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Chambre des représentants - séance du 09/05/1854

 

Lors de la séance du 9 mai 1854, à la chambre des représentants, et à l'occasion du vote du budget de la justice, à lieu un débat au cours duquel des propositions sont faites, des solutions esquissées, pour résoudre un problème grave auquel le gouvernement doit faire face : il s'agit de la charge que représente les dépôts de mendicité pour les communes, surtout en Flandre, où la crise économique est la plus grave. Un échange de vue a lieu entre parlementaires à ce sujet, et la question de l'émigration y est abordée.

Quelques commentaires feront le point de la malheureuse tentative gouvernementale d'implanter un noyau d'émigration belge à Sainte-Marie, Pennsylvanie ainsi que sur l'envoi en Amérique des pensionnaires de ces dépôts de mendicité.

 

M. Devaux -Messieurs, les dépôts de mendicité et les mesures de bienfaisance en général ressortissent au département de la justice. Je demande la permission de soumettre en ce moment,:sur cette matière, quelques observations à la Chambre et au gouvernement.

Messieurs, vous savez tous que les communes des Flandres sont fort obérées par les dépenses que leur occasionnent leurs pauvres, à raison soit de leur séjour dans les dépôts de mendicité, soit d'autres mesures qu'on prend en leur faveur. Les administrations se sont ingéniées à trouver les moyens d'améliorer cette situation. II y a une dizaine d'années, on avait songé à en employer un qui n'a. pas eu un grand succès : c'était la colonisation. Les essais qu'on a .tentés à cette époque là n'ont pas pris une grande consistance. Je crois qu'on a voulu alors aller trop vite; on a voulu commencer par une colonisation difficile, aventureuse. C'était beaucoup trop pour un pays où l'esprit de colonisation n'existe pas. On voulait aussi faire deux choses à la fois : donner un débouché à la population pauvre et en même temps un débouché à nos produits industriels. On aurait probablement mieux réussi si on s'était borné à des projets plus simples et d'une exécution plus facile; si, au lieu de tenter une colonisation difficile et hardie, on en eut favorisé une qui fût sure et exempte de dangers et si au lieu de vouloir combiner une oeuvre industrielle avec une oeuvre charitable on se fut contenté de favoriser le déplacement de la population indigente. Je pensais alors que ce qu'il y aurait eu de mieux à faire, c'était de favoriser la. fondation aux Etats-Unis du premier noyau d'un village flamand avec une église catholique et un prêtre flamand. Une fois que cet essai aurait réussi, les bonnes nouvelles reçues en Europe auraient attiré d'autres émigrants qui auraient été éclairés à l'avance sur les chances et les moyens de succès: Ce qui eut pu se faire en une fois avec l'aide du gouvernement, le temps qui s'est écoulé depuis lors l'a fait en partie.

Successivement quelques habitants des campagnes de la Flandre sont allés s'établir aux Etats-Unis. Ils y ont réussi, ont donné de leurs nouvelles et en ont attiré un certain nombre d'autres; aujourd'hui les correspondances continuent entre les émigrants et leurs parents; je crois que si le gouvernement voulait en ce moment y aider un peu, il serait facile de créer un courant d'émigrations flamandes vers les Etats-Unis, car les correspondances dont je parle se répandent et font une grande impression dans certaines communes; elles y excitent dans la classe peu aisée un grand désir d'émigration.

Dans une commune à peu de distance de Bruges. l'administration communale a voulu, il y a quelques semaines, constater le nombre de ceux qui avaient ce désir : elle les a engagés à se faire inscrire dans les quinze jours, j'en ai ici la liste, elle contient près de 200 noms.

Messieurs; j'ai voulu m'assurer de ce que devenaient les émigrés flamands aux Etats-Unis, et à ma demande, on recueilli pour moi dans les campagnes. de l'arrondissement de. Bruges un certain nombre de leurs correspondances; je suis en possession dune vingtaine de ces lettres écrites par une douzaine de personnes appartenant en général à l'humble classe des ouvriers de campagne.

Ces lettres, très peu irréprochables sous le rapport du style, de la grammaire et de la ponctuation, sont aussi curieuses que naïves. Elles offrent plus d'intérêt que bien des voyages écrits avec la prétention de plaire et d'instruire; voici ce qui en résulte, en général.

C'est à Anvers que s'embarquent nos émigrants. Ils recommandent à ceux qui veulent les suivre de prendre de préférence un vaisseau belge ou hollandais; leur traversée dure à peu près six:semaines; elle coûte environ 180 francs tous frais compris jusqu'à New-York. Mais ce n'est pas, à New-York que les émigrants peuvent trouver le sort qu'ils cherchent; il faut se rendre dans l'intérieur des terres où les chemins, de fer et les bateaux à vapeur les transportent; ce voyage leur çoûte encore une centaine de francs.

De sorte que chaque homme doit être muni de 300 francs environ pour se rendre dans une localité où il puisse vivre.

La plupart des émigrants, dont j'ai vu les lettres, se trouvent dans un assez vaste triangle entre le Mississipi, l'Ohio et la frontière du Canada.

Arrivés là, ces émigrants, dont la plupart ne sont pas des ouvrier bien habiles ni probablement bien énergiques, sans cela ils auraient trouvé de l'ouvrage dans leur pays, ces émigrants trouvent à s'employer immédiatement pourvu qu'ils aient été bien renseignés à l'avance ou qu'ils soient allés rejoindre des amis qui peuvent les aider de leurs conseils.

Ils écrivent que tandis qu'en Europe on est obligé de mendier le travail, là on vient rechercher l'ouvrier pour lui offrir de l'ouvrage.

Voici quel est, en général, leur salaire. A la journée environ 4 francs par jour, nourriture en sus, pour les hommes; pour les femmes 2 fr. et demi à 3 fr. Les hommes qui savent un métier peuvent aspirer à beaucoup plus, surtout s'ils connaissent la langue du pays; alors ils peuvent gagner un dollar et même deux dollars par jour.

Ceux qui travaillent aux chemins de fer gagnent un dollar par jour, c'est-à-dire 5 fr. 30 c. Ceux qui ne savent pas de métier, et c'est le plus grand nombre, ceux qui né sont pas des ouvriers bien habiles, s'engagent la plupart comme domestiques; leur salaire est de 10 à 14 dollars, 53 à 75 fr. par mois, et ils sont nourris. A l'aide de ce sa1aire lorsqu'ils sont restés domestiques pendant deux ans ils ont amassé de quoi louer et monter une ferme, et dès ce moment travaillant pour leur propre compte, ils regardent leur position comme assurée.

I1 est probable que tous ne réussissent pas également, cependant toutes les lettres que j'ai recueillies expriment le contentement des émigrants de se trouver en Amérique. Il en est qui respirent un grand enthousiasme ; plusieurs appellent à eux parents et amis, leur recommandant seulement d'apporter une bonne santé et 300 fr.

Lés émigrants dont je parle qui me paraissent les plus satisfaits; sont ceux. qui se trouvent près de la ville de: Cleveland, dans l'Etat de l'Ohio, cette ville a 26,000 habitants, 3 églises catholiques, car il y a 8,000 catholiques.

Tous les dimanches, les émigrés flamands se réunissent au nombre d'une trentaine; il y a beaucoup de Hollandais du Brabant septentrional, avec qui ils parlent leur langue, car la langue est un obstacle pour eux, mais au bout d'un an la difficulté s'est beaucoup amoindrie et au bout de deux ans elle a presque totalement disparu; les enfants du reste sont instruits dans la langue anglaise; les écoles ne manquent pas.

J'oubliais de dire que si les salaires sont élevés, il n'y a pas de compensation par la cherté des vivres; au contraire, la vie animale est à fort bon compte. La plupart de ces lettres donnent les prix des vivres. Quant au blé, ils varient d'une localité à l'autre; mais ils sont beaucoup moins élevés que chez nous: Ils sont surtout considérablement inférieurs en ce qui concerne la viande; le prix de la viande est de 5 à 10 cents la livre. Aussi est-elle comme le pain blanc la nourriture journalière des émigrés.

Ce bas prix des denrées est fort apprécié par eux: Une circonstance qui parait les frapper vivement aussi, c'est qu'en Amérique, il n'y a pas de différence de costume entre un paysan et le plus riche citadin, entre une paysanne et une dame. Ils disent qu'il n'y a pas de mendiant dans le pays, que les ivrognes et les paresseux auraient tort de venir y chercher fortune, ils se louent des moeurs des habitants, et surtout du grand respect qu'on témoigne aux femmes; qui sont exclues de tous les travaux durs et qui ne travaillent pas dans les champs.

Je crois que les choses en étant venues là, ces faits et la connaissance qui s'en répand dans nos campagnes peuvent avoir des conséquences très importantes pour un grand nombre de malheureux et pour beaucoup de nos communes; j'appelle sur ce point toute l'attention du gouvernement; peut-être suffirait-il de très peu d'aide de sa part pour que les communes et les autorités provinciales, en face des dépenses que les dépôts de mendicité leur causent aujourd'hui, s'unissent afin d'amener entre la Belgique et les Etats-Unis ce courant d'émigration qui s'est établi entre le même pays et l'Allemagne.

Je crois que c'est ainsi que le gouvernement anglais a procédé récemment pour l'émigration des Irlandais en Australie. Si l'on suivait cet exemple, je pense, que le mouvement serait bientôt tel qu'il faudrait plutôt le modérer que l'exciter. Car il ne faudrait pas permettre que les autorités communales pesassent sur les indigents de telle sorte que l'émigration cessât d'être volontaire.

Il faudrait aussi que nos consuls fussent chargés de fournir des renseignements aux émigrants; le danger qu'ils ont à redouter, c'est de tomber; à New-York, entre 1es mains de gens qui les exploitent.

Cette question de l'émigration vers les Etats-Unis me paraît, je le répète; d'une extrême importance pour les communes rurales; j'engage le gouvernement à en faire l'objet d'un examen sérieux; je suis persuadé que les autorités provinciales seront très disposées à lui accorder leur concours, et que les autorités communales comprendront aisément combien elles y sont intéressées. Ce ne serait pas peu de chose que de faire disparaître une des plus grandes difficultés de leur administration, tout en améliorant notablement le sort d'une foule de malheureux condamnés sans cela à une existence misérable.

…….

M. Vander Donckt - …. Or, pour remédier à cet état de choses, l'honorable Mr Devaux nous a préconisé l'émigration; cette question n'est pas nouvelle; je me rappelle avoir fait partie d'une commission au conseil provincial de la Flandre, à laquelle une série de questions fut adressée par le ministre de l'intérieur d'alors, parmi lesquelles figurait celle de savoir si l'émigration devait être favorisée; pouvait être utile.

Il n'y avait qu'une voix dans la commission pour repousser cette position. On la repoussait par plusieurs motifs.

D'abord on se disait : Est-ce aux ouvriers valides que vous faites allusion? Mais il nous en manque ; aujourd'hui généralement dans les provinces flamandes à l'époque des travaux des champs, ces bras nous manquent. Une autre cause est venue s'ajouter à celle-là, "C'est l'émigration en France, car des hameaux entiers ont émigré vers la France je pourrais vous citer les noms des communes. Il est évident pour moi que quand il s'agit de cette partie de la population, qui a encore le courage de travailler, qui possède des bras valides, que pour cette partie-là nous devons repousser et nous repoussons de toutes nos forces toute espèce d'émigration, de colonisation.

Si vous entendez faire émigrer les pauvres; les invalides,.ceux qui sont une charge perpétuelle pour les bureaux de bienfaisance, nous partageons votre idée; nous l'appuyons de toutes nos forces. Mais ces invalides, personne n'en veut; ce n'est pas avec des invalides qu'on fonde des colonies; l'émigration qu'on veut, est précisément celle dont nous ne voulons pas. L'ouvrier capable de gagner sa vie, sa journée, est très nécessaire dans nos localités. Comment! nos localités sont déjà pauvres; en les privant de leur population valide, vous les épuiseriez, vous les rendriez plus pauvres encore. Voilà ce que j'ai à dire à ce sujet.

….

M. de Haerae - … Un honorable collègue s'est élevé tout â l'heure contre les idées, très justes, selon moi, émises par l'honorable Mr Devaux. …

I1 est un fait, c'est que l'émigration a lieu vers l'Amérique de plusieurs parties de l'Europe, qu'elle se fait avec succès, qu'elle est avantageuse non seulement pour ceux qui s'y livrent, mais même pour la patrie qu'ils ont quittée.

En présence de cette situation; je `me demande si la Belgique; si les contrées pauvres de notre pays ne peuvent pas; elles aussi, entrer dans ce courant, qui doit conduire, à une plus grande somme de bien-être.

Je pense que la question, toute difficile qu'elle peut être, n'est pas insoluble. Elle mérite toute l'attention de la législature et particulièrement du gouvernement.

Je pense qu'il' y a deux grandes difficultés, deux difficultés capitales qui s'opposent généralement au succès de ces entreprises, en ce qui regarde les populations belges, particulièrement les populations flamandes.

La première difficulté consiste dans les frais de premier établissement qu'elles ne peuvent faire, la seconde c'est le défaut d'organisation sous le rapport de l'esprit religieux, de l'esprit d'association, qui, selon moi, doit présider à ces entreprises; notamment en ce qui regarde les émigrations des Flamands vers l'Amérique.

Les frais de premier établissement, parmi lesquels je comprends les dépenses de traversée, doivent être faits avant tout par association, par souscription; c'est ce qui se fait dans la plupart des autres pays, notamment en Allemagne et en Irlande. Pour ce qui regarde ce dernier pays, tout pauvre qu'il est, il est à remarquer qu'il à trouvé ainsi moyen de se livrer à un vaste système d'émigration, qui a fait le bonheur des Irlandais qui se sont transportés en Amérique, en même temps qu'il a procuré un bien-être relatif à 1a contrée qu'ils ont quittée.

Les explications que nous a données tout à l'-heure avec une grande justesse l'honorable M. Devaux viennent à l'appui de mon opinion.

Quelle que soit la réputation que l'on a faite aux émigrants irlandais, quelques défauts qu'on puisse leur reprocher, ils ont une vertu qui les rend recommandables aux yeux de l'univers; ils ont le sentiment de la reconnaissance, sont attachés à leur patrie et ont conservé l'esprit de famille.

Ces vertus les portent à faire des épargnes en faveur de leurs parents qu'ils ont laissés en Irlande. Les Flamands ont les mêmes qualités. II y a parmi eux le même esprit de famille. Je suis persuadé que si l'on pouvait organiser l'émigration sur une échelle importante, il en résulterait un double avantage: Nos pauvres, arrivés dans les contrées transatlantiques, en gagnant souvent de 4 à 5 fr. par jour, :pourraient y vivre et faire des épargnes pour eux-mêmes d'abord et ensuite pour leurs parents pauvres en Belgique.

Je dis qu'outre cette difficulté là , il y en a une autre, c'est le défaut d'organisation: Il ne faut pas se faire illusion sous ce rapport. Ce défaut d'organisation a déjà porté de tristes fruits, qui ont arrêté le courant d'émigration, qui avait commencé dans les Flandres ; car quelques Flamands étant arrivés dans les pays transatlantiques, se sont vus trop souvent isolés; par ce défaut d'organisation, par ce défaut d'association.

Ne connaissant pas la langue; n'étant pas en rapport avec des personnes qui pussent les, diriger sous le rapport moral et religieux, ils se

sont bientôt découragés, et sont tombés dans une misère plus grande que celle qu'ils enduraient en Flandre.

Qu'en résulte-t-il? C'est qu'ils écrivent à leurs parents en Belgique, qu'ils sont dans le malheur et qu'ils n'engagent personne à les rejoindre. J'ai vu des lettres écrites par des Flamands de la localité à laquelle j'appartiens. Ces lettres étaient quelquefois très engageantes. Souvent je dois le dire,, elles étaient décourageantes. L'isolement les perd.

Dans un ouvrage allemand publié à Philadelphie institué l'Histoire des émigrations vers l'Amérique, l'auteur recherche les causes de ce mouvement d'expatriation qui se fait surtout d'Allemagne; d'Irlande et d'Angleterre. Il en fait remonter: l'origine aux troubles religieux qui ont agité l'Europe, et qui en isolant, en appauvrissant, en aigrissant les populations, les ont portées à chercher la paix et le bonheur sous un climat moins orageux. Mais il ajoute - avec une grande sagacité - que les émigrants étaient presque toujours, au moins dans le principe, organisés en véritables sociétés religieuses ayant des chefs prêtres, des dogmes et des lois, à peu près dans le genre de ce que la fable et l'histoire racontent des colons des temps primitifs.

Arrivés sur la terré étrangère, ces émigrants possédaient la première condition d'existence, l'organisation sociale qui comprend l'assistance mutuelle: C'est ainsi que Penn, par exemple, fonda sur le protestantisme une véritable société dans la contrée qui de son nom fût appelée Pennsylvanie; c'est ainsi que Baltimore forma la première société catholique en Amérique, et proclama; le premier dans l'univers, la liberté des cultes dans l'état de Maryland et dans la ville qui porte son nom. Ces sociétés particulières une fois fondée sùr une. base solide, se développèrent rapidement par leur propre force d'expansion et par les accroissements qu'elles reçurent successivement d'Europe, en attirant dans leur sein, en s'assimilant les éléments propres à chacune d'elles, et les hommes ayant la même foi, parlant là même langue,.ayant les mêmes habitudes. Tel est le secret du succès des émigrations allemandes, anglaises et irlandaises: Pour réussir, il faut les imiter.

J'appelle l'attention du gouvernement sur ce point.

….

A ce sujet, messieurs, on a dit tout à l'heure; et je joins ma voix a celle des honorables préopinants qui ont parlé dans ce sens, que l'on désirait avoir quelques explications de la part de M. le ministre de la justice, sur les émigrations volontaires qui ont été organisées, si j'ai bien compris, dans la province d'Anvers. .

Je désirerais avoir pour ma part des explications sur un autre essai d'émigration qui a eu lieu vers l'Amérique du Nord. On ignore, à ce qu'il semble, que déjà nous avons dans l'Amérique du Nord une espèce de colonie flamande. II existe en Pensylvanie, à Ste-Marie, un établissement colonial, appelé New Flanders, fondé par un Flamand, M. de Ham, qui a été chef de division pour les Flandres au ministère de l'intérieur. Il y a transporté un certain nombre de Flamands. Il a reçu de ce chef, si je ne me trompe, des subsides assez considérables et je désirerais savoir (sans le critiquer en aucune manière, car je ne veux rien préjuger dans la question) quels ont été les résultats de cet essai.

Messieurs; j'ai eu l'honneur de voir M. de Ham au retour de son premier voyage, et il m'a dit qu'il n'était pas sans espoir de réussir, mais qu'il lui manquait beaucoup, qu'il n'avait pas été très heureux dans son entreprise sous le rapport moral et religieux; les prêtres allemands qui se trouvaient à Sainte-Marie à son arrivée, ayant dû partir pour d'autres Etats de l'Amérique, avaient abandonné la population qui s'y trouvait. M. de Ham a même fait un appel aux ecclésiastiques du pays, et il avait l'espoir d'être secondé. Je tiens de M. de Ham, qui a l'expérience des faits; que tout est dans l'organisation, dans l'association.

Il faut qu'il y ait déjà un groupe de personnes appartenant à la même patrie, à la même langue, et autant que possible à la même religion, pour que l'émigration puisse avoir du succès: Le premier noyau ne peut dire établi qu'avec des efforts et des sacrifices plus ou moins considérables.

Je désire savoir jusqu'à quel point l'essai dont je viens de. parler a réussi.

Je crois pour ma part que c'est à l'entreprise privée, et comme l'a très bien dit l'honorable M. Devaux à la charité. Privée que l'on doit avoir recours pour réussir dans cette matière, et cela sous tous les rapports, car lorsque le gouvernement s'en mêle, souvent il s'attire des critiques, souvent, aussi il soulève des préventions et tout cela est de nature à nuire plutôt qu'à faire du bien. Dans ces sortes de choses, les gouvernements ont la main malheureuse. Les efforts privés bien organisés, voilà ce qu'il. y a de plus recommandable à cet égard, et nous avons en cette .matière des exemples à suivre : ce sons les exemples donnés par l'Allemagne et l'Angleterre. Si nous voulons réussir, nous devons entrer dans la même voie.

M. Osy. - Je crois avec l'honorable M. Devaux, qu'il serait à désirer que nous pussions voir, dans une certaine mesure, une partie de la la population de nos provinces, trop peuplées, émigrer vers l'Amérique. Mais je ne puis partager l'opinion de ceux qui voudraient que les communes, les provinces et le gouvernement se mêlassent de cette affaire. Le gouvernement doit se borner à donner des conseils; il ne doit pas aller au-delà. Soyez persuadés que si le gouvernement et les provinces s'en mêlent, ou ne fera. rien de bon et l'élan s'arrêtera.

Je me rappelle deux faits que je vais vous citer, et où les essais, faits par une intervention puissante, ont mal réussi.

Des princes allemands ont voulu s'occuper d'émigration, et je ferai remarquer qu'il: ne s'agit pas ici des souverains des grands Etats de l'Allemagne. Ces princes ont acheté des terrains, dans le Texas. Ils avaient levé de l'argent et ont aidé à l'émigration. Eh bien, ces entre prises ont échoué. L'argent qui avait été levé n'a pu être remboursé, et on a' dû renoncer à l'entreprise.

Ici, messieurs, qu'avons-nous fait sur une plus petite échelle ?

L'honorable M. de Haerne vient de vous en parler. Un rêveur, qui était fonctionnaire au ministère de l'intérieur, voyant qu'on prodiguait beaucoup d'argent, a proposé à M. le ministre de l'intérieur d'organiser une émigration en Amérique. Il a demandé à M. le ministre de l'intérieur de lui faire une avance, et, si mes souvenirs sont exacts, il a obtenu 70,000 fr. II fut convenu, que pour l'indemniser de la position à laquelle il renonçait, il lui serait payé 25,000 fr. qu'il n'aurait par conséquent que 45,000 fr. à rembourser. Cette somme devait être remboursée au gouvernement dans un délai de..., et un certain nombre de Belges devaient être tous les ans transportés comme émigrants en Amérique.

Je voudrais savoir, comme l'honorable M. de Haerne, combien de Belges ont émigré en Amérique et si les 45,000. fr. (car c'est une affaire qui remonte déjà à quatre ou cinq ans) ont été remboursés à l'Etat; enfin ce qui est avenu de cette colonie de Sainte-Marie.

Messieurs, j'ai eu également la visite de celui qui a fait cette entre prise. Il était venu chez moi pour me demander de solliciter du gouvernement de nouveaux subsides. Je lui ai répondu que j'étais contraire à l'intervention du gouvernement dans les affaires dont les particuliers seuls devaient se mêler, et que non seulement je ne demanderais pas pour lui de nouveaux subsides, mais que, s'il était question de lui en accorder, j'étais décidé à m'y opposer.

Voilà, messieurs, deux essais qui ont mal réussi. La morale à en tirer, c'est qu'en voulant s'occuper d'affaires de cette nature, le gouvernement arrête l'élan que nous désirons voir donner à l'émigration.

En Allemagne, les Etats ne s'occupent pas de l'émigration; et cependant nous savons combien le nombre des émigrants Allemands est considérable. Mais ce sont des émigrations volontaires. Les émigrants viennent à Anvers ou à Brême; ils prennent des engagements, pour leur transport en Amérique, et en Amérique; de même ils cherchent à se placer ; mais si vous voulez les envoyer sur un point donné vous ne réussirez point.

Il faut laisser à la charité le soins d'encourager l'émigration; et si l'on pouvait former une société; je voudrais méme que cette société se bornât à donner des subsides à ceux qui veulent émigrer; il faut leur laisser toute liberté pour le choix de la localité où ils veulent se fixer. I1 me faut pas perdre de vue surtout que c'est dans les terres et non pas dans les grandes villes qu'on a le plus besoin de bras. C'est de cette manière que les Allemands, qui émigrent sans aucune protection, réussissent presque partout. Nous en voyons tous les ans un très grand nombre à Anvers, et surtout cette année. .

Ce sont des gens presque à leur aise; ils ont tous de quoi payer leur passage, et même un certain pécule en sus ; lorsqu'ils arrivent en Amérique, ils se fixent là où ils l'entendent; ils ne sont sous le patronage de personne.

Je désirerais aussi avoir des explications sur ce qui a été fait pour les détenus de Hosgstraeten, qu'on a envoyés en Amérique; je crois que les communes ont donné des subsides afin que ces individus ne fussent plus à la charge du bureau de bienfaisance. Il reste à savoir s'il est bon d'envoyer en Amérique des gens qui sont dans la plus profonde misère, s'ils ne seront pas, là aussi, de véritables pauvres, au lieu d'être des travailleurs.

Ce qui m'a fait peine à voir et ce qui doit faire la plus mauvaise impression sur les Allemands , c'est que ces détenus de Hoogstraeten sont arrivés à Anvers avec les menottes; ils ont conservé les menottes jusqu'à ce qu'ils fussent à bord du navire. Vous comprenez que c'est très fâcheux pour ceux qui doivent voyager avec eux.

Messieurs, la Belgique à toujours donné l'exemple en matière de charité, et je suis persuadé que si le gouvernement ne s'en mêle pas, la charité finira par former une association pour faciliter l'émigration de gens valides, comme le disait l'honorable M. Devaux. Et sous ce rapport la discussion d'aujourd'hui fera sans doute beaucoup de bien, mais, je le répète il faut que le gouvernement se borne à donner des conseils et des renseignements; S'il veut faire plus, il retardera de beaucoup d'années le résultat que nous voulons obtenir.

M. Rodenbach. - Messieurs, je n'ai demandé la parole que pour émettre mon opinion sur la question de l'émigration dont la chambre s'occupe en ce moment.

Je ne reviendrai pas, quant à présent, sur ce qu'on a dit de la misère qui règne dans les communes des Flandres et sur les charges accablantes que l'entretien des indigents dans les dépôts de mendicité impose à un grand nombre de ces communes.…

J'arrive à la question de l'émigration.

Il est incontestable que dans certaines contrées des Flandres, et notamment dans les pays liniers, il y a exubérance de population. Cette exubérance ne se remarque pas dans le Furnesambacht, et dans quelques autres parties de la Flandre occidentale; mais il y a excès de population dans les arrondissements de Courtrai, de Thielt et de Roulers. Dans ces arrondissements il y a environ 4,000 âmes par lieue carrée, tandis qu'en France, il n'y a que 1,300, et en Angleterre que 1,800 âmes par lieue carrée. Voilà ce qui explique l'émigration de nos ouvriers flamands vers le département du Nord et vers d'autres contrées encore, pour y chercher de quoi subvenir à leur existence. Messieurs, je ne suis pas hostile à une émigration, sage et raisonnée, mais je crois qu'on doit être très circonspect et, que le gouvernement doit y réfléchir sérieusement, avant d'intervenir pécuniairement. Les essais qu'on a déjà faits n'ont abouti à rien, et quant aux 70,000 fr. que le gouvernement a avancés, je pense qu'on n'en a pas remboursé encore un seul centime. Je connais quelques-uns des ouvriers qui se sont expatriés aux Etats-Unis et qui ont été très malheureux.

M. Brixhe. - Messieurs, on a demandé tout à l'heure ,des renseignements sur la prétendue commune belge de Sainte-Marie en Pensylvanie Je vais avoir l'honneur de vous dire, en peu de mots, ce que, j'ai vu il y a trois ans, jour pour jour. ,

D'abord la commune de Sainte-Marie est exclusivement allemande.

Le sieur Deham a établi sa colonie sous le nom de New Flanders, à 9 milles au nord de Sainte-Marie. Il y a entrepris quelques défrichements et à l'époque de la visite que j'y ai faite, les fonds alloués par le gouvernement étaient absorbés et ne se trouvaient représentés que par une 20e de bonniers tout au plus de terrain, mal défrichés et une petite scierie hydraulique d'une valeur de 6,000 à 7,000 fr.

Sept ou huit Flamands étaient encore sur les lieux, les autres s'étant dispersés afin de .pouvoir mieux pourvoir à leur subsistance.

Les nouvelles que j'ai reçues très récemment m'apprennent que tous les émigrants qui ont accompagné le sieur Deham ont aujourd'hui quitté Sainte-Marie, et le sieur Deham, qui n'a pas toujours été heureux dans ses travaux, a lui-même abandonné la colonie et se trouve à Cincinnati avec sa famille.

Maintenant la question est de savoir si le gouvernement a pris les mesures nécessaires pour assurer les payements des taxes, payement qui peut seul garantir la conservation de la propriété acquise pour l'Etat belge; sinon la propriété est sans doute déjà passée en d'autres mains, et l'Etat belge tout à fait dépossédé.

M. Loos. - …. La population des dépôts de mendicité a surtout été grossissant à une certaine époque. La ville d'Anvers a subi alors le sort commun, elle avait beaucoup de pauvres et beaucoup se réfugiaient dans les dépôts de mendicité, Cependant,. ayant remarqué par la statistique de ces dépôts, que c'étaient les mêmes individus qui s'y trouvaient pour la troisième, la quatrième, la cinquième et souvent la sixième fois, on a pensé qu'on ferait chose économique, tant, pour les deniers de la commune que pour l'avenir de ces malheureux qui sortent du dépôt pour y rentrer peu de temps après, que de les engager à l'émigration.

On a fait, à plusieurs détenus du dépôt de mendicité de Hoogstraeten la proposition de quitter le dépôt pour émigrer. Cette proposition, je dois le dire, n'était faite qu'aux célibataires valides qui ne laissaient derrière eux aucun intérêt essentiel de famille. Plusieurs se sont décidés à l'émigration.

J'ai dit, messieurs, que c'était pour la commune une opération favorable. En effet, le séjour d'un mendiant au dépôt ne coûte pas en moyenne moins de 140 francs par an. 0r, l'émigration vers l'Amérique, d'un individu à qui. l'on fournit un trousseau complet et même un certain pécule, ne coûtait en tout que 200 francs. En deux ans le mendiant, vivant au dépôt, avait donc plus qu'absorbé cette somme.

Une fois l'offre faite, elle fut suivie de l'acceptation d'un assez grand nombre d'individus, à tel point qu'il a fallu s'arrêter, à défaut de ressources suffisantes pour cette émigration, et surtout pour une autre cause que j'indiquerai : c'est que la population pauvre d'Anvers, voyant quelques détenus du dépôt de mendicité émigrer vers les États-Unis, faire enfin ce que font ces nombreux Allemands qui se trouvent constamment à Anvers, et voyant que Ie seul moyen d'obtenir cette faveur de partir pour l'Amérique, aux frais de la commune, était d'entrer d'abord au dépôt, s'y portait plus nombreuse que précédemment. On a donc dû arrêter l'émigration dans la crainte de voir augmenter un mal que l'on avait voulu diminuer.

Messieurs, de toute la population pauvre a laquelle on a facilité le moyen de se rendre en Amérique, il n'y a que deux. individus qui, soient revenus: Les autres y sont parfaitement employés: Plusieurs ont écrit à leurs parents pour leur annoncer le changement opéré dans leur sort et engager les individus qu'ils avaient connus lors de leur séjour a Anvers, à demander également l'émigration.

Les deux individus qui sont revenus se trouvaient dans une position exceptionnelle par leur faute. A l'arrivée de cette population aux Etats- Unis (ils étaient, je crois, une trentaine), on a fait à ceux qui la composaient l'offre de les employer immédiatement. Deux individus n'ont pas accepté cette offre, et ce sont ceux qui sont revenus. Indépendamment du peu qu'ils avaient reçu et de leur trousseau, il leur était revenu des vivres, parce que l'approvisionnement ordonné par les

règlements n'est jamais absorbé, les traversées durant ordinairement moins que le temps prévu. Ils ont réalisé tout cela, et ils ont trouvé plus commode de faire ce qu'ils avaient fait autrefois, c'est-à-dire de ne rien faire du tout et de dépenser leur argent. Lorsque leurs ressources furent épuisées, ils se trouvèrent sur le pavé de New-York dans la situation la plus déplorable.

Ils n'ont plus trouvé le travail qu'on avait offert aux autres. Ils ont dû faire usage de la dernière ressource qui leur avait été indiquée, à savoir que s'ils ne trouvaient pas à s'employer d'une manière plus convenable pour eux, ils trouveraient à gagner une journée de .4 fr. en travaillant comme terrassier pour le chemin de fer.

Lorsque la misère s'est fait sentir, ils se sont donc rendus à un chemin de fer en construction.

liais c'est un ouvrage assez dur, et quand on ne parle pas la langue du pays, on est exposé à faire les choses de travers. lis ont donc rencontré quelques difficultés et ont quitté les travaux.

Ils ont ensuite offert leurs services aux personnes qui employaient leurs compagnons ; on n'a pas voulu les accepter, et ayant vu à New-York le pavillon belge flotter sur un navire ils se sont présentés au capitaine qui les a ramenés par charité. Ils sont arrivés à Anvers comme marins; mais comme ils n'avaient été relâchés du dépôt de mendicité avant que le terme de leur détention ne fut expiré, qu'à la condition qu'ils quitteraient le pays, on les a naturellement fait réintégrer au dépôt.

Je dirai que depuis le séjour de ces individus an dépôt, les demandes d'émigration sont devenues moins nombreuses; mais il est constant que tous ceux qui ont émigré et qui ont accepté les offres de travail qui leur étaient faites, s'en sont parfaitement trouvé, et je sais qu'aujourd'hui leur sort est complètement changé.

M. Rogier. - … Un honorable membre qui a visité la localité où s'était établi le fonctionnaire dont j'ai parlé tout à l'heure a dit qu'il n'y a plus trouvé de population.

Je ne suis pas au courant de la situation des choses depuis bientôt deux. ans; mais je constate que le fonctionnaire dont il s'agit est parti du pays à la tète d'un certain nombre d'émigrants, que d'autres ont suivi et que de cette manière le but que se proposait le gouvernement se trouve atteint. Que ce fonctionnaire n'ait pas complètement réussi, que les fonds lui aient manqué, cela est possible; le gouvernement n'a pas pu faire davantage pour lui.

Ce ne serait pas le premier essai de colonisation qui aurait mal réussi; sur 100 essais, on peut dire qu'il en est 80 qui n'ont pas réussi; mais ce qui est certain, c'est que dix à douze familles des plus pauvres des Flandres ont émigré, que depuis lors d'autres ont suivi et que les émigrations continuent à avoir lieu, grâce à ce premier encouragement qui a été donné par le gouvernement. Aujourd'hui, que l'élan est donné, le gouvernement n'a plus rien à faire dans cette direction.

… la discussion générale est close.

 

Sources

Les dépôts de mendicité
La colonie de Ste Marie en Pennsylvanie
L'affaire du Rochambeau

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