M. Devaux -Messieurs, les dépôts de mendicité et les mesures de
bienfaisance en général ressortissent au département de la justice. Je
demande la permission de soumettre en ce moment,:sur cette matière,
quelques observations à la Chambre et au gouvernement.
Messieurs, vous savez tous que les communes des Flandres sont fort
obérées par les dépenses que leur occasionnent leurs pauvres, à raison
soit de leur séjour dans les dépôts de mendicité, soit d'autres
mesures qu'on prend en leur faveur. Les administrations se sont
ingéniées à trouver les moyens d'améliorer cette situation. II y a une
dizaine d'années, on avait songé à en employer un qui n'a. pas eu un
grand succès : c'était la colonisation. Les essais qu'on a .tentés à
cette époque là n'ont pas pris une grande consistance. Je crois qu'on a
voulu alors aller trop vite; on a voulu commencer par une colonisation
difficile, aventureuse. C'était beaucoup trop pour un pays où l'esprit
de colonisation n'existe pas. On voulait aussi faire deux choses à la
fois : donner un débouché à la population pauvre et en même temps un
débouché à nos produits industriels. On aurait probablement mieux
réussi si on s'était borné à des projets plus simples et d'une
exécution plus facile; si, au lieu de tenter une colonisation difficile
et hardie, on en eut favorisé une qui fût sure et exempte de dangers et
si au lieu de vouloir combiner une oeuvre industrielle avec une oeuvre
charitable on se fut contenté de favoriser le déplacement de la
population indigente. Je pensais alors que ce qu'il y aurait eu de mieux
à faire, c'était de favoriser la. fondation aux Etats-Unis du premier
noyau d'un village flamand avec une église catholique et un prêtre
flamand. Une fois que cet essai aurait réussi, les bonnes nouvelles
reçues en Europe auraient attiré d'autres émigrants qui auraient été
éclairés à l'avance sur les chances et les moyens de succès: Ce qui
eut pu se faire en une fois avec l'aide du gouvernement, le temps qui
s'est écoulé depuis lors l'a fait en partie.
Successivement quelques habitants des campagnes de la Flandre sont
allés s'établir aux Etats-Unis. Ils y ont réussi, ont donné de leurs
nouvelles et en ont attiré un certain nombre d'autres; aujourd'hui les
correspondances continuent entre les émigrants et leurs parents; je crois
que si le gouvernement voulait en ce moment y aider un peu, il serait
facile de créer un courant d'émigrations flamandes vers les Etats-Unis,
car les correspondances dont je parle se répandent et font une grande
impression dans certaines communes; elles y excitent dans la classe peu
aisée un grand désir d'émigration.
Dans une commune à peu de distance de Bruges. l'administration
communale a voulu, il y a quelques semaines, constater le nombre de ceux
qui avaient ce désir : elle les a engagés à se faire inscrire dans les
quinze jours, j'en ai ici la liste, elle contient près de 200 noms.
Messieurs; j'ai voulu m'assurer de ce que devenaient les émigrés
flamands aux Etats-Unis, et à ma demande, on recueilli pour moi dans les
campagnes. de l'arrondissement de. Bruges un certain nombre de leurs
correspondances; je suis en possession dune vingtaine de ces lettres
écrites par une douzaine de personnes appartenant en général à
l'humble classe des ouvriers de campagne.
Ces lettres, très peu irréprochables sous le rapport du style, de la
grammaire et de la ponctuation, sont aussi curieuses que naïves. Elles
offrent plus d'intérêt que bien des voyages écrits avec la prétention
de plaire et d'instruire; voici ce qui en résulte, en général.
C'est à Anvers que s'embarquent nos émigrants. Ils recommandent à
ceux qui veulent les suivre de prendre de préférence un vaisseau belge
ou hollandais; leur traversée dure à peu près six:semaines; elle coûte
environ 180 francs tous frais compris jusqu'à New-York. Mais ce n'est
pas, à New-York que les émigrants peuvent trouver le sort qu'ils
cherchent; il faut se rendre dans l'intérieur des terres où les chemins,
de fer et les bateaux à vapeur les transportent; ce voyage leur çoûte
encore une centaine de francs.
De sorte que chaque homme doit être muni de 300 francs environ pour se
rendre dans une localité où il puisse vivre.
La plupart des émigrants, dont j'ai vu les lettres, se trouvent dans
un assez vaste triangle entre le Mississipi, l'Ohio et la frontière du
Canada.
Arrivés là, ces émigrants, dont la plupart ne sont pas des ouvrier
bien habiles ni probablement bien énergiques, sans cela ils auraient
trouvé de l'ouvrage dans leur pays, ces émigrants trouvent à s'employer
immédiatement pourvu qu'ils aient été bien renseignés à l'avance ou
qu'ils soient allés rejoindre des amis qui peuvent les aider de leurs
conseils.
Ils écrivent que tandis qu'en Europe on est obligé de mendier le
travail, là on vient rechercher l'ouvrier pour lui offrir de l'ouvrage.
Voici quel est, en général, leur salaire. A la journée environ 4
francs par jour, nourriture en sus, pour les hommes; pour les femmes 2 fr.
et demi à 3 fr. Les hommes qui savent un métier peuvent aspirer à
beaucoup plus, surtout s'ils connaissent la langue du pays; alors ils
peuvent gagner un dollar et même deux dollars par jour.
Ceux qui travaillent aux chemins de fer gagnent un dollar par jour,
c'est-à-dire 5 fr. 30 c. Ceux qui ne savent pas de métier, et c'est le
plus grand nombre, ceux qui né sont pas des ouvriers bien habiles,
s'engagent la plupart comme domestiques; leur salaire est de 10 à 14
dollars, 53 à 75 fr. par mois, et ils sont nourris. A l'aide de ce
sa1aire lorsqu'ils sont restés domestiques pendant deux ans ils ont
amassé de quoi louer et monter une ferme, et dès ce moment travaillant
pour leur propre compte, ils regardent leur position comme assurée.
I1 est probable que tous ne réussissent pas également, cependant
toutes les lettres que j'ai recueillies expriment le contentement des
émigrants de se trouver en Amérique. Il en est qui respirent un grand
enthousiasme ; plusieurs appellent à eux parents et amis, leur
recommandant seulement d'apporter une bonne santé et 300 fr.
Lés émigrants dont je parle qui me paraissent les plus satisfaits;
sont ceux. qui se trouvent près de la ville de: Cleveland, dans l'Etat de
l'Ohio, cette ville a 26,000 habitants, 3 églises catholiques, car il y a
8,000 catholiques.
Tous les dimanches, les émigrés flamands se réunissent au nombre
d'une trentaine; il y a beaucoup de Hollandais du Brabant septentrional,
avec qui ils parlent leur langue, car la langue est un obstacle pour eux,
mais au bout d'un an la difficulté s'est beaucoup amoindrie et au bout de
deux ans elle a presque totalement disparu; les enfants du reste sont
instruits dans la langue anglaise; les écoles ne manquent pas.
J'oubliais de dire que si les salaires sont élevés, il n'y a pas de
compensation par la cherté des vivres; au contraire, la vie animale est
à fort bon compte. La plupart de ces lettres donnent les prix des vivres.
Quant au blé, ils varient d'une localité à l'autre; mais ils sont
beaucoup moins élevés que chez nous: Ils sont surtout considérablement
inférieurs en ce qui concerne la viande; le prix de la viande est de 5 à
10 cents la livre. Aussi est-elle comme le pain blanc la nourriture
journalière des émigrés.
Ce bas prix des denrées est fort apprécié par eux: Une circonstance
qui parait les frapper vivement aussi, c'est qu'en Amérique, il n'y a pas
de différence de costume entre un paysan et le plus riche citadin, entre
une paysanne et une dame. Ils disent qu'il n'y a pas de mendiant dans le
pays, que les ivrognes et les paresseux auraient tort de venir y chercher
fortune, ils se louent des moeurs des habitants, et surtout du grand
respect qu'on témoigne aux femmes; qui sont exclues de tous les travaux
durs et qui ne travaillent pas dans les champs.
Je crois que les choses en étant venues là, ces faits et la
connaissance qui s'en répand dans nos campagnes peuvent avoir des
conséquences très importantes pour un grand nombre de malheureux et pour
beaucoup de nos communes; j'appelle sur ce point toute l'attention du
gouvernement; peut-être suffirait-il de très peu d'aide de sa part pour
que les communes et les autorités provinciales, en face des dépenses que
les dépôts de mendicité leur causent aujourd'hui, s'unissent afin
d'amener entre la Belgique et les Etats-Unis ce courant d'émigration qui
s'est établi entre le même pays et l'Allemagne.
Je crois que c'est ainsi que le gouvernement anglais a procédé
récemment pour l'émigration des Irlandais en Australie. Si l'on suivait
cet exemple, je pense, que le mouvement serait bientôt tel qu'il faudrait
plutôt le modérer que l'exciter. Car il ne faudrait pas permettre que
les autorités communales pesassent sur les indigents de telle sorte que
l'émigration cessât d'être volontaire.
Il faudrait aussi que nos consuls fussent chargés de fournir des
renseignements aux émigrants; le danger qu'ils ont à redouter, c'est de tomber; à New-York, entre 1es mains de gens qui les exploitent.
Cette question de l'émigration vers les Etats-Unis me paraît, je le
répète; d'une extrême importance pour les communes rurales; j'engage le
gouvernement à en faire l'objet d'un examen sérieux; je suis persuadé
que les autorités provinciales seront très disposées à lui accorder
leur concours, et que les autorités communales comprendront aisément
combien elles y sont intéressées. Ce ne serait pas peu de chose que de
faire disparaître une des plus grandes difficultés de leur
administration, tout en améliorant notablement le sort d'une foule de
malheureux condamnés sans cela à une existence misérable.
…….
M. Vander Donckt - …. Or, pour remédier à cet état de choses,
l'honorable Mr Devaux nous a préconisé l'émigration; cette question
n'est pas nouvelle; je me rappelle avoir fait partie d'une commission au
conseil provincial de la Flandre, à laquelle une série de questions fut
adressée par le ministre de l'intérieur d'alors, parmi lesquelles
figurait celle de savoir si l'émigration devait être favorisée; pouvait
être utile.
Il n'y avait qu'une voix dans la commission pour repousser cette
position. On la repoussait par plusieurs motifs.
D'abord on se disait : Est-ce aux ouvriers valides que vous faites
allusion? Mais il nous en manque ; aujourd'hui généralement dans les
provinces flamandes à l'époque des travaux des champs, ces bras nous
manquent. Une autre cause est venue s'ajouter à celle-là, "C'est
l'émigration en France, car des hameaux entiers ont émigré vers la
France je pourrais vous citer les noms des communes. Il est évident pour
moi que quand il s'agit de cette partie de la population, qui a encore le
courage de travailler, qui possède des bras valides, que pour cette
partie-là nous devons repousser et nous repoussons de toutes nos forces
toute espèce d'émigration, de colonisation.
Si vous entendez faire émigrer les pauvres; les invalides,.ceux qui
sont une charge perpétuelle pour les bureaux de bienfaisance, nous
partageons votre idée; nous l'appuyons de toutes nos forces. Mais ces
invalides, personne n'en veut; ce n'est pas avec des invalides qu'on fonde
des colonies; l'émigration qu'on veut, est précisément celle dont nous
ne voulons pas. L'ouvrier capable de gagner sa vie, sa journée, est très
nécessaire dans nos localités. Comment! nos localités sont déjà
pauvres; en les privant de leur population valide, vous les épuiseriez,
vous les rendriez plus pauvres encore. Voilà ce que j'ai à dire à ce
sujet.
….
M. de Haerae - … Un honorable collègue s'est élevé tout â
l'heure contre les idées, très justes, selon moi, émises par
l'honorable Mr Devaux. …
I1 est un fait, c'est que l'émigration a lieu vers l'Amérique de
plusieurs parties de l'Europe, qu'elle se fait avec succès, qu'elle est
avantageuse non seulement pour ceux qui s'y livrent, mais même pour la
patrie qu'ils ont quittée.
En présence de cette situation; je `me demande si la Belgique; si les
contrées pauvres de notre pays ne peuvent pas; elles aussi, entrer dans
ce courant, qui doit conduire, à une plus grande somme de bien-être.
Je pense que la question, toute difficile qu'elle peut être, n'est pas
insoluble. Elle mérite toute l'attention de la législature et
particulièrement du gouvernement.
Je pense qu'il' y a deux grandes difficultés, deux difficultés
capitales qui s'opposent généralement au succès de ces entreprises, en
ce qui regarde les populations belges, particulièrement les populations
flamandes.
La première difficulté consiste dans les frais de premier
établissement qu'elles ne peuvent faire, la seconde c'est le défaut
d'organisation sous le rapport de l'esprit religieux, de l'esprit
d'association, qui, selon moi, doit présider à ces entreprises;
notamment en ce qui regarde les émigrations des Flamands vers
l'Amérique.
Les frais de premier établissement, parmi lesquels je comprends les
dépenses de traversée, doivent être faits avant tout par association,
par souscription; c'est ce qui se fait dans la plupart des autres pays,
notamment en Allemagne et en Irlande. Pour ce qui regarde ce dernier pays,
tout pauvre qu'il est, il est à remarquer qu'il à trouvé ainsi moyen de
se livrer à un vaste système d'émigration, qui a fait le bonheur des
Irlandais qui se sont transportés en Amérique, en même temps qu'il a
procuré un bien-être relatif à 1a contrée qu'ils ont quittée.
Les explications que nous a données tout à l'-heure avec une grande
justesse l'honorable M. Devaux viennent à l'appui de mon opinion.
Quelle que soit la réputation que l'on a faite aux émigrants
irlandais, quelques défauts qu'on puisse leur reprocher, ils ont une
vertu qui les rend recommandables aux yeux de l'univers; ils ont le
sentiment de la reconnaissance, sont attachés à leur patrie et ont
conservé l'esprit de famille.
Ces vertus les portent à faire des épargnes en faveur de leurs
parents qu'ils ont laissés en Irlande. Les Flamands ont les mêmes
qualités. II y a parmi eux le même esprit de famille. Je suis persuadé
que si l'on pouvait organiser l'émigration sur une échelle importante,
il en résulterait un double avantage: Nos pauvres, arrivés dans les
contrées transatlantiques, en gagnant souvent de 4 à 5 fr. par jour,
:pourraient y vivre et faire des épargnes pour eux-mêmes d'abord et
ensuite pour leurs parents pauvres en Belgique.
Je dis qu'outre cette difficulté là , il y en a une autre, c'est le
défaut d'organisation: Il ne faut pas se faire illusion sous ce rapport.
Ce défaut d'organisation a déjà porté de tristes fruits, qui ont
arrêté le courant d'émigration, qui avait commencé dans les Flandres ;
car quelques Flamands étant arrivés dans les pays transatlantiques, se
sont vus trop souvent isolés; par ce défaut d'organisation, par ce
défaut d'association.
Ne connaissant pas la langue; n'étant pas en rapport avec des
personnes qui pussent les, diriger sous le rapport moral et religieux, ils
se
sont bientôt découragés, et sont tombés dans une misère plus
grande que celle qu'ils enduraient en Flandre.
Qu'en résulte-t-il? C'est qu'ils écrivent à leurs parents en
Belgique, qu'ils sont dans le malheur et qu'ils n'engagent personne à les
rejoindre. J'ai vu des lettres écrites par des Flamands de la localité
à laquelle j'appartiens. Ces lettres étaient quelquefois très
engageantes. Souvent je dois le dire,, elles étaient décourageantes.
L'isolement les perd.
Dans un ouvrage allemand publié à Philadelphie institué l'Histoire
des émigrations vers l'Amérique, l'auteur recherche les causes de ce
mouvement d'expatriation qui se fait surtout d'Allemagne; d'Irlande et
d'Angleterre. Il en fait remonter: l'origine aux troubles religieux qui
ont agité l'Europe, et qui en isolant, en appauvrissant, en aigrissant
les populations, les ont portées à chercher la paix et le bonheur sous
un climat moins orageux. Mais il ajoute - avec une grande sagacité - que
les émigrants étaient presque toujours, au moins dans le principe,
organisés en véritables sociétés religieuses ayant des chefs prêtres,
des dogmes et des lois, à peu près dans le genre de ce que la fable et
l'histoire racontent des colons des temps primitifs.
Arrivés sur la terré étrangère, ces émigrants possédaient la
première condition d'existence, l'organisation sociale qui comprend
l'assistance mutuelle: C'est ainsi que Penn, par exemple, fonda sur le
protestantisme une véritable société dans la contrée qui de son nom
fût appelée Pennsylvanie; c'est ainsi que Baltimore forma la première
société catholique en Amérique, et proclama; le premier dans l'univers,
la liberté des cultes dans l'état de Maryland et dans la ville qui porte
son nom. Ces sociétés particulières une fois fondée sùr une. base
solide, se développèrent rapidement par leur propre force d'expansion et
par les accroissements qu'elles reçurent successivement d'Europe, en
attirant dans leur sein, en s'assimilant les éléments propres à chacune
d'elles, et les hommes ayant la même foi, parlant là même langue,.ayant
les mêmes habitudes. Tel est le secret du succès des émigrations
allemandes, anglaises et irlandaises: Pour réussir, il faut les imiter.
J'appelle l'attention du gouvernement sur ce point.
….
A ce sujet, messieurs, on a dit tout à l'heure; et je joins ma voix a
celle des honorables préopinants qui ont parlé dans ce sens, que l'on
désirait avoir quelques explications de la part de M. le ministre de la
justice, sur les émigrations volontaires qui ont été organisées, si
j'ai bien compris, dans la province d'Anvers. .
Je désirerais avoir pour ma part des explications sur un autre essai
d'émigration qui a eu lieu vers l'Amérique du Nord. On ignore, à ce
qu'il semble, que déjà nous avons dans l'Amérique du Nord une espèce
de colonie flamande. II existe en Pensylvanie, à Ste-Marie, un établissement colonial, appelé New Flanders, fondé par un Flamand,
M. de Ham, qui a été chef de division pour les Flandres au ministère de
l'intérieur. Il y a transporté un certain nombre de Flamands. Il a reçu
de ce chef, si je ne me trompe, des subsides assez considérables et je
désirerais savoir (sans le critiquer en aucune manière, car je ne veux
rien préjuger dans la question) quels ont été les résultats de cet
essai.
Messieurs; j'ai eu l'honneur de voir M. de Ham au retour de son premier
voyage, et il m'a dit qu'il n'était pas sans espoir de réussir, mais
qu'il lui manquait beaucoup, qu'il n'avait pas été très heureux dans
son entreprise sous le rapport moral et religieux; les prêtres allemands
qui se trouvaient à Sainte-Marie à son arrivée, ayant dû partir pour
d'autres Etats de l'Amérique, avaient abandonné la population qui s'y
trouvait. M. de Ham a même fait un appel aux ecclésiastiques du pays, et
il avait l'espoir d'être secondé. Je tiens de M. de Ham, qui a
l'expérience des faits; que tout est dans l'organisation, dans
l'association.
Il faut qu'il y ait déjà un groupe de personnes appartenant à la
même patrie, à la même langue, et autant que possible à la même
religion, pour que l'émigration puisse avoir du succès: Le premier noyau
ne peut dire établi qu'avec des efforts et des sacrifices plus ou moins
considérables.
Je désire savoir jusqu'à quel point l'essai dont je viens de. parler
a réussi.
Je crois pour ma part que c'est à l'entreprise privée, et comme l'a
très bien dit l'honorable M. Devaux à la charité. Privée que l'on doit
avoir recours pour réussir dans cette matière, et cela sous tous les
rapports, car lorsque le gouvernement s'en mêle, souvent il s'attire des
critiques, souvent, aussi il soulève des préventions et tout cela est de
nature à nuire plutôt qu'à faire du bien. Dans ces sortes de choses,
les gouvernements ont la main malheureuse. Les efforts privés bien
organisés, voilà ce qu'il. y a de plus recommandable à cet égard, et
nous avons en cette .matière des exemples à suivre : ce sons les
exemples donnés par l'Allemagne et l'Angleterre. Si nous voulons
réussir, nous devons entrer dans la même voie.
M. Osy. - Je crois avec l'honorable M. Devaux, qu'il serait à
désirer que nous pussions voir, dans une certaine mesure, une partie de
la la population de nos provinces, trop peuplées, émigrer vers
l'Amérique. Mais je ne puis partager l'opinion de ceux qui voudraient que
les communes, les provinces et le gouvernement se mêlassent de cette
affaire. Le gouvernement doit se borner à donner des conseils; il ne doit
pas aller au-delà. Soyez persuadés que si le gouvernement et les
provinces s'en mêlent, ou ne fera. rien de bon et l'élan s'arrêtera.
Je me rappelle deux faits que je vais vous citer, et où les essais,
faits par une intervention puissante, ont mal réussi.
Des princes allemands ont voulu s'occuper d'émigration, et je ferai
remarquer qu'il: ne s'agit pas ici des souverains des grands Etats de
l'Allemagne. Ces princes ont acheté des terrains, dans le Texas. Ils
avaient levé de l'argent et ont aidé à l'émigration. Eh bien, ces
entre prises ont échoué. L'argent qui avait été levé n'a pu être
remboursé, et on a' dû renoncer à l'entreprise.
Ici, messieurs, qu'avons-nous fait sur une plus petite échelle ?
L'honorable M. de Haerne vient de vous en parler. Un rêveur, qui
était fonctionnaire au ministère de l'intérieur, voyant qu'on
prodiguait beaucoup d'argent, a proposé à M. le ministre de
l'intérieur d'organiser une émigration en Amérique. Il a demandé à M.
le ministre de l'intérieur de lui faire une avance, et, si mes souvenirs
sont exacts, il a obtenu 70,000 fr. II fut convenu, que pour l'indemniser
de la position à laquelle il renonçait, il lui serait payé 25,000 fr.
qu'il n'aurait par conséquent que 45,000 fr. à rembourser. Cette somme
devait être remboursée au gouvernement dans un délai de..., et un
certain nombre de Belges devaient être tous les ans transportés comme
émigrants en Amérique.
Je voudrais savoir, comme l'honorable M. de Haerne, combien de Belges
ont émigré en Amérique et si les 45,000. fr. (car c'est une affaire qui
remonte déjà à quatre ou cinq ans) ont été remboursés à l'Etat;
enfin ce qui est avenu de cette colonie de Sainte-Marie.
Messieurs, j'ai eu également la visite de celui qui a fait cette entre
prise. Il était venu chez moi pour me demander de solliciter du
gouvernement de nouveaux subsides. Je lui ai répondu que j'étais
contraire à l'intervention du gouvernement dans les affaires dont les
particuliers seuls devaient se mêler, et que non seulement je ne
demanderais pas pour lui de nouveaux subsides, mais que, s'il était
question de lui en accorder, j'étais décidé à m'y opposer.
Voilà, messieurs, deux essais qui ont mal réussi. La morale à en
tirer, c'est qu'en voulant s'occuper d'affaires de cette nature, le
gouvernement arrête l'élan que nous désirons voir donner à
l'émigration.
En Allemagne, les Etats ne s'occupent pas de l'émigration; et
cependant nous savons combien le nombre des émigrants Allemands est considérable. Mais ce sont des émigrations volontaires.
Les émigrants viennent à Anvers ou à Brême; ils prennent des
engagements, pour leur transport en Amérique, et en Amérique; de même
ils cherchent à se placer ; mais si vous voulez les envoyer sur un point
donné vous ne réussirez point.
Il faut laisser à la charité le soins d'encourager l'émigration; et
si l'on pouvait former une société; je voudrais méme que cette
société se bornât à donner des subsides à ceux qui veulent émigrer;
il faut leur laisser toute liberté pour le choix de la localité où ils
veulent se fixer. I1 me faut pas perdre de vue surtout que c'est dans les
terres et non pas dans les grandes villes qu'on a le plus besoin de bras.
C'est de cette manière que les Allemands, qui émigrent sans aucune
protection, réussissent presque partout. Nous en voyons tous les ans un
très grand nombre à Anvers, et surtout cette année. .
Ce sont des gens presque à leur aise; ils ont tous de quoi payer leur
passage, et même un certain pécule en sus ; lorsqu'ils arrivent en
Amérique, ils se fixent là où ils l'entendent; ils ne sont sous le
patronage de personne.
Je désirerais aussi avoir des explications sur ce qui a été fait
pour les détenus de Hosgstraeten, qu'on a envoyés en Amérique; je crois
que les communes ont donné des subsides afin que ces individus ne fussent
plus à la charge du bureau de bienfaisance. Il reste à savoir s'il est
bon d'envoyer en Amérique des gens qui sont dans la plus profonde
misère, s'ils ne seront pas, là aussi, de véritables pauvres, au lieu
d'être des travailleurs.
Ce qui m'a fait peine à voir et ce qui doit faire la plus mauvaise
impression sur les Allemands , c'est que ces détenus de Hoogstraeten sont
arrivés à Anvers avec les menottes; ils ont conservé les menottes
jusqu'à ce qu'ils fussent à bord du navire. Vous comprenez que c'est
très fâcheux pour ceux qui doivent voyager avec eux.
Messieurs, la Belgique à toujours donné l'exemple en matière de
charité, et je suis persuadé que si le gouvernement ne s'en mêle pas,
la charité finira par former une association pour faciliter l'émigration
de gens valides, comme le disait l'honorable M. Devaux. Et sous ce rapport
la discussion d'aujourd'hui fera sans doute beaucoup de bien, mais, je le
répète il faut que le gouvernement se borne à donner des conseils et
des renseignements; S'il veut faire plus, il retardera de beaucoup
d'années le résultat que nous voulons obtenir.
…
M. Rodenbach. - Messieurs, je n'ai demandé la parole que pour
émettre mon opinion sur la question de l'émigration dont la chambre
s'occupe en ce moment.
Je ne reviendrai pas, quant à présent, sur ce qu'on a dit de la
misère qui règne dans les communes des Flandres et sur les charges
accablantes que l'entretien des indigents dans les dépôts de mendicité
impose à un grand nombre de ces communes.…
J'arrive à la question de l'émigration.
Il est incontestable que dans certaines contrées des Flandres, et
notamment dans les pays liniers, il y a exubérance de population. Cette
exubérance ne se remarque pas dans le Furnesambacht, et dans quelques
autres parties de la Flandre occidentale; mais il y a excès de population
dans les arrondissements de Courtrai, de Thielt et de Roulers. Dans ces
arrondissements il y a environ 4,000 âmes par lieue carrée, tandis qu'en
France, il n'y a que 1,300, et en Angleterre que 1,800 âmes par lieue
carrée. Voilà ce qui explique l'émigration de nos ouvriers flamands
vers le département du Nord et vers d'autres contrées encore, pour y
chercher de quoi subvenir à leur existence. Messieurs, je ne suis pas
hostile à une émigration, sage et raisonnée, mais je crois qu'on doit
être très circonspect et, que le gouvernement doit y réfléchir
sérieusement, avant d'intervenir pécuniairement. Les essais qu'on a
déjà faits n'ont abouti à rien, et quant aux 70,000 fr. que le
gouvernement a avancés, je pense qu'on n'en a pas remboursé encore un
seul centime. Je connais quelques-uns des ouvriers qui se sont expatriés
aux Etats-Unis et qui ont été très malheureux.
M. Brixhe. - Messieurs, on a demandé tout à l'heure ,des
renseignements sur la prétendue commune belge de Sainte-Marie en
Pensylvanie Je vais avoir l'honneur de vous dire, en peu de mots, ce que,
j'ai vu il y a trois ans, jour pour jour. ,
D'abord la commune de Sainte-Marie est exclusivement allemande.
Le sieur Deham a établi sa colonie sous le nom de New Flanders, à 9
milles au nord de Sainte-Marie. Il y a entrepris quelques défrichements
et à l'époque de la visite que j'y ai faite, les fonds alloués par le
gouvernement étaient absorbés et ne se trouvaient représentés que
par une 20e de bonniers tout au plus de terrain, mal
défrichés et une petite scierie hydraulique d'une valeur de 6,000 à
7,000 fr.
Sept ou huit Flamands étaient encore sur les lieux, les autres
s'étant dispersés afin de .pouvoir mieux pourvoir à leur subsistance.
Les nouvelles que j'ai reçues très récemment m'apprennent que tous
les émigrants qui ont accompagné le sieur Deham ont aujourd'hui quitté
Sainte-Marie, et le sieur Deham, qui n'a pas toujours été heureux dans
ses travaux, a lui-même abandonné la colonie et se trouve à Cincinnati
avec sa famille.
Maintenant la question est de savoir si le gouvernement a pris les
mesures nécessaires pour assurer les payements des taxes, payement qui
peut seul garantir la conservation de la propriété acquise pour l'Etat
belge; sinon la propriété est sans doute déjà passée en d'autres
mains, et l'Etat belge tout à fait dépossédé.
M. Loos. - …. La population des dépôts de mendicité a surtout
été grossissant à une certaine époque. La ville d'Anvers a subi alors
le sort commun, elle avait beaucoup de pauvres et beaucoup se réfugiaient
dans les dépôts de mendicité, Cependant,. ayant remarqué par la
statistique de ces dépôts, que c'étaient les mêmes individus qui s'y
trouvaient pour la troisième, la quatrième, la cinquième et souvent la
sixième fois, on a pensé qu'on ferait chose économique, tant, pour les
deniers de la commune que pour l'avenir de ces malheureux qui sortent du
dépôt pour y rentrer peu de temps après, que de les engager à
l'émigration.
On a fait, à plusieurs détenus du dépôt de mendicité de
Hoogstraeten la proposition de quitter le dépôt pour émigrer. Cette
proposition, je dois le dire, n'était faite qu'aux célibataires valides
qui ne laissaient derrière eux aucun intérêt essentiel de famille.
Plusieurs se sont décidés à l'émigration.
J'ai dit, messieurs, que c'était pour la commune une opération
favorable. En effet, le séjour d'un mendiant au dépôt ne coûte pas en
moyenne moins de 140 francs par an. 0r, l'émigration vers l'Amérique,
d'un individu à qui. l'on fournit un trousseau complet et même un
certain pécule, ne coûtait en tout que 200 francs. En deux ans le
mendiant, vivant au dépôt, avait donc plus qu'absorbé cette somme.
Une fois l'offre faite, elle fut suivie de l'acceptation d'un assez
grand nombre d'individus, à tel point qu'il a fallu s'arrêter, à
défaut de ressources suffisantes pour cette émigration, et surtout pour
une autre cause que j'indiquerai : c'est que la population pauvre
d'Anvers, voyant quelques détenus du dépôt de mendicité émigrer vers
les États-Unis, faire enfin ce que font ces nombreux Allemands qui se
trouvent constamment à Anvers, et voyant que Ie seul moyen d'obtenir
cette faveur de partir pour l'Amérique, aux frais de la commune, était
d'entrer d'abord au dépôt, s'y portait plus nombreuse que
précédemment. On a donc dû arrêter l'émigration dans la crainte de
voir augmenter un mal que l'on avait voulu diminuer.
Messieurs, de toute la population pauvre a laquelle on a facilité le
moyen de se rendre en Amérique, il n'y a que deux. individus qui, soient
revenus: Les autres y sont parfaitement employés: Plusieurs ont écrit à
leurs parents pour leur annoncer le changement opéré dans leur sort et
engager les individus qu'ils avaient connus lors de leur séjour a Anvers,
à demander également l'émigration.
Les deux individus qui sont revenus se trouvaient dans une position
exceptionnelle par leur faute. A l'arrivée de cette population aux Etats-
Unis (ils étaient, je crois, une trentaine), on a fait à ceux qui la
composaient l'offre de les employer immédiatement. Deux individus n'ont
pas accepté cette offre, et ce sont ceux qui sont revenus.
Indépendamment du peu qu'ils avaient reçu et de leur trousseau, il leur
était revenu des vivres, parce que l'approvisionnement ordonné par les
règlements n'est jamais absorbé, les traversées durant ordinairement
moins que le temps prévu. Ils ont réalisé tout cela, et ils ont trouvé
plus commode de faire ce qu'ils avaient fait autrefois, c'est-à-dire de
ne rien faire du tout et de dépenser leur argent. Lorsque leurs
ressources furent épuisées, ils se trouvèrent sur le pavé de New-York
dans la situation la plus déplorable.
Ils n'ont plus trouvé le travail qu'on avait offert aux autres. Ils
ont dû faire usage de la dernière ressource qui leur avait été
indiquée, à savoir que s'ils ne trouvaient pas à s'employer d'une
manière plus convenable pour eux, ils trouveraient à gagner une journée
de .4 fr. en travaillant comme terrassier pour le chemin de fer.
Lorsque la misère s'est fait sentir, ils se sont donc rendus à un
chemin de fer en construction.
liais c'est un ouvrage assez dur, et quand on ne parle pas la langue du
pays, on est exposé à faire les choses de travers. lis ont donc
rencontré quelques difficultés et ont quitté les travaux.
Ils ont ensuite offert leurs services aux personnes qui employaient
leurs compagnons ; on n'a pas voulu les accepter, et ayant vu à New-York
le pavillon belge flotter sur un navire ils se sont présentés au
capitaine qui les a ramenés par charité. Ils sont arrivés à Anvers
comme marins; mais comme ils n'avaient été relâchés du dépôt de
mendicité avant que le terme de leur détention ne fut expiré, qu'à la
condition qu'ils quitteraient le pays, on les a naturellement fait
réintégrer au dépôt.
Je dirai que depuis le séjour de ces individus an dépôt, les
demandes d'émigration sont devenues moins nombreuses; mais il est
constant que tous ceux qui ont émigré et qui ont accepté les offres de
travail qui leur étaient faites, s'en sont parfaitement trouvé, et je
sais qu'aujourd'hui leur sort est complètement changé.
…
M. Rogier. - … Un honorable membre qui a visité la localité où
s'était établi le fonctionnaire dont j'ai parlé tout à l'heure a dit
qu'il n'y a plus trouvé de population.
Je ne suis pas au courant de la situation des choses depuis bientôt
deux. ans; mais je constate que le fonctionnaire dont il s'agit est parti
du pays à la tète d'un certain nombre d'émigrants, que d'autres ont
suivi et que de cette manière le but que se proposait le gouvernement se
trouve atteint. Que ce fonctionnaire n'ait pas complètement réussi, que
les fonds lui aient manqué, cela est possible; le gouvernement n'a pas pu
faire davantage pour lui.
Ce ne serait pas le premier essai de colonisation qui aurait mal
réussi; sur 100 essais, on peut dire qu'il en est 80 qui n'ont pas
réussi; mais ce qui est certain, c'est que dix à douze familles des plus
pauvres des Flandres ont émigré, que depuis lors d'autres ont suivi et
que les émigrations continuent à avoir lieu, grâce à ce premier
encouragement qui a été donné par le gouvernement. Aujourd'hui, que
l'élan est donné, le gouvernement n'a plus rien à faire dans cette
direction.
…
… la discussion générale est close.