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Au premier abord, un exposé sur les statistiques en matière de crime pourrait sembler une façon plutôt terne d'aborder une rencontre aussi importante que celleci. Après tout, nul besoin de se plonger dans les statistiques pour savoir que le crime est un problème important dans notre pays. Il suffit de jeter un coup d'il aux résultats de la dernière enquête sur les victimes d'actes criminels, qui nous indiquent que près du quart des Canadiens ont été victimes d'un crime quelconque. Et nul besoin non plus d'être personnellement victime d'un crime pour ressentir l'impact de la criminalité. Bien des gens évitent de sortir le soir dans leur propre quartier parce qu'ils ont peur d'être attaqués. Bien des gens achètent des systèmes de sécurité pour leur voiture ou leur domicile de crainte d'être cambriolés. Une proportion non négligeable de l'argent de nos impôts est consacrée à la lutte contre le crime.
Pourtant, nous ne pouvons pas nous contenter de savoir que le crime est un problème. Pour bien cibler nos ressources limitées et pour trouver des façons efficaces de nous attaquer au crime, nous devons d'abord savoir quels types précis de crimes sont perpétrés, à quel endroit et dans quelle situation, et s'il y a des programmes qui ont réussi à réduire la fréquence de certains crimes.
Nos efforts pour comprendre la nature et la répartition du crime se butent à un obstacle, à savoir que la définition du crime est tellement large. Dans le Code criminel, par exemple, un certain nombre d'activités sont groupées par catégories, par exemple l'homicide, l'agression ou le vol qualifié. Le vol qualifié, cela peut être quelqu'un qui s'empare d'un billet de deux dollars qu'une autre personne a à la main, mais cela peut également être un événement violent, traumatisant et qui met des vies humaines en danger. D'autres catégories du Code criminel ont une portée tout aussi vaste. Il faut aller audelà de ces catégories générales et s'attarder à des actes précis. Il faut savoir précisément dans quelle mesure le problème est réel et dans quelle mesure il est lié à la perception, quels problèmes nécessitent notre attention la plus immédiate, et aussi dans quelle direction nous devrions orienter nos efforts de prévention du crime pour avoir les plus grandes chances d'obtenir des résultats appréciables.
Nous vous demandons de guider le Conseil dans cette tâche. Ce ne sera pas facile. Vous devrez faire des choix difficiles entre les nombreuses suggestions et programmes que nous vous décrirons. Vous constaterez probablement qu'il ne s'agit pas tellement de décider ce que nous devrions faire, mais plutôt ce que nous devrions éviter de faire.
Les statistiques sur le crime sont un outil précieux qui aide à identifier les problèmes, les endroits et les situations où les programmes de prévention du crime ont les plus grandes chances de succès. Les statistiques peuvent également aider à faire la distinction entre différents programmes et divers événements qui sont catégorisés de façon semblable par le système de justice pénale.
Depuis un an, il y a eu beaucoup de confusion quant aux statistiques sur le crime; je crois que c'est parce que tout le monde cherche une seule et unique statistique. Les gens demandent souvent laquelle des diverses statistiques peut nous donner les meilleures réponses. Pourtant, très peu de questions complexes qui se posent dans la société peuvent se réduire à un seul et unique chiffre, ou même à une série de chiffres. Par exemple, si je demandais à un médecin ce qui serait à son avis une bonne mesure de la santé de la population, il me répondrait probablement : « Qu'entendezvous par santé? » Il y a en effet diverses mesures de la santé. C'est la même chose pour le crime. Diverses statistiques peuvent mesurer des choses différentes et on peut les avoir mises au point à des fins différentes, mais ce sont toutes des mesures valables et importantes.
Pour prendre vos décisions, vous devrez comprendre les statistiques. Ces données peuvent vous sembler complexes et mystérieuses, mais il ne devrait pas y avoir trop de confusion si vous ne perdez pas de vue que ce sont toutes des mesures différentes. Il importe également de savoir comment ces statistiques sont compilées. Si vous percevez la compilation des statistiques comme un processus permettant de consigner certains événements et de vous les faire connaître, alors les statistiques n'auront plus de mystère pour vous.
Mes collègues vous parleront de diverses catégories de statistiques, notamment les données sur la police et diverses enquêtes sur les victimes. En examinant ces données, ne perdez pas de vue qu'elles sont une approximation de la réalité que nous essayons de cerner. N'essayez pas de choisir entre les diverses statistiques, car chacune d'elles vous apprend quelque chose de différent au sujet du crime. Par exemple, l'Enquête sociale générale renferme une énorme quantité d'information quant à l'incidence de certains crimes sur les victimes et sur les mesures que les victimes ont prises. Cette information très riche va bien audelà des simples chiffres.
Quand des données sur le crime font l'objet de reportages publics, on met souvent l'accent sur les changements enregistrés dans le taux de criminalité au fil du temps. Ces changements sont fort intéressants et sont un élément du tableau d'ensemble que vous devrez envisager, mais ne leur accordez pas trop d'attention, car des changements minimes n'influent souvent que très peu sur le degré de gravité d'un problème. Par contre, si c'est un grave problème qui mérite une intervention, vous devrez le connaître en détail en allant audelà du crime luimême. Vous devrez comparer votre intuition et vos impressions aux statistiques que vous aurez en main pour vous faire une opinion sur la situation et la nature des problèmes. Vous ne devriez pas toujours nécessairement vous fier aux statistiques par opposition à vos impressions, car habituellement vos impressions se fondent sur quelque chose. Le fait que les gens surestiment le nombre de crimes avec violence est une constatation importante, mais cela ne réduit nullement l'importance de la violence.
Les membres du Conseil national de prévention du crime doivent relever tout un défi, puisqu'il leur faut examiner tous les aspects du crime et du système de justice pénale de façon attentive et systématique afin de trouver les moyens les plus efficaces d'utiliser des ressources limitées pour prévenir le crime. J'espère que mes collègues et moimême pourrons vous aider à relever ce défi et à prendre ces décisions très difficiles.
Le Canada a l'un des taux de criminalité les plus élevés parmi les pays industrialisés. Bien que notre taux de crime avec violence soit sensiblement plus faible que celui des ÉtatsUnis, notre niveau de crime contre les biens se rapproche en fait beaucoup de celui observé chez nos voisins du Sud.
Quand nous parlons de taux de criminalité, nous utilisons généralement des données qui reflètent les crimes signalés à la police. Ces données sont compilées annuellement par le Centre canadien de la statistique judiciaire, grâce à la Déclaration uniforme de la criminalité (DUC). Les crimes signalés dans le cadre de la DUC groupent des infractions commises aux termes de plusieurs lois fédérales et provinciales, mais je vais me limiter ici aux infractions au Code criminel.
Il y a trois principales catégories d'infractions au Code criminel : les crimes avec violence, les crimes contre les biens et divers autres crimes qui ne cadrent dans aucune des deux premières catégories. On considère parfois comme un quatrième groupe les infractions routières mettant en cause des articles du Code criminel.
Quand on parle de crimes, les gens pensent habituellement aux crimes avec violence. Il y a sept types fondamentaux d'infractions au Code criminel faisant intervenir la violence : l'homicide, la tentative de meurtre, l'agression sexuelle, les voies de fait, les autres infractions de nature sexuelle, l'enlèvement et le vol qualifié. Les agressions sexuelles et les voies de fait sont classées en deux catégories selon leur gravité : les agression de niveau 1, qui sont relativement bénignes, et les agressions de niveau 2 qui font intervenir une arme ou causent des blessures graves.
Beaucoup de catégories d'infractions comportent des souscatégories. Par exemple, les voies de fait de niveau 2 comprennent l'agression armée, les voies de fait causant des lésions corporelles, les voies de fait graves, le fait de décharger une arme à feu avec intention de blesser, les voies de fait contre un agent de police, contre un agent de la paix ou un autre officiel public, et les autres voies de fait. On peut obtenir des données pour chacune de ces souscatégories.
Seulement 11,3 p. 100 des crimes signalés à la police sont des crimes avec violence. Environ 58,5 p. 100 sont des crimes contre les biens, ce qui laisse 30,2 p. 100 pour tous les autres crimes. Si l'on tient compte des infractions routières, la proportion de crimes avec violence est encore plus faible, soit 10,6 p. 100 de toutes les infractions au Code criminel signalées à la police [graphique no 1 - Infractions au Code criminel pour 1993, y compris les infractions routières].
La plupart des crimes avec violence signalés à la police ne sont pas très graves. D'après la dernière enquête, les homicides représentaient seulement 0,2 p. 100. Les voies de fait comptaient pour plus des deux tiers de tous les crimes avec violence. La grande majorité, soit 58,7 p. 100 de tous les crimes avec violence, étaient des infractions mineures de niveau 1. Une autre tranche de 10 p. 100 des crimes avec violence signalés étaient des vols qualifiés, tandis que 11 p. 100 étaient des agressions sexuelles. De ces dernières, seulement 1 p. 100 étaient des agressions sexuelles graves. La plupart étaient des agressions sexuelles mineures de niveau 1 [graphique no 2 - Crimes avec violence].
Les crimes contre les biens comprennent normalement le vol avec effraction, le vol d'un véhicule automobile, le vol de plus de 1 000 dollars, le vol d'une valeur de 1 000 dollars ou moins, la possession de biens volés et la fraude. Les vols d'une valeur inférieure à 1 000 dollars représentent près de la moitié de tous les crimes contre les biens, tandis que l'effraction en représente une autre tranche de 25 p. 100.
Comme dans le cas des crimes avec violence, il y a plusieurs souscatégories de crimes contre les biens. La DUC fournit des données sur chacune de ces souscatégories. Par exemple, de toutes les effractions signalées, on peut savoir combien visaient des entreprises et combien visaient des résidences privées. On peut également savoir quelle est la fréquence des vols de bicyclettes, du vol à l'étalage, des infractions mettant en cause des cartes de crédit ou de tout autre type de crime contre les biens.
Les autres crimes représentent 30 p. 100 de toutes les infractions au Code criminel qui ne sont pas comprises dans les catégories des crimes avec violence et des crimes contre les biens. La catégorie des autres crimes est un fourretout qui comprend une longue liste de souscatégories. Les principales sont la prostitution, le jeu, la possession d'arme illégale, l'incendie criminel, la violation des conditions de libération sous caution, l'enlèvement, et enfin le méfait ou vandalisme. Là encore, des données sont disponibles pour chaque souscatégorie. Ces données démontrent que le vandalisme est le crime le plus courant, représentant près de la moitié de tous les autres crimes. Par contre, l'incidence de la prostitution est très faible.
Les infractions routières mettant en cause des articles du Code criminel sont parfois traitées comme une catégorie séparée. Les principales infractions de ce genre sont la conduite en état d'ébriété, la conduite dangereuse, la conduite sous le coup d'une interdiction, le refus de donner un échantillon d'haleine ou de sang, et le fait de ne pas s'arrêter sur la scène d'un accident.
D'après les données de la police, le nombre de crimes avec violence augmente constamment depuis que l'on a commencé à compiler des données dans le cadre de la DUC en 1962. Au cours des 32 dernières années, le taux annuel de crimes avec violence a baissé seulement trois fois, notamment en 1993. Il n'en demeure pas moins que le taux de crimes avec violence pour 1993 était cinq fois plus élevé qu'en 1962. Cette augmentation est principalement attribuable à la hausse des agressions sexuelles et des voies de fait [graphique no 3 - Crimes avec violence et voies de fait, 1962- 1993].
La hausse du nombre d'agressions sexuelles et des voies de fait est particulièrement spectaculaire depuis 1983. En 10 ans, le nombre de plaintes pour voies de fait a augmenté de 60 p. 100, tandis que les plaintes pour agression sexuelle ont augmenté de 150 p. 100. Cette augmentation en flèche ne peut s'expliquer que partiellement par le fait que la société est devenue plus violente de façon générale. D'autres facteurs ont également contribué à cette augmentation.
Une bonne partie de l'augmentation est probablement attribuable aux modifications apportées au Code criminel en 1983, alors qu'on a établi une nouvelle classification des agressions sexuelles et des voies de fait en divers niveaux, d'après la gravité du crime. Avant 1983, toutes les agressions, qu'elles soient graves ou non, faisaient l'objet d'accusations portées aux termes des mêmes articles du Code criminel. En conséquence, les agents de police hésitaient souvent à porter des accusations pour des agressions mineures comme les menaces verbales. Les modifications apportées en 1983 ont facilité la tâche de la police qui peut désormais plus facilement porter des accusations contre les auteurs de crimes moins graves.
L'évolution des mentalités a également contribué à la hausse rapide du nombre d'agressions signalées. Notre société est devenue de moins en moins tolérante à l'égard des infractions sexuelles, des maris qui battent leur femme et des sévices infligés aux enfants. C'est pourquoi ces crimes sont aujourd'hui signalés beaucoup plus fréquemment à la police qu'ils ne l'étaient dans le passé.
Si l'on fait abstraction des voies de fait,le taux global de crimes avec violence a en fait légèrement baissé entre 1983 et 1993. Le taux d'homicides, par exemple, a baissé considérablement après avoir culminé en 1975 et demeure tout à fait stable depuis 17 ou 18 ans [graphique no 4 - Taux d'homicides].
Les fluctuations du taux de vol qualifié semblent coïncider avec les périodes de récession économique. Il semble y avoir un lien quelconque entre le taux de vol qualifié et le taux de chômage [graphique no 5 - Taux de vol qualifié].
Le taux des crimes contre les biens est resté essentiellement inchangé depuis 1980. Dans l'ensemble, les seules hausses notables ont eu lieu en 1990 et 1991 et coïncident donc avec la récession économique. Maintenant que la récession s'atténue, le taux des crimes contre les biens est revenu à son niveau normal d'environ 5,5 par 100 Canadiens. La seule exception notable est le taux des vols de véhicules automobiles, lequel a connu une hausse de 80 p. 100 depuis 10 ans. L'augmentation des autres crimes est largement attribuable à la hausse du vandalisme [graphique no 6 - Crimes contre les biens et vols avec effraction].
Pour les infractions routières, les données disponibles révèlent qu'au cours des 10 dernières années, le taux des infractions pour conduite en état d'ébriété par 10 000 conducteurs possédant un permis a chuté de 50 p. 100, ce qui résulte probablement d'une meilleure éducation du public et d'une surveillance policière plus serrée [graphique no 7 - Taux des accusations pour conduite en état d'ébriété].
Chaque service de police d'un bout à l'autre du Canada fournit chaque mois plus de 1 000 éléments d'information dans le cadre de la Déclaration uniforme de la criminalité. Cette enquête nous apprend combien d'infractions ont été signalées ou portées autrement à la connaissance de la police :
L'enquête nous apprend également :
Si vous voulez savoir combien de jeunes ont été accusés de vol avec effraction, le programme de la DUC vous le dira. Il vous apprendra aussi combien de jeunes de chaque sexe ont été accusés de chaque infraction. Par contre, il ne vous dira pas combien de jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans ont été accusés; vous ne pourrez obtenir que le nombre total d'adultes.
La DUC révisée, par contre, fournit des renseignements plus détaillés sur un certain nombre d'aspects, notamment combien de jeunes contrevenants ont été accusés de chaque crime. Toutefois, cette enquête ne fournit pas pour le moment des données pour tout le Canada. Pour l'année dernière, elle renferme des données émanant de seulement 51 services de police d'un bout à l'autre du Canada, représentant environ 30 p. 100 du nombre total de crimes signalés dans notre pays.
Les données de cet échantillon de 30 p. 100 révèlent que le taux de jeunes adultes accusés d'infraction est le même ou parfois même plus élevé que le taux de jeunes qui ont été accusés. Les gens ont parfois tendance à mettre l'accent sur les jeunes contrevenants et à oublier que les jeunes adultes font également partie de la population criminelle.
Quand vous vous pencherez sur des programmes de prévention du crime, vous voudrez peutêtre savoir en quoi consiste le problème de la criminalité dans certaines régions précises. J'ai analysé récemment l'incidence du crime dans 588 villes canadiennes et j'en suis venu à la conclusion que les tendances criminelles varient en fonction de la taille de la ville. Dans les grandes villes dont la population dépasse 100 000 habitants, on observe un taux élevé de crimes et notamment de crimes graves contre les biens. Dans les villes de taille moyenne, les crimes graves contre les biens sont également un problème, mais le taux global de criminalité est un peu plus faible. Dans les petites villes, on trouve des taux relativement élevés de crimes avec violence graves, y compris les agressions sexuelles graves, les voies de fait graves et l'incendie criminel. On y trouve également une incidence des infractions routières généralement plus élevée que dans les grandes villes.
Dans les régions rurales, le taux global de criminalité est généralement plus faible que dans les villes, mais contrairement à la croyance populaire, le taux de crimes avec violence, y compris d'homicides, est souvent plus élevé dans les régions rurales que dans les grandes villes. Et même si le taux général de criminalité est faible dans les petites villes, ces dernières ont des problèmes dans les catégories des voies de fait et des crimes contre les biens.
Les connaissances que nous avons en matière de criminalité nous parviennent de diverses manières et il existe diverses sources de statistiques sur le crime. Ces diverses sources ne nous donnent pas toujours la même impression quant à la nature des crimes, l'endroit où ils sont concentrés, la façon dont ils sont perpétrés ou même leur fréquence, mais toutes les données nous disent quelque chose d'important.
Nous venons d'entendre un exposé détaillé sur ce que les statistiques officielles nous apprennent sur le crime au Canada. Toutefois, ces statistiques ne portent que sur les crimes qui ont été signalés à la police. Elles ne nous apprennent rien sur les crimes que personne n'a signalé. De plus, elles ne nous disent pas grand chose sur les victimes et sur les répercussions de ces crimes. C'est pourquoi les criminologues insistent sur l'importance des enquêtes sur les victimes.
Dans le cadre des enquêtes sur les victimes, on s'adresse directement au public et non pas à la police pour obtenir de l'information sur le crime. On demande aux gens s'ils ont été victimes de divers crimes contre la personne ou les biens au cours d'une période donnée et, dans l'affirmative, dans quelles circonstances, par exemple en quel endroit et à quelle heure du jour le crime a eu lieu. On interroge ensuite les victimes sur les répercussions physiques, psychologiques et financières de ces crimes. D'habitude, on interroge également les personnes en cause sur leurs perceptions en matière de crime et sur leur crainte du crime. Ces enquêtes sont donc très utiles pour établir l'ampleur du phénomène de victimisation dans la société, peu importe que les actes en cause soient officiellement définis comme des crimes.
Les enquêtes sur les victimes comportent des limites inhérentes, tout comme les statistiques officielles. Par exemple, dans la plupart de ces enquêtes, on interroge seulement les personnes ayant atteint un âge donné. L'enquête dont je vais vous parler ne porte que sur les gens de plus de 15 ans et ne permet donc pas de dresser un tableau de la victimisation parmi les enfants. D'autre part, la plupart des enquêtes de ce genre ne portent que sur les particuliers et laissent de côté les organisations; par conséquent, elles ne nous apprennent pas grand chose sur divers crimes comme le vandalisme dans les écoles ou les cambriolages dans les magasins. Évidemment, ces enquêtes ne portent pas sur les cas d'homicide puisque la victime n'est plus de ce monde et ne peut donc pas en parler. Enfin, les enquêtes sur les victimes ne tiennent pas compte des crimes qui ne font aucune victime particulière. Par exemple, la plupart des crimes commis par des entreprises échappent à ces enquêtes. Malgré tout, si les enquêtes sur les victimes d'actes criminels ne permettent pas de dresser un tableau absolument complet de la criminalité, elles sont très utiles pour nous aider à comprendre combien de personnes se considèrent victimes et quelles répercussions le crime a eues dans leur vie.
En 1988 et de nouveau en 1993, Statistique Canada a mené une enquête sur les victimes d'actes criminels d'envergure nationale dans le cadre de l'Enquête sociale générale. On a téléphoné à environ 10 000 Canadiens âgés de plus de 15 ans et on les a interrogés sur leur expérience en matière de criminalité et leurs rapports avec le système de justice pénale au cours des 12 mois précédents. On les a également interrogés sur leur perception du crime dans leur quartier, leurs craintes en matière de crime et les répercussions de toute forme de victimisation dans leur vie personnelle. En comparant les résultats, on peut voir comment le profil de victimisation a évolué au cours de cette période de cinq ans. Cela peut être utile pour faire des projections pour l'avenir.
Dans le cadre de l'Enquête sociale générale, on a posé aux gens des questions précises sur leur expérience dans les domaines des voies de fait, de l'agression sexuelle et du vol qualifié. On a aussi demandé aux gens s'ils avaient été victimes de vol avec effraction, de vol de véhicule automobile, de vol de biens personnels, de vol de biens appartenant à leur ménage ou de vandalisme.
Ces deux enquêtes nous ont apporté une abondante moisson de précieux renseignements. Je vais résumer les principales constatations qui en ressortent.
La victimisation n'est pas répartie uniformément. Les enquêtes démontrent que certaines personnes ou certains ménages sont plus exposés que d'autres et qu'il est possible de prédire qui risque le plus d'être victime d'un crime. Dans une certaine mesure, la répartition du risque est géographique. Les enquêtes de victimisation, tout comme les enquêtes officielles, montrent que plus on se déplace vers l'Ouest du Canada, plus le taux de criminalité augmente. Les provinces Atlantiques ont les taux de criminalité les plus faibles, la ColombieBritannique a un taux plus élevé et les territoires ont les taux les plus élevés. On constate également que les régions urbaines ont généralement des taux de crimes plus élevés que les régions rurales.
L'âge est un important facteur de risque à la fois pour les crimes contre les biens et les crimes avec violence. Les personnes jeunes sont plus souvent victimes de crimes que leurs aînés. Les jeunes sont également les plus nombreux parmi les délinquants, de sorte que victimes et délinquants ont certaines caractéristiques en commun.
Le mode de vie d'une personne peut lui faire courir un plus grand risque. Par exemple, les gens qui sortent beaucoup la nuit ou qui passent beaucoup de temps dans les endroits publics consacrés aux loisirs et aux divertissements ont tendance à courir des risques plus élevés d'être victimes de crimes contre la personne ou contre les biens.
Les deux enquêtes ne concordent pas sur la question de savoir quel sexe court le plus de risques. Dans l'enquête de 1988, les hommes étaient plus nombreux que les femmes à se dire victimes de crimes contre la personne, tandis que dans l'enquête de 1993, c'était l'inverse. Cette divergence pourrait s'expliquer en partie parce que les questions portant sur l'expérience des femmes en matière de victimisation, notamment en ce qui concerne l'agression sexuelle, n'étaient pas très étoffées au moment de la première enquête. On a consacré davantage de temps et d'efforts à élaborer les questions sur l'agression sexuelle pour l'enquête de 1993. Les nouvelles questions ainsi élaborées permettaient beaucoup mieux de saisir les expériences des femmes en la matière. Comme les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à signaler des agressions sexuelles, le taux global de victimisation des femmes était plus élevé que celui des hommes en 1993. Les hommes étaient plus nombreux que les femmes à se dire victimes de certains types de crimes, notamment le vol qualifié.
D'après les enquêtes de victimisation, les crimes contre la personne correspondent rarement au stéréotype véhiculé par la télévision, à savoir un acte perpétré par un étranger qui se cache dans un recoin sombre armé d'un pistolet. Si les vols qualifiés sont le plus souvent commis par un étranger, la majorité des voies de fait et des agressions sexuelles sont perpétrées par une connaissance ou un parent de la victime, souvent à la maison et non pas dans la rue, et, habituellement, aucune arme n'est impliquée. Cette constatation corrobore l'affirmation de Ross Hastings quand il dit que le crime est notre affaire. Les criminels ne sont pas des gens de l'extérieur de la société. Ce sont plutôt des gens que nous connaissons et le plus souvent des gens qui font partie de nos propres collectivités.
Une autre constatation importante qui ressort de l'Enquête sociale générale est qu'au moins la moitié de tous les crimes ne sont jamais signalés à la police. Si les deux tiers des vols avec effraction sont signalés, seulement 10 p. 100 des agressions sexuelles le sont. Cela veut dire qu'il y a une masse innombrable de crimes qui ne sont jamais reflétés dans les statistiques officielles.
La probabilité que quelqu'un signale un crime à la police dépend largement de l'utilité qu'il y aurait à le faire, aux yeux de la personne en cause. Quand on leur demande pourquoi ils n'ont pas signalé un crime, les répondants disent habituellement qu'ils préféraient traiter l'affaire d'une autre manière, ou bien que le crime leur semblait trop bénin, ou encore qu'ils ne croyaient pas que la police puisse faire quoi que ce soit de toute façon. En outre, les victimes qui connaissaient l'auteur du crime tenaient souvent à régler le problème de manière plus personnelle.
Un petit nombre de gens n'ont pas signalé un crime parce qu'ils craignaient des représailles de la part du délinquant, ce qui donne matière à inquiétude.
Bien qu'il n'y ait eu aucun changement entre 1988 et 1993 quant au pourcentage de gens qui ont signalé avoir été victimes d'un crime, près de la moitié de tous les Canadiens, précisément 46 p. 100, croyaient que la criminalité était à la hausse. Seulement 4 p. 100 d'entre eux ont dit qu'elle avait diminué. En outre, un Canadien sur quatre ont dit qu'il leur semblait peu sûr de se promener à pied la nuit dans leur propre quartier.
Comme pour la victimisation, la crainte n'est pas répartie uniformément dans la société. Certaines personnes ont plus peur que d'autres. Seulement 10 p. 100 des hommes, environ, ont dit ne pas se sentir en sécurité quant ils marchaient la nuit dans leur quartier, tandis que 42 p. 100 des femmes disaient ne pas se sentir en sécurité dans cette situation. Les citoyens des villes se sentaient moins en sécurité que leurs compatriotes ruraux dans cette situation.
L'enquête de victimisation vous apporte deux types de renseignements : l'expérience proprement dite des victimes et leur perception. Ce sont deux choses très différentes mais connexes et les deux sont des éléments d'information d'une importance cruciale. Le Conseil devrait se préoccuper tout autant des perceptions du crime que de la victimisation proprement dite, car les perceptions que les gens ont du crime influent inévitablement sur leur comportement, sur ce qu'ils pensent du système de justice pénale et sur la façon dont ils veulent que le gouvernement réagisse face au crime. En outre, dans la mesure où les gens deviennent plus craintifs et moins disposés à s'intéresser activement à ce qui se passe dans leur collectivité, leurs perceptions ellesmêmes peuvent entraîner une hausse de la criminalité dans leur propre collectivité.
Les enquêtes ne peuvent en ellesmêmes vous dire ce qu'il faut faire ni quels sont les problèmes les plus importants ou prioritaires, de sorte qu'elles ne doivent pas dicter votre conduite. Elles peuvent toutefois vous aider à décider quelles questions il y a lieu de se poser et elles peuvent fournir des éléments de réponse à certaines de vos questions. J'espère donc que vous ne jugerez pas qu'elles viennent vous compliquer la vie ou encore qu'elles sont trop complexes ou trop contradictoires pour qu'on s'y attarde, mais que vous les verrez plutôt comme des outils utiles dans votre tâche.
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