Paroxysme , révolte et surprise.
Jean MELON
 
 
 
Car il n'y a pour l'homme,demeuré libre,de souci plus constant ,plus cuisant que de chercher un être devant qui s'incliner...Il n'y a pas,je te le répète,de souci plus cuisant pour l'homme que de trouver au plus tôt un être à qui déléguer ce don de la liberté que le malheureux apporte en naissant....Il n'y a rien de plus séduisant pour l'homme que le libre arbitre mais aussi rien de plus douloureux...Tu as accru la liberté humaine au lieu de la confisquer et tu as ainsi imposé pour toujours à l'être moral les affres de cette liberté.Tu voulais être librement aimé,volontairement choisi par les hommes charmés.Au lieu de la dure loi ancienne,l'homme devait désormais,d'un coeur libre,discerner le bien et le mal,n'ayant pour se guider que ton image ,mais ne prévoyais-tu pas qu'il repousserait enfin et contesterait même ton image et ta vérité,étant accablé par ce fardeau terrible:la liberté de choisir...tu as ainsi préparé la ruine de ton royaume:n'accuse donc personne de cette ruine...Il y a trois forces,les seules qui puissent subjuguer à jamais la conscience de ces faibles révoltés,ce sont:le miracle,le mystère,l'autorité!Tu les as repoussées toutes trois,donnant ainsi un exemple.
(Et le Grand Inqisiteur,patron de tous les despotes éclairés et de tous les totalitarismes "à visage humain",d'expliquer au Christ qu'il a fait mieux que lui,qu'il a vraiment aimé les hommes parce qu'il les a libérés de ce fardeau insupportable:la liberté,qu'en lieu et place de celle-ci il leur a proposé quelque chose qu'aujourd'hui on nommerait idéologie et que par là,l'homme a été libéré de la liberté)....
Ils comprendront la valeur de la soumission définitive.Et tant que les hommes ne l'auront pas comprise,ils seront malheureux...Ils deviendront timides,ne nous perdront pas de vue et se serreront contre nous avec effroi comme une tendre couvée sous l'aile de la mère...
 
Dostoievski.Le Grand Inquisiteur,in "Les Frères Karamazov",Trad.Henri Mongault,Gallimard,La Pléiade,1952,pp.267-287.
 
 
L'épilepsie et l'hystérie présentent la particularité de se manifester à travers des crises,lesquelles surviennent sur fond d'une organisation psychique singulière qu'à la suite de SZONDI nous qualifions de paroxysmale.
Ce sont aussi des affections déroutantes et surprenantes non seulement par le caractère imprévisible de leur évolution mais par l'extraordinaire polymorphisme de leurs manifestations cliniques,si bien que depuis que les médecins s'en préoccupent et jusqu'aujourd'hui encore,leur définition et la classification de leurs différentes formes constituent un véritable casse-tête.
Beaucoup d'ailleurs se découragent.
"La définition de l'hystérie,disait LASEGUE en 1878,n'a jamais été donnée et ne le sera jamais.Les symptômes ne sont ni assez constants ni assez conformes,ni assez égaux en intensité et en durée pour qu'un type même descriptif puisse les comprendre tous".
Dix ans plus tard,FREUD exprime un avis opposé.
Fort des apports de son ami BREUER qui lui avait révélé l'histoire extraordinaire d'Anna O. d'une part,et de sa fréquentation de la clinique de CHARCOT (1885) par ailleurs,il écrit,en 1888,au début du chapitre "Hystérie" du "Dictionnaire de Médecine générale " de VILLARET:
 
Les auteurs allemands autant que les anglais ont encore aujourd'hui l'habitude de fournir des descriptions capricieuses de l'hystérie,confondant l'hystérie avec la nervosité générale,la neurasthénie et beaucoup d'états psychotiques ou névrotiques qu'ils ne parviennent pas à extraire du chaos des maladies nerveuses.
CHARCOT par contre soutient fermement que l'hystérie correspond à un tableau clinique rigoureusement circonscrit et définissable qu'on reconnaît le mieux dans les cas extrêmes connus sous le nom de "grande hystérie" ou d'hystéroépilepsie.
L'hystérie recouvre toute une série d'états intermédiaires entre la "grande hystérie" et la normalité.
L'hystérie est en tout cas fondamentalement différente de la neurasthénie et constitue même à strictement parler,son contraire" (1).
 
Notons pour la petite histoire que la notion d'hystéroépilepsie,forgée par PISO (Symptomata hysterica quidem vulgo dicta ad epilepsiam referuntur,1618),consacrée par l'école de CHARCOT et célébrée par l'ouvrage de RICHER en 1880,sera rejetée par le maître dans sa leçon du 19 mars 1889,sans que l'étiologie neurologique de l'hystérie soit pour autant remise en cause.Ce que CHARCOT abandonne en 1889,c'est seulement l'idée d'un substrat organique commun à l'épilepsie et à l'hystérie.
 
L'immense travail de déchiffrement auquel FREUD a soumis l'hystérie a complètement éventé son mystère à l'exception du "mystérieux saut du psychique au somatique" qui caractérise le phénomène de conversion et de cette "complaisance somatique" qui induit l'hystérique à faire parler son corps chaque fois qu'il ne peut,ne veut ou ne doit pas dire quelque chose qui est de l'ordre du désir.
Est-il encore besoin de rappeler l'essentiel?
L'hystérique exprime symboliquement les conflits psychiques inconscients à travers des symptômes corporels variés,les uns paroxystiques comme les attaques,les autres plus durables,parfois chroniques.
Le symptôme somatique incarne le fantasme de désir inconscient selon un compromis qui permet de maintenir le conflit à l'écart de la conscience tout en autorisant une satisfaction substitutive et déguisée du désir.La conversion réalise le bénéfice primaire de résoudre sinon le conflit,du moins de réduire la tension anxieuse qui en émane.
Le domaine de l'hystérie est celui des désirs inconscients,de leurs interdits et de leurs transgressions.Le langage de l'hystérie,c'est le langage du corps,qui s'analyse de la même manière que le rêve.
Mais qui dit langage implique l'interlocution et c'est là qu'apparaît l'autre fonction du symptôme hystérique qui est de structurer la relation à autrui.
 
"Le symptôme hystérique est en effet un message,inhabituel dans sa forme mais éloquent dans son contenu,singulièrement efficace en tant qu'appel à l'Autre,dont il secoue l'indifférence et suscite inévitablement une réponse" (2).
 
L'hystérique "se met dans tous ses états et y met les autres",comme le dit SCHOTTE dans son cours de 1986.
Enfin le conflit entre les pulsions du moi et les pulsions sexuelles se double d'un conflit à l'intérieur même de la sexualité.Le courant masculin chez la femme,le courant féminin chez l'homme sont d'autant plus forts qu'ils sont énergiquement refoulés,rendant compte des troubles constants de la sexualité.
Il n'y a pas de compréhension possible de l'hystérie en dehors de la prise en compte du conflit intra/intersubjectif ni de solution thérapeutique en-deçà de la restauration d'un véritable dialogue intersubjectif autorisant l'expression verbale du désir prohibé,ce qui n'est guère possible,en fin de compte,que par delà l'élucidation et la résolution de la névrose de transfert.
Qu'on le veuille ou non,la cure psychanalytique reste le seul chemin qui permet d'en sortir.
Tout cela est bien connu depuis un siècle.
Mais le refoulement collectif est si grand,surtout dans la psychiatrie académique,que le DSM III,dernière en date des grandes classifications nosographiques,tend purement et simplement à évacuer le concept d'hystérie pour y substituer les notions exclusivement descriptives de "troubles somatoformes,dissociatifs,psychosexuels et de personnalité histrionique" (3).
Quant à l'épilepsie,l'ostracisme dont elle est frappée est encore plus radical.
Jusqu'en 1930,date à laquelle Hans BERGER met au point la technique de l'électroencéphalographie,tous les grands traités de psychiatrie lui conservent une place importante.
Ensuite,elle n'est plus mentionnée que sporadiquement jusqu'à sa disparition complète dans le DSM III.
L'hystéroépilepsie s'est volatilisée au point que le psychiatre moderne n'oserait plus l'invoquer sans risquer le ridicule de retarder d'un demi-siècle.
Le clivage paraît complètement consacré entre l'épilepsie,maladie cérébrale organique réservée aux neurologues et l'hystérie,maladie psychique retournée à son ancien discrédit et abandonnée à tout qui daigne s'en occuper,depuis les marchands de tisanes jusqu'aux psychanalystes.
Il n'y a plus de classification des épilepsies qui ne soit construite sur une base strictement électroclinique voire même purement électroencéphalographique.
BANCAUD (4),dans son article de 1976,reconnaît volontiers que depuis une trentaine d'années,l'étude clinique de l'épilepsie a considérablement régressé au point que désormais l'intérêt pour les manifestations cliniques de l'épilepsie passe pour relever d'un dilettantisme anachronique.
Le dernier grand travail produit dans ce domaine est sans doute l'Etude n 26 d'Henry EY (5).
Sans se départir du point de vue organodynamique qu'on lui connaît et tout en maintenant fermement la thèse d'une étiologie exclusivement organique de l'épilepsie,Henry EY,bien qu'il critique sévèrement la notion de personnalité épileptique et d'épileptoïdie mises à l'honneur par Françoise MINKOWSKA,aboutit néanmoins dans ses conclusions à des formules comme celle-ci:
 
"L'homme épileptique,comparé à une bouteille de Leyde par tant d'auteurs,est cet homme dont SAMT (1875) a dit " qu'il a toujours le paroissien dans sa poche,le nom de Dieu sur les lèvres et la canaillerie dans le corps" (p.627)...
...l'homme épileptique a besoin de sa crise et si on la lui supprime,il faut savoir lui donner des compensations (p.630)...
...cette fureur,ce besoin forcené de détruire,constitue l'axe existentiel de l'épileptique...
....la tendance à l'exaltation religieuse,au sacrifice,à l'idéal,est comme soudée au radical homicide de l'épileptique (p.631)...
...il monte et il descend comme si la loi de son existence était celle d'une explosion à deux temps,l'une vers le haut,l'autre vers le bas,celle d'un rythme vertical entre la condition humaine de la station debout et celle de la chute.De telle sorte que l'homme épileptique....est frénétiquement propulsé soit vers l'au-delà d'un monde surnaturel et immortel,soit dans l'en-deçà de la vie,dans les affres de la mort (p.632)...
...il se trouve ainsi renvoyé du bas vers le haut et du haut vers le bas,selon l'expression même de Dostoievski.Et ce corps à corps convulsif se déroule comme une étreinte sadique de l'objet libidinal inconsciemment investi des primordiales pulsions complexuelles:l'homicide,l'inceste et l'autopunition sont les forces qui confèrent aux décharges nerveuses et musculaires de son corps leur suprême,leur première et dernière signification.
 
Commentant longuement le cas de Jean-Pierre L.,épileptique de longue date qui à l'âge de 60 ans tua sauvagement sa vieille mère au cours d'un état crépusculaire oniroïde,Henry EY consigne les propos du sujet au moment où il émerge lentement de l'état crépusculaire:
"Je n'y étais pas monté dessus...Elle était enceinte...ce n'était pas de moi...oui elle a succombé là...Je me suis mis comme çà (se met lui-même en position gynécologique)...alors,c'est tombé...là devant...oui,un gland."
 
Henry EY reconnaît la part de psychogenèse qui a motivé le matricide dans le souvenir refoulé d'une "scène primitive":à l'âge de 12 ans,Jean-Pierre L. s'était masturbé en écoutant les cris voluptueux de sa mère dans les bras d'un amant.Après le crime,il s'était également masturbé.
Que signifiait l'acte criminel?
Dans l'état oniroïde,Jean-Pierre L. s'est identifié projectivement à sa mère infidèle.En la tuant,il s'est tué lui-même mais auparavant il est devenu femme au point d'halluciner la castration:"Alors,c'est tombé là devant,oui,un gland"!
Henry EY résume laconiquement:"frustration,jalousie incestueuse à l'égard de la mère phallique,identification passive à l'image maternelle,agressivité ambivalente,castration punitive" (p.593).
Pour EY,la psychogenèse est accessoire.Elle n'a pu produire ses effets qu'à la faveur d'un affaiblissement démentiel.Le primat revient à l'organogenèse.
L'explication dynamique est toutefois superposable à l'interprétation que fait FREUD à propos de Dostoievski (6).
Contrairement à une opinion assez répandue,FREUD ne prête aucun sens particulier à la crise de grand mal tandis qu'il interprète les attaques "hystériques" de Dostoievski comme la mise en scène d'un coït où le sujet réalise son fantasme bisexuel (7).
FREUD,abandonnant la thèse de l'hystéroépilepsie comme l'avait fait CHARCOT,considère l'épilepsie avant tout comme une maladie neurologique tout en reconnaissant l'existence d'une "épilepsie affective - l'Affekt-Epilepsie de BRATZ - qui lui apparaît comme une pseudo-épilepsie.
Il doute que Dostoievski aît été un véritable épileptique,le fait que celui-ci ait toujours bruyamment claironné son épilepsie rendant celle-ci d'autant plus suspecte d'inauthenticité.
Dostoievski serait plutôt un hystérique qui se serait servi de son aptitude à convulser quasiment sur commande pour s'offrir des "crises",s'il est permis de s'exprimer ainsi,afin de réaliser sur le mode conversif son triple désir de tuer le père,de se punir de son crime par un suicide symbolique et last but not least de satisfaire son masochisme moral autant que féminin au travers d'un coït imaginaire avec le père.
Autrement dit la haine virulente et consciente développée à l'endroit du père ne servait qu'à masquer la tendance homosexuelle refoulée.
Dans le même ordre d'idée,son amour exalté de l'humanité apparaît comme une tentative de sublimer cette homosexualité tandis que sa dévotion tardive pour le Tsar est la réplique à son anarchisme juvénile.
En termes szondiens,Dostoievski serait passé de la révolte ouverte (P - +) contre la tyrannie, à la position d'un thuriféraire enthousiaste (P + +) sans jamais occuper la position réservée d'un sujet modéré,moral et pudique (hy - ),ce qui,à notre avis,rendrait compte de l'antipathie qu'il suscitait chez FREUD.
En tout cas,une chose est certaine;contrairement à d'autres (STEKEL,REICH,FERENCZI...),FREUD n'a jamais défendu l'idée d'une psychogenèse de l'épilepsie.
 
Ce n'est certes pas non plus l'avis de SZONDI qui s'est toujours posé comme un naturaliste convaincu.
Mais ce n'est pas pour autant que l'épilepsie - et la nombreuse série des "équivalents" - lui apparaît comme dépourvue de sens a priori.
Ce sens n'est pas déterminé dans l'après-coup comme chez FREUD,il est présignifié en raison des origines phylogénétiques de la tendance épileptique.
Empruntant ces notions à KRETSCHMER,SZONDI voit dans toutes les manifestations épileptiques,dans le grand mal comme dans le petit-mal-absence et dans les équivalents psychomoteurs,des réactions de défense archaïques contre un danger mortel,la réaction primitive consistant à "faire le mort" (Totstellreflex).
Dans l'hystérie,c'est le mimétisme (Farbwechsel,Mimikry) qui prévaut.La "tempête de mouvement"(Bewegungssturm) est commune aux deux (8).
La différence entre l'animal et l'homme réside en ceci que pour ce dernier,la défense est davantage dirigée contre un danger intérieur que contre une menace issue du monde extérieur.
Si SZONDI peut invoquer uniment les notions de pulsion paroxysmale,de pulsion de surprise (Uberraschungstrieb) et de pulsion des affects,c'est parce que l'épileptique et l'hystérique sont respectivement en bute aux affects les plus puissants qui travaillent l'être humain de l'intérieur,en tant que celui-ci participe de la descendance d'Oedipe:l'affect meurtrier et l'affect incestueux.
Du fait du refoulement,ces affects tendent à s'accumuler jusqu'au paroxysme qui les fait se décharger par surprise sur le mode de la crise dont la finalité n'est pas moins d'affecter autrui que de s'affecter soi-même.
Affect,note SZONDI (9) dérive du latin afficere qui signifie (10):mettre dans telle ou telle disposition,traiter (bien ou mal),indisposer,rendre malade,impressionner,affecter,émouvoir,mettre de telle ou telle humeur,gratifier,pourvoir,combler de,causer un changement,modifier,frapper,accabler de.Afficere exilio:punir d'exil.Afficere muneribus:combler de présents.
Il est remarquable que le même verbe puisse être utilisé dans les deux sens opposés de la punition et de la récompense.
Alphonse DE WAELHENS (11) a vigoureusement insisté sur le fait que le champ de la pulsion paroxysmale tirait sa spécificité de confronter le sujet - dans sa dimension radicale de "sub-jectus" - à la Loi,tandis que les autres vecteurs renvoient électivement au rapport à autrui (C),au corps objectivé (S) et au rapport à soi-même (Sch).
 
"L'idée que le rapport à la Loi contribue à la constitution de la subjectivité effective de l'étant humain nous est depuis longtemps familière.Nous avons appris de FREUD que ce rapport définit le noyau du rôle et de la fonction paternels comme aussi l'essentiel de notre relation au père.Il est permis de dire dans cette perspective que,à certains égards du moins,c'est par la Loi que l'Oedipe se noue et se résout.Nous avons de plus appris de LACAN que ce qu'il nomme la "métaphore du Nom-du-Père",pour autant qu'elle consacre l'inanité de se poser comme ce qui comble le manque de l'autre,pour autant qu'elle place en quelque sorte l'Autre dans l'autre,nous avons appris,dis-je,que cette métaphore est,par son échec ou sa réussite,la clef du mécanisme psychotique ou celle de l'accession à la normalité d'un sujet vrai...il y a un lien étroit entre la Loi selon SZONDI et celle dont nous parlent FREUD et LACAN.Car si pour ces derniers,la Loi se confond avec la reconnaissance du père en tant qu'il confère l'identité par la promulgation de l'interdit,alors le meurtre du père est aussi le meurtre premier et la suprême négation de la Loi.Car pourquoi tuer si ce n'est pour écarter l'obstacle de ce qui limite?Et où la limite se pose-t-elle plus absolument que là où elle devient le moyen d'énoncer mon identité même et de me situer irrévocablement entre tous les humains?C'est donc bien le père qu'il faut tuer pour assumer l'impossible contradiction visant à être un soi qui ne tiendrait que de soi...(p.305).
 
Il faut toutefois souligner que cette figure du père interdicteur,telle qu'elle surgit sur fond de scène primitive pour prendre toute sa mesure dans le fantasme de castration,ce père qui détient tout ensemble la possession du phallus et le pouvoir de punir,n'est pas seulement un objet de haine implacable suscitant la peur et le souhait meurtrier,il se présente aussi comme un objet d'admiration et de respect,drainant vers sa personne le besoin d'amour et de reconnaissance que le petit d'homme attendait auparavant qu'il soit plutôt satisfait par la mère.
L'attitude du sujet humain à l'endroit de tout ce qui incarne le pouvoir et l'autorité est toujours marquée d'une profonde ambiguité.
Il n'est que trop évident,comme le rappelle Michel FOUCAULT,qu'
 
"..on identifie le pouvoir à une loi qui dit non;il aurait surtout la puissance de l'interdit.Or je crois que c'est là une conception toute négative,étroite,squelettique du pouvoir,qui a été curieusement partagée.Si le pouvoir n'était jamais que répressif,s'il ne faisait jamais rien d'autre que de dire non,est-ce que vous croyez vraiment qu'on arriverait à lui obéir?Ce qui fait que le pouvoir tient,qu'on l'accepte,mais c'est tout simplement qu'il ne pèse pas seulement comme une puissance qui dit non,mais qu'en fait il traverse,il produit des choses,il induit du plaisir,il forme du savoir,il produit du discours;il faut le considérer comme un réseau productif qui passe à travers tout le corps social plus que comme une instance négative qui a pour fonction de réprimer" (12).
 
Ce n'est pas un hasard ,et c'est en tout cas éclairant, si SZONDI,plutôt que d'invoquer le mythe d'Oedipe,choisit d'incarner l'hystéroépileptique dans la figure de Caïn.
Caïn,comme le souligne Antoine VERGOTE (13),ne se situe pas tout entier du côté de Thanatos.
 
"Caïn figure la maîtrise de la terre,la tendance homocide,l'éruption des affects violents non encore éthiques:méchanceté maligne,possession comme appropriation,désir de mutilation et de meurtre.Ce sont là des manifestations des pulsions agressives,c'est-à-dire de la pulsion de mort.
Mais le complexe de Caïn est déterminé aussi par la libido.Caïn veut posséder,maîtriser la terre et se réjouit du malheur d'autrui.Caïn est furieusement dressé contre son frère,il en est jaloux.Dans son désir de possession,il tue son frère,il injurie ou va jusqu'à tuer son père ou Dieu le Père aussi bien.Mais ce n'est pas là tout Caïn:il ne vise pas d'abord à posséder;ce qu'il veut,c'est l'amour du père pour lui seul.La pulsion de mort seule ne rend pas compte du Caïn mais la coexistence conflictuelle d'Eros et de Thanatos,dans un rapport intersubjectif au frère et au père "(pp.448-449).
 
SZONDI ne désigne d'ailleurs pas la position caïnesque par la seule réaction meurtrière e- mais par le couple e - hy + qui rend compte de l'amalgame entre le ressentiment haineux et la revendication bruyante d'amour lancée à l'adresse du père.
Dans le champ du vecteur P,comme dans toute la pathologie hystéroépileptique,c'est toujours le père-despote qui est visé,aussi bien par une révolte sans merci que par une revendication d'amour exclusif et de reconnaissance inconditionnelle.
A dire vrai,Caïn n'entre en rage que parce qu'il s'estime lésé,lui qui se croyait légitimé à être le plus aimé et le seul agréé puisqu'il s'estimait le plus méritant.N'était-il pas ce rude travailleur,payant de sa sueur et de son sang un droit présumé à occuper la première place dans l'amour du père?
Le tragique de Caïn,c'est qu'il se trompe de loi.
Car il y a Loi et loi.
La loi qui régit l'existence de Caïn est d'essence maternelle,c'est la loi duelle d'appartenance réciproque:sois tout à moi et je serai toute à toi,puisque tu es sorti de moi et que de moi tu as tout reçu;que tout ce qui sort de toi,ton travail,tes oeuvres,tes pensées,me soit rendu.C'est la loi de l'échange anal et du rapport sado-masochiste.
C'est ce qu'a bien vu Daniel SIBONY (14) dans son analyse du personnage de Caïn:
 
Caïn a travaillé très dur et comme c'est un homme plein de ressources (sa mère disait de lui:c'est un homme),il a réussi à produire beaucoup,on peut même penser qu'il jubile et s'impatiente d'amener comme "cadeau" un petit échantillon,de quoi en mettre plein la vue à l'Autre,c'est-à-dire de quoi l'aveugler et lui clouer le bec;de sorte que dans l'intention radicale de son acte,se trouve en germe la nécessité que l'Autre ne trouve rien à redire et donc rien à dire à cette offrande" (p.23).
 
Mais l'Autre ne répond pas à l'attente de Caïn
De même qu'il y a autre et Autre,il y a loi et Loi.
Le destin de Caïn aurait pu se confondre avec celui de Sisyphe.Si l'Autre avait agréé son offrande,il aurait pu "s'imaginer heureux",comme dit CAMUS,mais c'eût été une duperie.
L'Autre n'a pas permis qu'il persévère dans un destin d'esclave anal.
 
Mais à la fin,que voulait l'Autre?
Que Caïn et tous ses frères humains qui après lui viendraient fussent une bonne fois délivrés du donnant-donnant pour être introduits à la liberté d'être enfin soi-même,soustraits au pouvoir morti-somnifère de la mère anale.
Que Caïn soit libre comme l'Autre est lui-même souverainement libre!
En fait de liberté,par delà le meurtre qui l'a au moins délivré de la contrainte obsessionnelle de travailler sans relâche -désormais son travail n'a plus de sens,surtout pas celui d'une réparation puisqu'il refuse la culpabilité -,Caïn n'a accédé qu'au niveau zéro de la liberté:l'errance(m-).
A la question cruciale du désir de l'Autre,c'est Dostoievski l'hystéroépileptique qui donne la réponse dans la légende du "Grand Inquisiteur",ce "grand vieillard presque nonagénaire,avec un visage desséhé,des yeux caves mais où luit encore une étincelle" et qui voudrait tellement qu'on le prît pour un père:Dieu a voulu que l'homme soit libre malgré qu'il sût par avance que l'homme n'aurait jamais besoin plus urgent que de se débarrasser du fardeau de la liberté et du désir qui en est le corollaire.
 
Commentant la "Légende",Karl BARTH (15) écrit:
 
"...la liberté apportée par le Christ et reniée et rejetée en tous temps comme déraisonnable et dangereuse par le Grand Inquisiteur est la liberté dans la captivité de Dieu.Mais la liberté dans cette liberté est la liberté de Dieu....la liberté que nous avons en Dieu au-delà de la Loi,la liberté à laquelle nous ne pouvons échapper,parce qu'elle est la vérité,parce qu'elle est la liberté de Dieu même.." (p.40).
 
Libre à chacun de remplacer Dieu par l'Autre ou le Père Symbolique voire la métaphore du Nom-du-Père pourvu qu'on ait saisi que la Loi qui déclenche les tempêtes paroxysmales est aussi le tiers médiateur par où le Je commence à découvrir les chemins de sa liberté.
 
 
 
Bibliographie
 
1.FREUD S."Hysteria",(1888),The Standard Edition,vol I,p.41.
2.LEMPERIERE Thérèse.Hystérie,Encycl.Universalis,vol. 8,1968,p.687.
3.DSM III,Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux,Masson,Paris,1986.
4.BANCAUD J.Epilepsies.Encycl.Med.Chir.Neurologie,Paris,1976,17045,A 10.
5.EY H.Etudes Psychiatriques,vol.3,Etude n26,Epilepsie,Desclée deBrouwer,Paris,1954,pp.519- 652.
6.FREUD S.(1930).Dostoievski und die Vatertötung .Gesammelte Werke,vol. 14,397-418.
7.FREUD S.(1909).Considérations générales sur l'attaque hystérique,in Névrose,Psychose et Pe- rversion,Presses Universitaires de France,Paris,1973,pp. 161-165.
8.SZONDI L.Lehrbuch der experimentellen Triebdiagnostik,Hans Huber,Bern,1961,p.102.
9.SZONDI L.Introduction à l'Analyse du Destin,tome 2,Nauwelaerts,Louvain,1983,p.61.
10.GOELZER H.,Dictionnaire latin-français.Garnier,Paris,1928.
11.DE WAELHENS A.Sujet et système dans la pensée de Szondi.Szondiana 8,Nauwelaerts,Louvain,1971,pp.301-313.
12.FOUCAULT M.Vérité et pouvoir,L'Arc,n 70,Numéro spécial "La crise dans la tête",Aix-en- Provence,1977,p.21.
13.VERGOTE A.Complexe d'Oedipe et complexe de Caïn.Revue de psychologie et des sciences de l'éducation,Louvain,1971,vol. 6,4,446-55.
14.SIBONY D.L'Autre incastrable,Seuil,Paris,1978.
15.BARTH K.,cité par Xavier TILLIETTE in "La légende du Grand Inquisiteur",Desclée de Brouwer,Paris,1958.
 
Ce texte a fait l'objet d'une conférence au 2e Colloque du CEP ,"Paroxysmqalité et crise" en novembre 1989.