documents
pédagogiques
Activités
de langue française dans l’enseignement secondaire * Revue trimestrielle
http://home.scarlet.be/lmdp/
Échange, recherche, formation
Numéro 138 * Septembre 2009
| Sommaire
Séverine Roumat, S'affirmer comme jeune lecteur dans un défi-lecture... Et la presse en parle! 1er degré
Christian Thys, Que dire aux créationnistes? Quelques textes pour le débat, 3e degré
Marc Devresse, Propositions autour de l'analyse sémique, 3e degré
Philippe Mathieu, Lecteur en liberté: "Moi, je prends le sens du texte à mon compte" ou encore "A l'encontre du lecteur passif", 2e degré |
Édito Être capable de "se raviser" Qu'on l'instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu'il l'appercevra : soit qu'elle naisse és mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en luy-mesmes par quelque ravisement. Pierre Magnard et Raphaël Enthoven, commentent tour à tour le chapitre De l'institution des enfants (Montaigne, Essais, I, 23), notamment le passage ci-dessus: Il faut surtout montrer à l'enfant que nous sommes capables de nous raviser. Ne commettons pas l'erreur de faire croire à l'enfant que nous sommes infaillibles. Les Nouveaux chemins de la connaissance, France Culture, 28 mai 2009, avec P. Magnard, professeur en Sorbonne, et R. Enthoven, animateur. |
S'affirmer comme jeune lecteur dans un défi-lecture... Et la presse en parle!
Séverine Roumat, CSA, Auvelais & Fosses-la-Ville - 1er degré
Introduction
Cet article est le
compte-rendu de l’élaboration d’un défi lecture testé dans deux classes
de première commune prêtes à collaborer et ayant le même professeur de français
(ceci n’étant pas une obligation). La
démarche est d’autant plus captivante que les deux classes proviennent de
deux sites différents (les élèves ne se connaissent pas).
Habituée à une approche très
classique des livres, je désirais l’aborder d’une manière plus ludique.
Cet aspect est intéressant car il se combine harmonieusement avec les
compétences de lecture. Les adolescents apprennent en jouant et jouent en apprenant.
De plus, le défi lecture est un projet qui permet d’allier l’écriture
à la lecture et ce, par le biais de divers ateliers.
Il est donc un moyen
exceptionnel pour réconcilier les jeunes avec la lecture, dans une société où
l’audiovisuel occupe une place prépondérante, et surtout chez les
adolescents. C’est pour lutter
contre cet envahissement, mais aussi pour convaincre les élèves que
l’audiovisuel n’est pas la seule source de plaisir et d’informations
possible, que j’ai décidé de réaliser ce travail.
Son objectif principal est
donc de donner le goût de lire, notamment par des activités d’accroche, de
multiples exploitations des livres, et par l’organisation d’une journée défi
lecture.
Présentation
du déroulement du projet.
1)
Choix d’un thème.
J’ai choisi le thème de « l’amitié » car j’estime qu’elle
est une valeur essentielle aux yeux des adolescents.
Par le choix des livres (voir liste en annexe), j’ai voulu montrer que
l’amitié va au-delà des différences (origine sociale, handicap, couleur de
peau…).
2)
Motivation des élèves.
Exemples :
jeu d’appariements des couvertures, lectures d’incipit pour imaginer la
suite de l’histoire …
3)
Déroulement du projet.
début défi-lecture * sommaire & édito 138
-
Le mois de septembre fut consacré à l’acquisition des livres.
-
A partir du mois d’octobre, je les ai présentés grâce à diverses
activités d’accroche.
-
D’octobre à février, les élèves ont lu un maximum de livres de la
liste. Ils devaient en avoir lu au minimum six pour la fin du mois
de février. Il est impératif de
fixer des échéances pour certains livres afin de pouvoir les exploiter en
classe. Néanmoins, le défi
n’est relevé si les dix livres sont lus pour la grande journée défi du mois
de mars.
-
Durant le mois de mars, les élèves ont participé à de multiples
activités sur les six livres imposés, afin de travailler les quatre axes du
cours de français et les compétences de lecture.
-
Fin mars, ce fut le grand jour.
Cette matinée
récréative avait pour but de réinvestir sous une forme ludique le travail de lecture des élèves, réalisé depuis le début
du mois de
Ces ateliers
étaient très diversifiés. Cela
allait de la pêche aux indices ayant pour but de retrouver le titre d’un livre à la mise en scène
d’un extrait de livre.
Modalité
de contrôle des lectures
Il est important de suivre
l’évolution des lectures de chaque élève tout au long de l’année afin de
féliciter les bons lecteurs et encourager les plus faibles à poursuivre leurs
efforts.
J’ai donc déposé une boîte
dans chaque classe. Afin de les
rendre plus attrayantes, je les ai décorées et pourvues d’un nom :
l’une fut appelée « Voraçolivre » et l’autre « Livre
gourmand ». Ces boîtes
avaient pour fonction de récolter les appréciations des élèves sur les
livres lus, et de vérifier, plus discrètement, l’état d’avancement des
lectures. Elles étaient vidées de leur contenu une fois par mois.
Les critiques positives étaient affichées en classe pour maintenir la
motivation.
Témoignages
Voici le point de vue des élèves
de 1ère Commune sur le déroulement du défi :
-
Ils ont trouvé enrichissant le mélange au sein des groupes des élèves
des 2 sites, même s’ils auraient souhaité disposer davantage de temps pour
faire connaissance.
-
Ils ont apprécié l’encadrement et le dynamisme des élèves de 5ème
T.Q. qui étaient chargés d’animer certains ateliers et de guider les équipes
dans l’école.
-
Ils se sont bien amusés tout en apprenant.
-
Les élèves qui n’avaient pas suffisamment lu ont regretté de ne pas
avoir lu davantage de livres.
-
Ils ont aimé la convivialité et la qualité du lunch.
Voici quelques témoignages
rédigés par les élèves :
-
Cette matinée était vraiment chouette.
Je me suis vraiment bien amusée !
Rencontrer de nouvelles
personnes et faire des activités tout en s’amusant, c’est génial !
Je n’oublierai pas cette matinée.
A refaire ! (Estelle, 1ère Ce)
- C’était super, on a été
bien accueilli par les élèves d’Auvelais.
Je me suis bien amusé. Les
ateliers étaient sympas, c’était très marrant.
J’aimais bien les élèves du groupe qui m’accompagnaient pour cette
matinée. En tout cas c’était vraiment super ! (Alain 1ère
Ch)
Conclusion
début défi-lecture * sommaire & édito 138
J’ai pris beaucoup de
plaisir à mettre sur pied ce projet et j’espère que mon expérience vous
donnera des idées fraîches pour les années à venir.
Séverine Roumat
|
Et
la presse en parle ! Dans l'édition de Vers l'Avenir du 23 mars 2009, voici comment se termine la relation de ce défi-lecture. (...) Durant une matinée, les élèves se sont retrouvés autour de plusieurs jeux de lecture, en partie réalisés par eux. D'atelier en atelier, ils sont testé leurs connaissances des livres, avec à la clé des points accordés en fonction de la difficulté de la question. L'intérêt de cette initiative est évident: inciter les jeunes à lire, d'une part, et y apporter un côté ludique dans les échanges entre groupes, d'autre part. Une expérience enrichissante pour tous, qui n'a livré qu'un seul vainqueur: la lecture. (Th. C.) |
Voir le reportage-phosos sur http://www.collegesaintandre.be/galerie-photos/func,viewcategory/catid,43/
Liste
des livres du défi-lecture
1.
Blume J., Trois amies, Edition L’école
des loisirs, collection Médium.
2.
Branfield, J., Pour une barre de chocolat,
Edition Flammarion, collection Castor Poche Junior.
3.
Causse, R., Port Bastille, Edition
Syros, collection Les uns les autres.
4.
Fisher Staples, S., Un ciel d’orage,
Edition Gallimard Jeunesse, collection Page Blanche.
5.
Moka, L’enfant des ombres, Edition L’école des loisirs, collection Médium.
6.
Richter, H.P., Mon ami Frédéric,
Edition Hachette Jeunesse, collection Livre de Poche Jeunesse, n°8.
7.
Tito, Virginie, Edition Casterman, collection Tendre Banlieue.
8.
Touati, C-R., Touati, L-G., Rendez-vous
ailleurs, Edition Casterman, collection Travelling, n°73.
9.
Uhlman, F., L’ami retrouvé, Edition
Gallimard Jeunesse, collection Folio Junior.
10.
Vermot, M-S., Le temps d’une averse,
Edition L’école des loisirs, collection Médium.
début défi-lecture * sommaire & édito 138
Autre article paru dans LMDP sur le défi-lecture: http://home.scarlet.be/lmdp/122.0509.html#Arcuri (le Prix Farniente)
Dossier «créationnisme» et « dessein intelligent »
Réflexions et propositions de Christian Thys, HE Léonard de Vinci
|
Le dossier
En guise d'introduction: le témoignage d'une enseignante
2. La matière dans sa complexité 6. Le dessin Intelligent, ses arguments
1. Les limites de la métaphore de l'ordinateur
2. Les conclusions de Anne Dambricourt-Malassé, paléoanthropologue au CNRS
|
Propositions pour la lecture
2. La place privilégiée de la Terre
5. L’esprit et le cerveau : les grandes théories
6. L’approche par les pathologies des facultés de haut
niveau
8. La conscience sous
un angle subjectif
9. La
conscience sous un angle
objectif
11. Les preuves (logiques) de l’existence de Dieu 12.
Le vitalisme 13. Evolution
16. La position du Vatican et des mouvements religieux chrétiens 17.
La position de P. Roux, prêtre catholique
18. Réactions
des organisations musulmanes
19. Positionnement de la communauté scientifique
internationale
20. Le créationnisme étend son influence en Europe 21.
De la religion à la spiritualité 22. Le Scarabée Bombardier fait sauter le mythe de l'Évolution |
|
Abstract Notre cerveau est le produit de l’évolution, mais n’est
formaté que pour agir à une échelle qui
est fonction de ses propres capacités déterminées par l’évolution
et que nous appelons le monde commun, celui de la physique ordinaire.
L’ordinateur digital a permis de mieux comprendre certains aspects de son
fonctionnement et d’étudier des mondes aux limites de notre échelle.Des capacités limitées de l’organe cognitif il faudra
retenir que l’explicitation des
origines ultimes ou des fins dernières ne peut être par les moyens de la
méthode scientifique que
conjecturale. Si cette idée est admise par la communauté scientifique, elle
n’empêche pas les extrapolations dont les scientifiques ne se privent pas. |
|
sommaire 138 * début créationnisme
En guise d'introduction: le témoignage d'une enseignante
Voir
lectures n° 13,
14, 15, 16,
17, 18, 19,
20.
[Nous renvoyons au choix de textes qui accompagne ce dossier.]
Dans son édition du 29 août 2008, Le Vif / L’Express publie le témoignage d’une enseignante française qui projetait de visiter le Musée des Sciences Naturelles de Paris :
«Cette année, des élèves ont boycotté la visite au Musée des sciences naturelles. Ils ont convaincu d’autres d’en faire autant. J’ai fini par jeter l’éponge. Ça ne m’était jamais arrivé!».
Le découragement de cette collègue devrait nous alerter. Car
si la théorie de l’évolution, la différence homme/animal, les étapes de la
méthode scientifique font partie de la préparation au bac, il est évident
qu’en nos murs les programmes de sciences qui font également arrêt sur l’évolution
peuvent provoquer des réactions semblables. Et l’Enseignement n’est pas
seul atteint par la vague créationniste, mais le politique également. Dès 1981, L’Etat de l’Arkansas semble avoir été au centre d’une
vaste campagne de dénigrement de la théorie de l’évolution en promulguant une loi autorisant sur pied d’égalité l’enseignement d’une
science de la création avec une science de l’évolution. Cette loi fut
invalidée, mais derrière le retour de la «science de la création» on trouve
de puissantes organisations à visées financières et à visées
idéologiques. L’Europe n’est pas épargnée. La revue
Louvain de février-mars 2009 rapporte qu’une ministre de l’Education
des Pays-Bas en 2005 suivait également la vague américaine. De son côté, R.
Dawkins dresse un portrait sulfureux des inepties scientifiques colportées dans
le Royaume-Uni. Le
bicentenaire de Charles Darwin (1809-1882) et le cent-cinquantenaire de
la publication de L’Origine des espèces (1859) offrent
opportunité au monde scientifique de se mobiliser et de prolonger ses réflexions sur une théorie qui a déjà
fait couler beaucoup d’encre.
Le
dossier que nous présentons se
propose de faire le point sur une
question qui engage sciences, philosophie et théologie. En effet, d’un côté
les sciences nous apportent sur l’origine du monde et l’évolution du vivant
des perspectives aussi inespérées qu’inquiétantes ; de l’autre, le
monde vivant nous laisse pantois devant la complexité des systèmes les plus élémentaires
pour l’explication desquels la raison humaine hésite à se fier au
hasard.
Nous
laissons aux professeurs de sciences le soin de présenter la théorie de l’évolution,
mais nous cherchons à impliquer
par les informations que nous communiquons
les professeurs des autres disciplines.
Nous
présentons donc une sorte de
mise au point qui permettrait, au sein d’une littérature
très dense, de répondre aux attentes des élèves. Car,
on le sait, le darwinisme a bouleversé les conceptions philosophiques en
vigueur concernant l’histoire de l’humanité et la position de l’homme
dans l’univers : l’homme n’est plus situé en dehors des espèces
animales, mais en provient. Le monde statique créé par Dieu est remplacé par
un monde dynamique qui évolue sans finalité ou dont la finalité est la vie
elle-même. Certains y ont vu une conception
dégradante de la condition humaine parce que risquant de mettre en danger sa dimension spirituelle. Les lignes qui suivent mettront en évidence non
seulement une autre conception de l’homme et de ses activités supérieures,
mais une autre conception de la matière, résolument
placée sous l’éclairage de la
physique et des neurosciences.
L’histoire de la matière peut se décliner en trois grands
chapitres qui serviront à
articuler ce dossier :
1.
L ‘évolution de l’avant-big bang au big bang et l’immédiate
expansion de l’univers (- 13,7 milliards d’années).
2.
L ‘évolution des matières minérales aux molécules vivantes (- 3,5
milliards d’années).
3.
L’évolution de la matière vivante vers la conscience et
la culture ((- 3,5 milliards d’années à - 30 000 ans
(Sapiens-sapiens))
Ce
dernier chapitre pourrait lui-même se décomposer en deux sous-sections : la
section consacrée au cerveau et celle consacrée à
l’émergence de la conscience et du langage, conditions premières à
l’émergence de la culture.
Pas
plus qu’ils ne sont équivalents, ces trois moments ne sont maîtrisés par la
science de la même manière. Le premier, l’apparition de la matière,
reste entouré de mystère; le
second, l’apparition de la vie, est
unique et pour ce que nous en savons a eu lieu sur Terre; le troisième, l’évolution de la vie, reçoit grâce à Darwin et à ses successeurs, le modèle
qui satisfait le mieux la communauté scientifique. Ces trois chapitres
posent des problèmes de
fond qui, tout au long de l’Histoire, ont
donné lieu à des approches qui font partie de l’histoire de la pensée :
l’approche par les mythes d’abord, puis par
les disciplines spéculatives comme la théologie ou la métaphysique,
enfin par les sciences empiriques.
Aujourd’hui, le plus rassurant
est que ces énigmes trouvent des réponses
et surtout des arguments, parce
que grâce à l’approche
scientifique ils sont en quelque
sorte offerts à la discussion de
tous.
Nous
nous proposons de suivre ces progrès en partant de l’être le plus complexe
dans l’univers connu, le cerveau, pour
passer ensuite à la transition entre la matière dite inerte et la matière vivante, et enfin à l’apparition de la matière elle-même. Nous
verrons que, limitées par la nature de
leur méthode, les théories explicatives
comme celle de l’évolution et celle du big bang laissent une immense place à
des zones d’ombre sur lesquelles se jettent
les partisans du créationnisme
ou du «dessein intelligent» pour
invoquer une intervention surnaturelle. Qu’il y ait débat fait évidemment
partie de la vie quotidienne du scientifique et ne conduit en rien au
scepticisme absolu compte tenu des
succès obtenus par les sciences dans ces domaines.
1.
Nos cadres mentaux
sommaire 138 * début créationnisme
Spinoza, le philosophe le plus proche sans doute de J.-P. Changeux, déclarait déjà dans son Appendice à l’Ethique, Partie I:
«Tout
cela montre assez que chacun a jugé des choses selon la disposition de son
cerveau, ou plutôt a considéré comme les choses elles-mêmes les affections
de son imagination.»
Pourquoi dans
notre exposé inverser l’ordre de ces trois
moments de l’évolution et
commencer par le cerveau humain ? Précisément parce que, comme le pressent
Spinoza, la configuration de cet
organe cognitif détermine les limites mêmes de ses propres possibilités. A
ce stade de notre dossier, nous aurions pu nous adosser aux réflexions
philosophiques qui, dès le mythe de la caverne de Platon, ont analysé les
limites de nos facultés. Cette référence est évoquée pour les mêmes
raisons par un neurobiologiste de la taille de G. Edelman.
«Pour autant, du fait de la nature de l’incarnation, nous restons
dans une certaine mesure prisonniers de nos descriptions, presque comme les
occupants de la caverne de Platon.»
(G.M.Edelman et G.Tononi, Comment la
matière devient conscience, O.Jacob, 2000, p. 261.)
Mais
nous avons fait le pari d’exploiter les connaissances scientifiques actuelles
du cerveau. Or, pour des raisons évidentes qui tiennent
aux dangers d’une expérimentation invasive de cet organe, les découvertes capitales en ce domaine
ne datent que des années
1960 (Wilder Penfield). C’est peu pour une jeune science, mais c’est
suffisant pour induire une pensée qui accompagnera tout notre exposé : dans sa maturation et ses transformations continuelles, le cerveau ne fait que construire
sous l’influence du milieu un
monde auquel il peut s’adapter et que nous pouvons appeler soit le monde de la
physique, de la logique et de la psychologie ordinaires,
soit un monde moyen (Dawkins), soit encore selon l’expression du philosophe
finlandais Hintikka, notre niche écologique : celle d’une Terre fixe qui
semble posée au centre de l’univers; d’un univers où l’on rencontre
des objets durs comme des cristaux ou fluides comme l’eau ; d’un
monde où l’on contemple les
couleurs des aurores boréales, les tornades et les éclairs du tonnerre, autant
de phénomènes physiques apparemment mystérieux
qui ont enflammé les
imaginations. Et dans nos raisonnements ordinaires, nous manifestons une préférence
pour le finalisme et une réticence contre le hasard, deux tentations qui ne se laissent pas facilement éliminer dans la pensée scientifique. C’est dire si le cerveau est également
programmé par les croyances et les habitudes.
Mais s’il est vrai que nous nous sommes adaptés à l’échelle des besoins de la vie courante, nous ne sommes pas a priori équipés pour évoluer dans le monde où les cristaux s’avèrent pleins de vide, où l’univers étoilé est percé par des trous noirs, où dans l’infiniment petit règnent les quarks et les bosons, et moins encore aptes à circuler à la vitesse de la lumière. Si nous parvenions à nous transposer à cette échelle, le monde devrait nous apparaître comme constitué de molécules qui s‘assemblent de manière si complexe qu’elles sont capables d’agir sur l’environnement, de se communiquer des informations, de se reproduire, de manger d’autres assemblées de molécules d’une aussi grande complexité et même de penser et d’éprouver des sentiments
(Pour une information plus élargie, voir R. Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Tempus, 2008, p.466 et suiv.
Toutefois, l’évolution de
la recherche en physique et dans
les neurosciences a démontré que le cerveau était, malgré ces obstacles,
capable de dépasser les apparences de la physique et de la psychologie
ordinaires.
2.
La matière dans sa complexité
sommaire 138 * début créationnisme
Ce
sont les religions qui, pour répondre
aux espérances humaines de salut
et de justice (le salut de l’âme,
la Justice qui trie les âmes bonnes), inscrites au plus profond du vivant et de
la conscience, ont défendu le
dualisme corps / esprit, le premier, le corps, étant
mortel
; le second, l’esprit, étant immortel. Le thomisme, par exemple, a repris et modifié le Traité de l'âme (au demeurant assez complexe) d'Aristote en
l’associant à des notions issues
du néo-platonisme (Plotin). Mais ce qui est commun à tous les monothéismes
sur ce point, c'est l'état relativement élémentaire de leur conception de la
matière, et le recul progressif
des positions dogmatiques vis-à-vis des progrès scientifiques. Pour les
religions, la matière est une substance corruptible qui porte l'âme destinée,
elle, à un mode d’existence supérieur. La nature créative des facultés supérieures
d’abstraction semble de prime abord s’opposer à une conception matérialiste.
Ce
qui de manière conséquente change aujourd’hui la donne par rapport à ce
qu’
A. Comte appelait l’âge métaphysique et avant lui l’âge théologique, c'est la découverte progressive de la complexité de l’ordre physico-chimique grâce à
l'évolution
d’un faisceau de sciences qui va de l'astrophysique,
qui démontre que nous sommes faits de la matière des étoiles (Reeves),
à la biochimie en passant par les différentes théories physiques, relativiste ( la matière
est de l’énergie (Einstein)) ou quantique (la matière apparaît sous forme
d’ondes ou de corpuscules (Bohr)).
La
matière de la pensée
Rien
ne nous autorise à prétendre que la pensée se réduit à ses manifestations
matérielles comme les calculs, le langage, les résolutions de problèmes
divers, la créativité, les intuitions... Mais si l’on veut répondre à la
question «Qu’est ce que penser?», les traces matérielles de la pensée
offrent une ouverture à l’analyse. Nous
ne trancherons donc pas la question
épineuse du mind/body
problem. Nous nous contenterons d’insister sur le fait
que les aspects physiologiques de la pensée ont plus d’importance que supposé
avant les neurosciences.
|
De son côté, grâce à la vision du cerveau en action entre autres par l’IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) ou par la stimulation magnétique transcrânienne, la compréhension du fonctionnement cérébral a fait depuis une cinquantaine d’années un progrès considérable. Et on est déjà en mesure de déceler les différences entre des activités comme lire, parler, écouter, penser, traduire... Il est possible également de mettre en évidence les territoires corticaux mobilisés par la vue de sa propre main en mouvement. Et bien entendu de repérer les pathologies lourdes qui affectent les principales facultés. Sous cet éclairage, le cerveau apparaît comme une «machine neuronale», un fabuleux produit de l’évolution qui défie tout ce que l’homme a jamais imaginé et dont il ne peut se faire qu’une pâle représentation au travers de l’ordinateur digital. Mais la métaphore de machine neuronale doit être corrigée par le poids de l’évolution dans la formation du cerveau. Ce qui nous conduit à rappeler la mise au point judicieuse d’Edelman : «En fait, la dynamique chimique du cerveau ressemble davantage aux sons, aux lumières, aux mouvements et aux phénomènes de croissance qui agitent une forêt vierge qu’aux activités d’une entreprise productrice d’électricité.».
Et d’ajouter que les interactions au sein de la matière de l’esprit sont
dotées de mémoires. |
J.-P. Changeux, Ce qui nous fait penser, O.Jacob, 1998, p. 100.
G.Edelman, Biologie de la conscience, O. Jacob, 2000, p. 48 |
|
Rappelons l'extrême complexité structurale de l'encéphale humain. On
y trouve de l'ordre de 100 milliards de neurones reliés entre eux par, en
moyenne, 10 000 contacts synaptiques dans 1,5 kg de matière cérébrale, ce qui
crée, selon le prix Nobel Edelmann, un nombre de combinaisons accessibles au réseau
cérébral, estimé sur la base d'une connectivité rigide, nombre
"plus élevé que le nombre de particules chargées positivement
dans l'univers"[Rappelons l'extrême complexité structurale de l'encéphale humain. On
y trouve de l'ordre de 100 milliards de neurones reliés entre eux par, en
moyenne, 10 000 contacts synaptiques dans 1,5 kg de matière cérébrale, ce qui
crée, selon le prix Nobel Edelmann, un nombre de combinaisons accessibles au réseau
cérébral, estimé sur la base d'une connectivité rigide
"plus élevé que le nombre de particules chargées positivement
dans l'univers". Il
n'est actuellement pas possible de décrire à partir d'enregistrements ce à
quoi pense une personne. Mais il ne
s'agit là, disent les optimistes, que
d'un problème de technologie de pointe, qui pourra être résolu.
Le cerveau, toujours en relation avec la maturation psychologique qu’il
doit à l’environnement social, produit d’une manière encore difficile à décrire
la conscience de soi et la réflexivité. Dans une certaine mesure, car
il faut reconnaître que le niveau de conscience comporte lui-même des
fluctuations comme le prouvent les distractions, les sommeils, les états
comateux... Et qu’il ne sait pas grand chose de sa propre émergence ni de la
manière dont fonctionnent ses supports neuronaux. |
|
Toutefois, si on se penche sur nos réactions spontanées devant ce que nous appelons langage, esprit, conscience, reconnaissons que l’aspect physique et chimique des bases neuronales de la conscience est lent à être assimilé par le sens commun. C’est ce qui fait dire à certains que l’approche naturaliste de la conscience est réductrice. Mais peut-être aussi que notre conception de la machine sera forcée d’ évoluer avec les progrès de la robotique et de ce qu’on appelle déjà les nanosciences. L’ordinateur n’est pas une machine comme une autre. C’est une machine universelle conçue par Turing en prenant l’homme calculateur comme modèle. Les sciences cognitives ont adopté comme thèse centrale le fait que l’esprit se représente les perceptions, les images, les idées et les souvenirs sous forme de symboles, une sorte de digitalisation des signaux, et que ces symboles trouvent un correspondant neuronal. Le cerveau manipule en interne ces symboles en fonction des relations externes avec le monde et des besoins exigés par l’action. Un exemple de ce processus est fourni par la vision qui a fait l’objet des études les plus avancées et dont les étapes s’enchaînent très grossièrement comme suit :
1.
La lumière réfléchie par des surfaces physiques contient une grande quantité
d’informations.
2.
Les surfaces font converger les rayons lumineux sur la rétine.
3.
Les cellules nerveuses convertissent l’énergie en symboles ou impulsions
nerveuses de nature électrochimique.
4.
Le cerveau identifie les formes par comparaison avec celles emmagasinées
en mémoire à long terme sous forme de symboles.
Le
modèle computationnel de l’esprit
Nous choisissons de nous appesantir sur ce modèle qui compare
la pensée à l’effectuation d’un calcul comme peut le réaliser un
ordinateur, mais il peut donner lieu à un débat
pouvant intéresser les élèves du
secondaire. Nos préférences s ‘orientent
plutôt vers des modèles qui s’inspirent des pathologies mentales comme celui de Damasio. Notons en passant que
Chomsky, bien connu des linguistes, était partisan du modèle computationnel.
Le
rapprochement entre le cerveau et la machine de Turing a été doté d’une
fécondité opératoire inddiscutable
au début des sciences cognitives, parce qu’il s’ouvre sur une autre manière
de concevoir les possibilités de la matière.
Mais il est clair que, dans la
multiplicité de leurs connexions et surtout dans leur flexibilité, les assemblées
de neurones sont infiniment plus
performantes que les puces électroniques. Sur le plan strictement expérimental,
si les ordinateurs nous dépassent dans les calculs, ils ont de la peine à exécuter
des tâches qui nous paraissent évidentes comme la reconnaissance des visages,
l’interprétation d’une scène complexe. Ces actes demandent une longue
succession d’opérations (plus de 100) en moins d’une seconde. Celles-ci
surclassent les appareils existants, mais les progrès sont rapides. Il n’empêche
que les philosophes ont une formule pour marquer la distance avec la machine :
elle ne comporte qu’une intentionnalité du second degré, ce qui signifie
qu’elle est toujours sous la direction d’une volonté humaine
qui la programme.
Pour poursuivre cette discussion, on peut consulter l’annexe 1
L’analogie
cerveau–ordinateur rencontre des limites que nous espérons avoir mises
en évidence dans cette Annexe 1. En
fin de compte, l’intérêt de cette comparaison est plutôt de montrer en quoi
les ordinateurs et les hommes diffèrent.
Mais il va de soi
que l’histoire et de l’un et de l’autre
étant loin d’être terminée,
les différences que nous avons soulignées demanderont révisions au moment où apparaîtront les ordinateurs
quantiques ou autres machines organiques. C’est le pari des modèles
connexionnistes qui visent à construire des machines qui «apprennent».
C’est dire si le cerveau prolonge
ses compétences par des machines qui reproduisent des performances analogues ou
supérieures à ses propres capacités,
du moins - et la restriction est importante - dans les domaines où dominent des procédures figées.
L’émergence de la
conscience
| Alors
que le cartésianisme classique confortait le dualisme de la substance pensante
et de la substance étendue, la phénoménologie depuis Husserl jusqu’à
Merleau-Ponty d’une part, la psychanalyse, de l’autre, n’ont eu de cesse de
rapprocher la conscience et les émotions.
Ces disciplines ont largement étendu notre connaissance du vécu. Elles éclairent
l’expérience la plus commune qui nous apprend qu’il existe des êtres qui ont un esprit capable de faire référence
au monde et à d’autres êtres, ce que Brentano a dénommé l’intentionnalité,
concept légué aux sciences
cognitives. |
Le concept d’/émergence/ désigne le fait que des totalités peuvent
avoir des caractères différents des parties qui les composent. Donc
que le plus peut provenir du moins. Les propriétés des gaz qui composent
l’eau sont différentes des propriétés de l’eau. L’exemple
de la transparence de l’eau apparaît
comme une propriété nouvelle émergente dans le sens où elle est complètement
étrangère aux propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène. On
pourrait, en effet, connaître entièrement les propriétés de l’oxygène
et de l’hydrogène, mais ne pas savoir que lorsque ces entités se
combinent d’une certaine manière, la substance nouvelle possède la
propriété de la transparence. Autre
exemple pris dans le règne du vivant :
les actions des fourmis sont limitées, mais à partir d’une
interaction commune, elles s’auto-organisent en l’absence de tout contrôle
centralisé pour construire le nid. Et la décision du lieu et de la manière
dépend de l’entité collective. |
| Le
cerveau, toujours en relation avec la maturation psychologique qu’il doit à
l’environnement social, produit d’une manière encore difficile à décrire
la conscience de soi et la réflexivité. Le plus paradoxal pour les
philosophes qui prennent connaissance des données scientifiques est l’absence
au niveau du fonctionnement neuronal d’un superviseur central ou d’un
homuncule équivalent au Moi. Cette découverte va à l’encontre de ce que les
individus ressentent quand ils décrivent les aspects singuliers d’un acte de
conscience ou quand ils tentent de lui donner une définition *
Auto-réflexion, émotion et délibération caractérisent ce qu’on appelle généralement la conscience **, du moins pour les humains. Dans une conception naturaliste où la conscience émerge spontanément du haut niveau d’organisation du système nerveux, les propriétés psychologiques sont conçues comme des propriétés causales d'ordre supérieur. Cette conception par niveaux, le psychologique venant se superposer au physiologique, est attrayante à plusieurs égards. D'une part, elle renonce au simple dualisme des substances en reconnaissant que les substrats physiques sont nécessaires aux propriétés cognitives/psychologiques. Et, d'autre part, elle assure à la psychologie une indépendance et une intégrité disciplinaires comme science autonome, tout en éliminant dans une certaine mesure les entités métaphysiques douteuses. *** Notons que cette conception s’accorde
avec la théorie de l’évolution dans la mesure où des degrés de conscience
seraient partagés par les mammifères supérieurs. |
*
Parmi beaucoup d’autres définitions,
on peut se contenter de celle, lapidaire,
de H.Ey : «Etre conscient, c’est disposer d’un modèle personnel
du monde». L’adjectif «personnel» renvoie à un Soi. Les neurosciences
voient la conscience comme une aire de travail qui simule, évalue et contrôle
la perception, l’imagination, les mémoires. **
Les aires dévolues à ces processus et à la subjectivité impliquent les
relations complexes entre les thalamus et le cortex. Voir les différentes
théories en présences dans Changeux,
Du vrai, du beau et du bien, O.Jacob, 2008. C’est à ces mêmes voies
qu’Edelman confère l’émergence du Soi, d’une conscience secondaire
ou conscience de conscience avec une imposante
mémoire du passé et une capacité de projection dans le futur. Alors qu’une conscience primaire, comportant un présent
remémoré court, serait déjà l’apanage des animaux supérieurs. ***
Pour une discussion autour du fonctionnalisme,
voir entre autres les travaux de J.Kim, philosophe à la Brown University. |
Arrêtons-nous
à une conception de ce type proposée par Damasio.
Le neurologue de l’université de l’Iowa distingue trois niveaux de conscience associés à des performances mémorielles
de plus en plus étendues. Le proto-soi recouvre les
fonctions propres à maintenir
l’organisme en vie. Il opère
encore chez les
patients végétatifs et
continue à régler de manière automatique les fonctions qui les maintiennent
en vie. Le soi-central ou conscience-noyau est le stade de la reconnaissance du
monde extérieur et de la référence
de ce monde à un soi. Il peut être partagé par les animaux supérieurs. En
troisième position, venant coiffer
et intégrer les deux autres, émerge le
soi autobiographique conscient qui s’est enrichi d’une dimension sociale grâce
au langage, et qui est capable de se positionner
en fonction du temps, et des
projets. Sous la plume de l’auteur, chacun de ces niveaux est illustré
par un cas pathologique.
|
Mais
l’approche naturaliste devrait se
souvenir qu’elle ne fait que visiter les sous-sols et non la compréhension globale du «bâtiment» conscience.
Lors de son débat avec J.-P. Changeux, P. Ricoeur rappelle à juste titre la différence entre l’expérience
vécue prise dans sa totalité et l’expérimentation *
scientifique. Les neurosciences ne sont pas à
l’aise avec les significations, les interprétations, les implicitations. Les
modèles tant de l’émergence
que du fonctionnement de la
conscience ne sont toujours qu’à l’état d’hypothèses. Et certains pourront toujours
librement objecter qu’ intervient dans la
volonté consciente quelque
chose que l'on peut appeler «le spirituel» et qui
est hors de portée de la science. Toutefois,
invoquer le spirituel
pour expliquer
les activités supérieures de l’homme
ne justifie en rien de négliger
leurs implantations neuronales. Le
débat autour de la matérialité de l’esprit-cerveau est donc lui-même
très ouvert : le monde mental obéit-il à des lois différentes de celles qui
régissent le monde physico-chimique, par exemple à des lois de comportement,
à des lois propres à la psychologie ? Le monde mental peut-il être intégré
totalement dans le monde des processus physico-chimique?
Ou, enfin, solution extrême,
que peut encore la psychologie devant l'avancée des sciences biologiques
et physiques? Rien, répondent les
«éliminativistes» comme les
Churchland**,
par ailleurs auteurs d’avancées prometteuses en philosophie de l’esprit. De
toute façon, toutes les
hypothèses y compris les
extrêmes doivent être soumises à vérifications. C’est là précisément un
point délicat qui engage aussi l’éthique médicale. On peut
travailler sur le cerveau des singes ou des rats par des méthodes
invasives comme les implants ***. On ne s’en prive d’ailleurs pas. Mais pour
les humains, il faudra, sauf cas extrêmes, se confier à l’imagerie mentale déjà
fort utile pour étudier
les lésions qui expliquent les troubles de l'orientation, de la
reconnaissance, de la perception, de la parole, du mouvement, de la mémoire,
etc. |
*
Voir la conversation entre un phénoménologue
et un chercheur en sciences cognitives sous le titre Ce
qui nous fait penser, O.Jacob, 2000.
**
Paul et Patricia Churchland sont des chercheurs
canadiens en neurosciences. La philosophie de l’esprit chez les
anglo-saxons n’a rien à voir avec la tradition culturelle continentale
issue de la lignée idéaliste.
Elle a pour objectif d’éclairer les relations entre les processus mentaux
et les processus corporels. L’esprit est défini comme ensemble
des capacités et dispositions du système nerveux en tant que producteur de
sensations, de pensées et d’actions. Il
est conçu à un certain niveau de description comme une machine à traiter
de l’information.
Voir D. Andler, Philosophie
des Sciences, Folio, 2002, pp. 258, 295, 362.
***Dans ce cas, les électrodes captent les influx électriques échangés
entre neurones et les transmettent à un ordinateur qui les décode. ****L’expression est de Ph. Meyer, Philosophie
de la médecine, Grasset, 2000. |
3.
L’émergence du vivant
sommaire 138 * début créationnisme
Voir
texte 1.
Une
fausse simplicité
| |
Cette date est déterminée en fonction des
fossiles de bactéries les plus anciens découverts en Australie. Ils sont
avancés par le Science et Vie hors série de décembre 2008. La Recherche date de -
542 millions d’années la diversification des formes de vie animale
(Dossier de Mars 2009.) |
| Cela
étant, c’est à l’expérience
de Miller en 1953 que nous devons une première approche de la chimie des
origines du vivant. Miller a
porté à ébullition un ballon à
moitié rempli d’eau et surmonté d’un mélange d’hydrogène, de méthane, d’ammoniac, ingrédients supposés de
l’atmosphère terrestre primitive, puis il a soumis les gaz résultants à des
arcs électriques et a obtenu des acides aminés. Son expérience a pu être affinée et a permis d’avancer dans la connaissance problématique des ingrédients
de la soupe prébiotique et des conditions de leurs associations : fer, soufre,
sulfure d’hydrogène, acides gras, acides aminés, azote, eau liquide, méthane,
ammoniac, dioxyde de carbone. Et pour la
cuisson de cette soupe, des
activateurs : foudre, météorites,
soleil (rayons UV) et sources
hydrothermiques pour former les premières molécules organiques.
Cette vision de la création
de la vie est sans doute
contestable. Il suffit d’en retenir que
pour expliquer l’association
des «ingrédients» point
n’est besoin d’élan vital ou d’une
chiquenaude divine, car les composants du vivant peuvent se
former dans un milieu sans vie. Génération spontanée et vitalisme
*
sont à renvoyer dos à dos. Ainsi
les chercheurs
ont donc pu constater des réactions chimiques
sans intervention d’une «main invisible», dues à l’interaction
entre molécules. Ces échanges sont favorisés par des enzymes ou molécules
formées d’un grand nombre d’acides aminés. Un de ces acides est
l’ARN. Il provient lui-même d’un nucléotide, l’ATP. Les réactions de l’ARN produisent les éléments nécessaires à la
vie d’une cellule : sa
croissance, ses relations avec le milieu, sa division. L’ADN stocke et réplique
les caractères de la cellule lors
de la multiplication cellulaire. |
*
Pour les vitalistes, la vie ne saurait émerger
d’elle-même à partir de matières minérales. |
Or,
cette molécule est elle-même non vivante, ce qui constitue bien
un paradoxe pour toute approche exclusivement
spéculative ! Elle est
pourtant ce qui permet l'émergence du vivant.
L'A.D.N. est une sorte de "cristal", un code,
dont la structure permet de stocker une gigantesque information génétique.
Il comprend environ trois milliards de signes.
Il assure la fabrication d'un organisme, envoie sa "copie" dans
chaque cellule, se transmet aux descendants par mélange ou recombinaison de séquences
de gènes. Le code de cette information est assez semblable au langage informatique. Et grâce à l'informatique son décodage est à l’heure actuelle terminé.
L’intérêt de cette recherche est de repérer dans le génome des éléments
sources de maladies héréditaires. Entre le vivant et le physico-chimique, il
n’y a pas l’abîme que la pensée métaphysique y avait
perçu. Chaque être vivant porte en lui un condensé de l’ordre
physico-chimique. C’est l’organisation qui
distingue l‘organique de l’inorganique, mais la continuité entre les deux régimes est graduelle. La preuve en est
donnée par la structure du virus.
Il comporte quelques caractéristiques du vivant : une enveloppe périphérique,
un génome et des enzymes, mais non la possibilité de se répliquer sans
introduire son contenu dans une autre cellule et répliquer en elle ses gènes
pour éventuellement la tuer. A un degré plus élevé, ce qui étonne, c’est
qu’une bactérie bien connue et considérée comme élémentaire comme Escherichia
coli comporte entre trois et six mille substances chimiques, vingt-cinq
mille ribosomes et est le siège en 20 minutes de millions de réactions
chimiques !
| Lors de la réplication des cellules, il peut y avoir des erreurs, des distorsions qui expliquent les mutations dont on sait la place importante dans la théorie de l’évolution. La sélection naturelle fait le reste et conserve les génomes qui résistent au milieu ou s’adaptent, assurant un progrès permanent. |
Si
on se permet une comparaison audacieuse, l'âme sensitive d’Aristote
serait traduite aujourd'hui par le jeu de l ‘ARN+ ADN. Et l'évolution
expliquerait qu'une espèce aurait développé les caractères de l'âme supérieure. |
L‘unité du vivant
L’unité
du vivant provient du fait que le code génétique est universel, donc composé
des mêmes éléments chez le virus, la bactérie, le protozoaire, l’amibe, la
mouche, le singe, l’homme. L’homme possède 46 chromosomes d’ADN. Il partage avec les espèces supérieures 99,4 % de
son code génétique. Les êtres vivants sont des usines chimiques qui visent
leur reproduction. Il y a une causalité finale dans la nature.
Pour
avoir une idée de la complexité d’un génome, prenons celui d’un
bacille quelconque : il se compose de 4 214 820 paires de bases. On comprend à
partir de ce chiffre la facilité des mutations.
Les caractères du vivant
1.
Son unité est la cellule, constituant ultime commun à tous les vivants, elle-même
constituée d'un noyau et d'un cytoplasme.
2.
Echange avec le milieu : irritabilité cellulaire et perméabilité sélective.
3.
Assimilation : le rôle du métabolisme est de pouvoir transformer ce qui lui
est étranger en sa propre substance.
4.
Respiration : consommation d'oxygène et rejet de gaz carbonique, oxydoréduction
métabolique.
5.
Croissance : la cellule et l'organisme grandissent.
6.
Autoréparation : cicatrisation par auto-division des cellules.
7.
Reproduction par division des cellules ou procréation sexuée par combinaison des chromosomes ou encore
brassage génétique. Il existe un milliard de possibilités différentes
lors de chaque fécondation.
L’arbre de l’évolution devrait se déployer des procaryotes au
cerveau sous la conduite de la sélection naturelle.
La création de la vie (?)
4.
L’émergence de la matière
sommaire 138 * début créationnisme
Voir
texte 1.
On
se souviendra que pour les Anciens et pour longtemps encore dans l’imagination
populaire, la matière fut considérée comme un simple support de la forme. Or,
ce l’on appelait autrefois la matière inerte pour l’opposer à la matière
vivante est d’une complexité au moins égale à celle du vivant. Il est donc
difficile de s'en rendre compte quand
l’on se penche sur les particules élémentaires. Si la théorie du big
bang depuis Lemaître a bien résisté au temps, elle est loin d’en éclairer les
singularités dans leur totalité. On
trouvera d’ailleurs chez des physiciens comme E.Gunzig, et A. Linde l’exposé
des problèmes que pose cette théorie et nombre d’alternatives..Et c’est
une difficulté majeure pour
les physiciens de trouver les
recettes pour associer relativité restreinte et mécanique quantique. Les théories
récentes ne cessent de postuler, et d’abord sur un terrain mathématique,
de nouvelles particules qui constituent
pour le moment le modèle
dit standard (quarks, nucléons,
neutrinos et éléments instables avec les forces qui tissent des liens entre
elles). Mais souvent ces particules hypothétiques demandent des confirmations
qui exigent un haut degré
de technicité et des investissements faramineux dont dépend la recherche
fondamentale. Songeons par exemple au
LHC, le grand accélérateur de particules du Cern.
A
tous les niveaux, les sciences se présentent donc
comme autant de filets qui
ratissent large dans un réel inépuisable.
Et les distances entre les
filins laissent ouvertes de
nombreuses possibilités à l’imagination scientifique, mais tout autant à la
spéculation pure. En un début de siècle où les repères manquent et où ceux
qui existent comme les morales laïques ne provoquent aucune attirance émotionnelle,
place est laissée à des spéculations plus ou moins mystiques fondatrices de
sectes qui concoctent avec les mythes anciens des rites nouveaux. C’est ainsi
que les métaphysiciens pourront toujours objecter que la science ne répond pas
à la question de l’ultime
pourquoi. Et que les théologiens réaffirmeront ce poncif : la science explique
le comment et non le pourquoi.
Concédons qu’à notre échelle, le passage de l’inorganique à l’organique et du vivant sans conscience à la réflexivité sont hautement surprenants. Admettons qu’avec de Duve de l’UCL nous accordions à l’émergence de la vie un peu de hasard et beaucoup de nécessité, nous devrions alors accorder à l’émergence des conditions préalables à la vie sur Terre beaucoup de hasard car nous n’avons aucune preuve d’une autre planète dans notre champ de vision comportant des caractéristiques propres à effectuer la même performance. Acceptons quand même la version optimiste de Prigogine et Stengers : la vie est attendue en raison du passage quarks-nucléons, nucléons-atomes, atomes-molécules, puis vitalisation de la matière. Mais pour le prix Nobel et la philosophe des sciences ni l’apparition des hommes ni celle des singes ne sont prévisibles !
5. Le
créationnisme
sommaire 138 * début créationnisme
Voir
textes 2, 10,
11, 12, 13,
14, 15, 16,
17, 18, 19,
20, 21, 22.
| Les partisans de l’intervention
d’une instance supérieure trouveront toujours appui
sur une exigence inscrite au plus profond du désir humain :
persévérer dans son être...
jusque dans l’éternité. Cette
croyance rejoint une aspiration séculaire de recherche de
sérénité ; mais reste hautement contestable si elle sert de
justification à des explosions
de violence. Les textes sacrés répondent à cette espérance d’un
futur. Le créationnisme a précisément comme trait spécifique de s’appuyer
sur une lecture littérale de la
Genèse sur base de quoi il
conteste tous les spécialistes qui se
guident sur des données historiques et sur les temporalités
scientifiques. Il ne tient
compte ni de la contamination
du texte biblique par d’autres
textes, parfois même étrangers à la tradition juive, ni des formes
propres aux genres littéraires.
On peut seulement
espérer
que la lecture que font les créationnistes de l’Ancien Testament est
redressée par une dose de sens critique, tant certains passages de ce
livre sont prêts à justifier ce
qui à l’heure actuelle heurte la conscience morale
universelle. Nous songeons à l'exploitation de
la femme ou aux génocides qui sont parfaitement encouragés au nom d’un
Peuple élu sous couvert de volonté divine. |
Pour les créationnistes, l’âge de la Terre
est évalué à 6000 ans ! |
Si
on cherche à extraire du mythe de la Genèse des interprétations
rationalisantes, on peut en proposer diverses que nous ne
ferons que survoler : Dieu a donné à l’homme une terre accueillante
pour qu’il se multiplie. Mais l’homme pour une raison ou une autre s’est
montré mauvais jardinier... ; l’homme placé dans un Paradis s’est laissé
séduire par Eve, symbole de la Terre-Mère, et oublie le don divin ; l’homme
s’est laissé tenté par son orgueil, etc... Et si l’on suit Lévi-strauss
qui considère que les mythes ont pour fonction de résoudre des contradictions,
celui de la Genèse chercherait à concilier la Toute Puissance divine
et le caractère imparfait de l’univers
dans lequel on vit en raison
d’une révolte
de l’homme contre son Créateur,
au fondement d’un péché originel,etc.
On
soulignera que la lecture biblique au pied de la lettre
ne trouve pas d’appui dans la religion catholique.
6.
Le «dessein intelligent». Ses arguments
sommaire 138 * début créationnisme
| Comme
dit précédemment, l’apparition de la matière suite au big bang,
la spécificité du système solaire et l’évolution de la première
molécule héréditaire jusqu’à l’émergence de la conscience peuvent
effectivement apparaître comme absolument
imprévisibles. Fred
Hoyle, astrophysicien britannique et triple prix Nobel de physique,
se plaît à raconter aux incrédules
l’anecdote dite du Boeing 747 : la
probabilité que la vie commence sur la Terre n’est pas plus élevée que
la chance qu’un ouragan balayant une décharge assemble par bonheur un
Boeing 747. Il faut savoir que Hoyle est un adversaire de la théorie du big
bang. Si
son récit démontre avec humour
l’argumentation fondée sur l’imprévisibilité, il démontre aussi
que l’histoire de la réception du darwinisme comporte des crises
continuelles. Dans le même
sens que Hoyle, se fondant sur l’évolution du crâne des primates et surtout
de la partie faciale, Anne Dambricourt-Malassé, paléoanthropologue française,
s’inscrit en faux contre l’idée d’une évolution abandonnée au hasard
* Il y aurait donc, selon cette chercheuse, un «attracteur
harmonique» qu’elle définit elle-même comme
«concept mathématique pour décrire une trajectoire irréversible avec
une succession d’effets de seuils et stable dans son principe de
l’organisation émergente». Ce concept donne
du sens à l’évolution depuis les quarcks jusqu’à l’apparition de la
conscience : «Si la théorie du chaos déterministe est généralisable à tous
les processus évolutifs et si nous sommes nés de ce chaos, notre phylogénèse
depuis 60 millions d’années doit ressembler à une suite de systèmes sans
cesse déviés de leur trajectoire par des aléas, des accidents, des événements
qui croisent les trajectoires, et les dévient». Mais là s’arrête la démarche
scientifique qui cède la place à l’ordre du pressentiment. Si le
raisonnement de cette anthropologue paraît fondé, ses recherches
sont loin d’être cautionnées,
car elle-même appartient à une université tenue pour être le porte-parole
d’une mouvance religieuse antidarwinienne.
En tout cas, ses recherches demandent examen et donnent matière à débat. |
*
Le n° 246 Hors Série de Science et
vie 2009 consacre un de ses articles aux spécificités du système
solaire. Il va de soi que les scientifiques travaillent en pleine conjecture
tant que quelque chose comme une Terre jumelle n’a pas été découvert.
La conclusion que les vulgarisateurs tirent de cette spécificité est que
le système solaire est un véritable coup de chance.
Cette conclusion est-elle convaincante ? Elle ne commencera à poser
quelques indices dans ce sens que quand le hasard aura fait lui-même
l’objet d’une déconstruction conceptuelle. Peut-être qu’ un début
d’orientation dans ce sens se profile si la science admet de se mouvoir
dans des hypothèses probabilistes. |
Résumons
: les partisans du dessein «intelligent» peuvent s’appuyer sur un désir
profond et deux arguments. Le premier argument évoque l’improbabilité de
l’apparition du réel et de son évolution sans intervention extérieure ; le
second insiste sur les progrès réalisés par l’évolution qui ne connaît
apparemment pas de retour en arrière ni de chemins de traverses, mais suit au
contraire une trajectoire évolutive stable dans un monde par ailleurs soumis
aux catastrophes. Pour le reste, ils colportent des informations fantaisistes.
Les
partisans de l’évolution, eux, évoquent
une combinaison de hasard, de déterminisme et de sélection naturelle. Le
hasard, à leurs yeux, parcourt l’arbre de l’évolution lui-même. Prenons
le cas de l’évolution de la vue.
Des pigments photosensibles, récepteurs
de lumière, ont donné lieu aux configurations multiples de cet organe chez les
insectes, puis chez les oiseaux, pour enfin passer à la complexité de l’oeil humain, évolution imprévisible. Cette évolution a pu être
suivie pas à pas par une simulation assistée par ordinateur. Dan Nilson et S.
Pelger disent être parvenus à recomposer les étapes qui mènent à un oeil de
vertébré en partant de cellules transparentes et d’une couche pigmentée en
2000 étapes sur 400 000 générations, ce qui représente un temps dérisoire
aux yeux de l’évolution [Cité dans F.Comte, Dieu
et Darwin, JC Lattès, 2008, p. 218.].
On pourrait de la même manière suivre l’apparition
du cerveau et de son développement tel que nous pouvons le suivre
depuis les insectes jusqu’au néo-cortex
et jusqu’à l’apparition du langage. Deuxième objection
possible : s’il y a haut degré
d’improbabilité à l’apparition des conditions de vie, faut-il nécessairement invoquer une cause externe
supérieure et créatrice qui intervienne aux
bons moments pour expliquer l’émergence
de l’univers, celle du vivant et encore celle de la conscience ? D’autres théories
peuvent entrer en concurrence avec le darwinisme comme précisément l’idée
que les éléments du vivant se trouveraient répandus dans l’univers et
auraient inséminé la Terre, hypothèse qui, aussi incroyable qu’elle soit,
est défendue âprement par le précité Fred Hoyle.
Les deux camps donnent
l’impression de se mettre à
couvert sous des principes transcendants, le Hasard et le Déterminisme pour les
uns ; le Grand Horloger ou le Grand Attracteur pour les autres; ces derniers nous renvoyant à
l’Evolution créatrice de Bergson et
au Point Oméga de Teilhard de Chardin.
Dans les deux cas, force est de revenir
à la leçon de Spinoza : les
divinisations sont le fait d’une imagination qui prend le relais de la
rationalité quand celle-ci atteint ses limites.
Quoi
qu’il en soit, il s’agit
pour la science de rester dans un cadre fixé par sa méthode.
Le darwinisme reste une doctrine scientifique et, en tant que telle, propose donc une vérité «par défaut». «Par
défaut» signifie qu’elle est la théorie qui tient le rang de référence
admissible tant qu’une autre théorie ne
vient pas lui disputer
sa place ou l’englober. Au-delà de ces réserves inhérentes à la méthode
scientifique, nous entrons dans le monde de la spéculation.
Mais
la spéculation, objecteront
les partisans du «dessein intelligent», peut être argumentée
logiquement ou même scientifiquement à la manière d’Anne Dambricourt.
Certes, mais on conviendra que cette argumentation ne fait que reprendre (même s’il s’agit d’un «Attracteur
harmonique») la logique des Anciens, cette logique qui a
posé les prémisses de la physique pour être dépassée par elle. Ainsi les partisans du «dessein
intelligent» invoquent-ils
une version adaptée de l’argument scolastique par les causes et les effets
qui s’appuie sur les principes suivants :
1.
Tout effet a une cause.
2.
L’effet ne peut dépasser la cause.
Appliquée
à ce que nous savons du big bang
et de l’évolution, l’origine
de la matière est l’effet
d’une cause et, selon le deuxième principe,
d’une cause supérieure en complexité à son effet, autrement dit, Dieu !
Ce
raisonnement est loin de convaincre un darwinien inconditionnel comme Dawkins
qui formule deux objections
à son encontre :
1.
Au nom de la même logique nous sommes obligés de postuler un Dieu
hyper-complexe qui en raison de cette hyper-complexité n’explique rien ou
n’aurait rien à voir avec nous.
2.
Nous sommes obligés de postuler ou
que ce dieu est cause de lui-même ou qu’il dépend d’une instance d’une
hyper-complexité supérieure qui nous entraîne alors dans une régression à
l’infini. Bref, nous sommes renvoyés à Aristote.
Encore
une fois, à l’égard de l’argumentation
en faveur du «dessein Intelligent», la science doit rester neutre mais
empêcher les empiètements.
Ceux qui y adhèrent malgré tout doivent
concéder que la spéculation qui les inspire appartient à la scolastique médiévale et
au souci rationnel d’éviter la régression à l’infini ou d’accorder au
hasard un rôle trop important. Et
puisque le raisonnement se termine par la
reconnaissance d’un principe supérieur et qu’il fait un saut entre
le logique et l’ontologique, ils doivent également concéder qu’il s’agit d’une adhésion de l’ordre de la foi guidée au départ par
une conviction profonde dans ce qu’il est convenu d’appeler «le spirituel».
En
lui-même, l’argument des partisans du «dessein intelligent» n’est
dangereux que s’il est utilisé à des fins de persuasion dirigées
vers un public crédule, comme c’est
le cas dans le creuset
fondamentaliste protestant américain.
Malheureusement, les créationnistes
et partisans du dessein intelligent aux USA aggravent leur cas en
ne se contentant pas
d’affirmer leur foi ; ils se retrouvent dans des groupements fondamentalistes
qui ont été dénommés «Talibans
américains» par analogie avec leurs
homologues afghans. Ils sont intraitables dans leurs projets de chasse aux sorcières
contre les homosexuels, dans l’apologie de la violence et de la peine de mort,
dans l’affirmation de la supériorité
de la race blanche, et dans leur volonté d’installer une théocratie.
Epinglons cette perle du général William Boykin : «G. Busch n’a pas été élu
par une majorité d’électeurs aux Etats-Unis, il a été nommé par Dieu[» En 2005, l’Institut
de Recherche PEW des
USA a réalisé un sondage montrant que 64% des Américains sont favorables
à l’enseignement du créationnisme ou du "intelligent
design" et 38% veulent que l’on n’enseigne plus la théorie de l’évolution
dans les écoles publiques...
En
Europe, les réactions négatives aux conceptions scientifiques ont amené les
savants à s’inquiéter surtout après la diffusion en 2007 d’un luxueux ouvrage illustré, L'Atlas de
la création. Edité et imprimé en Turquie, ce maunel prétend démontrer que l'évolution
n'est pas une doctrine scientifique mais de la propagande antireligieuse. Son
auteur, Harun
Yahya -
de son vrai nom Adnan
Oktar -,
dirige une organisation au financement obscur, dont le principal objectif est de
promouvoir la lecture du Coran.
8.
Les réponses des religions, la condition humaine dans sa totalité, le salut
des individus et la vie après la vie
sommaire 138 * début créationnisme
Les
réponses des religions sont de
l'ordre de la Révélation (Nouveau Testament), du témoignage (expérience
spirituelle personnelle), de l'ordre de l'histoire (comportement particulièrement
altruiste/héroïque de certaines personnalités), de l'ordre de la tradition
(on est tel ou tel parce que les ancêtres le sont), de l'ordre de la conversion
(tel individu est saisi par le repentir ou la "grâce").... De ce
point de vue, certains signes vont dans le sens d'une nouvelle religiosité,
d’un réenchantement du monde, notamment dans des milieux assez proches des
sectes (terme qui n'est pas défini juridiquement). Les arguments des partisans
d'une "nouvelle science" s'appuient
sur les dangers que présente pour le sens de la responsabilité
l'extension considérée comme anarchique de la technique. Notre avenir n'est-il
que devenir les esclaves des robots que nous venons de créer ? Certains savants
"spiritualistes", à la suite du fameux
«supplément d'âme» de Bergson, comme d'Espagnat ou Trinh Xuan Thuan*,
envisagent que derrière le réel scientifique il y aurait un surréel ou un réel
voilé.
*[Trinh
Xuan Thuan défend le principe «anthropique».
Ce principe énonce que l’Univers a été conçu dans des conditions très
spéciales en vue de l’apparition de la vie et de la conscience.
L'erreur dans ce conflit consiste toujours
à tenter d'intégrer l'objet des sciences dans les préoccupations traditionnelles du
religieux. Kant écrit la Critique
de la Raison pure pour délimiter les pouvoirs de la connaissance (ses conditions de possibilité autour de la
question : Que puis-je connaître ?) ; ce faisant, il délivre la science de sa
dépendance à l'égard de la métaphysique et des religions ; il écrit ensuite
la Critique de la raison pratique,
qui, dans son itinéraire, est plus important que la CRP parce qu'il désire répondre
rationnellement à la question : Que
dois-je faire ? Il s'agit ici de définir les conditions de la moralité. Le
monde de la morale est tout différent du monde de la connaissance. Dans ce
monde, la raison est pratique et
fondée sur une expérience holistique de la vie ; elle ne dépend pas des lois
de la nature : des individus sont
capables d’actes désintéressés; ils sont capables de faire la différence
entre ce qu’ils ont fait et ce qu’ils auraient dû faire.
Nous ressentons quand nous agissons de manière immorale.
C’est ce que nous montrent le sens commun et les préceptes de la
religion. Mais ici encore la
rupture avec le monde animal n’est pas abrupte non plus
puisque Fr. de Waal a observé chez des chimpanzés des manifestations
d’empathie.[Fr. de Waal, Le
Singe en nous, Fayard, 2006, p. 220 et suiv.]
Pour
résoudre le problème de la méthode scientifique et des convictions
personnelles, les scientifiques catholiques introduisent
une différence subtile entre athéisme méthodologique, postulat de
toute science empirique, et athéisme
de conviction. Ils refusent les perspectives purement matérialistes et le
caractère réducteur de l’approche scientifique.
Que
convient-il de retenir de ce qui précède ? Il ne
faut pas espérer que la
raison scientifique supprime la religion ; il faut espérer que la raison
scientifique défende son territoire et sa liberté d'action
quand la religion empiète sur eux ou les freine. Mais pas davantage.
Le
résultat de ce conflit entre science et religion est le suivant : on ne peut
pas dire que la paix perpétuelle soit établie. Le Vatican a finalement admis
plus ou moins l’évolution. Le Pape Jean Paul II a déclaré il y a quelques
années dans un discours devant des philosophes et des théologiens réunis à
Rome le 26 avril 1985: “ La foi
bien comprise dans la Création et l'enseignement bien compris de l'évolution
ne se contrarient pas: l'évolution présuppose la Création; la Création se présente
à la lumière de l'évolution comme un événement étendu dans le temps, à
travers lequel Dieu devient visible aux yeux de la foi comme “ Créateur
des cieux et de la Terre ” (Documentation
Catholique, numéro 1901, 4 août 1985.) ”.
Il reste
que, simultanément, cette
reconnaissance de l’évolution est
limitée au corps humain : l'âme
reste d'origine divine et transcende le corps.
Entre la matière et l'esprit
il y a un « saut ontologique » qu'aucune explication scientifique ne saurait
combler. Sur ce point, le dépositaire
du dogme contredit le message
complet de Darwin et défend le dualisme métaphysique. Voilà donc que
rejaillit une source de conflit. L'argument avancé par les représentants
religieux catholiques qui cherchent un rapprochement des points de vue
est que la religion se meut dans l'éternité et que la science évolue
dans le relatif ou devrait évoluer en direction des principes du dogme, du
moins si on est patient. Mais pratiquement, c’est l’évolution inverse qui
se produit et la science qui conquiert des territoires auparavant réservés à
la spéculation.
Christian
Thys
* Haute Ecole Léonard de Vinci
1. Les limites de la métaphore de l'ordinateur
2. Les conclusions de Anne Dambricourt-Malassé, paléoanthropologue au CNRS
Annexe
1
Les
limites de la métaphore de l’ordinateur
Les arguments contre l’identification abusive entre cerveau et
ordinateur
2.
Contrairement à l’ordinateur, le cerveau n’est pas un dispositif
contenant une unité de traitement unique, mais des unités disséminées qui
changent de connexions selon les tâches.
3.
Les comportements-réponses sont
très diversifiés d’un individu à l’autre. Affirmer que les lois du
comportement sont du type de celles que l’on peut représenter par un
programme d’ordinateur est franchir un pas considérable et injustifiable.
4.
Le monde extérieur est lui aussi extrêmement variable au point de
sembler indécomposable en faits et en règles dans sa totalité. Le monde ne se
laisse pas facilement analyser en éléments premiers isolables. Dans le monde vécu,
les entrées et les sorties ne sont pas
spécifiées par un programmeur.
5.
Le cerveau dépend des états du monde et des interactions sociales. Et
ceux-ci sont indéterminés, et relativement indépendants du monde physique .
Pour les humains, le rôle de la communauté qui entoure un individu est
essentiel dans la détermination
de l’acceptable et de l’inacceptable.
6.
Le fonctionnement de l’ordinateur est purement syntaxique, et la
syntaxe ne suffit pas pour obtenir des capacités sémantiques. Les symboles du
programme n’ont pas de signification, pas de contenu sémantique.
7.
L’intentionnalité humaine s’accompagne d’un composant subjectif :
le vécu en première personne, irréductible, ce que d’aucuns appellent la
manière qualitative dont nous vivons notre existence. Celle-ci intervient dans
l’élaboration du concept de /qualia/ cher aux neurosciences.
8.
La signification (Putnam)
est interactive et inférentielle, et pas simplement le résultat d’une
transmission. Changeux s’inspire
des composants qui interviennent dans le dialogue
pour critiquer l’analogie avec l’ordinateur. Or dans la conversation inférentielle
interviennent l’instauration d’un cadre commun, des hypothèses, des
anticipations, des ajustements, des allusions, un but, celui d’enrichir
l’environnement cognitif de l’interlocuteur. À cela s’ajoute encore des
processus d’attention qui
ont une importance déterminante pour l’apprentissage par imitation.
9.
Les signaux sensoriels d’un cerveau humain
sont ambigus, gorgés d’implicitations et de sous-entendus.
10.
Les termes que nous appliquons au cerveau et à l’ordinateur par métaphore risquent de nous leurrer.
11. Traiter l’information dans un monde humain signifie traiter psychologiquement l’information, c’est-à-dire avec émotion.
12.
Ce qui manque à l’ordinateur, c’est évidemment un corps humain en
relations constantes par toutes ses facultés avec le milieu et le flux
d’informations qu'il en reçoit.
13.
Le cerveau construit ses propres programmes, il est capable de développer
des stratégies de manière autonome. Mais l’ordinateur qui apprend progresse.
14.
Jeannerod [La
Nature de l’esprit, O.
Jacob, 2002],
considère que
l’analogie entre le cerveau et l’ordinateur est dépassée. Il parle de
cognition naturelle et de cognition artificielle.
Il insiste sur la relation très spécifique du cerveau et du corps, qui n’est
en rien comparable à celle d’un ordinateur, et de son rapport à sa source électrique
d’énergie.
15.
Le cerveau est le résultat
d’une histoire. Il a contribué à modifier l’environnement en profondeur.
16.
Le paradigme de l’ordinateur peut fonctionner pour tous les processus
intellectuels qui ne font appel
qu’à de la reproduction mécanique.
Annexe 2
Les conclusions de Anne Dambricourt-Malassé, paléoanthropologue au CNRS
1°
L’existence humaine est un événement local mais non inattendu 2° Elle
s’inscrit dans une trajectoire irréversible harmonique non chaotique 3° Tel
un cœur dont les cellules ont des trajectoires aléatoires, mais concourent à
une même fonction qui les corrèle, prédictible de ce fait, et donc non
chaotique, le tissu humain aurait une fonction particulière, que nous devons
comprendre, 4° Les personnes humaines sont aléatoires mais elles appartiennent
à un système harmonique, ce qui implique que les personnes sont corrélées et
interactives dans une même fonction. Cette fonction reste préservée au-delà
des aléas individuels et reproductibles. Il apparaît comme un principe de
non-séparabilité entre les personnes humaines, mais il peut être rompu. 5° Le fait de parler de Dieu ou d’une entité divine n’est pas un hasard, il
est une propriété émergente attendue, 6° Cette propriété participe à l’émergence
de la prochaine étape évolutive, vers plus de conscience 7° La logique du
processus est celle d’une révélation du Sens de la déchirure germinale, (la
fluctuation initiale, la brisure de symétrie) elle a une raison d’être et sa
signification passe par les hommes, et elle les outre-passe, car elle dépasse
l’entendement humain. Les hommes parmi les plus éveillés parlent de réel
voilé, d’incomplétude, 8° Les hommes ne sont pas un but mais un passage, un
passage libre de laisser s’activer à nouveau la dynamique de la révélation,
libre aussi de la refuser en fuyant la question du Sens 9° Si la Science se met
à parler de l’incomplétude, je dirais qu’en effet cette incomplétude se
traduit ici par une absence, non pas celle du Sens, mais une incomplétude
historique, la révélation du Sens est inachevée, l’incomplétude est un
inachèvement, 10° L’homme ne peut saisir le sens qui est en lui sans procéder
à une nouvelle brisure de symétrie qui le projette dans un niveau de
conscience décuplé ; à ce moment l’abstraction du Sens devient
possible, mais voilà la clé-de-voûte, la pierre d’achoppement, qu’est-ce
qui dynamise, qu’est-ce qui intègre, qu’est-ce que cette gravitation que
l’on n’atteint jamais, qu’est-ce que cet attracteur harmonique dans le réel
(car c’est ici un concept mathématique pour décrire une trajectoire irréversible
avec une succession d’effets de seuils et stable dans son principe de
l’organisation émergente).
Il faut donc
une conscience supérieure à la nôtre pour contenir le Sens qui est en nous,
il faut une réactualisation de l’hominisation. Mais qui va procéder à cette
intégration, à quel niveau se fait-elle ? Il est impossible de saisir le
sens de cette déchirure dont nous sommes nés, sans réactualiser cette rupture
de symétrie par cet acte même de saisie du Sens.
Plus que la
conscience humaine, c’est concevable dans un futur des hommes, en pleine accélération,
mais cela suppose aussi une itération accélérée des ruptures de symétries,
une accélération des convergences individuelles dans un même bassin
d’attraction, une même ouverture pour recevoir une nouvelle dynamisation.
Nous ne voyons
pas la complétude si je puis dire, la solution, l’achèvement, mais nous le
pressentons.
Voilà donc ce
que je propose, un cadre théorique scientifique nouveau, qui intègre la théorie
du Chaos, l’imprédictibilité croissante par suite des ruptures de corrélations
au sein d’un même plan, ou encore la dispersion des trajectoires initialement
dans un même bassin d’attraction dans des bassins attracteurs différents (et
donc irréversiblement non convergents). Ce cadre théorique ajoute le concept
d’attracteur harmonique, qui intègre celui de chaotique et il rejoint le
paradigme du Sens, défendu en particulier par Xavier Sallantin. Les attracteurs
harmoniques sont du paradigme du Sens, en devenant chaotiques (pertes des corrélations
au sein d’une cohérence première), ils ouvrent le paradigme du Non-Sens.
Il est logique
que mon discours s’achève sur des interrogations et non seulement une
certitude (scientifique). L’attracteur harmonique existe, c’est une
certitude. Où nous entraîne-t-il c’est une question. Qui peut nous répondre ?
Si c’est Quelqu’un qui est plus que ce que nous sommes. Qui peut nous dévoiler,
au sens propre, notre sens et nos directions d’avenir, si ce n’est un savoir
qui nous contient et nous transcende. La logique veut donc que le dévoilement
du Sens humain soit donné par une conscience encore plus éveillée que la
conscience humaine qui ne peut s’appréhender elle-même, la logique attend
donc des révélations dans l’histoire des hommes.
Or nous avons
bien des révélations. Alors c’est aux théologiens maintenant de confronter
ce que ces révélations nous disent des hommes et de leur condition future avec
les données que je viens de vous présenter et qui ne sont pas limitées à la
paléontologie humaine.»
B.
Andrieu, « Eléments pour un matérialisme dynamique », Revue
Philosophique de la France et de l’Etranger, P.U.F., n° 1 – janvier-mars,
1995, p. 71 à 82.
(éd.)
L’Invention du cerveau, Agora, 2002.
D.Andler
et alii, Philosophie des sciences, t.1 et t.2, Folio Essais, 2002.
J.-P.
Changeux, P. Ricœur, Ce qui nous fait
penser, O. Jacob, 2000.
J.-P.
Changeux, L’Homme de vérité, O. Jacob, 2002.
Du
vrai, du beau et du bien, O.Jacob, 2008.
F.Comte,
Dieu et Darwin, JC Lattès, 2008.
A.Damasio, L’erreur de
Descartes, O. Jacob, 1995.
Le sentiment même de soi,
O. Jacob, 2002.
Dambricourt-Malassé,
«Science et sens», www.uip.edu.
R.Dawkins,
Pour en finir avec Dieu, Tempus, 2008.
J.
Delacour, Conscience et cerveau, De Boeck, 2001.
D.C.Dennett,
La conscience expliquée, Odile Jacob, 1993.
D.
Denton, L’émergence de la
conscience , Flammarion, 1995.
C.de
Duve, A l‘écoute du vivant,
O.Jacob, 2002.
Singularités, O.Jacob, 2005.
J.-F.
Dortier, Le cerveau et la pensée, Sciences humaines, 1999.
B.
Dutrillaux et FL. Richard, « Notre nouvel arbre de famille », La
Recherche, mai 1997, p. 54 à 61.
J.C.Eccles,
Evolution du cerveau et création de la conscience, Flammarion,
1994.
G.M.Edelman,
Biologie de la conscience, Odile Jacob,1992.
B.Feltz,
La Science et le vivant, de Boeck, 2003.
L.
Ferry, J.-D. Vincent, Qu’est-ce
que l’homme ?, Odile Jacob, 2000.
H. Gardner, Histoire de
la révolution cognitive, Payot, 1985.
M.
Jeannerod, La Nature de l’esprit, O. Jacob, 2002.
J.
N. Missa, « Matérialisme et neurosciences : La question des
localisations cérébrales », Revue Philosophique de la France et de
l’Etranger, P.U.F., n°1 –janvier-mars, 1995, p. 71 à 82.
« La
description des lois de la conscience : une quête du Graal ? »,
Revue Internationale de Philosophie, P.U.F., n°3, 1999, pp. 421 à 448.
M.Meyer,
La philosophie anglo-saxonne, P.U.F, 1994.
PH.
Meyer, Philosophie de la médecine, Grasset, 2000.
S.
Pinker,L’Instinct du langage, Odile Jacob, 1999.
D.
Pinkas, La matérialité de
l’esprit, La Découverte, 1995.
Y.Quiniou, «La théorie de l’évolution et les croyances religieuses», http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/1228674354416/0/fiche___re...
J. Searle, Du
cerveau au savoir, Hermann, 1985.
F.
Varela, E. Thompson, E. Rosch, L’inscription
corporelle de l’esprit, Seuil, 1993.
J.
Vauclair, « Homo habilis est le premier à parler »,
Historia, 1997, p. 54 à 58.
J.-D.Vincent,
Voyage extraordinaire au centre du cerveau, O.Jacob, 2007.
F.de
Waal, Le Singe en nous, Fayard, 2006.
J.
Vauclair, « Homo habilis est le premier à parler »,
Historia, 1997, p. 54 à 58.
O.Houdé
et alii, Vocabulaire des sciences cognitives, P.U.F., 1998.
Louvain,
«L’Année Darwin», février-mars 2009, n°177.
Annexes: Propositions pour la lecture
1.
L’avant-big bang
sommaire 138 * début créationnisme
D’après
le scénario cosmologique classique, l’Univers est né lors du big bang.
il a enflé très rapidement pendant un court instant ( (inflation), puis il
a continué à se dilater régulièrement jusqu’à aujourd’hui
(expansion). Selon la nouvelle théorie du «pré-big bang», il existait un
univers primitif. Le gonflement soudain et tr§s rapide (inflation) d’un
point de cet univers primitif a entraîné la naissance de notre univers,
qui a ensuite poursuivi sa dilatation régulière (expansion).
Selon
Thibault Damour, physicien à l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques,
l’univers d’avant le big bang était une mare chaotique agitée
d’ondes. Deux d’entre elles, en se chevauchant ont formé une «bulle»
d’espace-temps microscopique qui a gonflé brusquement jusqu’à
atteindre le diamètre d’un cheveu, donnant alors naissance à notre
univers.
2.
La place privilégiée de la Terre
Si
l’Univers a 15 milliards d’années, notre système solaire naît sur le
tard. Il y a 4,565 milliards d’années, un nuage d’hydrogène se change
en étoile. Autour de ce Soleil, neuf planètes formées de grains de poussières
agglomérés tracent leur route. Troisième en partant du Soleil, après
Mercure et Venus, la Terre est à la bonne place. Ni trop près, ni trop
loin des rayons de l’astre-roi, elle pourra conserver de l’eau sous
forme liquide- in,dispensable à la vie. Elle n’est pas assez massive pour
retenir l’hydrogène et l’hélium dans lesquels elle baigne, et c’est
une chance ; car, dans le futur, elle saura conserver des gaz plus lourds
(dioxyde de carbone, oxygène)favorisant chacun à sa manière
l’apparition de la vie. enfin, la présence de la Lune, née probablement
il y a 4,4 milliards d’années, sera plus que bénéfique. Sans ce
satellite, qui stabilise l’axe de rotation terrestre, le climat aurait été
franchement irrégulier. Et la vie aujourd’hui serait certainement tout
autre.
3. L’émergence
de la vie
Une
certitude, la vie est là il y a 3,5 milliards d’années : elle n’aura
qu’un petit milliard d’années pour apparaître, sans doute moins. Les
pionnières sont des bactéries baptisées cyanobactéries (du grec kuanos,
bleu sombre, indiquant la couleur). Comment le savons-nous ? Par les
stromatolites [structures calcaires formées par les cyanobactéries pour y
prospérer]
fossiles de Warrawoona, en Australie, datés de cette époque.
L’histoire
du vivant fut longtemps affaire de minus. Celle des bactéries, cellules
sans noyau dites procaryotes. Mais aussi, et peut-être très tôt, celle
d’organismes composés d’un ou plusieurs cellules à noyaux, les
eucaryotes - le noyau offrant un blindage à l’ADN. Cette division
procaryote-eucaryote est l’une des plus profondes du monde vivant. Comment
apparaissent-ils, ces eucaryotes, dix fois plus gros que les cellules sans
noyau ? L’hypothèse en vogue est si incroyable que les scientifiques ont
longtemps renâclé. Mais l’Américaine Lynn Margulis a fini par
l’imposer. Si l’eucaryote est beaucoup plus gros, c’est parce qu’il
n’est qu’une... association de procaryotes. Oui, nos fières cellules
eucaryotes - celles de l’homme - , ne sont rien d’autre qu’un tas de
bactéries transformées par l’évolution. La mitochondrie où se fabrique
l’énergie ? Une ex-bactérie. Le chloroplaste, siège de la photosynthèse
? Une ex-bactérie. Et si l’ADN des eucaryotes est plus fourni, c’est
probablement parce qu’il a hérité du paquet de gènes de tout ce petit
monde.
Des
bactéries s’associent pour former un être multicellulaire. L’évolution
transforme l’association de bactéries en cellule à noyau. Une hypothèse
hardie, mais aujourd’hui acceptée.
Il
se pourrait que l’esprit humain soit d’une telle complexité qu’on ne
puisse jamais en rendre compte, étant donné nos limitations intrinsèques.
Peut-être même s’agit-il d’une entité qui ne relève pas de l’ordre
de l’explicable, mais de celui du mystère, car il faut s’efforcer de
distinguer les questions pouvant légitimement être abordées par la
science de celles qui nous seront à jamais inaccessibles. Mais quelle que
soit ma sympathie pour ceux qui ne pensent pas que l’on pisse éclaircir
le mystère (ils ont été baptisés les «mystéristes»), et pour ceux qui
pensent qu’on le peut, mais seraient désappointés si l’explication
finalement trouvée se fondait sur quelque chose de déjà connu, je crois
vraiment, même si j’ai des moments de doute, que nous arriverons à
comprendre le fonctionnement mental.(...)
5.
L’esprit et le cerveau : les grandes théories
Dualisme spiritualiste
L’esprit
et le cerveau sont de nature différentes. Les mécanismes du cerveau ne déterminent
pas la pensée.
Matérialisme identité
Le
cerveau et l’esprit sont une seule et même réalité : les productions de
l’esprit correspondent à des états physico-chimiques du cerveau.
•
Version
stricte : un état cérébral détermine rigoureusement un type d’état
mental (matérialisme des types). Chaque fois qu’un homme pense «voiture»,
un état déterminé, toujours identique, est présent dans son système
nerveux.
•
Version
souple : les états mentaux varient avec les états cérébraux, mais
plusieurs états cérébraux peuvent réaliser le même type d’état
mental (matérialisme des exemplaires). lorsqu’un chef de gare prononce le
mot «voiture» ou a mal aux pieds, ce qu’il dit ou ce qu’il ressent
correspond bien à un état de son cerveau. Mais cet état n’est pas nécessairement
identique d’un jour à l’autre ou d’un individu à l’autre (....)
chaque fois qu’il se produit un état mental, il existe un rapport
d’identité entre cet événement précis et l’état cérébral
correspondant, mais il n’y a apas de rapport obligé entre le type de représentation
et l’état cérébral.
Matérialisme
du double aspect
L’esprit
constitue la face subjective ; le cerveau la face objective d’une même
entité, l’esprit-cerveau.
En
partant du célèbre cas du XIX e. siècle, Phineas Gage, dont le
comportement a pour la première fois mis le rapport existant entre une
certaine perturbation de la faculté de raisonnement et une lésion cérébrale
spécifique, j’examine les recherches ré¢es menées sur les
maladies analogues de notre époque, et je passe en revue les découvertes
pertinentes faites récemment en
neuropsychologie humaine et animale. En outre, j’avance l’idée que la
faculté de raisonnement dépend de plusieurs systèmes de neurones oeuvrant
de concert à de nombreux niveaux de l’organisation cérébrale, et non
pas d’un seul centre cérébral. du cortex préfrontal à l’hypothalamus
et au tronc cérébral, de nombreux centres cérébraux, de « haut niveau
« aussi bien que de « bas niveau «, concourent au fonctionnement de la
faculté de raisonnement. (...) Même si Charles Darwin a anticipé cette
constatation en affirmant que la structure corporelle de l’homme portait
l’empreinte indélébile d’une origine inférieure, il peut paraître
curieux de retrouver la trace du passé évolutif de notre espèce au niveau
de nos fonctions mentales les plus manifestement humaines. Cependant, ce
n’est pas parce que les niveaux inférieurs de l’organisation cérébrale
influent sur les décisions rationnelles du plus haut niveau que celles-ci
s’en trouvent, de ce fait, dévalorisées.
7.
Le syndrome de Bonnet
«Je
connais un homme respectable, plein de santé, de candeur, de jugement et de
mémoire, qui en pleine veille, et indépendamment de toute impression du
dehors, aperçoit de temps en temps devant lui des figures d’hommes, de
femmes, d’oiseaux, de voitures et de bâtiments. Il voit ces figures se
donner différents mouvements, s’approcher, s’éloigner, fuir, diminuer
at augmenter de grandeur, paraître, disparaître, reparaître : il voit les
bâtiments s’élever sous ses yeux et lui offrir toutes les parties qui
entrent dans leur construction extérieure. Les tapisseries de ses
appartements lui paraissent se changer tout à coup en tapisseries d’un
autre goût et plus riche; d’autres fois il voit les tapisseries se
couvrir de tableaux qui représentent différents
paysages.(...) Tout cela paraît avoir son siège dans la partie du cerveau
qui répond à l’organe de la vue. La personne dont je parle a subi en
différent temps et dans un âge très avancé, l’opération de la
cataracte des deux yeux. (...) Mais ce qu’il est important de remarquer,
c’est que ce vieillard ne prend point, comme les visionnaires, ses visions
pour des réalités, il sait juger sainement de toutes ces apparitions et
redresser toujours les premiers jugements.»
(Ce
qui précède est le récit du naturaliste et philosophe suisse Charles
Bonnet en 1760. Son propre grand-père souffrait de ces hallucinations,
NDLR.)
On
n’a pu mettre que récemment en évidence une hyperactivité du cortex
visuel en rapport avec les hallucinations. En 1998, Ffytche *
et ses collaborateurs ont placé dans une machine IRM des patients souffrant
d’un syndrome de Charles Bonnet. Ils leur ont demandé, pendant cinq
minutes, d’indiquer à quels instants apparaissaient et disparaissaient
les hallucinations, et d’en rapporter le contenu. Ils ont ensuite déterminé
quelles étaient les régions cérébrales dont l’activité variait de façon
concomitante aux hallucinations. Ces régions n’étaient autres que le
cortex occipital et temporal inférieur, dont nous avons vu qu’elles étaient
à la base de la perception des objets réels : la survenue d’une
hallucination était annoncée et accompagnée par une augmentation locale
du débit sanguin.
* D.H.Ffytche, R.J Howard, M.J.Bramer, A.David, P.Woodruff, S.Williams.
The anatomy of conscious vision: an fmRI study of visual hallucinations.Nat
Neurosci, 1998.
8.
La conscience sous
un angle subjectif
Que
l’homme puisse posséder le Je
dans sa représentation, cela l’élève infiniment au-dessus de tous les
autres êtres vivant sur la terre. C’est par là qu’il est une personne,
et grâce à l'unité de la conscience à travers toutes les transformations
qui peuvent lui advenir, il est une seule et même personne, c'est-à-dire
un être totalement différent par le rang et par la dignité de choses
comme les animaux dépourvus de raison...
Tout
homme a une conscience et se trouve observé, menacé et surtout tenu en
respect par un juge intérieur, et cette puissance qui veille en lui sur les
lois n’est pas quelque chose qu’il se forge à lui-même arbitrairement,
mais elle est inhérente à son être. Sa conscience le suit comme son ombre
lorsqu’il pense lui échapper.
Il
peut bien s’étourdir ou s’endormir par des plaisirs et des
distractions, mais il ne saurait éviter de revenir à lui ou de se réveiller
de temps en temps dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il peut
arriver à l’homme de tomber dans l’extrême abjection où il ne se
soucie plus de cette voix, mais il ne peut pourtant éviter de l’entendre.
9. La
conscience sous un angle
objectif
Grâce
aux avancées de la neurophysiologie des cycles veille-sommeil, les bases cérébrales
et les mécanismes cellulaires et moléculaires communs à l’état
conscient de veille et au rêve sont en grande partie déterminés, de même
que les processus qui les distinguent.
Les
bases de l’unité de l’expérience consciente à l’intérieur d’un même
état conscient sont encore mal connues ; par contre, il existe des données
neurobiologiques précises sur une forme de mémoire à court terme, la mémoire
de travail, impliquée dans la continuité de l’état conscient ainsi que
sur la détection de la nouveauté et l’attention, deux des principales
origines de l’état conscient et de ses relations avec le conscient
potentiel.
En
dehors de celles directement impliquées dans l’état de veille et de
sommeil paradoxal, les structures cérébrales de loin les plus fréquemment
activées pendant l’état conscient sont préfrontales.
10.
Le Premier
Moteur
Tout ce qui est mû est mû par quelque chose. Or cela
s'entend en deux sens : ou bien le moteur ne meut pas par son propre moyen
mais par le moyen d'une autre chose qui meut le moteur ; ou bien il meut par
lui-même, et alors il est, ou immédiatement après le terme extrême, ou séparé
de lui par plusieurs intermédiaires : tel le bâton qui meut la pierre et
est mû par la main, laquelle est mue par l'homme ; mais celui-ci meut sans
être à son tour mû par autre chose. Certes nous disons que tous les deux
meuvent, et le dernier (le bâton) aussi bien que le premier (l'homme) ;
mais c'est principalement le premier, car celui-ci meut le dernier tandis
que le dernier ne meut point le premier ; c'est-à-dire que sans celui-ci le
dernier ne peut mouvoir, tandis que le premier le peut sans l'autre : ainsi
le bâton ne mouvra pas si l'homme ne meut pas.
Si
donc tout mû est nécessairement mû par quelque chose, il faut qu'il y ait
un premier moteur qui ne soit pas mû par quelque chose ; mais si, d'autre
part, on a trouvé un tel premier moteur, il n'est pas besoin d'un autre. En
effet, il est impossible que la série des moteurs qui sont eux-mêmes mus
par autre chose aille à l'infini, puisque dans les séries infinies il n'y
a rien qui soit premier. Si donc tout ce qui est mû l'est par quelque
chose, et que le premier moteur, tout en étant mû, ne l'est pas par autre
chose, il est nécessaire qu'il soit mû par soi. "
11.
Les preuves (logiques) de l’existence de Dieu
S’appuyant
sur ce principe premier (que toute existence contingente requiert pour
arriver à l’existence une Cause incausée qui est l’Exister même, la
raison humaine peut donc atteindre l’existence de dieu en vertu de son
pouvoir propre, c’est-à-dire non pas par une démonstration allant de
l’essence à ses propriétés ou de la cause à l’effet (...), mais par
une démonstration qui procède de l’effet à la cause et détermine
celle-ci en fonction de celui-là.
C’est
à ce genre de preuves que se réfèrent les cinq voies par lesquelles saint
Thomas arrive à démontrer l’existence de Dieu :
1°
Par la nature du changement réel qui exige nécessairement l’existence
d’un premier moteur immobile, sans quoi, de moteur mü à moteur mû il
faudrait procéder à l’infini, ce qui est impossible.
2°
par l’enchaînement des causes efficientes, qui est tel que le premier
terme est cause du moyen, celui-ci du dernier, en sorte que si, prolongeant
la chaîne à l’infini, on nie qu’il y ait une première cause, on
supprime du même coup toutes les causes intermédiaires et nie le fait de
la causalité.
3°
Par la distinction du possible et du nécessaire, en vertu de quoi
l’esprit doit nécessairement conclure à l’existence d’un premier être
nécessaire absolument en soi, sinon tous les êtres étant simplement
possibles ou contingents, nul d’entre eux n’aurait pu commencer
d’exister.
4°Par
les degrés des perfections transcendantales (être, bien, vrai, un) dans
les êtres finis, degrés qui impliquent nécessairement l’existence
d’un Etre qui les possède à l’état suprême, dont tous les autres êtres
participent et auquel ils se réfèrent.
5°
Par l’ordre du monde auquel les choses diverses et discordantes ne peuvent
concourir que par le gouvernement d’un Etre qui assigne à tous et à
chacun sa tendance à une fin déterminée.
12.
Le vitalisme
Sur
les deux grandes routes que l'élan vital a trouvées ouvertes devant lui,
le long de la série des arthropodes et de celle des vertébrés, se développèrent
dans des directions divergentes, disions-nous, l'instinct et l'intelligence,
enveloppés d'abord confusément l'un dans l'autre. Au point culminant de la
première évolution sont les insectes hyménoptères, à l'extrémité de
la seconde est l'homme : de part et d'autre, malgré la différence
radicale des formes atteintes et l'écart croissant des chemins parcourus,
c'est à la vie sociale que l'évolution aboutit, comme si le besoin s'en était
fait sentir dès le début, ou plutôt comme si quelque aspiration
originelle et essentielle de la vie ne pouvait trouver que dans la société
sa pleine satisfaction. La société, qui est la mise en commun des énergies
individuelles, bénéficie des efforts de tous et rend à tous leur effort
plus facile. Elle ne peut subsister que si elle se subordonne l'individu,
elle ne peut progresser que si elle le laisse faire : exigences opposées,
qu'il faudrait réconcilier. Chez l'insecte, la première condition est
seule remplie. Les sociétés de fourmis et d'abeilles sont admirablement
disciplinées et unies, mais figées dans une immuable routine. Si
l'individu s'y oublie lui-même, la société oublie aussi sa destination ;
l'un et l'autre, en état de somnambulisme, font et refont indéfiniment le
tour du même cercle, au lieu de marcher, droit en avant, à une efficacité
sociale plus grande et à une liberté individuelle plus complète. Seules,
les sociétés humaines tiennent fixés devant leurs yeux les deux buts à
atteindre. En lutte avec elles-mêmes et en guerre les unes avec les autres,
elles cherchent visiblement, par le frottement et par le choc, à arrondir
des angles, à user des antagonismes, à éliminer des contradictions, à
faire que les volontés individuelles s'insèrent sans se déformer dans la
volonté sociale et que les diverses sociétés entrent à leur tour, sans
perdre leur originalité ni leur indépendance, dans une société plus
vaste : spectacle inquiétant et rassurant, qu'on ne peut contempler
sans se dire qu'ici encore, à travers des obstacles sans nombre, la vie
travaille à individuer et à intégrer pour obtenir la quantité la plus
grande, la variété la plus riche, les qualités les plus hautes
d'invention et d'effort.
Si
maintenant nous abandonnons cette dernière ligne de faits pour revenir à
la précédente, si nous tenons compte de ce que l'activité mentale de
l'homme déborde son activité cérébrale, de ce que le cerveau emmagasine
des habitudes motrices mais non pas des souvenirs, de ce que les autres
fonctions de la pensée sont encore plus indépendantes du cerveau que la mémoire,
de ce que la conservation et même l'intensification de la personnalité
sont dès lors possibles et même probables après la désintégration du
corps, ne soupçonnerons-nous pas que, dans son passage à travers la matière
qu'elle trouve ici-bas, la conscience se trempe comme de l'acier et se prépare
à une action plus efficace, pour une vie plus intense ? Cette vie, je
me la représente encore comme une vie de lutte et comme une exigence
d'invention, comme une évolution créatrice : chacun de nous y
viendrait, par le seul jeu des forces naturelles, prendre place sur celui
des plans moraux où le haussaient déjà virtuellement ici-bas la qualité
et la quantité de son effort, comme le ballon lâché de terre adopte le
niveau que lui assignait sa densité. Ce n'est là, je le reconnais, qu'une
hypothèse. Nous étions tout à l'heure dans la région du probable ;
nous voici dans celle du simple possible. Avouons notre ignorance, mais ne
nous résignons pas à la croire définitive. S'il y a pour les consciences
un au-delà, je ne vois pas pourquoi nous ne découvririons, pas le moyen de
l'explorer. Rien de ce qui concerne l'homme ne saurait se dérober de parti
pris à l'homme. Parfois d'ailleurs le renseignement que nous nous figurons
très loin, à l'infini, est à côté de nous, attendant qu'il nous plaise
de le cueillir. Rappelez-vous ce qui s'est passé pour un autre au-delà,
celui des espaces ultra-planétaires. Auguste Comte déclarait à jamais
inconnaissable la composition chimique des corps célestes. Quelques années
après, on inventait l'analyse spectrale, et nous savons aujourd'hui, mieux
que si nous y étions allés, de quoi sont faites les étoiles.
13.
Evolution
sommaire 138 * début créationnisme
J’ai défendu dans ce livre la thèse, acceptée par la grande majorité
des scientifiques, que la vie est née
naturellement, par le seul jeu des lois physiques et chimiques. Cette thèse
s’oppose à la croyance, soutenue avec plus ou moins de vigueur par de
nombreux groupes religieux, qu’il a fallu une intervention divine spéciale
pour «insuffler la vie à la matière». Pour les créationnistes stricts,
cette intervention ne fait aucun doute. Pour les religions plus libérales
de la tradition judéo-chrétienne, y compris l’Eglise catholique, elle
n’est pas vérité de foi, mais elle n’est pas non plus expurgée
explicitement du discours courant, qui confond fréquemment animisme et
croyance religieuse en un mélange flou que bien peu se donnent la peine
d’analyser. Je sais, pour en avoir fait l’expérience, qu’un public
non scientifique, même hautement éduqué, accueille souvent la notion
d’une origine naturelle de la vie avec un sentiment mixte où l’incompréhension
se mêle à l’incrédulité et à la méfiance. On voit dans cette notion
une dangereuse dérive matérialiste. Ou encore, on refuse de s’y attarder
en la rangeant au placard avec les autres bizarreries incompréhensibles qui
occupent les scientifiques mais n’intéressent pas le commun des mortels.
On
doit reconnaître que l’origine naturelle de la vie n’a pas été
scientifiquement démontrée, dans ce sens que l’on n’a ni observé, ni
reproduit expérimentalement le phénomène. Il s’agit simplement d’une
notion qui s’inscrit dans tout ce que l’on sait de la nature de la vie
qui est étayé par de nombreuses observations et données expérimentales.
A
l’exception de la frange créationniste- plus qu’une frange,
malheureusement, dans certaines parties du monde - qui ajoute plus de foi à
des mots écrits il y a quelque trois mille ans qu’à des vestiges
fossilisés d’anciennes formes de vie, à des mesures de désintégration
isotopique ou à des séquences moléculaires, le fait
de l’évolution biologique est admis par tous ceux qui sont informés
des données sous-jacentes et par les nombreuses personnes éduquées qui,
sans être elles-mêmes spécialistes, accordent de la valeur à la démarche
scientifique et sont prêtes à faire confiance à ses conclusions, surtout
lorsqu’elles sont unanimement cautionnées par ceux qui ont la compétence
d’en apprécier les fondements. (...) Le hasard multiplié par le hasard -
le hasard au carré, si l’on peut dire - se trouve à l’origine des
millions de bifurcations qui ont dessiné l’arbre de la vie : la
conclusion paraît s’imposer d’une manière inéluctable que le cours de
l’évolution a suivi des voies imprévisibles, non reproductibles, gouvernées
par la contingence. Si l’on devait «rejouer la bande», pour reprendre
l’image inoubliable proposée par Gould, le résultat serait nécessairement
tout à fait différent.
14. Les textes sacrés [Manuel de doctrine chrétienne par le Dr Wilbert Kreiss]
La
création de l'univers tout entier est l'oeuvre du Dieu trinitaire (1), Père,
Fils et Saint-Esprit. Selon le témoignage de l'Ecriture Sainte, elle fut
accomplie en six jours (2) . Elle manifeste et glorifie la puissance
(3), la
bonté (4) et la sagesse (5) du Seigneur.
1
"Au
commencement, Dieu créa les cieux et la terre" (Genèse 1:1).
"Les
cieux ont été faits par la Parole de l'Eternel, et toute leur armée par
le souffle de sa bouche" (Psaume 33:6).
"Au
commencement était la Parole... Toutes choses ont été faites par elle, et
rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle" (Jean 1: 1.3).
"Ainsi,
il y eut un soir et il y eut un matin: ce fut le premier jour...Ainsi, il y
eut un soir et il y eut un matin : ce fut le sixième jour. Ainsi furent
achevés les cieux et la terre et toute leur armée. Dieu acheva au septième
jour son oeuvre qu'il avait faite et ils se reposa au septième jour de
toute son oeuvre qu'il avait faite" (Genèse 1:5.31; 2:1.2).
3
4
5
1
"Etant
le reflet de sa gloire et l'empreinte de sa personne, et soutenant toutes
choses par sa parole puissante, il a fait la purification des péchés"
(Hébreux 1:3).
"Il
est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui"
(Colossiens 1:17).
2
"Qui
a fait la bouche de l'homme? Et qui rend muet ou sourd, voyant ou aveugle?
N'est-ce pas moi, l'Eternel? Va donc, je serai avec ta bouche et je
t'enseignerai ce que tu auras à dire" (Exode 4:11.12).
3
"Dieu
est le Seigneur du ciel et de la terre... Il donne à tous la vie, la
respiration et toutes choses. Il a fait que tous les hommes, issus d'un seul
sang, habitent sur toute la surface de la terre, ayant déterminé la durée
des temps et les bornes de leur demeure" (Actes 17:24-26).
Cf.
tous les textes qui proclament Dieu le Roi de l'univers : 1 Timothée 1:17;
6:15; Apocalypse 1:6; 19:6, etc...
LA
CONSTITUTION DE L'HOMME
L'homme
possède un corps et une âme, ou plutôt il est corps et âme ou corps et
esprit. Cette âme, siège des émotions et des affections, est ce par quoi
il survit après la mort.
"Ne
craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais qui ne peuvent tuer l'âme,
craignez plutôt celui qui peut faire périr le corps et l'âme dans la géhenne"
(Matthieu 10:28).
"Pour
moi, absent de corps, mais présent d'esprit, j'ai déjà jugé, comme si j'étais
présent, celui qui a commis un tel acte... Qu'un tel homme soit livré à
Satan pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé au jour
du Seigneur Jésus" (1 Corinthiens 5:3.5).
"Il
est allé prêcher aux esprits en prison" (1 Pierre 3:19).
"Mon
âme exalte le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur"
(Luc 1:46.47).
Création
et Providence
http://www.egliselutherienne.org/bibliotheque/doctrine/mandoctrinechretienne/
15.
Dieu et l’Evolution
16.
La position du Vatican et des mouvements religieux chrétiens
La
foi bien comprise dans la Création et l'enseignement bien compris de l'évolution
ne se contrarient pas : l'évolution présuppose la Création; la Création
se présente à la lumière de l'évolution comme un événement étendu
dans le temps, à travers lequel Dieu devient visible aux yeux de la foi
comme “ Créateur des cieux et de la Terre ” .
Jean Paul II, dans un discours devant des philosophes et des théologiens réunis
à Rome le 26 avril 1985 (Documentation Catholique numéro 1901, 4 août 1985) ”.
Le Pape Benoît XVI a fait paraître
ses positions en allemand et intitulé "Schöpfung und
Evolution", Création et Evolution. Le Pape ne soutient pas la thèse
du créationnisme, la position créationniste est basée sur une interprétation
de la bible que l’église catholique ne partage pas. Le Pape rejette à la
fois un créationnisme qui exclut catégoriquement la science, et une théorie
de l’évolution qui dissimule ses propres faiblesses et ne veut pas voir
les questions qui se posent au-delà des capacités méthodologiques de la
science naturelle. La théorie de l’évolution est considérée trop
envahissante par l’Eglise catholique qui semble surtout s’inquiéter de
l’influence du darwinisme social et des théories évolutionnistes en matière
d’économie et d’éthique médicale.
sommaire 138 * début créationnisme
17.
La position de P.Roux, prêtre catholique
Depuis que Dieu a
clairement parlé aux hommes à travers Abraham, Moïse, les prophètes et
puis en ces “ temps qui sont les derniers ” (He 1 v1) par son
Fils Jésus-Christ, nous, les croyants chrétiens, nous savons qu'il est le
“ Créateur des Cieux et de la Terre ”.
Cela signifie que le
monde n'existe pas par hasard, mais en raison de libre décision de Dieu qui
l'a tiré du néant et l'a fait exister par amour afin de le confier à
l'Homme.
Nous savons que dans
cette Création l'Homme a une place spéciale car il est le seul à être
appelé à la vie éternelle, perdue à cause du péché originel, redonnée
par la Mort et la Résurrection du Christ. Cela signifie qu'en aucun cas
l'Homme ne pourra être purement et simplement assimilé à un animal qui
n'a ni vrai langage conceptuel, ni liberté, ni vocation à la vie éternelle.
Ces certitudes
communes à tous les chrétiens du monde, quelle que soit leur confession,
il nous faut les défendre chaque fois qu'un courant philosophique se réclamant
ou non du progrès de la Science paraît les menacer ou même les nier.
La question que nous
posons est la suivante:
La théorie moderne
de l'évolution, dite Néo-Darwinienne qui affirme qu'il y a passage d'une
forme de vie à une autre par mutation et sélection, vient-elle contredire
notre foi chrétienne ou non? La majorité des chrétiens dans le monde avec
diverses réserves et nuances pense que non.
Cependant un
vigoureux courant appelé “ fondamentaliste ” ou improprement
“ créationniste ” pense que oui et se manifeste bruyamment
surtout aux états-Unis depuis environ cinquante ans.
Comment éclairer
brièvement cette question délicate? Certes, on peut écrire des livres sur
ce problème. Nous l'avons fait nous même il y a peu de temps dans notre
livre: “ Pour lire la Création dans l'évolution ”, 1984, C.
Montenat, L. Plateaux & P. Roux, éditions Cerf, Paris.
On peut aussi faire
quelques remarques simples: les visions du monde changent, la foi chrétienne
ne change pas.(...)
18.
Réactions
des organisations musulmanes
Du côté des
organisations musulmanes, on dénonce le prosélytisme caricatural pratiqué
par Harun Yahya.
Interrogé suite à l’envoi massif aux établissements scolaires français
du livre de Harun Yahya, l’Atlas de la Création, Dalil Boubakeur, président du Conseil
Français du Culte Musulman, a répondu que la théorie de l’évolution "n’est pas contraire au Coran". De plus, il juge "pernicieuse"
l’initiative d’Harun Yahya : "il
essaie de démontrer que les espèces sont restées fixes, avec des photos
à l’appui, mais il n’explique pas les disparitions de certaines espèces
ni l’apparition d’autres espèces". Dalil Boubakeur se dit "convaincu que l’évolution est un fait scientifique".
Il ajoute que certains versets du Coran évoquent explicitement "une
évolution cyclique" de l’homme. Le sociologue Malek Chebel,
interrogé par le journal "le Monde" en février 2007 note que "l’islam
n’a jamais eu peur de la Science" , "l’islam n’a pas a avoir
peur du Darwinisme", "l’islam ne craint pas le récit des évolutions
et des mutations de l’espèce humaine". Malek Chebel rappelle que
le Coran traite de la création de l’être humain par Dieu mais non des
mutations des espèces. Selon lui "l’Atlas
de la création est le fruit d’une organisation de type sectaire, proche
de l’extrême droite turque, qui assène des "vérités" sur
papier glacé qui n’ont rien à voir avec l’Islam". Il
s’attend enfin à "des confrontations sur cette question, à l’avenir, entre islam
intégriste et l’islam des Lumières". Pour l’association
suisse des musulmans pour la Laïcité, fondé par Ali Benouari, "la religion n’a pas à contester la science".
19.
Positionnement de la communauté scientifique
internationale
20.
Le créationnisme étend son influence en Europe
La
France serait-elle partie en guerre contre les créationnistes, dont les idées
progressent un peu partout dans le monde ? Chercheurs en sciences de l'évolution,
philosophes, professeurs, inspecteurs de collèges et de lycées : à
l'initiative du ministère de l'éducation nationale, du Collège
de France et
de la Cité des sciences et de l'industrie, ils étaient en tout cas
plusieurs centaines à débattre, les 13 et 14 novembre à Paris, de la
difficulté croissante à enseigner la théorie de l'évolution. Et ce bien
au-delà des Etats-Unis, berceau, depuis Darwin, du créationnisme.
[Philosophie
et spiritualité
sommaire 138 * début créationnisme
Nous savons qu’il est possible de différencier la religion, comme
institution, et les croyances de chacun d’entre nous et nous savons que la
croyance en tant que telle demeure dans l’incertitude. Comment
pourrait-elle alors se draper dans une certitude définitive ? Nous ne
pouvons plus entretenir d’illusion sur les errances de la religion dans
l’histoire. Nous savons que l’Église a joué et joue encore le jeu du
pouvoir. Nous savons qu’elle s’est fourvoyée dans l’obscurantisme,
qu’elle est entrée souvent en collusion avec les puissances de
l’argent, qu’elle a fait preuve d’un fanatisme criminel. Nous ne
pouvons plus guère accepter un dogme et une morale qui ne fonctionnent plus
dans notre monde actuel. Nous ne pouvons pas plus accepter la soumission à
la transcendance d’un Dieu, vindicatif, capricieux, coléreux et vengeur.
Nous ne pouvons admettre un destin de malheur imposé à toute existence, au
nom du salut dans un arrière-monde. La mortification de l’ici-bas en vue
de l’au-delà, l’asservissement de la personne, la haine de la vie et de
la liberté choquent toute personne de bon sens. En tant qu’organisation,
la religion est liée dans l’Histoire à l’Etat avec lequel elle partage
le même caractère de tendre à l’encadrement excessif de
l’individualité vivante. L’Histoire nous montre que, dans un cas comme
dans l’autre, la puissance d’une idéologie maintient un état de
passivité et de dépendance. La critique de la religion a montré sans
difficulté que le danger qu’elle comporte est de présenter l’ignorance
comme confortable et d’incliner les hommes à la résignation. Le
fatalisme se fonde sur des illusions, mais des illusions qui ont la peau
dure. Et que la religion peut faire durer. Être libre, c’est être
responsable et devoir s’assumer par soi-même et s’il est un reproche
que l’on a souvent adressé à la religion, c’est bien de saper par
avance l’autorité trouvée en soi-même. De faire douter de nos propre
lumières en les opposant à la foi.
Question donc, avec Frédéric Lenoir : « Faut-il abandonner l’idée de
Dieu, renoncer à toute quête de l’absolu puisque les religions en
donnent souvent un visage si cruellement humain ? Non. Car si la religion
est culturelle et collective, la foi et la recherche de sens sont éminemment
universelles et individuelles. Un mot permet de bien distinguer la religion
communautaire de cette quête personnelle : la spiritualité.
Croyant ou non, religieux ou non, nous sommes tous plus ou moins touchés
par la spiritualité, dès lors que nous nous demandons si l’existence à
un sens, s’il existe d’autres niveaux de réalité ou si nous sommes
engagés dans un authentique travail sur nous-mêmes ».
Ce texte n’est pas original. Il est l’expression d’une prise de
conscience très largement partagée. On pourrait en exhiber des centaines
du même genre dans les parutions récentes. Je cite encore un passage du même
auteur : « La religion est le langage symbolique d’un groupe social, la
quête spirituelle naît de la confrontation de chacun d’entre nous à
l’énigme de l’existence. La religion dit à tous ce qu’il faut croire
et ce qu’il faut faire, la spiritualité est un chemin où l’on
s’engage seul, sans connaître le terme du voyage ». Religion et
spiritualité peuvent très bien se croiser sans se rencontrer. Il existent
des personnes allergiques à la religion et dont la trempe spirituelle est
indéniable. Voyez en ce sens l’œuvre de Satprem. Lisez les Lettres d’un Insoumis. Inversement, il existe des croyants qui
n’ont guère de vigueur spirituelle, aucun engagement sérieux et dont la
religion consiste seulement dans une morale appuyée sur l’argument
d’autorité de textes sacrés. Enfin, il existe bien des personnes que
l’on pourrait définir comme areligieuses qui pourtant effectuent très sérieusement
un travail spirituel sur elles-mêmes. Ce que les sociologues ne semblent
pas bien comprendre, c’est justement que le sérieux impliqué dans la
spiritualité n’a rien à voir avec ce narcissisme conformiste de la société
de consommation qu’ils qualifient de « postmoderne ». Il en est bien
plutôt la subversion systématique. Pratiquer l’amalgame entre
spiritualité et religion est donc une aberration. Comme de mettre dans le même
sac, l’intégrisme, le fondamentalisme pur et dur, le repli sectaire, le
littéralisme fanatique de certains groupes religieux et la spiritualité
vivante, dans son cheminement dans l’inconnu. La plupart des religions
organisées ne voient pas d’un bon œil la spiritualité. C’est pour
elles une concurrence directe, une incursion sauvage sur leur territoire.
Elles ont tendance systématiquement à diaboliser toute recherche
spirituelle sortant de leur contexte. La méditation, le yoga, les médecines
traditionnelles, la pratique du zen, etc. sont directement ou indirectement
diabolisés par les religieux. (...)
La pierre d’achoppement la plus difficile, c’est évidemment la prétention
des plus grandes religions à incarner la seule voie d’accès possible
vers le spirituel ; la prétention à incarner à elle seule la Vérité,
tandis que tout autre chemin serait erreur ou hérésie. On a pu voir encore
tout récemment des soldats américains en Irak déclarer que la seule voie
d’accès à Dieu passait par Jésus Christ ! A quoi l’Islam rétorque
que la guerre sainte doit continuer tant que le monde entier ne sera pas
converti à la parole du Prophète ! L’occident s’est donné pour
justification dans les colonisations, d’apporter aux mécréants, même au
prix du sang, la « vraie religion ». Les croisés étaient absous par
avance de leurs tueries par le Pape, qui leur promettait qu’ils iraient au
ciel. Les fidèles d’Allah ont appris de leur religion que lorsqu’ils
tuent un infidèle, ils l’envoient au paradis. S’ils sont des martyrs de
la guerre sainte, c’est pour aller rejoindre Allah et s’asseoir parmi
les justes. Nous vivons dans un monde dans lequel la seule appartenance
religieuse suffit à vous identifier comme un ennemi. La religion semble
raisonner dans une dualité : à tort/à raison, les torts sont pour le mécréant
et le païen et la raison est pour le fidèle et le croyant. Jamais il ne
semble venir à l’esprit du religieux qu’une part de ses croyances peut
être erronée ou tout simplement non-fonctionnelle dans le monde actuel.
Jamais il ne lui vient à l’esprit que l’Absolu, par définition peut
accueillir toutes les voies. Que du point de vue de l’Absolu, aucune voie
n’est supérieure à une autre. Que la notion même de supériorité est
très humaine, trop humaine. Les religieux continuent d’entretenir une idée
de Dieu qui est tellement à la ressemblance de l’homme (c’est l’homme
qui a fait Dieu à son image) qu’elle fait injure à tout homme de bon
sens et discrédite par avance la religion. Rien d’étonnant à ce compte
à ce que le dialogue
intra-religieux
soit
à l’heure actuelle un dialogue de sourds. Aux U.S.A. le seul fait de
prier aux côtés des adeptes d’une autre religion est déjà passible de
sanction de l’autorité religieuse! Alors comment imaginer un dialogue ?
Comment pourrait-il y avoir une « convergence » réelle des religions ? A
quoi se réduirait donc le « spirituel » en pareil cas ? Le plus petit dénominateur
commun des religions ? Il doit être bien petit. Pour le croyant, reconnaître
la possibilité d’une religion différente, c’est déjà remettre en
cause la sienne. En bref, être religieux, c’est être intolérant.
C’est n’admettre qu’une foi et qu’un salut. Celui de la religion de
son élection. Et encore, pas vraiment religion de son « élection », mais
avant tout religion de ses ancêtres. La conversion religieuse est interprétée
par le croyant traditionaliste comme un retour, après bien des errances païennes,
des brebis au bercail. Il ne peut pas y avoir de religion nouvelle. Il n’y
a que de nouvelles sectes. La religion est forcément ancienne. Aussi
vieille que la révélation. Ce qui est neuf est hérésie ou parole du démon
! La religion est celle du sol et de la nation, voire celle de l’Etat.
22. Le Scarabée Bombardier fait sauter le mythe de l'Évolution
Ce
texte a été proposé à la réflexion des élèves de terminale préparant
leur baccalauréat en philosophie sur le site «cyberpapy». Cette anecdote
a été écrite par le Dr Duane T.Gish, biochimiste de la CREATION RESEARCH
SOCIETY à SAN DIEGO. Le Dr Gish a obtenu son doctorat en biochimie à
l'université de BERKELEY en Californie. Il est notamment réputé pour ses
conférences et débats sur la Création et l'Évolution. La traduction est
de Gérald Leroy, étudiant en anglais à l'université de Dijon. Le texte a
été révisé par Philippe Michaut, professeur de biologie à l'université
de Dijon"
La
réponse sur la manipulation scientifique peut être trouvée sur
Le scarabée Bombardier et l'argument du Design
Par
Mark Isaak, Copyright © 1997-2003, [Posté originellement en: 1997][Liens
et Références Updatés: Mai 30, 2003]-- Traduction L. Penet
Une
réponse apportée à "l'argument" du scarabée bombardier utilisé
par les créationistes depuis l'aube du 20eme siècle...
Autres liens:
En
1961, le professeur Schildknecht, chimiste allemand, fit des recherches sur
le Scarabée Bombardier (Brachinus). Il découvrit que cet animal possède
deux glandes sécrétant un mélange liquide, deux chambres de stockage
communicantes, deux chambres de combustion et deux conduits externes pouvant
être dirigés comme des canons orientables à l'arrière d'un bombardier.
Essayons
maintenant d'imaginer comment le Scarabée Bombardier est arrivé à cela
par évolution. Réfléchissons un peu. Supposons que ce petit scarabée
vivait il y a des millions d'années. Un beau jour, sa Maman et son Papa lui
offrirent un coffret de chimie pour son anniversaire. Et c'est ainsi que,
dans son laboratoire souterrain, il se livra à des expériences. Il mélangea
une solution d'hydroquinone avec du peroxyde d'hydrogène et... Boum ! Il se
fit exploser et son corps fut éparpillé sur tous les murs de son
laboratoire ; voilà comment notre scarabée mit fin à ses jours.
Donc,
pendant des centaines, des milliers de générations, pendant des dizaines
de milliers d'années, ces petits scarabées mélangèrent du peroxyde
d'hydrogène et de l'hydroquinone et se firent exploser. Boum ! Boum ! Boum
! Boum ! Pendant des milliers de générations.
Puis,
pour une raison bizarre, l'un d'entre eux inventa l'inhibiteur. Voyez-vous,
il n'avait besoin de l'inhibiteur que lorsqu'il mélangeait les produits
chimiques. A chaque fois qu'il les mélangeait, il se faisait exploser. Si
bien qu'il ne pouvait transmettre l'information à sa descendance puisqu'il
n'en avait pas... Il n'y avait donc aucun moyen de faire passer cette
information. Mais admettons qu'il ait inventé l'inhibiteur.
Vous
voyez bien qu'il faut des chambres de combustion. Mais celles-ci ne lui sont
utiles que s'il est en possession des deux produits chimiques, de
l'inhibiteur et de l'anti-inhibiteur. Alors comment aurait-il inventé la
chambre de combustion sans en avoir la prescience ?
Non,
pas tout à fait. Voyez-vous, il a fallu que le scarabée soit réglé en
toute chose. Il devait avoir le bon réseau de communication.
Pouvez-vous
imaginer combien cela devait être embarrassant ? Il possède ce produit
chimique, en envoie une giclée dans les chambres de combustion, puis son
ami débarque en lui donnant une tape sur le dos et en disant : "Salut,
Joe, comment ça va ?" Et Boum ! Cela lui explose à la figure !
Non,
il était obligé de connaître le moment précis où il enverrait le
signal. Il lui fallait un réseau de communication. Il devait savoir quand
il était menacé et s'il avait affaire à un ennemi ou pas. Il devait posséder
toute cette panoplie dès le départ - oui, dès le départ.
Le
Docteur Duane Gish raconta cette anecdote lors de nombreuse conférences
qu'il fit dans les établissements universitaires, au cours de sa visite en
Grande-Bretagne, à l'automne 1977.
La
non-évolution du Scarabée Bombardier représente bien plus qu'un exemple
classique de satire. Elle est réellement la preuve que le Scarabée
Bombardier n'a pas pu évoluer par le fait du hasard et de processus
naturels s'étalant dur des générations innombrables et sur des milliers
d'années. Il a fallu qu'il soit créé avec ce système de défense
remarquable, car, comme nous l'avons vu, il est impossible qu'un système
aussi complexe ait pu évoluer. C'est pourquoi le Scarabée Bombardier déboulonne
le mythe de l'évolution.
Le
Scarabée Bombardier ne s'est pas fait tout seul (c'est-à-dire par évolution)
comme le Docteur Gish l'a démontré sans l'ombre d'un doute. Du simple fait
qu'il existe, ce petit Scarabée nécessite un Créateur. De par son système
de défense hautement sophistiqué et son réglage parfait, le Scarabée
Bombardier rend gloire à Dieu qui le créa.
Peut-être
faut-il de l'humilité pour dire : "Gloire à Dieu pour de telles
merveilles". Il semble qu'une telle louange soit tout à fait naturelle
devant les multiples exemples de la Création que proclame le comportement
instinctif des animaux, agissant malgré tout comme s'ils
"savaient" et rendant ainsi témoignage à l'intelligence infinie
de leur Créateur.
"
Louez l'Éternel depuis la terre,
Animaux
et tout le bétail
Vous,
reptiles et oiseaux ailés,
Qu'ils
louent le nom du Seigneur,
Car
son Nom seul est élevé. "
Psaume
148.10
Autres articles de Christian Thys sur LMDP:
* Ethique et argumentation, à partir de La controverse de Valladolid, (téléfilm de J.-D. Verhaeghe sur un scénario de J.-C. Carrière, 1992), 3e degré http://home.scarlet.be/lmdp/127.0612.html#Ethique
* Explorer/exploiter l'image en classe de français, de la 1re à la 6e L'image: dix pour cent devant l'oeil. Et pour le reste...!
http://home.scarlet.be/lmdp/132.0803.html#Explorer
* La Secte des Égoïstes: Pour lire E.-E. Schmitt: à quelles sources philosophiques remonter? http://home.scarlet.be/lmdp/121.0506.html#égoïstes
* Romulus et Rémus, Caïn et Abel... et les autres: rivalités et médiations * Lecture d'oeuvres classiques au 3e degré http://home.scarlet.be/lmdp/123.0512.html#médiations
Analyse sémique et recherche d’isotopie : un chemin trop ardu ?
Marc Devresse, Centre scolaire Saint-Martin, Seraing (Belgique)
4. Retour sur Tabagie de R. Rosi. * 5. Conclusion
|
A la
suite d’un précédent article * à propos du champ et du réseau lexicaux,
je me propose ici de livrer quelques pistes permettant d’aller un peu plus
loin grâce à l’analyse sémique. |
* « Des mots que (se) font signe », in LMDP, numéro 132, mars 2008. |
Il
est assez rare de trouver trace d’analyse sémique dans les manuels que
nous, professeurs de français, consultons ou utilisons. Sans doute
pense-t-on qu’il y a là une expertise linguistique nécessaire à la démarche
et que cette expertise est hors de propos pour des élèves du secondaire.
Cependant, sans entrer dans trop de détails, il doit au moins être
possible de montrer aux élèves un exemple pertinent (comme celui de La
Bruyère développé ci-après). L’intérêt que j’y vois est de rendre
les élèves plus sensibles au texte pris dans son ensemble comme une
organisation d’éléments interagissant.
|
Dans
« Les enjeux de la sémiotique » **,
Anne Hénault aborde d’abord des notions générales comme celle de la
variabilité culturelle, conceptuelle ou lexicalo-syntaxique. Un autre
chapitre présente des notions propres à la sémiotique, comme celles de sème,
classème, et isotopie. Enfin et surtout, l’ouvrage présente des exemples
d’analyse très éclairants. Voici quelques points essentiels que je résume
et qui mériteraient une place dans une séquence pédagogique. |
** Anne Hénault, Les enjeux de la sémiotique, Paris, PUF, 1979. |
1.
La décomposition en sèmes.
Il
serait d’abord utile d’expliquer aux élèves la notion de double
articulation du langage humain parlé. Les unités de première
articulation, les monèmes, et les unités de deuxième articulation, les
phonèmes, constituent la caractéristique essentielle du langage humain
parlé, comparé à d’autres systèmes de communication humains.
Les
monèmes se décomposent en phonèmes, comme on le sait. Parallèlement à
cette décomposition en unités linguistiques qui ont une forme, mais pas de
sens (un signifiant, mais pas de signifié), il est possible d’imaginer
une décomposition qui concernerait cette fois le sens. Un monème serait
alors aussi la somme de plusieurs sens, des sens minimaux en quelque sorte,
et qu’on appelle « sèmes ».
Exemple :
jument = elle + cheval (2 sèmes)
Soit
le signifié « chaise ». On constate que la définition correcte
de ce signifié repose sur un certain nombre de traits communs à toutes les
chaises. En d’autres termes, sur un certain nombre de sèmes. On appellera
« sémème » le groupe de sèmes qui définit un signifié.
|
|
S1 |
S2 |
S3 |
S4 |
S5 |
S6 |
|
chaise |
+ |
+ |
+ |
_ |
+ |
+ |
|
fauteuil |
+ |
+ |
+ |
+ |
+ |
+ |
|
tabouret |
- |
+ |
+ |
- |
+ |
+ |
|
canapé |
+ |
- |
+ |
+ |
+ |
+ |
|
pouf |
- |
+ |
+ |
- |
- |
+ |
S1 :
avec dossier
S2 : pour une personne
S3 : pour s’asseoir
S4 :
avec bras
S5 : avec matériau rigide
S6 : sur pied
2.
Classèmes et isotopies
début analyse sémique * sommaire & édito 138
Les
classèmes sont définis comme des sèmes contextuels.
On
appelle « isotopie » la résultante de la répétition d’éléments
de signification de même catégorie.
Exemple :
« Le
chat griffe ».
/griffe/
implique
sujet
singulier
animé
animal ou humain
Ici,
le sujet animal « chat » sélectionne la première possibilité.
On
conclura donc à la présence de l’isotopie /animalité/ dans cet exemple
(du fait de la présence du classème /animalité/)
3.
Un exemple d’analyse de texte fondé sur la notion d’isotopie.
début
analyse sémique * sommaire & édito
138
Parmi
les textes analysés par Anne Hénaut, j’ai choisi celui de La Bruyère
pour son exemplarité.
L'on
voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par
la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la
terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté
invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur
leurs pieds, ils montrent une face
humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des
tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent
aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour
vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.
A
première lecture, on pourrait ramener le texte à : « Des
animaux ? Non, des hommes ».
Il y a là un jeu évident sur les deux isotopies /animalité/ et humanité/.
Dans
un premier temps, les élèves repèreront facilement les mots suivants :
animaux,
mâles, femelles, tanière
En insistant, on leur demande quelles autres expressions pourraient aussi
s’appliquer à des animaux. On relève :
-
attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent
-
se retirent la nuit
-
vivent d’eau et de racines
De la première série, on dira que le classème /animalité/ est
« non équivoque » (termes ne s’appliquant qu’à des
animaux), de la deuxième série qu’il est « équivoque »
(termes faisant plutôt penser à des animaux).
b. Dans un deuxième temps, on demande aux élèves de relever les termes
contredisant ceux relevés en a., c’est-à-dire décrivant ces mêmes
« animaux » comme des hommes (ou, autrement dit : quels
sont les termes porteurs du classème /humanité/ ?).
Ici aussi, on travaillera la distinction « non équivoque »
vs « équivoque » et on obtiendra la liste suivante :
Termes
non équivoques
Termes équivoques
- livides
- farouches
-
tout brûlés du soleil
- opiniâtreté invincible
-
voix articulée
- comme une voix articulée
-
pieds
- face
-
face humaine
-
hommes
-
pain noir
-
autres hommes
-
semer, labourer, recueillir
-
pain qu’ils ont semé
On conclura donc à la présence dans ce texte de deux isotopies
successives :/animalité/ et /humanité/. Plus précisément, on fera
constater que l’isotopie /animalité/ est progressivement refusée
par une sélection graduelle de termes porteurs du classème /humanité/,
termes équivoques d’abord, termes univoques ensuite.
Ainsi se trouve confirmée (« démontrée » aussi en quelque
sorte) notre perception de départ d’un texte conduisant d’abord le
lecteur vers une fausse piste (« des animaux ? ») pour
l’orienter ensuite vers la révélation de la vérité (« non, des
hommes »).
c. On ne manquera pas enfin de relever l’isotopie /misère/ :
-
«ils
vivent de pain noir, d’eau et de racines »
(= nourriture misérable)
-
-
« tanières » pour maison (= habitat misérable)
-
« méritent
de ne pas manquer de ce pain » :
implique qu’il leur arrive de manquer totalement de pain (selon le
principe qu ‘il n’y a pas d’affirmation non nécessaire).
Il peut être utile de présenter aux élèves (ou de leur faire réaliser)
une présentation du texte qui permette de visualiser les isotopies relevées.
L'on
voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus
par la campagne, noirs, livides
et tout brûlés du soleil,
attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté
invincible; ils ont comme une
voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds,
ils montrent une face humaine,
et en effet ils sont des hommes.
Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent
de pain noir, d'eau
et de racines; ils épargnent
aux autres hommes la peine de semer,
de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne
pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.
/animalité
non équivoque/ : caractères gras
/animalité
équivoque/ : caractères soulignés
/humanité
non équivoque/ : caractères petites majuscules
/humanité équivoque/ :
petites majuscules + encadré
/misère/ :
souligné en pointillés
4. Retour sur « Tabagie » de R. Rosi.
début analyse sémique * sommaire & édito 138
Dans mon article (mars 2008) sur les champs lexicaux, je m’essayais à analyser ce poème du jeune auteur belge. L’analyse sémique peut nous aider ajouter un nouvel éclairage. |
Tabagie, extrait de Approximativement (éd. Le Fram, 2001) |
Par exemple, il apparaît vite à la lecture que le texte fonctionne un peu comme le zoom d’une caméra ne nous donnant à voir que des gros plans. Ainsi, la future ex-fumeuse (nous imaginons une femme à cause du v. 6) est-elle surtout désignée par quelques parties de son corps. Ce qui nous amène à relever la présence de l’isotopie « partie » (classèmes /partie/ vs /tout/) :
-
index
-
majeur
-
main
-
bras
-
doigts
Ce sont ces doigts, cette main qui deviennent le véritable acteur du texte. On le voit aussi à travers quelques actions ou caractéristiques qu’on attendrait plutôt de la personne prise dans son intégralité :
-
doigts vertueusement vides
-
fuiront
-
il leur faudra feindre l’indifférence
-
prétextant
A noter aussi que la scène de la fête des 4° et 5° strophes n’est donnée à voir qu’à travers des « parties » : reliefs de repas (fanes de radis, miette de chips), pieds de verres, qui composent le sourire témoignant du bonheur de cette fête.
Tabagie
Lorsque tu me diras "J'arrête de fumer"
et qu'il n'y aura plus entre index et majeur
de ta main presque encore adolescente d'heur
eux bâtonnet de mort âcrement parfumée
qui en se consumant brûle l'air de ta vie
et orne tes bras de bleus bracelets fantômes,
alors je me dirai que le dernier arôme
de l'insouciance appartient, que tu le nies
ou non, au passé. Tes doigts vertueusement
vides désormais fuiront tous ces chers cylindres
nuisant à la santé. Or il leur faudra feindre
l'indifférence pour résister à l'aimant
de l'envie, prétextant je ne sais quoi au fond
d'une poche dès que le bruit du cellophane
se fera entendre autour d'une table où fanes
de radis et miettes de chips traceront
entre les pieds des verres le sourire d'une fête:
et nos feues tabagies ne seront plus très vite
qu'un souvenir de l'âge où la mort, comme un mythe,
fit doucement tousser le sourire d'une fête.
L’analyse sémique est un exercice difficile, et pour ma part je la réserverais aux classes les plus avancées. Pour l’avoir déjà expérimenté, je peux cependant dire que l’exemple de La Bruyère passe plutôt bien.
Autres articles de Marc Devresse parus dans LMDP:
* Des mots qui (se) font signe: utiliser la notion de champ lexical, 3e degré Former des lecteurs experts, attentifs aux choix lexicaux http://home.scarlet.be/lmdp/132.0803.html#poids
* Un scénario pour maîtriser l'accord du participe passé, de la 1re à la 6e http://home.scarlet.be/lmdp/124.0603.html#Marc
* Pour un autoportrait * Travailler l’expression personnelle * Une proposition d’écriture à dimension poétique http://home.scarlet.be/lmdp/135.0812.html#autoportrait
* De l'écrivain en classe à Wikipedia, http://home.scarlet.be/lmdp/130.0709.html#classe
Lecteur en liberté « A l’encontre du lecteur passif »
André MIGUEL, L’oiseau vespasien (éd. Le Cri, 1961)
Philippe MATHIEU – 3ème rénovée
A.
Préambule :
Beaucoup d’élèves sont d’un premier abord réticents à la
lecture spontanée. Ils lisent souvent ce qui leur est imposé. Par l’exercice suivant, j’ai essayé
de leur montrer qu’il était
Les élèves se doivent d’être acteurs du sens qu’ils peuvent
donner à un extrait ou à un texte entier. Il ne faut pas qu’ils soient les simples spectateurs de
leur lecture.
L’extrait proposé a pour but d’être investigué, d’être déclencheur
de sens. Les mots qui le
B.
Extrait d’André MIGUEL : « L’oiseau vespasien » :
{…} Toutes les sorofleurs prirent une embellaison prodilégante et pétalisoeillèrent d’une
C.
Premières impressions :
D’autres lectures à haute voix sont nécessaires pour deux raisons
principales :
-
faire lire
à haute voix par des élèves qui lisent régulièrement permet aux
lecteurs moins assidus de s’assurer que la difficulté est identique pour
tous.
-
elles
permettent de créer une dynamique basée sur le rire : on rit de sa
lecture, cela
Le premier devoir de l’enseignant est d’enlever au texte ce côté
déstabilisant, c’est-à-dire
La difficulté vient également du fait que les mots créés par
l’auteur apparaissent très (trop) nombreux.
D.
Combien de mots créés par André MIGUEL ?
début "lecteur en liberté" * sommaire & édito 138
{…} Toutes les sorofleurs prirent
une embellaison prodilégante et pétalisoeillèrent d’une
Le texte en lui-même compte presque 110 mots, si l’on subdivise au
maximum. Pourtant,
L’impression de domination de ces termes surréalistes sur
l’ensemble est bien sûr
visible. Elle est renforcée par la longueur de ces mots ; les
termes usuels sont plus courts.
E.
Est-ce aussi incompréhensible que cela ne paraît ?
Proposons aux élèves qui n’aiment pas vivre sur la défensive
vis-à-vis d’un texte de les rassurer. Partons de leurs connaissances ; ne gardons de
l’extrait proposé que le vocabulaire
{…} Toutes les …
prirent une …
et …d’une
… si extraordinaire et d’une
manière si … et
si …
que nous poussâmes des oh, des hi, des …,
des haaaa …,
des …,
des …,
des …,
des…, des …,
des …
avec éclats de …
et de ……
C’était …
et du plus haut ……
Oui, c’était tout à fait dans le …
à l’…
de ……
Vous voyez le ……
que c’……
vous voyez… vous …
Il faut savoir que les points de suspension noirs (…) font partie
intégrante du texte et ceux en rouge (…) remplacent les termes créés
par André MIGUEL.
On peut remarquer que l’auteur, s’il a pris de larges libertés
lexicales, a respecté la logique de construction grammaticale des phrases.
Un exercice possible serait de demander aux élèves de combler les
pointillés rouges pourarriver à un texte totalement compréhensible qui tiendrait la route
morphologiquement. Ce
F.
Partons à l’assaut de l’imbroglio lexical :
A cette étape de la recherche, il est parfois indispensable que
l’enseignant montre la voie à
Vont apparaître à ce niveau des interprétations de mots diverses
suivant les élèves. Je pense qu’il ne faut en réfuter catégoriquement aucune, tout en sachant
que quelques-unes vont se
Donnons à chaque « néologisme » (j’ai plutôt
l’impression que les mots de MIGUEL n’ont
1)
Un exemple
de cheminement suivant les
propositions :
-
sorofleurs :
sœur / fleur
-
embellaison :
embellie / saison-floraison
-
prodilégante :
prodige-prodigieux / élégant
-
pétalisoeillèrent :
pétale / œillet-œil (voir)
-
miraflore :
miracle-mirage / flore
-
corymbombellifèrent :
corymbe (botanique) / belle / proliférer
-
involucristille :
involontaire / cristille (alcool à base de 60 plantes)
-
étaminopistille :
étamine / pistil
-
exaltilares :
exalter-exaltant / hilare
-
merveilîiiiiéééé :
merveille-merveilleux-émerveiller
-
excentricochouettes :
excentrique / chouette
-
vivapanpimpanpans :
vie-vivace / onomatopées (bruits)
-
turlupifolages :
turlupiner (faire une basse plaisanterie-tracasser) / fou-folie-volage
-
pâmoisurlesques :
se pâmer-pâmoison / burlesque
-
bruitanasardes :
bruit-bruitage / nez
-
pouffomériques :
pouffer (de rire) / homérique (légendaire)
-
drôlomourire :
drôle / à mourir
-
gingenre :
gingembre / genre
-
esclafonbécile :
s’esclaffer / imbécile
-
paniquéjoie :
panique / joie
-
climatafol :
climat / fol-fou-folie
-
c’étérire :
et ceteri / rire ; c’était rire
2)
Regroupons
les sens possibles de ces termes :
Si
nous recourons aux champs lexicaux, nous pouvons en créer deux :
-
un aurait
trait à la végétation ;
-
l’autre
relève de la joie : bruit, la folie, le rire avec ses exagérations.
3)
Tentons une
interprétation :
L’auteur,
à sa manière très déstabilisante, nous entretient de l’arrivée du
printemps accompagnée de la floraison (éclat des couleurs), de ses bruits,
de sa joie, de ses excès.
Il
semble saoulé par cette renaissance de la nature ; il est tellement
enivré, subjugué qu’il assemble des mots inachevés pour en créer
d’autres, à la limite de l’incompréhensible.
G.
Un prolongement à cette activité :
début "lecteur en liberté" * sommaire & édito 138
D’abord méfiants,
la plupart se prennent au jeu et veulent imiter à leur niveau André
Pour répondre à leur attente, il est loisible de proposer des
textes à trous en évitant les
On peut aussi leur enlever le carcan des mots pré-placés en leur
imposant seulement
H.
Qu’en retirer ?
Il est
surprenant de constater que les exercices d’écriture (expliqués au point
G) révèlent
A quoi est-ce dû ? Sans avoir une réponse ferme et
absolue, j’ai remarqué que ces exercices, où les normes orthographiques pouvaient être égratignées,
permettaient à certains de laisser libre cours à l’imagination pure. Pour d’autres,
catalogués plus forts, l’absence de
Chez les élèves d’option artistique, ce genre d’activités peut
être perçu en concertation
L’interdisciplinarité prend alors tout son sens.
début "lecteur en liberté" * sommaire & édito 138
Autres articles de Philippe Mathieu parus dans LMDP
* Un poème de Claude Raucy chanté par J.-Cl. Watrin - Découvrir la structure d'un texte, son découpage en strophes - 1er degré home.scarlet.be/lmdp/phma.html
* Explorer le polar http://home.scarlet.be/lmdp/126.0609.html#Polar
*
Le rap... c’est râpé, mais cela mérite d’être à nouveau tenté.(numéro
112, version papier disponible à la rédaction de LMDP)
documents
pédagogiques
Activités
de langue française dans l’enseignement secondaire * Revue trimestrielle
http://home.scarlet.be/lmdp/
Échange, recherche, formation
Copie autorisée pour usage pédagogique non lucratif et avec mention de la source