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de langue française dans l’enseignement secondaire * Périodique trimestriel
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Trois écrivains à l'épreuve...: dix mots
pour un récit
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France-Culture, émission Les Papous dans la tête, (19 octobre 1997, 13h30) |
3e degré |
Présentation
et propositions méthodologiques: J. Bradfer
(champ lexical * pastiche
et parodie * compréhension et expression)
Annexe: propos sur la langue de bois
[Un cordial merci à Françoise Treussard, animatrice de l’émission dominicale (12h45-14h) Les Papous dans la tête, qui nous autorise aimablement à publier ces textes. A recommander : Françoise Treussard, Bertrand Jérôme, et toute leur bande..... Des Papous dans la tête, les Décraqués, l'Anthologie. Gallimard, 2004 : romans interactifs, homophonies approximatives, petit rimailleur illustré, drôles d'épistoliers, état de chose ou un objet se raconte, histoires contrepétriques ou allitératives, etc... Un recueil accompagné d'un CD d'une émission publique.]
Ce jour-là, au cours de cette émission animée par Bertrand Jérôme et Françoise Treussard, trois écrivains - successivement Jacques Jouet, Hélène Delavault et Emmanuel Brouillart - doivent composer un récit où seront utilisés - et dans l'ordre - les dix mots suivants, imposés par leurs camarades présents dans le studio:
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surbooké - caboche - galipette - automatisation variable - constitutionnel - pistonner - fillette - rôti - grue |
Jacques
Jouet
"Cela
se passe, précise-t-il,
dans le monde de la peinture."
Non,
Henri, excuse-moi, mais je suis complètement surbookée. Impossible de
venir au Moulin-Rouge. Il y a Auguste qui veut absolument dessiner ma
caboche sous tous les angles. Il m'a quasiment interdit - je le cite - d'aller
faire des galipettes avec ce nain de Lautrec. Mais de quoi je me mêle: il
n'est vraiment pas marrant, Auguste! Il t'accuse d'avoir laissé envahir ton
art par l'automatisation. A cause de la gravure, sans doute...
Mais alors,
qu'est-ce qu'il dirait de l'autre Claude, là, qui me préfère des locomotives?
Hein, qu'est-ce qu'il en dirait? Et entre deux Auguste, il faut que je me lave
à grande eau dans un tub sous l'œil glacial de ton copain Degas avec ses
doigts graisseux de couleurs pastel. Renoir veut qu'il fasse beau temps; Degas
préfère un temps variable; et Courbet veut me gaver parce qu'il trouve ma
constitution trop frêle... Il ne pourrait pas se les garder pour lui, ses
remarques
"constitutionnelles"! Hein?
C'est pas de ma
faute si Puvis de Chavannes a refusé de le pistonner au Salon pour cause de
Colonne Vendôme. Il voudrait que je chausse au moins du 42 fillette, qu'il
m'a dit, avant-hier, devant un rôti de veau que j'avais dû acheter moi-même
avec l'argent de Vincent, qui n'en a pourtant pas beaucoup et pour qui je n'ai
pas encore eu le temps de poser dans les blés au milieu des corbeaux: je te
dis que suis surbookée, mon pauvre petit Toulouse!
«Au milieu des corbeaux...!» Mais pour qui se prend Vincent!? Pourquoi pas au milieu des hérons? J'ai parfois l'impression qu'il me prend pour une grue!
(267 mots)
Hélène Delavault
Ce sera, dit-elle,
une communication du PDG de la SNCF à ses cadres.
Mesdames
et Messieurs, je vous ai réunis ce matin pour discuter des aménagements et
restructurations
- n'ayons pas peur des mots! - qui vont être nécessaires pour faire avancer
notre entreprise, la SNCF, sur la voie de la modernisation dans le contexte
de la compétitivité libérale.
Plusieurs
clients - c'est le mot qui convient, maintenant, pour désigner les voyageurs -
se sont plaints que des trains étaient surbookés. Ceci n'est, maintenant, plus
acceptable! Mettez bien dans vos petites caboches qu'on ne doit plus se
permettre des galipettes avec le mécontentement des usagers. L'automatisation
des réservations donne des résultats variables. Il faut bien maintenant se
faire à l'idée que l'indice de satisfaction de la population payante est un
des éléments constitutionnels de l'axe de notre philosophie. Il ne faudra désormais
plus compter, pour votre avancement, sur l'espoir de vous faire pistonner
avec fillettes de directeurs de cabinets ministériels. Maintenant, je veux
des résultats: les augmentations ne vous tomberont pas toutes rôties dans la
gueule.
Mesdames
et Messieurs, au travail! Du courage! De l'imagination! Que s'élèvent, dans
l'horizon national, les grues du vaste chantier sur lequel s'élèveront les
tours du succès du chiffre d'affaires.
(192 mots)
Emmanuel
Brouillard
C'est l'histoire d'un spectacle qui
est surbooké..., annonce-t-il.
La
comédie musicale de Robert Hossein sur la vie de Roland Barthes avait été
surbookée. Les producteurs avaient craint, d'abord, que le sujet ne soit
pas assez grand public; mais, rapidement, le bouche-à-oreille avait
fonctionné,
et l'on devait refuser du monde à chaque représentation. Les spectateurs
furieux s'en prenaient aux pauvres ouvreuses, qui en avaient plein la caboche.
Au
mépris des plus élémentaires consignes de sécurité, le public
s'entassait dans les travées et sur l'avant-scène du Palais des Sports,
faisant des galipettes et se calant tant bien que mal pour pouvoir applaudir
Jean-Claude Brialy - qui incarnait Barthes - chanter ses cours sur
l'automatisation du schème et la sémiologie du signe oriental diachroniquement
variable. Un soir où l'on frisait l'émeute, le gouvernement fut interpellé
à l'Assemblée par un député du Calvados qui demandait l'annulation du
spectacle, mais sa demande fut rejetée comme non constitutionnelle.
Moi-même,
si je n'avais pas été pistonné, je n'aurais pas pu assister à une de ces
représentations désormais historiques. C'est là que j'ai appris que Barthes ne
s'intéressait
pas aux fillettes, sauf s'il s'agissait de bouteilles, car le final était
constitué d'un repas entre Barthes, Foucault (joué par Luchini
méconnaissable),
Derrida (Samy Frey) et Deleuze (Jean Lefèbvre), attablés autour d'un rôti.
Pour me remettre de mes émotions je me suis mis en quête d'une grue... Mais,
ce soir-là, elles se faisaient rares autour de la Porte de Versailles.
(233
mots)
Propositions
et prolongements
1.
Des mots "peu faits pour s'entendre"...
du moins apparemment!
Une
réflexion sur le champ lexical
Qui peut (qui oserait même...)
dire à priori que les dix mots proposés appartiennent à un champ lexical bien
défini? Entre "grue" et "constitutionnel", entre "rôti"
et "automatisation", le lien sémantique semble en effet pour le
moins incertain. Pourtant, nos trois écrivains les associent, et dans des
champs de référence - des champs
lexicaux - nettement distincts:
la peinture au 19e siècle,
l'entreprise ferroviaire,
le spectacle musical.
Limiter
le champ lexical à l'espace clos d'une sorte de famille de mots..., erreur! Le
champ lexical est au contraire une famille ouverte aux métissages, dans un jeu
enrichissant qui n'a rien d'une mésalliance.
Pour
preuve, la poésie, la fiction, l'humour, la satire... où le sens jaillit et
prolifère par l'entrechoc de mots surpris de se côtoyer. C'est là, sans
doute, un des aspects spécifiques de l'écriture littéraire, particulièrement
de la poésie, qui est, selon la formule d'Henri Pichette, une
salve contre l'habitude, et qui met à mal les routines et les clichés.
2. Pastiche
et parodie...
Ce procédé apparaît dans
chacun des textes:
* pastiche du langage oral familier, parfois frivole, d'une femme d'un milieu populaire (texte 1);
*
pastiche du discours du "PDG", un peu ronflant, un peu creux ou langue
du bois, mais teinté de quelques vulgarités (texte 2); voir plus
loin quelques informations sur la langue de bois.
* tandis que le texte 3 imite à la fois le reportage mondain et le jargon psychanalystico-métalinguistique, façon Roland Barthes et Michel Foucault réquisitionnés ici pour la... comédie d'une science donnée en spectacle.
3. Compréhension
et expression
Texte
1:
Ouverture interdisciplinaire (arts d'expression, histoire, esthétique...):
comprendre les allusions à la vie des peintres du 19e siècle finissant, aux
conditions d'existence de leurs modèles (Suzanne Valadon); la peinture de cette
époque et ses rapports avec la vie littéraire.
Relever les tournures de l'oral familier.
Théâtraliser le texte pour mieux rendre compte du ton populaire.
Texte 2:
Relever les formules colorant le discours d'une certaine emphase... qui
est parfois mêlée de vulgarité.
Ici aussi, la théâtralisation rendra bien compte de l'allure du texte,
de la posture sociale du personnage.
Texte 3:
Présenter... sérieusement Roland Barthes à partir de ce texte plutôt
irrespectueux tiendrait peut-être de l'acrobatie pédagogique!
Pourquoi pas, cependant, profiter de l'occasion? Dommage, en tous cas, si
les parcours du 3e degré n'auront jamais croisé cet éminent
linguiste-psychanalyste-anthropologue.
Découvrir également un genre peu abordé dans les classes: le reportage
de critique théâtrale... En
rechercher des exemples dans la presse; comparer leurs procédés.
La
langue de bois...
une
forme de (non)-communication
qui mériterait d'être analysée en classe!
Le
Discours du PDG imaginé par H.
Delavault (v. plus haut), contient quelques traces de ce qu'on appelle la
langue de bois, par exemple:
«
sur la voie de la modernisation dans
le contexte de la compétitivité libérale».
«
l'indice de satisfaction de la
population payante est un des éléments constitutionnels de l'axe de notre philosophie»
la
locution
langue de bois
figure dans les dictionnaires depuis
les années 80 - Comparons les définitions.
[Surprenant !
[vérification: mars 2006] Cet incomparable outil qu’est le TLF (Trésor de la langue française
informatisé) ne parle de langue de bois ni s. v. bois, ni s. v. langue,
mais s. v. actin(o)- pour désigner une maladie de la vache,
l’actinomycose, appelée familièrement langue de bois.]
Accès au TLF : http://atilf.atilf.fr/tlf.htm
|
1984 Grand dictionnaire encyclopédique Larousse Manière rigide de
s'exprimer
qui use de stéréotypes et de formules figées et reflète une position
dogmatique, surtout en parlant des discours de certains dirigeants
communistes. |
1989 Petit Larousse illustré
(P.L.I.) Manière rigide de
s'exprimer
usant de stéréotypes et de formules figées et reflétant une position
dogmatique, notamment en politique. |
1994 Le
Robert pour tous
Discours figé,
stéréotypé
(notamment du pouvoir politique). |
1996 Petit Robert CD-Rom
Péj.:
langage figé de la propagande politique; par ext. façon de s'exprimer
qui abonde en formules figées et en stéréotypes non compromettants
(opposé à franc-parler). |
2003 P.L.I.
Manière rigide de
s'exprimer
en multipliant les stéréotypes et les formules figées, notamment
en politique. |
Analysons ces définitions.
Elles décrivent surtout :
*
le style: fréquence significative
("abonder", "multipliant", "usant"...) des mots
"stéréotypées, figées, rigides"...
* l'énonciation et l'intention de communication: locuteur du monde politique en position de pouvoir, de propagande, de doctrine imposée, qui évite cependant de s'engager ("non compromettants").
* Remarquons enfin, d’une édition à l’autre, les ajustements textuels (on passe, par exemple, de certains dirigeants communistes à la gent politique en général...).
* Toutefois, elles ne prennent guère en compte l'interlocuteur - pluriel ou singulier - mis hors jeu ou insatisfait par une "langue de bois" qui évite sa question ou son attente... Or, c'est cela qui serait précisément le plus intéressant à analyser en classe: comment la "langue de bois" est dérobade, évitement d'une position claire, responsable; comment une question demeure sans vraie réponse.
S'agissant souvent d'un langage oral, il faudrait aussi étudier
la mimique, les gestes, les reprises...
A
lire : Thérèse MERCURY, Petit lexique de la langue de bois, éd.
L’Harmattan, 2001, 199 pages.
Voir
aussi le site ‘Observatoire des médias’ ACRIMED (action-critique-médias) http://www.acrimed.org
Taper langue de bois dans la zone de recherche.
Ecouter Les papous dans la tête sur France Culture : http://www.franceculture.com/emission-des-papous-dans-la-tete.html-0
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