voit que bassesse, se conclut par un propos de modération et de délicatesse
dans la bouche d’Éliante : elle explique comment donner de
favorables noms à certains aspects peu attirants (pâleur, maigreur,
obésité...) de ceux que nous côtoyons.
Célimène (à Alceste)
Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les cœurs,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
Et du parfait amour mettre l'honneur suprême
A bien injurier les personnes qu'on aime.
Éliante
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix;
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable;
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable;
La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est dans son port pleine de majesté;
La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paraît une déesse aux yeux;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
Voir http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k891095.item
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