LMDP * Langue maternelle * Documents pédagogiques
Activités de langue française dans l’enseignement secondaire
Périodique trimestriel
Faites entrer les animaux !
Un bestiaire en
3e P : s’informer, écrire, publier
Récit : Marc Tailler, ET Bertrix
Article paru dans le numéro 115 (décembre 2003) de LMDP * Actualisé: février 2008
un cahier des charges * étapes préalable: s'informer * écrire * la journée Portes ouvertes
Motivation
Dans une école technique, il est bien normal que la journée Portes ouvertes, vers la fin de l’année scolaire, présente aux visiteurs, surtout aux parents des élèves, ce qui a pu être réalisé dans les différents ateliers : électricité, mécanique, menuiserie, carrosserie...
Mais pourquoi ne pas exposer aussi des travaux effectués durant les cours généraux ?
Au cours de français, par exemple !
Pour cela, il faut choisir un sujet qui soit à la fois en prise avec les intérêts des adolescents d’une troisième professionnelle et permette de parcourir les différents champs définis par le programme : lire, s’informer, écouter, dire, écrire, publier... Il se fait que, comme dans beaucoup d’écoles en milieu rural, mes élèves sont très intéressés par le monde des animaux, surtout animaux de compagnie et animaux d’élevage ou de loisir. Et ma collègue de sciences, Martine Lempereur, est d’accord pour éclairer au besoin les élèves dans leurs recherches dans le domaine animal.
Va donc pour un bestiaire !
Mais il s’agira de respecter le cahier des charges :
* Choisir un animal de chez nous. * Combiner images et textes : aussi bien pour informer (décrire, justifier), que pour divertir (fable, légende, proverbe[s], jeux de langage, anecdote) : joindre donc le sérieux à l’agréable ! * Retranscrire une fable de La Fontaine se rapportant à l’animal choisi ; en commenter la morale. * Donner un prénom à son animal : expliquer la raison du choix de ce prénom. * Soigner la mise en page : couleur, typographie... et le langage : précision du vocabulaire, orthographe. Comme on le voit, différentes formes textuelles seront pratiquées... |
Chacun sachant que son bestiaire sera exhibé à la journée Portes ouvertes, on peut donc compter que ces gars de 3e P seront motivés pour ne pas ‘faire dans le médiocre’.
Quelques étapes préalables
A. S’informer
1. Tout d’abord leur faire parcourir le dictionnaire : un outil que beaucoup d’entre eux ne fréquentent pas.
Lancer la recherche
* avec le mot bestiaire pour découvrir
que ce nom, du latin ‘bestia’, ne désigne pas seulement un recueil de textes et d’illustrations, mais aussi des employés du cirque au temps des Romains ;
qu’il est à rapprocher de ‘bestial, bestiaux, bestialité, bestiole’
*
avec quelques noms d’animaux : souris, rat, mulet, singe,
canard, puce, papillon... pour découvrir
- qu’un mot peut avoir plusieurs significations :
l’imitateur malicieux appelé ‘singe’, l’avare appelé ’rat’, la fausse note appelée 'canard', de même que le journal populaire, ...
- que la langue vit, crée de nouvelles significations pour désigner des choses nouvelles :
la ‘souris’ du PC, le ‘mulet’ du GP automobile, la ‘puce’ de la carte bancaire, le ‘papillon’ sur le pare-brise...
* en proposant des formes semblables à l’oreille, différentes à l’écrit : chas, shah ; paon, pan ; coq, coque ; etc. ; et en en faisant rechercher d’autres, à partir de noms d’animaux (ver, pie, pinson, thon, porc, bar...)
[Ainsi l’élève est initié au système de la langue : étymologie, famille de mots, homonymie, homophonie, néologie, extension de sens, métaphore... ; mais l’objectif est moins d’étiqueter que de rendre l’élève attentif aux ressources de la langue qu’il manie.]
* avec quelques définitions d’animaux familiers dans les dictionnaires ou dans des manuels : chien, chat, cheval, mouton, lapin... (le professeur de sciences peut alors intervenir), pour découvrir un ensemble de termes techniques disponibles pour décrire le monde animal : ruminant, canidé, félidé, rongeur... ; ou encore : fourrure, pelage, griffe... ; niche, terrier, bauge... ; ou encore : couiner, braire, japper, bêler...
* découvrir aussi quantité d’objets dont le nom est celui d’un animal (ou comprend le nom d’un animal) : langue-de-chat, queue-de-rat, tête-de-loup, hérisson, pied-de-biche, loup...
Toutes ces recherches dans le ‘dico’ visent bien sûr à s’approprier une terminologie (une provision de mots et d’expressions en vue du prochain travail d’écriture) ; mais c’est surtout, pour presque tous les élèves, la découverte de l’outil-dictionnaire : un trésor donnant réponse à quantité de questions.
A condition que nous leur ayons appris à l’explorer...
Comme mes élèves ne sont pas familiers avec l’objet-livre (certains n’ont jamais poussé la porte d’une bibliothèque), je les surprend quand, un beau matin, j’arrive en classe avec une caisse pleine de bouquins de toutes sortes. Cela émoustille leur curiosité et suscite l’intérêt pour la lecture.
Les élèves découvrent la diversité des genres textuels :
* Fables de La Fontaire ou de Florian, extraits du Roman de Renart, contes où les acteurs sont des bêtes, Histoires Naturelles, de Jules Renard (les élèves en ont reçu quelques ‘bonnes feuilles’ et ont apprécié la finesse et la concision de ces mini-portraits).
* Albums animaliers, manuels scolaires, brochures sur le traitement des animaux de compagnie.
|
Ce qui nous amène à parler des animaux évoqués dans l’histoire ou la légende : les oies du Capitole, les éléphants d’Hannibal, la louve étrusque, les pigeons voyageurs en 14-18... ; ou dans la publicité : l’éléphant de Côte d’Or, le Tigre de Esso (Mettez un tigre dans un votre moteur*), le moustique de Télé-Moustique, le chat des poudres à laver Lechat (Chat alors !). |
* Slogan parodié en Mettez un moteur dans votre tigre adressé au dompteur qui ne parvient pas à tirer le félin de sa somnolence... |
Même remarque que pour le ‘dico’ : les élèves trouvent ici une riche matière pour construire leur bestiaire (choix des documents, mise en valeur de ceux-ci par la mise en page), pour s’inspirer d’un style particulier (Jules Renard fera tilt pour plusieurs d’entre eux)...
mais ils apprennent surtout à consulter des sources : ça ne va pas de soi d’utiliser un index ou une table des matières, de saisir la hiérarchisation du texte (parties, chapitres, paragraphes...), de naviguer en donnant un but précis à sa recherche...
B. S’exercer à l’écriture
Plusieurs pistes se sont offertes, dans le but de faire maîtriser les diverses formes textuelles que les élèves devront utiliser dans leur prochain bestiaire ; par exemple :
* définir un animal, et expliquer : écrire à la manière du dictionnaire, du manuel scolaire, etc.
* prescrire : hygiène de l’animal, précautions à prendre, construction d’un habitat (niche, terrarium, aquarium, pondoir...)
* justifier et argumenter :
protection d’une espèce menacée,
pourquoi le prénom que je donne à l’animal de mon bestiaire...
* commenter proverbes ou maximes relatifs aux animaux (les rapporter, par exemple, à l’actualité):
A
bon chat bon rat ; Une hirondelle ne fait pas le printemps ; Les
chiens aboient, la caravane passe ; C’est le coup de pied de l’âne...
* divertir en utilisant de façon humoristique, dans un récit d’une longueur imposée (50 mots ; 80 mots...) le maximum de locutions comprenant des noms d’animaux : taille de guêpe, mal de chien, froid de canard, manger de la vache enragée, mouche du coche, cheval de bataille...
Ce dernier exercice, plus... inattendu, nécessite une recherche en commun de locutions ‘animales’ ; pour aider au démarrage, le professeur peut imposer une amorce, par exemple :
Brigitte se donnait un mal de chien pour avoir une taille de guêpe (...).
Luc et Robert s’entendent comme chien et chat ; tu m’as fait un tour de cochon, dit l’un ; et toi, dit l’autre, je te ferai manger de la vache enragée...
3.
Vers la journée Portes ouvertes...
Mes élèves se sont donc mis en route pour préparer chacun leur bestiaire, conforme au cahier des charges : il s’agit de leur faire comprendre l’importance – la valeur formative – d’un travail personnel étalé sur la durée. D’ailleurs, ça comptera pour des points !
Cependant, le réalisme pédagogique m’impose de ne pas les laisser entièrement à eux-mêmes. Ce serait trop beau s’ils étaient capables de naviguer en solitaires durant une grande partie de l’année scolaire.
Environ une fois par mois (de novembre jusqu’au début du troisième
trimestre), il s’agit donc de vérifier où ils en sont : rappel à l’ordre
des négligents, mais surtout confrontation entre élèves : cet échange
valorise les plus dégourdis, donne des idées aux autres... Mais gare aux
copieurs serviles !
Globalement, résultat très positif : ces ados de section
professionnelle sont sensibles à la perspective de s’exhiber (au
meilleur sens du terme), pas seulement dans des montages électriques ou
mécaniques, mais aussi par la grâce d’un document écrit et illustré,
publié, signé, marqué de leur empreinte.
Il
se souviendra d'un discours sur le fusil...
Les
cours magistraux sont temps perdu. Les notes prises ne servent jamais. J'ai
remarqué qu'à la caserne on n'explique pas seulement en style clair ce
qu'est un fusil; mais chacun est invité à démonter et à remonter le
fusil en disant les mêmes mots que le maître; et celui qui n'aura jamais
fait et refait, dit et redit, et plus de vingt fois, ne saura pas ce que
c'est qu'un fusil; il aura seulement le souvenir d'avoir entendu un discours
de quelqu'un qui savait. (...) On n'apprend pas le piano en écoutant un
virtuose. De même, me suis-je dit souvent, on n'apprend pas à écrire et
à penser un écoutant un homme qui parle bien et qui pense bien. Il faut
essayer, faire, refaire, jusqu'à ce que le métier entre, comme on dit.
Alain, Propos, Bibl. de la
Pléiade, 1956, p. 1040
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