Dès
que j'aurai défini un modèle de fichier adéquat, j'y mettrai ma généalogie
ascendante. J'y remonte de 10 générations. Vous pourrez vous servir des infos. De
plus, contactez-moi et je pourrai également vous procurer les copies d'actes ou
d'extraits.
Il y a
déjà dans ce chapitre les mémoires de captivité de mon grand-père paternel :
Stalag XVII B
Sergent Joseph Doignie
Matricule n°5035
Note de l’auteur
Je dédicace ce que j’appellerai mes « Mémoires de captivité »
à ma femme, mes enfants, beaux enfants et petits-enfants.
Je tiens cependant à remercier Gisèle et Jean de leur suggestion, car je
ne pensais pas , quand il m’arrivait d’évoquer un souvenir de captivité que
cela vous intéresserait vraiment et je craignais parfois de passer à vos yeux
pour un vieux radoteur
Vous m’avez fait vraiment beaucoup de plaisir.
Joseph Doignie
Stalag XVII B
N°5035
Chapitre I
La guerre et ma capture
Au 10 mai 40, jour de l'invasion du pays par les Allemands, j'étais
cantonné avec ma compagnie, la 12e du 19e Rgt de Ligne et
l'état-major de bataillon dans le petit village d' Hingeon.
Vers 4 h 30, les clairons sonnèrent l'alerte et c'est en grommelant que
nous nous sommes levés, équipés et rassemblés, car à ce moment nous ne savions
pas que c'était une alerte réelle et non un exercice. :
Ce sentiment était d'autant plus justifié, que les permissions et
congés, supprimés depuis une bonne semaine, avaient été rétablis le jour
précédent.
Cependant, nos chefs nous ont assez rapidement informés de l'attaque du
pays par les Allemands et, que c'était, à peine 22 ans après la victoire de
1918, de' nouveau la guerre.
Nous nous sommes alors mis en marche vers nos positions, organisées près
du bois de Marchovelette et: c' est là que nous avons vu passer les premières
escadrilles à la croix noire qui nous survolaient quasi impunément.
N'ayant aucune liaison avec l'extérieur, nous n'avions aucun
renseignement sur les événements sauf que la gare de Jemelle et l' aérodrome d'
Evere avaient été bombardés très tôt le matin.

Ce n'est que le 11 dans l'après-midi qu'arriva un camion d'un régiment
d'artillerie en position sur le canal Albert.
Ces quelques hommes affolés et démoralisés à la suite des bombardements
aériens subis nous apprirent que le canal avait été franchi. Le dimanche 12
mai, de loin, nus avons vu les premiers civils évacués, mêlés à quelques
Chasseurs Ardennais repliés par ordre, et cela nous a donné sérieusement à
réfléchir. Le lendemain soir, sont arrivés des Français (troupes coloniales
nord-africaines), qui nous ont relevés, je ne sais pourquoi.
Ces gens sont venus occuper des positions organisées par nous, dont les
plans de tir avaient été repérés de longue date, bref que nous connaissions
comme notre poche, avec à peine le tiers des effectifs que nous y avions
affectés et qui étaient d' ailleurs nécessaires. Nous sommes donc partis le
mardi matin (14 mai), en direction de Gembloux, par la chaussée de Waterloo, je
suis entré dans la maison qui était vide. Rassuré, puisque croyais-je toul le
monde était à Boignée, j'ai repris la route et c'est à la Boverie (Belgrade)
que mon papa, mobilisé sur place, m'a retrouvé, car il avait appris que le
19" Rgt de Ligne avait traversé Namur.
Vous vous rendez compte de la situation et ce que je n'ai jamais oublié,
ce sont ses dernières paroles avant de me quitter: « Surtout, ne sois
jamais volontaire pour une mission dangereuse, penses à ta famille avant tout
». Il fut le dernier proche parent que je vis en 1940, et fut le premier que je
revis le 22 mai 1945, à ma rentrée.
A l'entrée de Gembloux, nous avons vu les Marocains qui creusaient des
tranchées pour livrer de meurtriers combats d'arrière-garde que nous aurions
dû, à mon avis, livrer dans la position fortifiée de Namur, même si elle avait
été encerclée.
A ce moment, nous avions encore très bon moral, effectifs et matériel au
complet, et au lieu de cela, nous avons combattu sur la Lys avec des troupes
réduites à un tiers et épuisées par cette longue retraite.
De Gembloux, nous nous sommes dirigés sur Gosselies, c'est alors que je
fus chargé de diriger le charroi de la Cie par un autre itinéraire que les
hommes avec comme but Mons, où des ordres devaient nous être donnés par le
commandant de place.
Entre Gosselies et Mons, à un endroit que je ne saurais déterminer et au
coucher du soleil, le bruit courut qu'un pont que nous devrions franchir devait
sauter.
Une telle panique s'ensuivit que des conducteurs abandonnèrent leurs
attelages. C'est alors que, remarquant une cuisine roulante attelée de ses 2
chevaux ainsi que 2 chevaux de réserve tout harnachés, j'ai envoyé 2 soldats,
un comme conducteur, l'autre serre- frein, pour s'occuper de la cuisine et je
me suis converti en cavalier pour emmener les 2 chevaux de réserve.
Cela m'a permis de moins me fatiguer et ces braves bêtes sont bien
venues à point pour aider les attelages des caissons qui, glissant sur les
pavés d'une assez forte côte, ne parvenaient pas à grimper.
A Mons, pas de directive précise, sauf de prendre la direction de la
France par Tournai. Peu avant cette ville, nous fûmes bombardés par un bimoteur
allemand qui heureusement lâcha ses trois bombes sans nous causer le moindre
dégât.
Pour autant que je m'en souvienne, nous sommes passés près de la gare de
Tournai, sur le fameux pont des arches et cela c'est certain, dans la rue
Royale dont tout le côté droit flambait et ensuite par la plaine des manœuvres.
nous avons pris la direction de la France.
Nous serions passés à Rongy. le village de mes amis Louis et Remy, si un
des officiers de ma Cie (lieutenant Chantry) ne nous avait retrouvés.
Il nous a alors dirigés sur Olsene où se faisait la réorganisation des
troupes, nous avons passé la nuit dans un immense poulailler (50m de long et 10
de large), et le 23 mai, nous avons été dirigés sur nos positions de défense de
la Lys. C'est là, après un repli par ordre sur le village de Wakken, que je fus
fait prisonnier le jeudi 26 mai, à 14 h 30, en même temps que le major Migeau
qui commandait mon bataillon.
Vous ne me croirez peut-être pas, mais je vous assure que ce fut le seul
moment de la guerre où j'ai eu peur et que j'ai pour la première fois pensé à
ma famille que je croyais bien à l'abri à Boignée. Cependant les Allemands ont
été corrects et nous ont alors amenés le long de la Lys près de l'église de
Wakken. Là, nous avons enterré un soldat originaire de Mesnil-St-Blaise, en
attendant que le génie lance une passerelle pour nous ramener de l'autre côté
de la rivière. C'est là aussi que j'ai renouvelé le pansement de Eugène Robin,
caporal à ma Cie au 13" , qui était blessé au bras, que les médecins
allemands lui ont d'ailleurs amputé quelques jours plus tard.
J'ai dit que les Allemands avaient été corrects au moment de ma capture,
cependant au cours des combats qui l'ont précédée, ils ont commis une infamie
en faisant marcher devant eux des prisonniers belges qui leur servaient de
couverture. C'est un des captifs bouclier qui a réussi à s'échapper et est venu
vers nous en criant: « Ne tirez plus, ne tirez plus. vous avez déjà tué mon
camarade Potiez ».
Ces paroles, je puis vivre cent ans. je ne les oublierai jamais.
Chapitre II
Mon transfert de la Lys en Autriche
Le 26 mai vers 18 h, la passerelle terminée, nous avons traversé la Lys
et nous avons subi un bombardement de l'artillerie belge pour laquelle nos
gardiens avaient une grande admiration et une grande crainte : « Belgische
artillerie goed » nous disaient-ils par après.
Et ce fut alors la grande marche vers le cachet de démobilisation que
l'on nous promettait, par Deinze, Eeklo puis la Hollande.
De
Wakken jusqu'à la frontière hollandaise, nous n'étions presque pas gardés, à
peine un Allemand tous les 50 ou 60 m. C'était suffisant car nous étions
d'autant plus sûrs d'être démobilisés que nous avions vu des ex-prisonniers qui
revenaient chez eux après avoir reçu ce fameux cachet sur leur carte
d'identité.
Mais à la frontière, la surveillance se resserra jusqu'à notre transport
en tram à vapeur vers le port de Walsoorden, où ils nous embarquèrent dans les
cales de grandes péniches du Rhin nantis d'un huitième de pain gris et d'une
tranche de saucisson : notre premier ravitaillement depuis notre capture 3
jours plus tôt. Je ne puis dire à quelle heure les péniches se mirent en route
ce 29 mai, car nous étions tellement claqués que, à peine avions nous mangé
notre petite ration, nous nous sommes endormis.
Sur les péniches, il ne nous était permis de sortir des cales qu'une
heure environ par jour, pour satisfaire nos besoins et recevoir 1 litre d'eau
(ceux qui avaient une gourde) et une seule fois un ravitaillement.
C'est à cette occasion que j'ai rencontré mon cousin Carlos, de Gand,
adjudant de réserve, bilingue, qui avait été chargé par les Allemands de
répartir entre les délégués des différentes cales ( dont j'étais ) le pain
blanc et le saindoux donnés par la Croix-Rouge hollandaise.
Et le second jour de navigation, vers 15 ou 16 h, ce fut le naufrage
provoqué par l'explosion d'une mine, anglaise paraît-il ! Allemande
probablement. Au moment de l'explosion, j'étais assis, dos à l'échelle de
remontée, mais la ruée vers celle-ci fut telle que je n'eus pas le temps de me
lever et je ne pus que faire le gros dos pour ne pas à voir la figure ou les
membres piétinés par les grosses godasses cloutées.
Heureusement, le bateau ne coula pas rapidement, seul l'arrière avait
été déchiqueté (machine et la première cale voisine) et les cloisons étanches
tinrent. Toujours à quatre pattes, je me suis vite rassuré car je ne voyais pas
d'eau sourdre dans la cale et avant de remonter je pus ramasser 3 ou 4 gourdes
perdues par certains pour en munir des soldats de ma compagnie qui n'en avaient
plus. J'eus le temps de remonter tranquillement sur le dessus de la péniche où
il régnait une pagaille monstre car il y avait des blessés par la chute dans
les cales des lourds couvercles sautés de leur gâche suite à l'explosion et les
infirmiers demandaient bruyamment des sachets de pansements pour les soigner. Certains
paniquaient et sautaient à l'eau ou y étaient poussés car il y avait, vu les
ouvertures, moins de place au-dessus que dans les cales.
Un soldat de la 9e compagnie nommé Carnail, habitant La Louvière
et de descendance flamande, réussit, étant excellent nageur, à s'évader en
descen- dant le fleuve. Ayant abordé près d'un village hollandais, après avoir
attendu la nuit et s'être assuré de l'absence d'Allemands, il demanda du
secours, reçut à manger, des vêtements civils et retourna à pied à La Louvière.
La péniche coulant très lentement, le soir l'avant surnageait encore,
les autres bateaux du convoi purent se ranger tout près et nous pûmes
transborder . Il y eut environ 250 victimes belges, hollandaises et allemandes.
Après guerre, je suis allé à l'inauguration du monument commémoratif à
Willemstad (en 1950).
Le voyage se poursuivit le lendemain sur d'autres bateaux réquisitionnés
jusque Emmerich, en Allemagne, où nous sommes arrivés le dimanche 2 juin dans
la matinée .
Après le débarquement et réception de 1/8e de pain gris plus ou moins
moisi, avec une cuillerée de confiture, on nous fit défiler dans la ville en
fête (un drapeau à croix gammée à CHAQUE maison) sales comme des poux, non
rasés et non lavés depuis plus de 8 jours au milieu de gens endimanchés qui se
rendaient à l' office dominical.
On fut alors conduits sur le terrain de football où, pour remplir une
gourde, il fallut faire la file tout autour du terrain avant d'arriver à l'unique
robinet qui ne laissait couler qu'un mince filet d'eau. Le soir, ce fut
l'embarquement en wagons à bestiaux (60 hommes par wagon) et le voyage pour une
destination inconnue commença, entrecoupé d'arrêts destinés sans doute à
laisser passer les convois réguliers et le lundi 3 juin vers midi, le train
s'arrêta en gare de Nuremberg où on distribua un bol de soupe claire à chacun
de nous.
Ensuite, réembarquement en wagons qui restèrent fermés jusqu'à la gare
de Krems en Autriche, où nous sommes arrivés vers 10 h du matin le mardi 4
juin.
Puis, abasourdis par des « raus » et « schnel » tonitruants,
on nous dirigea vers les hauteurs de la ville, hameau de Gnescendorf, par une
côte de 5 à 6 km où se trouvait le stalag ( abréviation de Stamlager ) XVII B.
Chapitre III
Mon séjour au Stalag XVII B
Le stalag couvrait un immense terrain et était entouré d'une double haie
de fils de fer barbelé de 3 m de haut séparés d'environ 2 mètres. Entre ces
deux haies circulaient les rondes et de cent en cent mètres environ, il y avait
des miradors avec projecteurs pour la nuit, où des sentinelles montaient la
garde armés de mitrailleuses. A 1,50 m de la haie intérieure, il y avait un
simple fil à environ 50 cm de terre, qui montrait la limite à ne pas dépasser
sous peine d'être abattu sans sommation.
Voisin d'un camp caserne de nos gardiens, le stalag était divisé en 2 parties:
- un terrain où de grandes tentes étaient capables d'abriter environ 100
hommes chacune;
- un autre grand terrain où, des 2 côtés d'une large rue se trouvaient
les baraques destinées à nous loger et un grand bâtiment cuisine.
A notre arrivée dans ces tentes, eut lieu la distribution des gamelles
et des cuillères pour nous permettre de nous restaurer de la soupe aux choux
qui nous fut servie.
Cette soupe était un avant-goût de ce qui nous attendait! Elle cuisait,
paraît-il, depuis la veille au soir, et à part quelques épluchures de patates
qui surnageaient, il n'y avait sûrement que du choux. Bien sûr, affamés et
assoiffés, les pauvres hères que nous étions se précipitèrent sur les gamelles,
mais malgré notre misère, il nous fut impossible d'en ingurgiter plus de
quelques cuillères, tellement cela était sûr.
Ensuite, ce fut l'interrogatoire, la fouille et la désinfection.
A l'interrogatoire, on prenait note de notre identité, grade, régime
linguistique, unité, profession, état civil, etc. Avant la fouille, je pus me
débarrasser, après l'avoir cassée, de ma boussole, en la jetant dans les
latrines.
A la fouille, on nous dépouillait de nos papiers personnels (sauf carte
d'identité) argent, objets ayant quelque valeur comme stylo avec plume en or,
toiles de tente, etc. mais pas de nos alliances, montres et briquets. Après
cela, je reçus ma plaque d'immatriculation N° 5.035, puis
ayant été tondu comme un bagnard, je fus photographié tenant devant ma poitrine
une ardoise où était inscrit à la craie mon N° matricule.
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Stèle érigée à l’entrée du Stalag XVII B dont il ne
reste aucun vestige, sauf une partie de l'allée centrale bétonnée. NDLR : Joseph Doignie se trouve à droite, photo prise dans les
années ‘80 |
Le lendemain, désinfection, on nous fit mettre tout nus et nos vêtements
enfermés dans des sacs passèrent à l'étuve et là, il y eut des surprises.
Un cycliste de notre groupe, à la réception de son sac, constata avec
horreur, que les belles guêtres de fantaisie en cuir qu'il avait conservées,
avaient été cuites et étaient réduites à un tiers de leurs dimensions
originales, comme tous les cuirs d'ailleurs. Ces formalités terminées, on nous
conduisit dans la partie du camp où étaient les baraques que nous aspirions à
occuper, car dans les tentes, il fallait dormir à même le sol, enroulés dans
nos toiles de tente et nos capotes que nous avions conservées malgré la chaleur
.
Chaque baraque était divisée en 2 parties, prévues chacune pour 250
hommes, séparées par un lavoir permettant à environ 40 hommes de faire leur
toilette ! ! ! Ces baraques étaient toutes neuves et les abords
n'étaient même pas aménagés; par après, nous avons appris, à nos dépens
d'ailleurs, que les seuls pensionnaires qui nous avaient précédés étaient des
Polonais. Je fus logé dans la baraque 35 et m'empressai d'aller occuper une «
couchette» au 2e étage, car je ne tenais pas à recevoir les poussières qui,
passant entre les planches servant de matelas, tombaient sur les locataires du
bas.
Et alors, l' ennui, la faim et les interrogations sur le sort de nos
familles commencèrent.
Nous recevions, chaque matin, une louche d'ersatz de café et 1/8e de
pain (de 100 à 150 g), avec une cuillère de confiture ou une mince rondelle de
saucisson. A midi et demie, gamelle d'eau trouble dénommée soupe, c'était tout
ce qu'on recevait. Entre les appels très fréquents, on bavardait et on se
transmettait de bouche à oreille les bruits les plus fantaisistes que l'on
appelait « Bouteillons », car ils venaient le plus souvent de la cuisine où
travaillaient des civils et aussi des Polonais.
On consultait de soi-disant radiesthésistes qui, travaillant le plus
souvent au pendule sur photo, rassuraient leurs consultants sur le sort des
membres de leur famille, contre paiement bien sûr.
Comme nous n'avions plus d'argent, on en était revenu au troc et là, les
Polonais qui avaient déjà l'expérience de la vie de camp, étaient passés
maîtres. Certains allèrent même jusqu'à échanger leur alliance dans des marchés
sordides, par exemple pour de la nourriture que des polaks travaillant à la
cuisine parvenaient à voler, ou encore pour du tabac. Il y avait aussi des
artistes qui, de pièces de 5 F en argent, soustraites à la fouille, faisaient
des bagues ou des médaillons ; des graveurs sur métaux qui dessinaient des
barbelés avec un prisonnier derrière (ma boîte à tabac).
Cependant, au fil des jours, affamés de la sorte, on s'affaiblissait et
quand, étant couché, on se redressait un peu brusquement, on avait des vertiges.
Aussi on ménageait ses forces autant que possible et on prenait des bains de
soleil pour emmagasiner des vitamines.
C'est pendant un de ces bains de soleil que je reçus la première marque
de pitié d'un Allemand : devant la baraque, cet homme piochait et terrassait
pour arranger un petit jardinet, mais oui, on nous gâtait à ce point-là, et à
un moment, il s'arrête de travailler, jette un regard aux alentours et me lance
entre les pieds une cigarette qu'il venait de sortir de sa poche en me disant:
« Ich, légion étrangère française ».
Et nous voilà à la mi-juin, moment où les Allemands dressèrent des
listes d'hommes qu'ils voulaient envoyer au travail. C'est alors que je me fis
inscrire sur une liste de travailleurs agricoles en me disant que, dans une ferme,
je trouverais toujours à manger, quitte à voler si je ne recevais pas assez.
Vers le 25 juin. notre groupe (landbouwer kommando} fut formé et on nous
embarqua en camion pour gagner le premier village, où j'allais travailler.
Ce jour-là fut le premier de ma captivité où je satisfis à peu près mon
appétit en mangeant en une fois, le pain que j'avais épargné jour après jour,
en craignant qu'un jour le ravitaillement ne nous soit pas distribué.
Chapitre IV
Premier commando du 25 iuin au 16 novembre 1940
Nous sommes arrivés dans le petit village de Reinprechtspôlla, à 7 km
d'Eggenburg, dans le courant de l' après-midi.
On nous débarqua dans la cour de l'auberge où d'ailleurs nous devions
loger au 1er étage. Après avoir déposé nos maigres bagages et capotes sur le
plancher légèrement surélevé, où nous devions dormir, nous avons été rassemblés
dans la cour, et c'est là qu'eut lieu ce que plus tard nous appelâmes la foire
aux esclaves. Les fermiers nous passaient en revue et essayaient de s'informer
de nos aptitudes à certains travaux en mimant la façon de les exécuter. Ce qui
les intéressait le plus, c'était de trouver des faucheurs à la main, car nous
arrivions juste pour la fenaison.
Lorsqu'il n'y eut plus d'apte-faucheur, ils durent bien se contenter de
ce qui restait et c'est ainsi qu'avec un de mes soldats du 13e de Ligne je fus
engagé par le fermier Maurer, qui nous emmena chez lui.
Dans la cour de la ferme, nous avons été présentés à la patronne et à
son fils Fritz, et dans la conversation entre eux et le patron, je compris un
membre de phrase: « ein stuk brood ». Aussitôt, je dis au copain: ça va bien,
on va avoir du pain !
En effet, on nous fit le cadeau fabuleux pour nous, d'un quignon de pain
plus gros que notre ration journalière du stalag, mais rien d'autre et nous
avons dû manger notre pain près de la pompe où de temps en temps nous buvions
dans nos mains.
La dernière bouchée à peine avalée, on nous conduisit à l'étable où 6
vaches, 3 taureaux et 4 veaux étaient confinés jusqu'à leur mort, car il n'y
avait pas de pâture comme ici et on nous dit que 3 fois par jour, matin, midi
et soir, nous devions nettoyer l'étable, nourrir et abreuver les bêtes.
C'est dans cette étable que nous avons commencé notre sabotage qui
allait:
La répétition du travail d'étable achevée, on nous emmena à un endroit
plus agréable. la cuisine, pour y prendre un meilleur repas. Ce fut le premier
d'une longue série qui se termina le jour de notre remontée au Stalag. Ce repas
pantagruelique consistait en une soupe de lait battu chaud, accompagnée de
pommes de terre râpées, passées à la casserole préalablement graissée d'une
cuillerée de saindoux. Vu le peu de graisse, les pommes de terre râpées,
constamment remuées par la cuisinière, devenaient croustillantes. Ce n'était
pas désagréable à manger, et avait l'avantage de ne pas être rationné et de
bien caler l'estomac. Après le repas pris à part des civils, les gardes-
chiourme venant nous rechercher pour nous ramener dans notre dortoir où une
tinette était réservée pour nos besoins nocturnes, car nous étions enfermés
jusqu'au matin suivant. Chaque jour. réveil à 5 h 30, départ à 5 h 45 vers les
fermes, escortés par les soldats : baïonnette au canon et retour le soir
vers 20 h 30 avec la même escorte, cela avait l'avantage d'obliger les fermiers
à nous libérer à une heure précise. Le matin, après s'être débarbouillé
sommairement, travail à l'étable, puis déjeuner: café ersatz et pain sec,
départ aux champs, et vers 9 h 30, 2e repas, pain sec toujours, sauf les rares
jours ou une ouvrière civile venait en renfort. A midi, retable puis dîner: un
petit morceau de viande fumée cuite à l' eau, pommes de terre et légumes
(souvent des haricots verts avec une sauce farineuse). Le repas terminé vers 13
h, retour aux champs, goûter (pain sec), à 16 h et vers 19 h, rentrée à la
ferme. Etable puis après s'être plus ou moins lavés (sans savon) on soupait et
les gardes venaient nous rechercher. Le travail, c'était le binage et le
démariage des betteraves, ce qui dans notre état de faiblesse était vraiment
très pénible pour le dos surtout, et le jour où le champ fut terminé, nous
étions bien heureux. Cependant le lendemain, nous avons déchanté, car le même
travail nous attendait dans un grand champ de mais. Le dimanche arrivé, étable,
déjeuner puis on nous prêta un bout de savon pour une toilette moins sommaire
dans /'écurie des chevaux et on nous fit cadeau de la lame de rasoir dont le
patron s'était déjà servi pour une barbe de huit jours et enfin nous avons pu
nous raser mais à tâtons car nous n'avions pas de glace. Pour cette lame, comme
nous avions une grande barbe (plus ou moins un mois et demi) le sort a désigné
celui qui s'en servirait le premier et ce fut moi. Etable et après le dîner,
nous sommes rentrés au logement où nous avons dormi comme des loirs jusqu'au
goûter (pain) et puis jusqu'au départ à la ferme pour le travail à l’étable et
le souper. C'est dans les premiers jours dans ce commando que nous avons reçu
une carte postale préimprimée qui nous permettait de faire savoir à nos
familles que nous étions prisonniers ou Stalag XVIIB et que nous étions
malades, blessés ou bien portants (il fallait bien sûr barrer les mentions
inutiles).
Ne sachant ce qu’il était advenu aux familles et aux maisons, car on m
'avait dit que la chaussée avait été bombardée après notre retraite. j'ai
adressé cette carte à papa, car il était certain que, quelle que soit la
situation, il y aurait toujours un bureau de police.
Et les jours passaient à la fenaison, puis la moisson sons que nos
espoirs de rapatriement se réalisent.
Malgré tout, nous faisions contre mauvaise fortune, bon coeur et mon
compagnon de travail ( Pierre Jacob) qui était célibataire et avait une très
belle voix, chantait souvent et un beau jour. il entonna la chanson « C'est
pour toi Montévidéo ».
Mal lui en prit car le fils de la ferme arriva vraiment en furie et lui
interdit de chanter cette chanson en demandant si c'était pour les narguer ou
sujet du sabordage du cuirassé allemand « Graf Van Spec » en rade de Montévidéo.
Jusqu'alors, nous voyions qu'ils se méfiaient de nous car la propagande de
Goebels leur prêchait la haine des prisonniers qui avaient tiré sur leurs
soldats et restaient des ennemis.
Mais un beau jour, mon copain en allant chercher de la paille dans la
grange, trouva un nid de poule contenant 26 oeufs. Il vint me le dire. et ayant
bien réfléchi, nous avons décidé de les rendre au fermier car nous pensions
bien qu'il y en avait plusieurs, soit pourris, soit à moitié couvés.
Les ayant mis dons nos bonnets de police, nous les avons rapportés à la
fermière qui voyant cela s'exclama « Brave Menschen, etc. ».
Du coup, nous avons eu la confiance et on ne nous surveilla plus d'aussi
près, aussi nous en avons profité et à partir d'alors, nous avons gobé nos 2
oeufs chaque jour, ce qui nous a joliment retapés.
Le dimanche après-midi, enfermés au commando, nous nous faisions un lait
de poule car Pierre pendant l'absence des patrons pour la messe trayait un
petit peu à chaque vache dons nos gourdes. Il fallait vraiment bien
viser !
Les coquilles disparaissaient dons les latrines et en semaine, on les
écrasait et elles passaient dans une bouse sur le fumier. Jamais on n'en a
retrouvé trace, l'acide des bouses les avaient dissoutes.
Un fait qui nous a particulièrement frappé, c'est l'abondance des
chardons dons les champs de céréales. Après fauchage, les« diseaux » n'étaient
que des bouquets de chardons dont les plumets de semence s’égaillaient à tous
vents. On nous avait d'ailleurs donné des mouffles pour manipuler les gerbes et
les fermiers expliquaient ce fait par l’absence de leurs soldats au moment de
couper les chardons.
En blaguant, un camarade, fermier de profession ayant pris son briquet,
fit comprendre à son patron que chez lui, il y mettrait le feu plutôt que de
rentrer cette saleté dans sa grange. Il fut bien étonné d'entendre son
« boss » parler de sabotage et de sanctions possibles.
C'est ainsi qu 'arriva la fin novembre et comme le travail aux champs
élait fini, pour ne pas nous nourrir à rien, sans autre forme de procès, on
nous renvoya au Stalag
J'ai oublié de signaler que nous leur coûtions 1 mark par jour ouvrable,
dont 30 pfennings entraient dans les caisses de l'Etat et 60 nous revenaient à
la quinzaine, ce qui nous permettait de nous acheter, c’était encore permis,
des lames de rasoir et des cigarettes non encore rationnées car elles
provenaient de la Régie autrichienne d'avant l’anchluss.
Les cigarettes n 'étaient pas mauvaises ,. certaines nous faisaient
penser aux marques Davros el Curmac (pour femmes) et d'autres nous rappelaient
les Belga.
Cette situation ne dura d'ailleurs pas jusqu'à la fin de notre séjour
dans ce village : je pense jusqu'à la mi-octobre, mais nous avions fait des
réserves. n'ayant que cela à acheter avec notre salaire.
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Moisson 1940, nos cheveux ne sont pas encore
repoussés, car au Stalag on nous avait tondus. On liait les gerbes à la main malgré
les chardons. |
Chapitre V
Sur les routes du 17 novembre 40 à avril 41
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Corvée d’épluchement réservée aux
exempts de travail (malades ou carottiers) |
Nous voilà donc en ce 17 novembre 1940 chargés en camion croyant
retourner au Stalag. Mais non, il ne fallait pas perdre un jour de travail et
nous débarquâmes dans le petit camp d'une firme de travaux de terrassements chargée
d'enlever la couche de terre arable (30 à 40 cm) sur le tracé d'une autoroute
qui devait relier Krem à Sankt-Polten.
Ce petit camp était situé sur une eminence appelée Magdalena ,. il y
avait 6 baraques en bois dont une cuisine et ces logements furent les seuls
endroits où nous ne souffrions pas du froid très vif qui régnait sur ces
hauteurs.
lIn exemple: ayant laissé pousser ma moustache, le souffle de ma
respiration y formait des stalactites aussi je n'ai pas tardé à la raser.
Le charbon ne nous était pas rationné mais ce n 'était pas la même chose
pour la nourriture. Aussi le mot d'ordre fut vite donné: « Plutôt geler
que travailler ». Le plus beau de l'histoire, c'est que les soldats qui nous
surveillaient sur le chantier, aussi mal nourris que nous, fermaient les yeux
quand le surveillant contremaître civil surnommé « Moustache »
s'éloignait, nous nous reposions sur nos manches de pelles ou assis sur les
brouettes. Certains poussaient même la gentillesse, jusqu'à donner l'alerte quand
« Moustache » revenait. Mais la neige tomba et en abondance, ce qui
empêcha les camions de ravitaillement de grimper la côte. Du coup, on nous mit
au travail « Schmec chavel », c'est-à-dire racler la neige à la pelle pour
déblayer le chemin jusqu'à la gare située à environ 7 km. Nous étions une
centaine y compris les paysans qui s'étaient engagés pour l'hiver et le travail
n'était pas trop pénible. Cependant au retour, une mauvaise surprise nous
attendait car le vent latéral soufflant la neige poudreuse avait de nouveau
rempli le chemin, creux et formé des congères.
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Conducteur de brouette jamais très pleine et siège précieux
en l'absence de « Moustache » (civil en veste sombre à gauche). |
Devant cette situation, la firme décida de fermer le camp et de nous
envoyer dans un autre qu'elle possédait dans la vallée où un commando composé
de Flamands et de Bruxellois travaillait. Là, le travail était plus pénible,
car c'était dans une carrière et dans le gravier qu'on extrayait, il y avait de
grosses pierres de sable, rondes en général et parfois de 50 ou 60 cm de
diamètre et ces pierres, il fallait les casser à la masse, charger des
wagonnets et les pousser.
Arriva alors le jour le plus pénible des 5 ans que dura ma captivité :
c'était mi-février 1941.
Dans le courant de la matinée, le chef de nos gardiens, un gefreiter
(caporal) viennois, très gentil qui se fit par après tuer en Russie arriva tout
affairé sur le chantier. Il nous rassembla et sincèrement heureux nous annonça:
« Morgen, terug Belgien » et de retour aux baraques, il reprit le peu de linge
que nous avions reçu et nous paya notre solde.
Cette solde nous était payée en « Lagergeld » argent de camp qui n'avait
pas cours dans le civil. Nous devions donc tout dépenser avant le départ, mais
les articles en vente à la cantine étaient rares et je dus me limiter à des
lames de rasoir et des pierres à briquet qui durèrent jusqu'à mon retour en
1945. Le lendemain, après une nuit très courte et peuplée de rêves roses, les
camions nous ramenèrent au Stalag dont l'entrée nous fut interdite car seuls
les Flamands étaient rapatriés. C'était le 11 février 1941.
Ce jour-là, nous avons compris que nous étions captifs jusqu’à la fin de
la guerre et rares sont ceux d'entre nous qui n'ont pas laissé couler d'amères
larmes.
Et la vie se traîna, triste et monotone jusqu'au 1er avril.
Chapitre VI
Dans les vignes de Brunn in Felde
Sans le moindre signe avant-coureur, ce fut le départ pour une
destination inconnue, mais dont, cependant, notre chef gardien viennois nous
disait beaucoup de bien.
Après un voyage de près de 2 h, le camion arriva dans un petit village
dont presque toutes les maisons entouraient une grande mare cimentée d'environ
60 mètres de long sur 30 de large qui recevait toutes les eaux de pluie et où
barbotaient une kyrielle d'oies blanches. On nous débarqua devant notre nouveau
logement: une grosse maison dont le rez-de-chaussée nous était réservé, les
fenêtres grillagées et où des lits en bois superposés bien sûr nous
attendaient, mais ô miracle avec des paillasses de paille.
La petite chambre où nous entrâmes était prévue pour 6 hommes. Dans les
lits du bas, il y avait : Albert Massart, Louis Dupire et Auguste Coulon (de
Sombreffe). Au-dessus, il y avait Jean-Baptiste Degeyter, Remy Vion et moi, et
dans le coin de la chambre à 60 cm de moi il y avait un poêle en faïence
d'environ 1,50 m de haut, destiné à brûler du bois.
Le lendemain, je fus désigné pour une ferme sise dans un hameau voisin
appelé Straatsdorf dont les patrons avaient 3 enfants en bas âge. Dans ce
village, le travail principal se faisait dans les vignobles qui couvraient le
versant sud de la colline qui parait-il allait de Krems jusqu'à Vienne.
Tous les matins, un soldat nous conduisait (nous étions 3 prisonniers
pour ce hameau) à pied bien sûr jusqu'à la ferme, ou après le déjeûner le
patron donnait ses ordres.
C’était un trajet d'environ 1/4 h et pour aller dans les vignes, il y
avait 1/2 h, ce qui me faisait journellement 1 h 30 de marche. En soi, ce
n'était pas si grave, autant marcher que travailler, mais cela usait les
chaussures. Cependant, cette situation ne dura pas longtemps, à peine un mois,
car je me suis disputé avec le boss et je fus transféré chez un autre paysan,
célibataire celui-là, qui était beaucoup plus sympathique et dont la vieille
maman avait pitié de moi et me gâtait dans la limite de ses possibilités (ils
n'étaient pas très riches). Je mangeais bien, c'était le principal
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Groupe de Belges devant l’entrée du commando.
A gauche (X) la 1ere fenêtre de ma chambre |
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Avec la famille Pinz et
les chiens « Loumpi » près de moi, et « Max » devant le
patron. |
Malheureusement, les autorités décidèrent de nous affecter dans des
fermes du village principal: Brün-im-Felde et je changeais à nouveau de patron:
Herr Jozef Pinz.
Je dois dire que je n'étais pas mal tombé dans cette famille composée du
père (ancien de 1914-1918), de la mère, d'une fille d'environ 19 ans et d'une
fillette de 3 ans, mais au point de vue travail; c'était moins bien que chez le
fermier précédent.
Il y avait un avantage par rapport au 1er commando où j'allais travailler,
c'est que je ne m 'occupais pas de l'étable où il n y avait d'ailleurs que deux
vaches et un boeuf.
La journée se déroulait comme suit : réveil à 5 h 30, arrivée à la ferme
vers 5 h 45, débarbouillage, déjeuner et départ aux champs ou dans les vignes, toujours
en vélo, car il y avait 4 vélos dans cette maison. Très précieux pour les
chaussures !
Comme toujours, au déjeuner, c'était le quignon de pain sec avec du café
ersatz ; à 9 h, 2e déjeuner : du pain avec un morceau (50 gr) de lard fumé ou
parfois des « crettons » salés qui étaient vraiment savoureux. Ces
crettons étaient ce qui restait du lard que l'on fondait quand on tuait le
cochon, ce qui servait à cuisiner. A midi on rentrait pour le repas : pas de
potage, mais une bouillie épaisse de légumes qui calait bien l'estomac et
ensuite un morceau de viande salée et fumée cuite (un peu attendrie) à l'eau
avec des pommes de terre en chemise et non salées, car elles avaient été cuites
à la vapeur en même temps que celles des cochons (50 kg à la fois). La famille
ne mangeait pas de patates mais des « kneedels », que nous appelions
« c...de Suisse », qui étaient des boules de pâte faites de patates
rapées et de farine et cuites à l'eau.
Après le repas, repos jusqu'une heure puis redépart en vélo au travail.
A 16 h, goûter comme le déjeuner de 9 h et vers 20 h, on rentrait à la ferme ou
après une toilette, sommaire bien sûr mais avec du savon, je soupais toujours
de pain avec café ersatz avec un petit quelque chose pour accompagner, et
chaque jour, une tasse de lait ! ! !
J'ai toujours mangé à leur table en même temps qu'eux malgré les
instructions qui l'interdisaient et un jour, un de nos gardiens (ils mangeaient
chaque semaine dans une ferme différente) se fit vertement remettre en place
parce qu il avait critiqué ma présence à table avec eux.
Le dimanche, on pouvait foire un peu la grasse matinée et on allait
déjeuner vers 9 h, on faisait sa grande toilette hebdomadaire dans l'étable, puis
après le repas de midi: on rentrait au commando avec notre goûter et le soir
vers 19 h, on allait souper à la ferme mais cette fois sans escorte armée comme
dans les autres commandos et ensuite soirée de détente entre nous. Les trois
premiers mois dans ce village, nous allions à la messe spécialement dite pour
nous mais après, cela fut défendu.
A signaler que le dimanche suivant la cuisson du pain, je recevais le
matin un morceau de pain blanc (un luxe) et on en mangeait le matin aussi
longtemps qu’il en restait.
Le pain ordinaire était légèrement gris, étant fait d'un mélange de
farine, de seigle avec un peu de farine de froment et il se conservait
tellement bien que l'on ne cuisait qu'une fois par mois et pourtant il n’était
jamais sec. Autre changement. au bout d'un mois ou deux, nous n'étions plus
enfermés pour la nuit, ce qui facilitait les besoins nocturnes.
L 'été, nous avions formé 2 équipes de balle pelote et le dimanche
après-midi, nous disputions des parties très animées sur un terrain vague, un
peu à l'écart du village.
L 'hiver ou par mauvais temps, c'était surtout les cartes qui nous
servaient de distraction, et parfois un concert par l'orchestre dont Remy, à
qui nous avions payé une trompette, faisait partie avec quelques musiciens de divers
villages du voisinage. Ils étaient autorisés à jouer chaque dimanche dans un
commando différent où ils se rendaient escortés par un soldat. C'est vous dire
qu’il y avait beaucoup de changements depuis le début de la captivité.
Je pense que cela venait surtout du fait que les paysans, pendant les
premiers mois de notre captivité, ne croyaient pas ce que nous leur racontions
sur la vie en Belgique, sur le confort que nous avions ainsi que sur notre
façon de vivre. Mais, lorsque les premiers soldats en occupation chez nous,
entrèrent en congé, chargés comme des mulets de toutes les belles choses qu’ils
avaient achetées ou pillées, spécialement les bas et la lingerie de femme, ils
ont vu que nous ne leur avions pas menti, ni même exagéré, car les permissionnaires
leur ont mieux raconté que nous qui ne connaissions pas assez leur langue. La
semaine, c'était moins gai car le travail était dur, surtout quand on devait
porter le fumier (bien fait) dans des hottes en bois, qui remplies pesaient
environ 50 kg et sur des sentiers qui grimpaient assez raide puisque les
vignobles s'étageaient sur le flanc sud d'une colline quand même assez élevée.
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Nous enlevons les gourmands sur les sarments |
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Des trois, je suis le
seul survivant en 1985 |
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Avec Augustin Coulon de
Sombreffe. |
C'était désagréable car parfois il nous en tombait dans le cou et nous en
avions aussi sur les mains que nous ne pouvions laver avant de manger. Il faut
croire que nous étions immunisés car nous y avons survécu.
Il y avait aussi la chaleur qui, dans les vignes aussi hautes que nous,
était pénible car l'air ne savait pas bien y circuler et qu'en plus on
travaillait toujours cassé en deux vu la forme de la houe
Un autre travail désagréable était la pulvérisation des vignes au
sulfate de cuivre (contre le mildiou) surtout quand le vent soufflait un peu
fort car alors on était arrosé autant que les ceps et on était tout bleu. Pour
ce travail, je recevais en prêt de vieux vêtements civils et une casquette qui
ne servaient qu'à cela ainsi qu'un grand tablier en toile de sac.
La seule bonne période, c'était quand le raisin était mûr, alors on s'en
donnait, on mordait dans les grappes à pleines dents et jamais nous n'avons eu
la moindre réprimande à ce sujet. Au début, quand la dernière pulvérisation
était trop récente, cela nous a servi de purge…
Mais pendant les vendanges, c'était le bouquet; mon travail consistait à
porter les fameuses hottes dont je parlais ci-dessus, mais cette fois, pleines
de raisins (environ 50 kg).
Avant que l'on ne me charge, je choisissais une belle grappe que je
mangeais en descendant la colline jusqu'au bac à double fond troué dans lequel
on versait 2 hottes et où l'on pilait le raisin pour en diminuer le volume et
déjà en extraire une bonne partie du jus. Les pilons étaient semblables à ceux
dont les Négresses se servent pour le mil. Bien entendu avant de piler les
grappes, j'en mettais deux de côté, une pour manger en pilant, l'autre pour
déguster en remontant avec la hotte vide. C'est extraordinaire comme le raisin
digère vite, car malgré ce régime, je n 'ai jamais manqué d'appétit aux repas.
Après l'écrasement des raisins dont le volume était réduit des 2/3, on
vidait le bac de ses 100 kg de raisins, dans un grand réservoir d'environ 500 l
et le soir, au moyen d'une grande louche de 5 l on remplissait un grand tonneau
sur chariot pour le transport au cellier.
Dans ce cellier, tout le matériel était en bois. Le grand tonneau de
transport de la pulpe et du jus était basculé sur une rampe en U qui arrivait
sur le plancher de la salle de presse, fait de madriers de pur chêne de 15 cm
d'épaisseur. Le jus déjà sorti des grappes s'écoulait du plancher dans un bac
relié par des tuyaux en bois, emboutis l'un dans l'autre, à un foudre (5000 l)
à 20 m de là et 5 m en contre-bas dans le fond de la cave.
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Les vendangeurs mettent les grappes
coupées dans des seaux en bois qui sont ensuite vidés dans la hotte devant
moi. |
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On se régale d'abricots
bien mûrs. |
La pulpe était pelletée dans la corbeille de presse d’1,50 m de diamètre
formée de 2 demi cercles en lattes distantes de 1 cm. Ces 2 demi cercles
étaient cerclés de fer et des crochets les attachaient l'un à l'autre et
permettaient de les séparer.
La corbeille étant remplie, on plaçait sur la pulpe un couvercle de 5 cm
d'épaisseur sur lequel on accrochait de gros madriers. Sur ces madriers (8 ou
10) suivant la hauteur de la pulpe, on abaissait le bras de presse et ensuite
en tournant l'arbre fileté, on faisait remonter une grosse pierre de 1000 kg à
75 cm de hauteur qui 12 h plus tard était redescendue au fond de sa fosse.
La pulpe ainsi pressée était alors remuée et mise à tremper dans un bac
d'eau: (500 l) et 24 h plus tard élait de nouveau pressée pour faire, après
addition d'un peu de sucre, la boisson journalière appelée « Ausdrunk »
d'environ 1° d'alcool, meilleure à boire que de l'eau et très rafraîchissante.
En dehors du travail des vignes, il y avait eu la fenaison et la moisson
sans machine aucune. Tout se fauchait à la main, le foin était retourné et
ramassé au rateau, le seigle et le froment ramassés à la faucille derrière le
faucheur et les javelles liées ensuite à la main avec des liens de paille. Ne
parlons pas du maïs ni des betteraves fourragères, ce n'étaient pas de grands
travaux, bien moins que les pommes de terre dont la surface de culture était
beaucoup plus importante et la récolte vraiment prolifique. Leur variété de
patates, toujours replantée l'année suivante, était excellente à tous points de
vue, rendement et très peu de pourriture. La 1ere année, voulant saboter comme
toujours, j'avais projeté de grosses pommes de terre contre le mur et avais
recouvert les morceaux avec d'autres patates me disant qu'au printemps quand on
irait les rechercher dans cette cave annexe du cellier, cela ferait un beau tas
de pourriture. Et bien au printemps, j’ai été terriblement déçu car les
morceaux étaient déssèchés mais non pourris. Malgré que nous étions bien
traités, nous faisions notre possible pour saboter intelligemment, car si on
s'était fait prendre, on l'aurait payé très cher. Un exemple: un ami chargé de
semer de l'engrais à la main sur un champ de céréales, a jeté l'engrais dans la
rivière voisine et a arpenté le terrain en mimant le geste auguste du semeur.
Il avait pu se permettre cela parce que le champ était très loin de tout chemin
d'où on avait pu voir le manège.
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Le vin nous aide à oublier.
A remarquer la pipette tenue par Louis (à gauche) qui permettait de prélever
un litre de vin dans le tonneau, ici de la patronne de Wibaut |
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Sur les bords du Kamp,
affluent du Danube |
Le plus beau de tout, c'est que son patron, au cours de l'été alors que le
blé poussait, conduisait ses amis admirer son champ et leur faisait l'éloge de
la façon parfaite dont son prisonnier avait semé l'engrais.
A la ferme, il y avait 4 vélos et j'en étais le mécano attitré. Comme
les rustines étaient inconnues et que la colle Jenatzy était très mauvaise,
j'avais beau jeu pour faire durer la réparation des crevaisons. C'était
vraiment un travail de tout repos. Une autre forme de sabotage !
Un ordre était venu, en 1943 je crois, prescrivant de planter une
certaine surface de petits pois.
Devant la difficulté de répartir cette surface entre tous les fermier,
le bouernfuhrer déclara de consacrer à cette réquisition une vigne qui était
morte et en friche. Il fût déclaré que tous les prisonniers seraient mis à
l'ouvrage pour déraciner les ceps et ramasser les chiendents qui foisonnaient.
Un fermier avec sa charrue et son boeuf labourerait et on devait planter les
pois dans le sillon.
Nous nous sommes concentrés et quelques uns d'entre-nous trièrent les
chiendents les plus vigoureux qui, coupés en morceaux furent remis aux
camarades chargés de planter les poix et ceux-ci, soigneusement enterrèrent les
chiendents juste en dessous des pois qu’ils plantaient. Ce plan réussit à
merveille et le résultat fut que pas un pois ne fut récolté, tout avait été
étouffé par les chiendents.
Le bénéfice a été pour nous, car les ceps morts furent un excellent bois
de chauffage l'hiver suivant.
C'est ainsi que s'écoulaient, bien longs, les jours, semaines, mois,
années dans une souffrance morale que nous endurions malgré la camaraderie
vraiment exemplaire qui régnait entre nous, car nous partagions vraiment tout,
peines et joies d'un ami étaient ressenties comme nôtres et je peux dire
maintenant que cette mentalité n'existe vraiment que dans cette situation.
Nos distractions, à part le jeu de balle et les cartes se réduisaient à
peu de choses. Parfois, un passage à la cave à vin était l'occasion d'oublier
ses misères dans une bonne cuite comme par exemple à la Saint- Joseph.
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Notre équipe de balle pelote. |
Il faut dire que mon patron portait aussi ce prénom et le 19 mars étant en
morte saison, l'après- midi était rituellement consacré au soi-disant nettoyage
des tonneaux à la cave et là, ses amis venaient lui souhaiter la bonne fête en
buvant force godets et le soir nous étions beaux. Un autre soir, après 3 heures
de cave avec deux amis du patron et avec un nazi du village, une discussion
politique et coloniale faillit tourner à l'aigre et après le souper, dans une
nuit d'encre, je pris le chemin de retour au cantonnement. Le chemin,
légèrement tournant, longeait à 100 m de la ferme un grand fossé de 5 m de
profondeur destiné à recevoir les eaux de pluie. Dans ma soulographie et
obnubilé par la crainte de ce fossé, j'ai obliqué vers la gauche où aboutissait
un chemin de campagne. Je m’y suis engagé sans le savoir et finalement, je me
suis perdu dans les champs. Ne sachant où j'étais, j'eus l'heureuse inspiration
de penser à la voie de chemin de fer que je savais sur la gauche, et j'ai pris
carrément cette direction. Bien m'en a pris car après un certain temps, je suis
arrivé au talus de la voie ferrée et je l'ai suivie jusqu’au moment où je suis
arrivé à la maisonnette du garde-barrière. J'ai frappé à la porte et ce brave
homme, qui d'ailleurs me connaissait, m'offrit, non un verre de vin (il voyait
bien mon état) mais une boisson chaude et prenant sa lanterne, m'accompagna
jusqu'à l'entrée du village. Mon aventure avait duré près d'une heure alors que
normalement 5 minutes auraient suffi pour rentrer dormir.
Inutile de dire que tout le village l'a su et les jours suivants ceux
qui me rencontraient me souriaient d'un petit air ironique.
Je conserve aussi de bons souvenirs des fêtes de Pâques 1943 ainsi que
des Noëls 1944 et 1945.
Lors de ces fêtes nous avons organisé en y mettant tous un peu de nos
réserves de provisions, des banquets qui ont fait envie à tout le village, mis
au courant par nos gardiens, témoins de nos agapes au surplus bien arrosées.
En plus de ce que nous avions acheté (volailles par exemple), nous
avions fourni des conserves de nos colis, et nos 3 cuistots ont fait merveille.
Nous étions alors 34 (17 Belges et 17 Français) et nous avions acheté en
commun 66 1 de vin et nous en avons reçu au moins autant des fermiers.
Aussi la fête a duré de 20 h à 9 h du matin et j'ai avec un ami gagné le
marathon de valse, 1 h 37 min sur une table. Nous n'avons arrêté que quand les
musiciens se sont rendus.
L'orchestre composé de camarades de plusieurs commandos comprenait : 2
trompettes, 1 violon, 2 ou 3 harmonicas et une petite batterie. J'oublie de
dire que nous avions joué de petits sketches où j’avais un rôle de femme et
j'étais d'ailleurs en habits féminins que la propriétaire a dû lessiver
tellement j'avais transpiré. Ces beaux moments nous permettaient de surmonter
les souffrances morales dues à l'éloignement et surtout à I'incertitude où nous
nous trouvions sur le sort de nos familles, depuis que la Belgique était
libérée, nous ne recevions plus aucune nouvelle.
Notre seul réconfort moral était d'être sûrs que la guerre tirait sur sa
fin et que l'Allemagne allait être vaincue vu la progression des armées alliées
que la radio allemande ne pouvait cacher vu les noms de localités cités dans
les communiqués.
Chapitre VII
Evacuation (Avril 1945)
C'est après 4 longues années passées dans ce village, au début avril
1945, les Russes approchant, les Allemands nous ont évacués en colonne, nantis
de 5 jours de vivres fournis par les fermiers et surtout des conserves de nos
colis familiaux, américains, canadiens, etc., que nous avions depuis longtemps
épargnées pour cette aventure.
Abondance de biens nuit parfois et en un sens c'était le cas, car nous
n'aurions pu aller loin avec une telle charge si nous n'avions reçu du patron
de Louis Dupire, Remy et Augustin, une charrette avec brancards pour un cheval
et qui avait servi à charrier du gravier.
La caisse de cette charrette avait environ 2m³ de capacité et nous avons
pu y charger les 6 gros havresacs de notre groupe.
Deux hommes dans les brancards, d'autres tirant à la bricole, d'autres
encore poussant en côtes ou retenant dans les descentes, nous étions vraiment
parmi les mieux lotis de la colonne qui au fil des kilomètres s'accroissait des
membres des commandos de toutes nationalités de la région parcourue. Français,
Belges, Yougoslaves, Polonais, Russes étaient les plus nombreux mais il y avait
aussi des Italiens, Anglais, Américains ainsi que des déportés civils, Polonais
et Ukrainiens surtout.
Après quelques jours, ne recevant rien de l'armée allemande, nous avons
dû nous débrouiller pour trouver du pain, de la farine, et des pommes de terre
que nous cuisions dans une marmite de 6 ou 7 l que nous avions trouvée en
quittant le village.
Nous vivions comme des Romanichels et à chaque halte de midi ou du soir,
chacun accomplissait la tâche qui lui était attribuée : chercher du bois à
brûler. monter un foyer avec des pierres, éplucher les patates, chercher de
l'eau, etc.
Ce n'était par toujours facile, car on arrêtait rarement dans une
localité, surtout à midi: sur nos charrettes et sacs, nous arborions les
drapeaux de nos pays respectifs pour essayer de nous faire identifier par les
avions alliés qui auraient pu nous survoler et nous attaquer en nous confondant
avec des troupes allemandes, roumaines ou hongroises en retraite.
Heureusement, cela ne nous est pas arrivé, mais d'autres colonnes ont eu
le cas et des victimes à la clef.
Les jours passaient et malgré les vicissitudes de la situation, nous
avions beaucoup de courage car nous savions que la fin de nos épreuves
approchait surtout que nous marchions vers l'ouest, vers les alliés occidentaux
et qu'on s'éloignait des russes que nous ne tenions pas à rencontrer, leur
réputation les ayant précédés. Les Allemands qui nous escortaient étaient plus
malheureux que nous, et les civils des villages traversés nous réservaient un
meilleur accueil qu'à eux, aussi leur autorité était réduite à néant et nous
aurions pu nous en débarrasser si leur présence n'eut été une garantie contre
d'éventuels SS: Une preuve de notre quasi indépendance: la viande venant à sa
fin, on acheta, pour tout un groupe de Français et de Belges, une vache et un
boucher français la tua, ce qui deux mois plus tôt aurait valu l'emprisonnement
et pire encore pour le vendeur et il n'y eut aucune réaction contre ce délit.
Cette vache était tuberculeuse et le boucher l'ayant constaté, défendit de
consommer les poumons ainsi que la cage thoracique. On allait les enterrer avec
la peau et les boyaux quand les prisonniers russes, ayant appris on ne sait comment
cette situation, sont arrivés et se sont emparés de cette viande contaminée,
malgré tout ce qu'on leur a fait comprendre. Ils se seraient battus pour
l'avoir tellement ils mouraient de faim car la population les haïssait. les
craignait et ne leur donnait rien. Nous-mêmes, nous ne pouvions avoir aucun
contact avec eux et leurs gardiens y veillaient. Vers la fin avril nous sommes
arrivés à Gmünd; à la frontière Austro-Tchèque et là nous étions dans la seule
poche de territoire autrichien non encore conquise, soit par les Russes à
l'est, soit par les Américains à l'ouest.
Comme les SS combattant encore des 2 côtés la Wehrmacht nous fit rester
sur place en attendant la fin que nous savions proche car nous écoutions la
radio avec les gens de la ville et pour moi en particulier dans la fermette où
j'achetais, chaque soir, un litre de 1ait.
Et vint le 8 mai! La radio nous apprit la capitulation allemande assez
tôt le matin. Un détachement composé d'hommes de confiance de toutes
nationalités se rendit au bureau du commandant de la compagnie qui nous
accompagnait et lui donna l'ordre de désarmer les hommes qui lui restaient
(beaucoup s'étaient mis en civil et avaient déserté) et d'entreposer les armes
(dans un local gardé par des prisonniers libérés.
Il fut le premier à déposer son pistolet sur la table et obtempéra à
tout ce qui lui fut commandé. Pour nous, nous avions depuis quelques jours
planté un mât où la journée, flottait le drapeau belge. Aussitôt connue la
capitulation, on hissa les couleurs pendant que mon copain Remy Vion sonnait
une vibrante Brabançonne suivie de la Marseillaise.
Quel moment ! Ceux qui n’ont pas pleuré étaient près de le faire.
Chapitre VIII
Libération et rapatriement - Annexes
A partir de ce moment. une écoute radio permanente fut organisée qui
nous informa des ordres diffusés par les Alliés, nous disant de rester sur
place en attendant que notre rapatriement soit organisé.
Il faisait beau, et désoeuvrés, nous étions 6 ou 7 coapins étendus à
plat ventre en cercle dans une prairie à 100 m environ de la route qui menait
au village voisin.
Soudain, l'un de nous aperçut un cycliste descendant la côte, qui en
nous voyant s'arrêta, coucha son vélo sur le fossé et vint vers nous.
C'était un Russe ! S'approchant de nous, il baragouina quelque chose en
montrant du doigt la montre-bracelet de Edouard Cornet, notre homme de
confiance de commando et lui lança une montre de poche en nickel; volée sans
doute à un paysan, ayant l'air de vouloir faire un échange.
Edouard essaya de discuter, et j'entends encore Louis Dupire lui
demander si on sautait dessus, mais Edouard refusa, craignant que d'autres
Russes n'arrivent sur la route trop proche et dût se résoudre à donner sa
montre: le dernier cadeau d'avant-guerre de sa femme.
Ce gredin refit le même coup deux fois dans la traversée du village et
nous l'avons vu remonter la côte, poursuivi par un ex-prisonnier tchèque qui
connaissant la langue russe, se rendit au P.C.: de l'unité qui stationnait là
et se plaignit à un officier.
Celui-ci promit de faire une enquête et certifia que si le coupable
était retrouvé, il serait fusillé. Nous n'en avons plus eu de nouvelles.
Deux jours plus tard; les Russes nous regroupèrent pour nous diriger,
parait-il, sur Vienne d'où nous serions partis vers Odessa et de là à
Marseille.
Le premier soir de notre voyage, arrêté à proximité d'un petit camp, je
regardais les Hongrois entrer d'un côté avec leur charrette pleine et sortir de
l'autre dépouillés de leur chargement. Un cavalier russe surveillait de loin
les opérations. M'approchant de lui, je lui dis en appuyant mes paroles par des
gestes : « Hungarn wagen en ich alles dragen » : c'est-à-dire les
Hongrois ont des Charrettes et nous, nous devons tout porter.
Il me regarda, réfléchit quelques secondes et d'une voix de stentor,
hurla une phrase. Je vis alors un chariot hongrois se diriger vers nous, le
conducteur prit sa besace sous le siège et sauta à terre.
Le Russe me fit alors signe que le véhicule attelé de 2 chevaux était
pour moi. En le remerciant chaleureusement, nous ne nous sommes, René et moi,
pas fait prier et très vite, de peur qu'il ne se ravise, nous revinmes vers
notre groupe.
Le surlendemain, la providence fit que nous rencontrâmes un groupe de la
mission interalliée de rapatriement qui réussit à obtenir des Russes
l'autorisation de nous faire passer en zone américaine.
Il nous fallut encore voyager trois jours pour arriver dans un ancien
camp de la Hitlerjugend où se trouvait un assez grand nombre de prisonniers
politiques libérés quelques jours plus tôt du camp de concentration de
Mauthausen, intransportables pour le moment.
Ce que ces pauvres gens nous ont raconté aurait été incroyable si nous
n'avions vu l'état dans lequel ils étaient alors qu'ils avaient déjà reçu de bons
soins de l'armée américaine.
Le camp était infesté de vermine et lorsqu'on essayait d'éteindre la
lumière, il tombait du plafond; une véritable pluie de punaises et nous n'avons
pas pu fermer l'oeil
Heureusement dès le lendemain, les Américains, dont l'organisation
valait au moins celle des Allemands, nous demandèrent de dresser des listes de
25 hommes, ce qui fut fait aussitôt et 24 heures plus tard, ce fut le départ à
pied vers un aérodrome de campagne à environ 10 km de Linz où les avions de l' U.S.
Air Force amenaient du ravitaillement pour les troupes ainsi que des
médicaments pour les pauvres épaves des camps de concentration et emportaient
des prisonniers pour les ramener en France.
Arrivés sur l'aire de déchargement des avions nous n'avons pas eu
longtemps à attendre, car un avion arriva en taxi devant notre groupe de 25
hommes, ouvrit la trappe à bombes, les rations tombèrent sur le sol et nous
avons fait la chaîne pour les mettre en tas sur le bord de la piste et de suite
nous sommes montés à bord pour notre baptème de l'air. Avec Edouard, notre
homme de confiance de commando, nous étions tous à l'avant, derrière le poste
de pilotage et au centre, il y avait une petite plate-forme circulaire pendue
par 2 barres à la tourelle de la mitrailleuse double supérieure. Elle nous a
servi de table pour taper la carte (piquet) mais nous n'avons pu jouer
longtemps car les moteurs une fois mis en marche, nous devions nous hurler les
annonces à l'oreille. Pour le décollage, nous avons dû rester assis sur le
« sol » du fuselage et l'avion une fois décollé on nous a averti que nous
pouvions nous lever et remuer. L 'avion quadrimoteur était, je crois, un B 17,
forteresse volante, armé de 10 mitrailleuses dont les 2 de la tourelle
supérieure pouvaient tirer dans 360" car un petit moteur faisait tourner
la tourelle. Il a décollé tellement en douceur que nous ne nous étions pas
aperçus que nous avions quitté le sol quand un aviateur nous a permis de
remuer. Il est vrai que 25 hommes sont loin de peser autant que les tonnes de
bombes qu'il peut emporter.
Aussitôt la permission de remuer reçue, je me suis mis debout sur la
plate-forme et par la tourelle en plexiglas, j'ai pu admirer le paysage. C'est
fantastique comme on voit les détails : autos sur les routes, bateaux sur les
fleuves ou canaux ainsi que le tracé des tranchées, même celles datant de
1914-1918 donc rebouchées depuis longtemps mais dont les terres qui les avaient
comblées étaient d'une autre teinte que le terroir environnant.
Je suis ainsi resté debout jusqu'à l'atterrissage à Laon, c'est-à-dire 3
h 47’, même pendant l'orage que nous avons traversé et qui nous a rudement
secoués : les ailes se déplaçaient de haut en bas sur 5 mètres environ mois la
queue certainement sur 6 à 7 mètres , aussi les pauvres gars qui étaient
derrière ont été joliment malades.
Mais c'était un merveilleux spectacle ces éclairs qui sillonnaient les
nuages gris et tourmentés et aussi après avoir traversé la zone orageuse, le
tableau gigantesque que l'on voyait derrière nous : sous les nuages gris,
on voyait tomber la pluie qui, éclairée par le soleil ressemblait à un rideau
argenté. C'est donc à Laon, sur un aérodrome de campagne que nous avons
retouché le sol, alors qu’il était prévu d'atterrir au Bourget, mais il y avait
trop d'orages sur la région parisienne et j'ai été privé du panorama aérien de
Paris.
A Laon nous attendaient des camions, dont les chauffeurs étaient des
noirs américains, dans lesquels on nous embarqua à environ 50 hommes par camion
de 3 tonnes. Je connus là une des plus grandes frayeurs de ma vie. Les
chauffeurs, dignes de la formule 1, roulaient à plus de 60 miles et avec un
chargement humain de 50 hommes debout, prenaient leurs virages véritablement
sur 2 roues. Or il parait que des hommes debout dans un camion sont très
dangereux à transporter car on réagit tout autrement que des marchandises.
Les 50 km de Laon à Reims furent donc vite parcourus et de la gare de
Reims, un train spécial français nous a conduits jusque Lille où un train
spécial belge, cette fois, nous a emportés vers la Belgique. A Cambrai, mes
amis Louis, Remy et Wibaut ont profité d'un arrêt pour prendre un train qui les
a ramenés chez eux le jour même car ils habitaient à Rongy, juste à la
frontière.
C'est à Tournai que j'ai débarqué avec la moitié des passagers du train,
l'autre moitié a continué jusque Ath.
Les formalités administratives durant assez longtemps, je n'ai pu
prendre que le dernier train Tournai-Bruxelles, le Tournai-Liège étant déja
parti.
Ces formalités, que sur le moment nous trouvions tatillonnes étaient
bien nécessaires, car dans notre contingent, les gendarmes ont repéré et arrêté
un rescapé de la Légion Wallonie qui s'était glissé parmi les prisonniers.
Au centre de rapatriement de Tournai, j'ai touché une avance de 1000 F
destinée à payer mes frais éventuels de voyage jusqu'à la maison, mais je n’y
ai pas touché et j'ai voyagé à l’oeil avec mon petit drapeau belge fixé sur mon
havresac.
A Bruxelles, plus de train pour Namur, je dû me résoudre à loger au
centre d'accueil de la Joc, boulevard du Midi. Tous les lits étant occupés on
me donna une couverture et avec mon sac pour oreiller comme les soldaIs de la
chanson « Le régiment de Sambre et Meuse », je dormis comme une souche car
j'avais passé 3 nuits blanches: 2 au camp à punaises de Linz et 1 sur la
plate-forme du train entre Reims et Lille.
Le 22 mai au matin, à pied, je me suis rendu rue de l'Hôtel des Monnaies
chez mon oncle Léon Piret où seule tante Maria a pu me recevoir car l'oncle
était garde de nuit pour les Américains. Je me suis rafraichi, un peu restauré,
puis l'oncle est rentré. Aussitôt, il a téléphoné à la gare pour connaître
l'heure du prochain train pour Namur qui, lui dit-on, devait arriver vers 14 h
30 à Namur.
Nous avons bavardé un peu, dîné puis en route vers le quartier Léopold
avec au moins 1/2 heure d'avance et ce fut heureux car un train de dédoublement
allait démarrer.
Et nous voilà partis pour la dernière étape; sur le train, il faillit y
avoir une bagarre, car je n 'avais par de billet et le garde voulait me faire
payer mon voyage, mais oncle Léon et tous les voyageurs se sont indignés et le
garde, pas trop rassuré par ces réactions, n'a pas insisté.
A la gare de Namur, sur l'embarcadère du tram, j'ai vu un collègue de
papa, M. Bourgeois et lui ai demandé si papa était de service. Sur sa réponse
négative, j'embarque sur l'avant du tram qui venait d'arriver et soudain, sans
que je n'aie rien remarqué. voilà un ouragan qui me bouscule, me saute au cou
et me couvre de bisous. C'était Renée de Boignée, Auguste, Renée de Saint-Marc
et Joseph André qui étaient chez moi au passage du train.
Oncle Léon ayant fait son signe habituel par la portière et la mère de
Nelly l'ayant vu, Ils ont su que j'étais là et en courant il sont arrivés à la
gare assez vite pour prendre le même tram que moi.
Papa aussi a battu un record ce jour là. Il était en train de repiquer
du tabac au jardin, en sabots, croyant que mon train arriverait vers 14 heures
30. Averti par Nelly au téléphone, il s'est habillé, a couru jusqu'au pont de
bois, y a pris le tram descendant qui devait croiser le mien chez Latour. Il
est descendu, me voyant sur la plate-forme avant. vraiment en voltige, est
passé devant mon tram et y est monté me serrer dans ses bras.
Il était le premier proche parent à me revoir après avoir été le dernier
à me voir en 1940. Et nous voilà arrivés devant la maison où je croyais arriver
presque à l'improviste. Au lieu de cela, toute la famille, même de Boignée
était là, le trottoir était, parait-il, noir de monde et les voisins avaient
arboré leurs drapeaux mais je n'ai rien vu, que ma chère Nelly et mon petit
Jean sur ses bras, poussés par maman qui fait là un bien beau geste.
J'entends encore la petite voir me dire: papa…pour la première fois et
je sens encore ses bras autour de mon cou.
Quel bonheur ce fut ! Plus beau que je ne l'avais espéré dans mes
rêves les plus fous, j'ai toujours considéré ce jour comme le plus beau de ma
vie, à tel point que de toute ma carrière je n'ai plus jamais travaillé le 22 mai.
ANNEXE I
Dans les chapitres précédents, je me suis étendu sur notre vie
quotidienne. J'ai pourtant oublié certains détails, parfois savoureux que je me
propose de raconter ci-après.
J'ai parlé du porc fumé que l'on mangeait presque journellement, mais je
n'ai jamais dit que cette viande m'occasionnait des brûlures d'estomac qui ne
cessaient que l'hiver quand on avait tué le cochon et que l'on mangeait de la
viande fraîche ou salée.
Les paysans étaient autorisés à tuer des cochons au prorata du rationnement,
mais bien sûr ils fraudaient avec la complicité active ou passive, je ne sais,
des autorités du village.
Les jours d'abattage étaient un peu des jours de fête et avant même le
contrôle, le foie du porc était découpé en petits dés et cuit dans une sauce
dont la composition est un mystère pour moi, sauf que je sais qu'il y avait du
saindoux et des oignons.
Ces jours Ià, au déjeuner de 9 h, on mangeait du foie en trempant son
pain dans la sauce, comme la Marie de la chanson. C'était délicieux !
Mais ces considérations gastronomiques m'éloignent de mon sujet, je
voulais raconter les aventures tragico-comiques de mon patron, abatteur attitré
de ses cochons.
Il faut dire d'abord que ces bêtes une fois saignées n'étaient pas,
comme ici, brûlées mais ébouillantées après avoir été saupoudrées de résine de
pin pulvérisée. Ensuite au moyen de cuillère à soupe, on les grattait pour
enlever la première peau et les soies.
Ce travail se faisait, le cochon tué étant étendu dons une maie, grand
pétrin rectangulaire d'environ 2 m de long sur 50 cm de large et 40 cm de
profondeur.
Un jour, le cochon était saigné et étendu dans la maie, mais l'eau
n'étant pas encore bouillante, la famille patronale rentra à la cuisine me
laissant le soin d'activer le feu sous la douche. C'est alors que j'entendis un
petit grognement, je n y fis pas attention car il y avait 5 ou 6 cochons
vivants non loin de là. Cependant ce grognement s'étant répété, Je regardai
vers la maie et j’y vis le soi-disant cadavre, redressé sur ses deux pattes de
devant.
Lorsque je vins raconter cela au patron, il rigola et c'est à peine s'il
me crut. Je dus insister pour qu'il vienne se rendre compte et c'est alors que
sa femme lui fit remarquer que la quantité de sang recueillie était moindre que
normalement.
Sur ce, il revint près du cochon et après que nous l'ayions sorti de la
maie, il saigna, cette fois correctement la pauvre bête.
Lorsqu'il dépeça l'animal, Il constata que le premier coup de couteau n'avait
pas atteint le coeur, mais le poumon, ce qui expliquait la presque résurrection
du cochon.
Une autre aventure de cochon, mais moins gaie. Cette année Ià, après
avoir tué le cochon autorisé, il avait été décidé d'en tuer un second mais en
fraude. Pour cela Il fallait le faire à l'intérieur pour que les cris de la
bête n'alertent pas les voisins.
On avait donc déblayé la pièce à côté de l'étable où l'on stockait la
nourriture du bétail, et la patronne tenant un bassin de maïs sous le nez de la
future victime, l'avait amenée dans la pièce.
Le patron, armé d'une grosse cognée, attendait derrière la porte et
aussitôt le cochon entré et la porte refermée, il lui abattit sa cognée sur la
tête.
Mais il avait mal visé et, au lieu du crâne, c'est le nez qui reçut le
coup avec les réactions vocales que vous devinez.
De plus, cette bête de plus de 100 kg se réfugia sous l’escalier qui
menait au fenil et là se sentant en sécurité, il ne cria plus. ll fallait
cependant arriver à la tirer de là et ce fut avec des cordes nouées
précautionneusement aux pattes de derrière que nous y sommes arrivés.
Nous l'avons traîné au milieu de la pièce et là, la cognée frappa à la
bonne place à notre grand soulagement à tous, moi compris, car je tenais autant
qu'eux à ce que la quantité de viande soit suffisante pour toute l'année.
ANNEXE II
L 'hiver, il y avait bien sûr beaucoup moins de travail.
Entre la moisson et les vendanges il y avait le battage du froment et du
seigle et cela pour deux raisons : -1- avoir du grain à moudre pour faire du
pain; -2- avoir de la paille pour l'étable car malgré qu'il n'y avait que 3
bêtes à cornes plus des lapins et 7 ou 8 cochons, ils tombaient toujours à
court de litière vu le peu de terrains qu'ils cultivaient. Ils se servaient
d'une antique batteuse qui se résumait à une roue dentée qui entraînait les
gerbes vers un tambour denté également où elles étaient broyées. Le grain était
ainsi arraché des épis et tombait sur un plan incliné, vu son poids sous la
paille. Il fallait un atelier de 4 personnes: -1- la fille aînée apportait les
gerbes à son père et en enlevait les liens ; -2- le patron engrenait mais assez
peu à la fois, sinon la machine s'étranglait et la courroie du moteur sautait,
ce qui déclenchait une bordée de jurons et des discussions dans le ménage ; -3-
la patronne avec une fourche enlevait le plus délicatement possible la paille
qui sortait de la machine, la secouait pour récupérer le peu de graines qui y
restaient et la projetait à quelques mètres au 4e membre de l'équipe, moi en
l'occurence, chargé de porter la paille sur un tas dans la cour.
Quand la batteuse s'arrêtait, il fallait lier la paille, l'engranger,
ramasser le grain et ensuite le vanner, car miracle, ils avaient un van moderne
(comme ici) dont je tournais la manivelle. Heureusement on ne battait qu'une
partie de la récolte de cette manière, le restant passant dans une batteuse
itinérante d'une puissance moindre que le quart de celles de Belgique.
Après les vendanges, on retournait dans les vignes pour butter les ceps
afin de les préserver du gel car le climat continental de la région est très
froid. Les feuilles étant tombées, on trouvait facilement les grappes échappées
à l’attention des vendangeurs et on s'en délectait car elles étaient très
sucrées. Ces gens ne recevaient qu'environ 500 kg de charbon et devaient donc
se chauffer surtout au bois. Comme les hivers sont très rigoureux, il en
fallait donc beaucoup et c'était le travail principal de l'hiver. Nous allions
abattre les arbres d'une coupe achetée dans les bois situés parfois à 15 km, ce
qui me plaisait beaucoup, car pour ce travail, on était vraiment bien nourri et
abreuvé. On faisait un grand feu de branchages et on chauffait les provisions
apportées, que l'on consommait arrosées de bon vin et non de la piquette
journalière. Il fallait cependant faire très attention, car dans cette forêt,
les arbres que l' on devait abattre se trouvaient sur des versants de collines
assez élevées et aussitôt abattu, il fallait ébrancher l’arbre et guider avec
des cordes la descente du tronc le long de la pente. C'était assez dangereux
car il restait beaucoup de souches des arbres précédemment abattus qui
pouvaient faire dévier le tronc hors du trajet que nous voulions lui faire
suivre. Parfois aussi, il se bloquait contre une souche ou une butte et on
devait le dégager et lui faire reprendre la glissade jusqu'au chemin forestier
où on le débitait en bûches que l'on arrangeait en stères, car le forestier
venait vérifier si on n'avait pas dépassé le quota attribué.
Les branchettes étaient rassemblées en fagots et venaient en surplus.
Quelques jours plus tard, le patron avec son boeuf et un autre emprunté
à un ami, allait charger le bois sur son chariot et le ramenait. Il est arrivé
plusieurs fois que, le trajet étant trop long pour les boeufs, c'était Paul
Marchandise qui, avec le cheval de sa ferme, assurait le transport car le
cheval était beaucoup plus rapide que les boeufs.
Les jours suivants, bûches et fagots étaient sciés à la circulaire en
longueur de 30 cm. Avec les fagots coupés à 30 cm on en faisait d'autres qui,
après séchage servaient d'allume-feu. Les bûches sciées à longueur étaient
refendues à la hache et arrangées entre les piquets sur une hauteur de 1,50
m environ et séchaient à l'extérieur pour être utilisées l’année suivante car
il y avait toujours un stock pour un an. Ce travail était assez agréable quand
il n'y avait pas de neige car avec nos mauvaises chaussures, les pieds étaient
vite trempés mais malgré le froid, on travaillait facilement mains nues et en
veste vu les mouvements continuels et les efforts fournis.
Le travail du bois terminé, il fallait que les patrons trouvent autre
chose pour nous occuper. Après la chute des feuilles et avant les neiges et les
pluies, on faisait un travail que nous trouvions idiot, mais que leur manque de
paille de litière justifiait partiellement.
Armés de faux, de rateaux et de fourches, on allait dans les bois
faucher les mauvaises herbes, on les ratissait avec les feuilles mortes et on
chargeait le tout sur le chariot pour ramener cette saleté pleine de mauvaises
graines à la ferme où après avoir servi de litière, elle retournait au fumier
et de là dans les champs. Une autre tâche assez pénible mais qui heureusement
ne durait pas trop longtemps était le battage du seigle au fléau. Le seigle a
une paille souple et résistante à la fois, c'est pour cela qu'on l’employait
préalablement trempé pour lier les sarments de vigne à leur tuteur dans les
vignobles anciens où les ceps n'étaient pas en lignes.
Le seigle délié était étendu sur l'aire de la grange sur 20 à 30 cm
d'épaisseur et on y allait au fléau, souvent à deux (le patron et moi) parfois
à trois avec la patronne en plus. On battait toute la surface puis on retournait
le seigle et il fallait rebattre la 2e face. Cela fait, on peignait la paille,
poignée par poignée avec un râteau fixé sur un chevalet et le résultat était de
la belle paille qui arrangée en petites gerbes de 15 cm de diamètre environ
était coupée sur 60 cm de longueur pour servir à ligaturer les vignes.
Souvent, je devais égrener les carottes de maïs, qu'après la récolte on
avait effeuillées en laissant 2 ou 3 feuilles à chaque épi ce qui permettait
d'en lier 4 ou 6 ensemble pour les mettre sécher sur des barres de bois
suspendues sous les corniches.
C'était un travail agréable, car il se faisait assis à l'intérieur, soit
dans l'étable, soit dans la cuisine. Il consistait à gratter chaque carotte de
maïs sur le dos d'un fer de faux planté dans le bord d'une hotte à raisin et à
fumier dont j'ai déjà parlé. J'arrivais, en une demi journée et sans me fouler,
à gratter environ 50 kg de maïs qui, concassé, servait à engraisser les cochons
et, sans être concassé mais trempé pendant 24 h, à gaver les oies dont je n’ai
jamais goûté le foie gras car ces volatiles étaient vendus à des dentistes
viennois au prix du marché noir.
En plein hiver, quand l'étang du village était bien gelé, c'était le
moment de la distillation du schnaps, alcool qui était produit en passant à
l'alambic, la lie restée au fond des foudres après fermentation du jus de
raisin et que l' on allongeait avec du vin. Cette distillation, chose nouvelle
pour moi, m'intéressait beaucoup et se faisait en deux fois. Après le 1er
passage, la liqueur faisait environ 30° mais après le 2e passage elle passait
les 60°. Inutile de dire qu'on ne la buvait pas pure, mais en général, lors des
travaux extérieurs dans le grand froid (au bois par exemple), dans du thé
bouillant chauffé sur un feu de bois. Mais le «nec plus ultra» des travaux
d'hiver c'était « Pfeden schlesseu » (orthographe euphonique) traduction
approximative: enlever les barbes des plumes et jeter les tiges. Ces barbes de
plumes d'oie, de canards et de poules servaient à faire des couettes qui
remplaçaient les couvertures qu'ici nous employons pour nous couvrir, mais qui
là-bas servaient de drap de lit. Ce travail ou plutôt ce passe-temps était
normalement réservé aux femmes qui passaient de maison en maison. En bavardant,
mangeant de la pâtisserie et buvant du thé, le temps leur semblait moins long
que si chacune avait fait ce travail isolément, car c'était vraiment un travail
de patience.
J'ai participé quelques fois à ces réunions très reposantes avec les
avantages de la chaleur, du thé et de la pâtisserie. Celle-ci consistait en une
pâte aplatie d'environ 2 à 4 mm d'épaisseur sur laquelle on étendait, soit de
la confiture, soit des graines de pavot préalablement écrasées dans un moulin
semblable à un moulin à poivre. La pâte ainsi garnie était coupée en bandes de
10 à 15 cm de large qui étaient roulées et cuites au four. Ce n'était pas
mauvais du tout et cela changeait de l'ordinaire.
ANNEXE III
Tout le monde sait que les Allemands ont le génie de l'organisation,
mais durant la guerre, leur service le mieux organisé était la propagande
(domaine de Goebels). C'est ainsi qu'en 1943, il nous fut permis de renvoyer à
nos familles ce que l'on appelait des colis-retour et aussi de l'argent épargné
sur notre maigre solde de 70 pfennigs par jour ouvrable (pour les envois
d'argent déjà à partir de 1942). Le colis que j'ai renvoyé au nom de Jean
contenait; 6 paquets de chocolat, 1 de cacao, 1 de thé, 1 de biscuits, 1 de
couques de Rins, 2 pipes locales et 2 blagues à tabac pour les papas. J'aurais voulu,
et j'ai vainement essayé d'en trouver un, envoyer un jouet pour que Jean
reçoive quelque chose de moi, car malgré tout ce que l'on m'écrivait à son
sujet, je me demandais parfois comment il réagirait à ma rentrée alors qu'il ne
me connaissait qu'en photos. C'est un peu à cause de cette appréhension
irraisonnée que j’ai, très longtemps avant la fête de libération, commencé à
épargner le chocolat que je recevais dans les colis recus de l'étranger,
surtout d'Amérique et du Canada, mais aussi celui que je récoltais dans les
échanges de toutes sortes. Heureusement ce chocolat (vitaminé) était conçu pour
une très longue conservation et lorsque je suis rentré le 22 mai 1945, j’en
rapportais 3,5 kg.
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Je ne me rappelle pas, tellement j’étais fatigué à ma rentrée et
abasourdi de l'accueil reçu, de la réaction de Jean à la réception du chocolat
promis depuis si longtemps. Je sais seulement que c'est sur la table de la
cuisine que j'ai déballé mon havresac.
ANNEXE IV
J'aborde maintenant un sujet plutôt terre à terre, c'est le cas de le
dire, car c'est celui des chaussures et aussi, quoique à un degré moindre,
celui des chaussettes. Ce fut durant toute la captivité un problème vraiment
crucial. En effet, nos excellentes chaussures de l'armée belge avaient beaucoup
souffert lors de la guerre, de la longue retraite et des marches vers et en
Allemagne et malgré que l'été, je marchais pieds nus pour les épargner, il vint
un moment où, malgré les ficelles qui soutenaient les semelles, celles-ci se
séparèrent des empeignes.
Les Allemands ne remplaçaient pas facilement les chaussures, cependant
j'eus la chance d'en recevoir une paire bien usagée déjà, mais c'était mieux
que rien et elles tinrent le coup jusqu 'au moment où je reçus dans deux colis
différents la paire de bottes en caoutchouc que j'avais achetée pendant la
mobilisation de 1939. Ces bottes que je chaussais avec des chaussons de laine
datant aussi de l'hiver 1939-1940 durèrent jusqu'en décembre 1943 car à maintes
reprises je les avais réparées comme des chambres à air de vélo avec des pièces
et la mauvaise colle de marque Jenatzy. En décembre 1943, je dus les jeter car
elles étaient devenues poreuses, cassantes et totalement irréparables.
Je reçus alors une paire de bottines américaines usagées mais qui
durèrent jusqu'à ma rentrée. Des chaussettes, je n'en parle que pour mémoire,
car malgré les ravaudages laborieux au moyen de laine récupérée, elles ne
durèrent pas longtemps, jusqu'en fin 42, si je me souviens bien et furent
remplacées par des « Faeslappen », loques pour pieds que tous les
« Chleux » utilisaient.
C'étaient des carrés de molleton d'environ 30 cm sur30 dont on
s'enveloppait les pieds. Au début on rigolait et on en a souffert quand il se
faisait un pli générateur d'ampoule, mais à la longue, on apprit à s'en servir.
De plus, l'été on marchait nu-pieds, on s'endurcit tellement que l'on n'en
souffrit plus. Le jour de ma rentrée, je ne m'étais plus déchaussé depuis 5 ou
6 jours et vu la température, j'avais les pieds échauffés, aussi après les
premières effusions, j'ai demandé à me laver les pieds, et je vois encore
l'expression horrifiée et apitoyée de la figure de ma Nelly lorsqu'el1e vit que
j'avais des loques au lieu de chaussettes.
ANNEXE V
En me relisant, je me suis aperçu que sur ma rentrée à la maison, je
n'avais presque rien écrit et je crois attribuer cela à la fatigue et surtout à
l'étonnement. J'étais vraiment éberlué et tout me semblait presque irréel .
Durant toute ma captivité, j'avais bien souvent pensé à ma rentrée et
qu'elle ne se ferait par à l'improviste car sachant que la grand-mère de ma
Nelly était très âgée, j'appréhendais le fait qu'une trop forte émotion ne
provoque une réaction néfaste qu'aurait gâché la joie du revoir. Je prévoyais
de débarquer en gare de Namur, de prendre le tram jusqu'à la rue des Ecoles et
là, d'aller demander à Mr Sterpin, secrétaire communal qui habitait en face de
chez nous, d'avertir la famille.
Je ne savais pas à ce moment que les événements allaient se dérouler
d'une toute autre manière et cela est dû à plusieurs raisons.
La première, c'est qu'à Tournai, au centre de rapatriement. j'ai parlé
avec un garçon de Boignée à qui j'ai demandé d'avertir la famille de ma
rentrée. J'étais loin de penser qu’il réussirait à rentrer au village la nuit
du 21 au 22 mai et qu’il allait réveiller la famille André pour s'acquitter de
la mission dont je l'avais chargé. C'est donc à lui que je dois la présence des
parents de Boignée à mon retour.
La seconde est dûe au Docteur Cainmart qui, originaire de Charleroi y
était allé le 21 mai et en revenant au dernier train, voyagea avec des
prisonniers rapatriés. Il savait que j'étais au XVII B et il demanda si ces
garçons ne connaissaient par le sergent Doignie de ce stalag. Justement, un
d'entre-eux au moins me connaissait et il lui dit qu'il avait fait le voyage en
avion avec moi et que j'allais donc rentrer incessamment.
Le docteur aussitôt rentré chez lui, s'empressa de téléphoner la
nouvelle à ma belle-mère qui avait décroché le cornet ce que Nelly, toute
tremblante n'osait pas faire.
Ce fut évidemment le branle-bas, mes parents furent bien sûr avertis et
Mr Defrence employé au chemin de fer put renseigner que le 1er train venant de
Bruxelles arriverait vers 9 h du matin.
La famille de Boignée étant arrivée très tôt le matin, ma femme s'empressa
de pétrir de la pâte que les Lemercinier convertirent en pain au sucre, et
acheta une bouteille de cognac au marché noir pour fêter notre réunion.
Toute la famille de Namur et de Boignée descendit donc à la gare pour
m'accueillir. sauf Jean qui avait chargé sa maman d'un message: « Dis à
papa que l'asticot est resté à la maison ».
Ce fut pour tout le monde une grande déception de ne pas me voir
débarquer. puisqu'à ce moment j'étais encore à Bruxelles bien loin de penser à
la réception qui m'attendait. Et à 14 h 30 environ, je me suis ramené et comme
je le raconte dans le chapitre VIII précédent, nous étions tous tellement
heureux que mes souvenirs en sont restés flous.
Un fait qui permet de s'en faire une idée est le suivant: alors que l'appareil
photographique était prêt sur le comptoir dans la boucherie, que Joseph Blouard
était sur le trottoir dans la foule des sympathisants et qu'il nous aurait très
volontiers rendu le service de nous photographier en cet instant unique de
notre vie, personne n’y a pensé. Ce ne fut que bien plus tard après les
effusions, ma toilette bien nécessaire et mon changement de vêtements en civil
pour la première fois depuis près de 6 ans que l'on fixa cette journée sur la
pellicule.
ANNEXE VI
LA
CHANSON DU P.G. 1940-1945
I
Un jour un homm' se
mit en tête
De vouloir être le
bon Dieu
Mais dans le ciel
les ang's rouspètent
Et avertissent le
roi des cieux.
Se penchant d'un
air vénérable
Il dit en voyant
l'avorton
Je punirai ce
misérable
En lui jouant un tour
de cochon
Et dans un grand
silence
Il prononc' la
sentence
En donnant le
signal
De ce chant
triomphal
REFRAIN
Dans le cul, dans
le cul
Ils auront la
victoire
Ils ont perdu tout'
espérance de gloiiire
Ils sont foutus
Et le monde en
allégrèèèèèsse
Répète avec joie
sans cèèèèèsse
Ils l’ont dans le
cul, dans le cul
II
Ce chant traversa
les nuages
Il s'infiltra dans
les cerveaux
Des terriens qui
perdaient courage
Se réfugiant dans
le Très Haut
Alors sensIbles à
leurs prières
Les ang’s se mirent
à genoux
Et demandèrent à
Dieu le Père
De donner la
Victoire pour nous
Jéhovah dit
souriant :
Accordé mes enfants
Et les cieux
entonnèrent
En choeur avec la
terre
(refrain)
III
Pourtant un coin de
la planète
Etait resté
silencieux
L ' Bon Dieu vit en
baissant la tête
Un tas de
prisonniers soucieux
C'est alors qu'il
dit à saint Pierre
« Tu vas descendre
avec tes clefs.
Pendant que
j'arrêterai la guerre
Tu leur rendras la
liberté »
Mais avant de
partir
Fais-leur donc
parvenir
Pour leur donner
confiance
Cet hymne
d'espérance
( refrain )
Cette chanson a été composée par mon camarade Gustave Jairet de Herstal
en 1942 et a fait le tour de l'Allemagne.
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La vie à Namur avant la guerre
Nelly Smal
Note de la rédaction
Nelly Smal, l’auteur, est née à Namur en 1920.
En tant que petit-fils de l’auteur, j’ai voulu faire partager par tous
ce document qui regorge de sincérité et qui décrit la vie, telle qu’elle
l’était, dans le quotidien d’une partie de la Wallonie, avant la guerre
1940-1945.
Il est aisé de trouver des informations sur les grands événements de
notre histoire, mais finalement assez peu d’indications sur le quotidien de la
majeure partie des gens de cette région, qui est le Namurois. J’espère qu’il
apportera quelques éclaircissements sur les détails du quotidien.
Ce texte, scindé en différents thèmes, n’a pas été retouché, et est la
retranscription d’un cahier A5 manuscrit, qui a été rédigé en un exemplaire,
entre 1985 et 1986.
Fabrice Doignie
Note de l’auteur
Je dédie ce cahier à mes petits enfants et à leurs enfants quand ils en
auront afin qu’ils sachent, à une époque où tout est facile, comment l’on
vivait dans mon enfance et dans ma jeunesse, que je trouvai dorée à côté de ce
qu’avaient connu mes parents et ceux qui les ont précédés.
Nelly
Smal
Chapitre I
L’eau
Quand j’étais petite, la vie n’était pas la même qu’aujourd’hui.
Par exemple, il n’y avait pas l’eau courante dans toutes les maisons. Il
y avait des pompes à eau potable à certains endroits et pas toujours près de la
porte. Pensez aux gens qui habitaient dans les étages.
Pour la lessive, il y avait des citernes à l’eau de pluie et pour les
W.C., celui qui avait un jardin y vidait le contenu de sa citerne à purin.
C’était un bon engrais naturel. Les W.C. étaient toujours en dehors de la
maison, souvent dans une cour ; c’était une cahute avec, comme siège une
planche trouée ; sur le trou on y mettait un couvercle en bois pour éviter
les odeurs.
Pour la lessive, on la faisait à la main. A Namur, certaines ménagères
allaient laver leur linge dans la Sambre et la Meuse. Ensuite on a inventé la
lessiveuse qu’on appelait la « Wachotte ». C’était un grand tonneau
sur lequel reposait une plache percée au milieu pour le passage d’un axe qui
actionnait trois pieds. Cet axe était mu par deux bras terminés par des
poignées que l’on propulsait une fois à droite, une fois à gauche ? Il
fallait de l’huile de bras.
On lessivait au savon noir acheté au poids, ensuite on mettait bouillir
les blancs avec du savon « Sunlight » ou du « Marseille »
que l’on rapait. Après on a eu du savon en poudre de la marque
« Persil » et « Soleil » et pour la vaisselle du « Vigor ».
J’oubliais de dire que l’on faisait, avant le lavage, tremper le linge avec des
cristaux de soude et aussi que l’on tordait tout à la main. Ma première
essoreuse, je l’ai eue en 1949, à la naissance de mon fils Christian.
Ensuite, avant le rinçage, qui se faisait à l’eau de ville, on mettait
le linge à l’rimouze, c’est à dire qu’on l’étendait sur un pré ou sur des fils
pour le blanchir à l’air ; il s’agissait du linge blanc uniquement.
Ensuite, on mettait tremper jusqu’au lendemain, toujours pour le blanchir.
On utilisait de grands bassins en galvanisé et pour bouillir, un chaudron en
cuivre.
Maman et ma grand’mère, quand nous habitions sur la place d’Armes,
allaient avec un manne à linge au Grognon (confluent) qui était recouvert
d’herbe et l’une des deux restait pour le surveiller afin qu’on ne le vole pas,
et cela par tous les temps.
Un jour qu’il avait gelé, ma grand’mère a eu tellement froid aux mains
en le ramassant, qu’elle s’est évanouie.
Après la wachotte, on a eu le tonneau à moteur qui était le même, mais
qui tournait à l’électricité ; il y avait une grande roue sur le côté avec
une manivelle pour lancer le moteur et un interrupteur pour mettre le courant.
Inutile de vous dire que le linge tordu à la main était très lourd et
qu’il fallait le monter au grenier pour sécher, au moyen d’une ou deux grande
manne en osier. L’été, c’était plus facile, on le mettait sur les fils au
jardin.
Les gens qui avaient les moyens donnaient leur linge dehors, à des
femmes dont c’était le métier et qui le rapportait bien repassé.
Pour revenir à l’eau, il y avait sur certaines places, des abreuvoirs
pour les chevaux et les chiens. C’était un grand poteau et autour, il y avait
des bassins ou coulait de l’eau. Le grand du dessus était pour les chevaux et
le petit, placé plus bas était pour les chiens qui à cette époque tiraient des
charrettes ; il y en avait aussi beaucoup en liberté, vu le peu de
voitures.
L’éclairage
En 1925-1926, on s’éclairait encore au gaz dans les maisons et dans les
rues, du moins dans les villes. Chez tante Henriette, à Seron, c’était au
Pétrole, mais si l’on voulait faire quelque chose le soir, il fallait se mettre
tout près de la lampe car ça n’éclairait pas loin.
En hiver, les soirées étaient longues et pour passer le temps, on se
réunissait entre voisins, autour du poële, et l’on racontait des histoires.
Avec tante Henriette, nous allions chez les Marchal, des anciens voisins à elle
et qui avaient une fille de mon âge, Hélène. Je me rappelle que son papa nous
faisait mettre dos à dos pour nous mesurer, et j’étais toujours la plus grande.
Ca le faisait un peu râler car elle était quelques mois plus âgée que moi.
Pour retourner, le soir, quand la nuit était très sombre, ma tante avait
une petite lanterne, on n’avait pas peur de sortir la nuit en ce temps là.
En ville, les rues étaient éclairées aussi au gaz, et tous les soirs, à
la tombée de la nuit, on voyait passer l’allumeur de réverbères, avec sa grande
tige de bambou terminée par une flamme, aller de réverbère en réverbère. Le
lendemain matin, il les éteignait en fermant le robinet d’arrivée de gaz.
A cette époque là, on circulait beaucoup sur la rue car il n’y avait que
des vélos, des charrettes à bras ou tirées par des chiens ou des chevaux. Il y
avait quand même quelques voitures, car un jour, j’avais environ 8 ans, je fus
renversée par une auto, heureusement sans gravité, en traversant la rue de
l’Ange. Je revenais de notre école, chez les sœurs de Notre-Dame, rue Emile
Cuvelier.
Les trams
Il y avait aussi des trams : à vapeur et électriques. Dans ces
trams, il y avait un receveur qui passait pour distribuer les billets car le
conducteur se contentait de conduire. Dans les trams à vapeur, l’hiver, il y
avait un petit poêle à charbon dans un coin de la voiture, et c’était le
receveur qui le rechargeait.
Pour aller à Forville, on allait le chercher Boulevard du Nord, derrière
la gare, ou il y avait un marchand de journaux et un guichet pour prendre son
ticket.
Tous les trams avaient des plates-formes et les marche-pieds ne se
repliaient pas, ce qui fait que l’on pouvait monter quand il était en marche.
Inutile de dire qu’il y avait des accidents. J’allais oublier de dire que le
receveur avait une petite trompette en cuivre pour avertir le conducteur que
tout le monde était monté. Il n’y avait pas encore de rétroviseur.
Il y a eu des femmes qui ont occupé ces emplois pendant la guerre.
C’était étonnant de voir des femmes faire un métier d’homme à cette époque là.
Quand on allait à la citadelle avec le 7, il y avait la motrice et une
ou deux baladeuses (c’est à dire des voitures ouvertes sur les côtés).
Moi qui devenait malade dans les trams, j’aimais beaucoup y monter et
j’allais souvent à la citadelle avec mon parrain Jean ; c’était le paradis
des enfants et je m’amusais avec eux. Nous allions jouer dans les ruines de
l’hôtel incendié en 1914 et reconstruit depuis au même endroit.
On y montait aussi par de
petits sentiers, hors des bruits de la ville et de la circulation.
La ville
Namur étant une ville de garnison, on y voyait souvent passer les
soldats et le plus gai, c’est quand ils défilaient avec la musique.