Narcissisme et sexualité

Gérard Bonnet

 

Un mot d'abord sur le contexte dans lequel se situe ce travail. Il s'inscrit dans la suite du premier chapitre que j'ai rédigé pour la Monographie de la Revue Française de Psychanalyse consacrée aux "troubles de la sexualité". J'y ai montré en particulier que, lorsqu'il parle de sexualité, Freud désigne en réalité des formes extrêmement différentes, trois surtout : la sexualité génitale, la plus classique, celle qui attire un sexe vers l'autre sexe; la sexualité pulsionnelle, dont la conception est assez révolutionnaire, celle qui nous fait trouver notre plaisir dans tant d'objets partiels au fur et à mesure de leur apparition; et puis ce que j'ai appelé la sexualité idéale ou passionnelle. Et c'est cette forme là de la sexualité que je reprends pour l'expliciter avec vous aujourd'hui sous l'angle du narcissisme.

 

Je ne suis pas le premier bien évidemment à souligner que le narcissisme a quelque chose à voir avec la sexualité, mais je voudrais montrer que c'est l'une des intuitions les plus révolutionnaires de Freud, et que nous sommes encore loin d'en avoir tiré toutes les conséquences, du simple fait que le narcissisme nous porte plus à la synthèse qu'à l'analyse, et qu'il nous faut accomplir un véritable démontage systématique si nous voulons y voir clair.

 

Je ne vais pas opérer ce démontage dans l'histoire, autrement dit en reprenant les diverses théories du narcissisme qui se sont formulées depuis Freud, ce serait trop long et trop fastidieux, surtout à notre époque où il en est question à propos de tant de choses. Ce qui ne veut pas dire que je ne vais pas en tenir compte, car j'ai effectué cette relecture et vous en signalerai quelques aspects en temps voulu. Je vais plutôt mener l'analyse en reprenant la question à partir du mot et du mythe qui désignent aujourd'hui la chose; et ensuite, dans un second temps, on verra comment la psychanalyse permet d'aller bien au-delà du mythe pour en dégager la véritable signification.

 

 

De Narcisse au narcissisme proprement dit.

 

Narcissisme renvoie d'abord bien évidemment à Narcisse, qui est tout simplement son éponyme. C'est en se référant à ce personnage mythique qu' il est devenu classique d'opposer les deux termes, que je m'efforce de rapprocher aujourd'hui, narcissisme et sexualité : selon cette conception assez traditionnelle, la sexualité suppose le choix d'un objet extérieur à soi-même, différent, irréductible, vers lequel se tourne préférentiellement la libido et grâce auquel elle accède à la satisfaction: qu'il s'agisse d'un objet partiel ou d'un objet total, c'est toujours le sexe ou un équivalent du sexe; le narcissisme suppose au contraire que l'on se prenne soi-même comme objet d'amour et que la libido trouve là de quoi se satisfaire de façon plus totalisante. On montre très souvent aussi, en s'appuyant sur le message chrétien par exemple, que les deux termes ne peuvent pas vraiment se concevoir l'un sans l'autre, ils constituent en quelque sorte les deux pôles complémentaires et conflictuels de tout l'investissement libidinal. Il faut aimer les autres comme on s'aime soi-même, et celui qui ne s'aime pas de façon entière et profonde n'est pas capable d'amour sexuel. Voilà la conception la plus classique, la plus courante, celle qu'on retrouve dans la plupart des manuels ou des définitions.

 

En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes, et elles le deviennent dès qu'on opère un premier démontage et qu' on examine d'un peu plus près la notion de narcissisme telle qu'elle est apparue dans la psychanalyse. Car bien évidemment, celle-ci inclut d'emblée le sexe. C'est très frappant quant on relit les Trois Essais et le début du fameux article par lequel Freud "introduit le narcissisme". Quel est le premier exemple qu'il donne pour justifier cette introduction? La perversion, et plus précisément l'homosexualité .... bien sûr, il s'agit de ce qu'on pourrait appeler une perversion narcissique ! Il n'empêche que, pour la psychanalyse, si le sujet se prend lui-même pour objet, c'est d'abord en tant qu'objet sexuel, et cette idée est revenue au premier plan et s'est beaucoup répandue par la suite grâce à l'introduction et à la généralisation de la notion de phallus. Malheureusement, cette généralisation a aussi contribué à édulcorer pas mal les choses, surtout là où le lien entre le phallus et le sexe proprement dit a été complètement évacué : il ne faut jamais oublier que l'inconscient ne s'embarrasse pas de ce genre de nuances, et que lorsque nous disons qu'un sujet se porte à lui-même un amour narcissique, cela signifie d'abord et avant tout qu'il s'aime et se désire exactement comme il aime et désire le sexe en la personne aimée. C'est la raison pour laquelle il est préférable de parler de sexualité plutôt que de sexuel : l'inconscient est d'un réalisme radical, terre à terre, et le sexuel s'y traduit toujours en termes de sexe.

Dans ces conditions, ce n'est pas seulement un amour dirigé vers l'autre qui reviendrait sur soi, comme tend à l'exprimer la théorie classique, il s'agirait d'un amour tourné vers le sexe proprement dit mais qui substitue au sexe de l'autre son propre sexe, comme le formule peu après l'article sur Le narcissisme un fameux schéma de la Métapsychologie . Le narcissisme serait dans ces conditions le comble de la sexualité, une authentique perversion au sens littéral du terme, résultant de la recherche en soi de l'objet sexuel que l'on est d'abord conduit à rechercher en l'autre. Quelle que soit l'évolution ultérieur de la théorie freudienne, ce noyau dur demeure au fondement de sa conception du narcissisme : il n'y a de narcissisme que par retour de la libido sur le sexe propre, même si celle-ci irradie ensuite sur le corps tout entier.

 

En revenant sur l'introduction du terme en psychanalyse, nous avons déjà opéré un premier démontage et pris nos distances avec l'image la plus classique du narcissisme, celle qui s'appuie sur le mythe de Narcisse, ou plus exactement sur sa légende. Car c'est la légende qui dit que Narcisse serait tombé amoureux de sa propre image au point de s'abîmer dans sa contemplation, d'oublier tout le reste, et d'en mourir. Amoureux de sa propre image ... quel doux euphémisme, si l'on se reporte à ce que je viens de rappeler ! C'est : amoureux de son propre sexe qu'il faudrait dire, sexe qu'il préfère à celui de la nymphe Écho qui lui fait signe et n'obtient pas les faveurs qu'elle espère. Non pas que Narcisse lui soit vraiment indifférent : la nymphe lui plaît, elle l'éveille au désir, nous y reviendrons, mais il estime que ce qu'elle peut lui offrir ne vaut pas ce qu'il possède déjà et qu'il apprécie d'autant plus qu'il le retrouve en lui d'une manière plus rassurante, plus évidente, plus agréable à ses yeux. Car Narcisse est un St Thomas avant l'heure, il ne croit et ne vénère que ce qu'il voit, et plutôt que de fouiller le creux de l'autre à ses risques et périls pour y trouver l'objet de son désir comme le fait le St Thomas du Caravage par exemple, il préfère de beaucoup se retourner vers son propre sexe pour s'abîmer dans sa contemplation.

 

La légende antique aurait donc refoulé la dimension sexuelle du narcissisme, pour tout centrer sur l'amour de l'image, de sa propre image, ce qui aurait eu pour conséquence de brouiller l'idée que nous nous faisons du narcissisme, et le retour à Freud permettrait d'abord de rétablir une vérité un peu trop oubliée : à savoir qu'au centre de l'image en question il y a le sexe. Mais il ne faut pas en rester là, car à l'inverse, il faut bien reconnaître que la légende freudienne laisse de côté une précision qui est pourtant essentielle dans le récit antique, puisqu'elle en fait tout le tragique, et nous allons lui accorder toute notre attention car elle est considérable. Il ne faut pas oublier en effet que Narcisse est mort de cette contemplation et que c'est le véritable problème qui se trouve posé. Or curieusement, Freud laisse tomber complètement cet aspect des choses quand il reprend ce terme à son compte, alors que nous savons qu'il connaissait ses classiques sur le bout des doigts. D'où cela vient-il ? Certains diront qu'il n'y a rien d'étonnant dans la mesure où "l'inconscient ignore la mort", et que par voie de conséquence, c'est un aspect des choses que la théorie psychanalytique n'a pas à prendre en considération. Bien sûr qu'il ignore la mort, encore qu'il faudrait apporter bien des nuances à cette affirmation. Par contre, et j'y insiste, il n'ignore pas la disparition, l'annihilation, sinon on ne voit pas ce qui pourrait donner une quelconque consistance à l'angoisse de castration par exemple. Celui-ci repose bien sur l'idée que le pénis est menacé de disparition, et d'une disparition sans retour. Or c'est bien de cela qu'il s'agit dans l'histoire de Narcisse : le jeune homme s'évanouit, disparaît, il se fond littéralement dans l'onde où il contemple son image. Tel est le destin qu'il nous faut aujourd'hui réintroduire au coeur du narcissisme en psychanalyse, pour y opérer un second démontage plus conséquent encore que le premier. Narcisse croit faire le bon choix en investissant un sexe sans problèmes, un sexe phallique évident et sans failles, et voilà qu'il retrouve l'angoisse qui a motivé son choix multipliée par cent et que c'est lui tout entier qui disparaît corps et biens.

 

Il nous faut donc nous demander maintenant pourquoi Narcisse disparaît de cette façon, quelles sont les raisons invoquées pour justifier son sort. Pour éclairer cette question, il est indispensable de dépasser la légende pour rejoindre le mythe, le véritable mythe d'origine, car la légende qui en découle et qui circule aujourd'hui ressemble au narcissisme lui-même, elle a tendance à valoriser une belle histoire pour masquer ce qui en fait l'enjeu. Et je me référerai d'abord au livre de Pascal Quignard sur "Le sexe et l'effroi" où il a été analysé de façon fort pertinente. Je cite : "Le mythe est simple, explique cet auteur. Un chasseur est médusé par un regard, dont il ignore qu'il est le sien, qu'il perçoit à la surface d'un ruisseau dans la forêt. Il tombe dans ce reflet qui le fascine, tué par le regard frontal.... Les anciens sont formels : ce n'est pas l'amour qu'il a de sa copie qui le tue. C'est le regard" (p. 255). Je souligne : ce n'est donc pas l'affrontement au double ou l'amour pour son image qui provoque la disparition de Narcisse, c'est le regard que lui renvoie le reflet qu'il a en face de lui.

 

Pour illustrer ce point et vous montrer qu'il n'est pas étranger à la clinique, je vous cite le rêve d'une patiente. Ce n'est pas n'importe qui, puisque cette patiente est hospitalisée en H.P. après avoir commis un crime, parce que, selon les experts, elle était "en état de démence". Elle était en train de donner des soins à une vieille dame, quand tout à coup, sans que rien ne le laisse prévoir, elle s'est précipitée sur elle et l'a sauvagement agressée au visage jusqu'à provoquer sa mort. Dans un rêve qu'elle raconte après plusieurs années d'analyse, elle voit un homme et un chien face à un miroir, et donc face à un autre homme et un autre chien. Et soudain, l'homme et le chien du miroir attaquent l'homme, lui arrachent le visage et prennent leur place. Après quoi, cet homme cherche à savoir qui était le témoin du mariage". Ce rêve a permis de mettre en lumière un fait très important : lorsqu'elle a tué, cette jeune femme était hors d'elle-même, elle s'est identifiée à un reflet, au reflet que sa grand-mère voyait en elle. Elle s'est donc mise en quelque sorte à jouer le mythe de Narcisse, en mettant en acte l'action du regard menaçant. On peut donc dire que la grand-mère a été tuée par son propre regard, dans un contexte narcissique.

 

Le mythe et le démontage que nous poursuivons font donc intervenir un troisième terme, un troisième élément, refoulé par la légende. Or pour la psychanalyse, ce troisième élément est de première importance, surtout depuis que Lacan lui a accordé un place privilégiée dans certaines de ses analyses. Narcisse serait mort atteint par un regard, son regard. Son erreur ne vient pas de ce qu'il s'est abîme dans la contemplation de son image, ou de son sexe, ce n'est pas l'objet spéculaire qui l'attaque ou le détruit, elle vient de ce qu'il s'est exposé au regard porté par cette image et par ce sexe, qui viennent le frapper, lui, vivant, de plein fouet. Le mythe fait donc intervenir un premier déplacement qui paraît pertinent pour la psychanalyse, de l'objet au regard, regard qui devient soudain l'agent de la disparition.

 

On peut toutefois se demander pourquoi ce regard est tellement dangereux. Se fondant sur les textes de l'antiquité, Pascal Quignard fournit une première explication qui est la suivante: cela tient selon lui à la nature même de ce regard, qui est un regard sexuel, le regard de la fascinatio, le regard destiné au sexe, un regard qui fixe, qui fige, qui érige, et que seul le sexe en question peut à la fois combler et dérouter. D'ailleurs, l'exhibition du phallus est bien faite pour cela : pour exorciser ce regard, l'apaiser, et le même auteur n'a aucune peine à démontrer que les cultes anciens se sont employés durant des siècles à fixer ce regard pour en détourner les méfaits. Que ce soit dans la villa des mystères à Pompéi, ou dans les cultes bachiques, certains cultes visaient principalement à mettre en scène le phallus de façon à garder la cité de tous les malheurs portés par le regard faisant retour sur elle. Selon cette conception, le regard serait mortifère du fait qu'il est détourné de son objet qui est le sexe lui-même.

A ce point de notre réflexion, on comprend pourquoi le narcissisme au sens psychopathologique du terme se situe à l'opposé de l'attitude suicidaire de Narcisse. Au contraire, comme le note Freud, à propos des perversions, il se présente plutôt comme l'équivalent d'un culte ancien, et d'un culte ancien où nous rendons hommage au Dieu Phallus, le nôtre, de manière à résister victorieusement à tous les regards menaçants que nous sentons se profiler autour de nous. Les agoraphobes sont de véritables vestales de ce culte. C'est l'équivalent d'une sexualité ritualisée et codifiée à usage interne, d'autant plus aisée à pratiquer qu'elle a été instaurée très tôt, dans les conditions repérées par l'article sur le narcissisme : dans la relation aux parents, et plus précisément à la mère.

 

Mais l'explication de P. Quignard ne s'arrête pas là : si Narcisse est mort, selon lui, c'est aussi parce qu'il a voulu scruter ce regard, le percer à jour, rechercher ce qui en fait la force et la puissance. Il s'appuie à nouveau sur le texte d'Ovide, "pourquoi ai-je vu quelque chose ? Pourquoi ai-je rendu mes yeux coupables ?". Narcisse est puni pour avoir osé regarder en face le regard sur le sexe et ce qu'il signifie. Ce qui tue Narcisse, c'est d'avoir regardé le soleil en face, d'avoir voulu regarder le regard. Et cette hypothèse là intéresse aussi bien sûr l'analyse. Nous sommes en pleine conviction délirante, en pleine folie, mais c'est une illusion qui est dans notre inconscient la chose la mieux partagée. Elle conduit à penser que nous ne pouvons nous maintenir dans l'existence que dans la mesure où nous rendons au phallus le culte qui lui convient sous la forme qui nous est propre, et à croire qu'à chaque fois qu'un malheur ou une difficulté nous arrive, c'est parce que nous avons refusé de nous y soumettre aveuglément et que nous avons voulu percer à jour le mystère qui s'y déroule. C'est la faute d'Adam et Eve, qui ont voulu percer le secret de l'arbre de vie. Nous touchons ici aux sources de la soumission des foules au leader, à la star, au savant, au psychanalyste, à tous ces gens qui connaissent les mystères et auxquels nous devons rendre un culte si nous voulons assurer notre simple survie.

 

 

 

 

Ceci dit, et malgré toute leur pertinence, les explications de P. Quignard demeurent largement insuffisantes. Car elles laissent de côté un point très important et que la psychanalyse a probablement trop ignoré elle aussi : dans le mythe, c'est le narcissisme en tant que tel qui est un piège, à tel point que le démontage effectué dans ce piège et à partir de ses données explicites ne nous aide pas à en sortir. Je m'explique. Dans le mythe, tel que nous le rapporte Ovide en particulier, le sort funeste qui échoit à Narcisse, à son imprudence, la folie apparente qui le conduit à prendre son regard de plein fouet ne sont pas des effet du hasard ou de son imprudence. Narcisse est un chasseur, un chasseur qui se trouve pris à son propre piège. Et ce piège est une punition, une mesure de rétorsion, une vengeance. C'est l'action d'une troisième personne, Némésis elle-même, l'une de ces vengeances froides, terribles, face auxquelles il n'y a aucune parade possible. Rappelez-vous les faits tels que je les ai résumés en commençant. Narcisse est un chasseur insouciant et dont la nymphe Écho tombe un jour amoureux. Comme il répond à ses appels, elle sort même un jour de l'ombre pour l'enlacer, mais à ce moment là, il la repousse, et on connaît la suite : la nymphe va devenir anorexique, ne plus manger et mourir. Elle se transforme en rocher. Et ce qui va arriver ensuite à Narcisse est explicitement présenté comme une action de Némésis venant venger Écho. Voilà quelqu'un qu'il ne faut pas oublier, même pour la psychanalyse. Cela veut dire que bien au-delà des problèmes de regard, de regard sexuel ou de regard sur le sexe, qui ne sont que des appâts, des éléments du piège, le véritable problème de l'amour narcissique, c'est que cet amour pour son propre sexe a un prix, une contrepartie. A partir du moment où je cherche en moi ce que je trouvais en l'autre, je fais disparaître cet autre, je le réduis à néant; ou plus exactement je rejette dans les ténèbres la relation vivante, dynamique, qui m'a éveillé au désir. Tout le drame de Narcisse, même du narcisse au sens psychanalytique du terme, c'est qu'il risque à tout instant le retour sur lui du désir de disparition qu'il a infligé à l'autre. Et toutes les manoeuvres dilatoires que j'ai évoquées jusqu'ici : culte du phallus, regard sur le regard, ne sont que des essais pour retarder cette échéance qui arrivera toujours tôt ou tard. "L'ombre de l'objet plane sur le moi", écrit Freud à propos du destin mélancolique qui en est la plus terrible manifestation. Disons plutôt : "l'ombre de la relation à cet objet", l'ombre d'une relation qui est indélébile en ceci qu'elle est celle qui a éveillé le sujet à l'amour.

 

 

 

 

Du narcissisme de vie au narcissisme de mort

 

Et cela nous met à pied d'oeuvre pour aborder le second volet de cette intervention. Elle a été conçue jusqu'ici comme une confrontation systématique entre le mythe de Narcisse et la notion qui porte le même nom, de façon à en démonter analytiquement tous les éléments constitutifs, et elle nous a conduit à ce point de butée qu'est le destin funeste de Narcisse et d'Écho. Nous allons maintenant repartir de ce point crucial, essentiel, qui constitue comme l'ombilic du narcissisme, son point d'articulation nodal, pour le préciser, l'expliciter et lui donner sa véritable place dans l'ensemble du fonctionnement psychique. On verra ensuite s'il est possible de le dépasser et à quelles conditions.

 

 

Les deux éléments constitutifs du destin mortifère

 

Il ne manque pas d'auteurs qui se sont employés déjà ces dernières années à analyser la face d'ombre, la face cachée du narcissisme : c'est le cas d'A. Green par exemple dans son livre si bien intitulé:"narcissisme de vie, narcissisme de mort", mais sa principale limite à mes yeux vient de ce qu'il l'étudie uniquement en fonction du cadre spéculaire, et y voit l'équivalent d'une fascination pour le double, pour le Nirvana; c'est le cas aussi d'A. Eiguer, qui y voit comme un effondrement du moi, une aspiration vers le néant ou vers le vide. L'intérêt de la confrontation avec le mythe, c'est qu'elle nous a conduit à rendre sa place à la déesse de la vengeance et à formuler les choses en termes plus précis. Je les résume. Il n'y a de jouissance pour qui que ce soit que dans la mesure où il peut retrouver en lui, non pas un équivalent au sexe de l'autre comme le formule un peu naïvement dans un premier temps la métapsychologie freudienne, mais un équivalent à la jouissance éprouvée avec l'autre au départ de la vie. Malheureusement, ces retrouvailles ne sont possibles qu'au prix de ce qui apparaît bien après coup comme une mise à mort, un annulation de cette relation initiale. Et dès l'instant où le sujet est en passe de retrouver pour son propre compte la jouissance éprouvée avec l'autre, Némésis se met de la partie, et la face négative de cet acte lui revient en plein visage, le menaçant du sort qu'il a fait subir à l'autre. Voilà à mon sens la raison première et essentielle qui fait que tout narcissisme est un narcissisme de mort. Mais il est bien évident que cette explication reste encore assez générale et qu'elle appelle quelques précisions et quelques éclaircissements.

 

Du côté de Freud d'abord. C'est vers les années 191O qu'il introduit à la suite de Sadger le narcissisme dans la psychanalyse, c'est donc dans ce contexte qu'il faut aller chercher ses premiers essais pour penser son destin mortifère. A propos de Léonard de Vinci par exemple, il écrit ceci : "le garçon refoule son amour pour sa mère; il se met à sa place, s'identifie avec elle et prend sa propre personne comme modèle en choisissant les nouveaux objets d'amour par similitude". Dans ce texte, le détournement de Narcisse et ses conséquences sont formulés en termes de refoulement. Mais attention, pas n'importe quel refoulement. A propos du cas Schreber, à la même époque, et pour désigner le même mouvement, il utilise le terme Aufhebung et donc un verbe qui signifie "supprimer, abolir", l'un de ceux qui ont été utilisés pour désigner ce qu'on appelle le refoulement originaire. Or dans le cas présent, le terme est à prendre à la lettre, comme le fait la psychose précisément. Ici encore, il faut souligner le réalisme de l'inconscient: ce refoulement originaire équivaut à un meurtre, au meurtre de la chose, ou plus radicalement encore, à son annihilation, à sa réduction à néant. Dans le tableau que Poussin a consacré à Narcisse, outre Narcisse lui-même et la nymphe Écho, au plein centre de la composition, le peintre a figuré un enfant portant la torche funéraire qui servira à allumer le bûcher par lequel Narcisse sera réduit en cendres. Ce n'est pas Némésis, mais c'est son bras armé, c'est son acte. On ne soulignera jamais trop le rôle de cette réduction à néant, qui sera désignée ensuite dans la psychanalyse comme un processus, et fera le lit de beaucoup d'autres processus analogues. Dans l'inconscient, il est d'abord vécu comme un acte, un acte aux conséquences incalculables dans la mesure où il est irrattrapable, irréversible. Ce qui menace Narcisse, ce n'est pas seulement le retour du refoulé, c'est le retour sur lui de cet acte et c'est ce retour qu'il joue en quelque sorte sous nos yeux.

 

Mais attention. Dans le mythe, ce retour, cet effet de boomerang, est décrit en des termes tels qu'il apparaît comme inéluctable, imparable. C'est un effet de structure. La psychanalyse est moins systématique dans la mesure où elle découvre dans tous les tableaux cliniques de ce type des facteurs subjectifs, présents et passés, qui n'appartiennent qu'au sujet concerné. Si le désir d'autonomie libidinale fait retour avec cette violence, c'est aussi parce qu'il se trouve du côté des relations primaires des choses qui ont posé gravement problème, que les adultes ont injecté dans la relation sans s'en apercevoir, et que le sujet en retrouve l'écho d'une façon ou d'une autre dans les relations d'aujourd'hui. Pour revenir à l'histoire d'Écho et Narcisse, si Némésis s'en mêle, ce n'est ni à cause de Narcisse, ni à cause d'Écho, leur amour n'était pas appelé à durer. C'est parce qu'il s'est passé en eux, à leur insu, des choses qui ont posé question et qui deviennent des poisons quand Narcisse les reprend à son compte.

 

Pour illustrer cela, revenons à Léonard de Vinci, qui tient la place d'un véritable mythe fondateur du narcissisme dans la psychanalyse. Je m'appuie cette fois sur le livre récemment paru de Jean-Pierre Maîdani-Gérard intitulé Léonard de Vinci, mythologie ou théologie . Vous connaissez sans doute la situation assez particulière qui fut celle de Léonard au cours de sa petite enfance : il est né de l'union entre un certain Ser Pier et sa jeune maîtresse, Caterina. Peu après cette liaison, Pier décide de se ranger, de se marier : mais il épouse une autre femme, Albiera, qui a huit ans de moins que Caterina, et il emmène Léonard dans son nouveau foyer, alors que l'enfant a entre 12 et 18 mois. En même temps, en bon notaire qu'il est, il marie Caterina avec quelqu'un d'autre, pour que les choses entrent dans l'ordre, mais il ne se donne pas la peine de reconnaître Léonard qui restera toute sa vie un bâtard. L'enfant se trouve ainsi avoir deux mères successives, et un père "naturel" ou nourricier. Or curieusement, dans les grands tableaux de sa maturité, Léonard figure presque toujours deux femmes, Anne et Marie, qui sont à peine différentes d'âge, et dont l'une figure l'amour sans partage des origines et l'autre l'amour orienté vers un destin douloureux représenté par le double de l'enfant, Jean Baptiste, ou un symbole qui l'évoque. Ce qui signifie que ce qui fait retour pour Léonard, c'est d'abord la présence de ces deux mères successives au cours des premiers mois de sa vie. Mais ce n'est pas tout: c'est à la même époque que Léonard note dans ses carnets le fameux souvenir qui a tellement intrigué Freud où il voit tout bébé un milan, et non un vautour, lui introduire sa queue dans la bouche. Ce qui signifie que ce qui fait retour, ce qui fait problème aussi, c'est de n'avoir eu qu'un père nourricier, un père volage aussi, passant de l'une à l'autre, un véritable rapace.

Le tableau représente donc avant tout le miroir dans lequel se mire ce Narcisse qu'est Léonard, mais aussi ce qui le menace, ce qui risque de le tuer s'il n'y prend pas garde. Or cette menace ne provient pas du regard en tant que tel, elle vient de ce qu'il a été soumis tout enfant à un père inconséquent et à une cassure, une brisure, qui a scindé l'image de sa mère en deux. Et si le sourire énigmatique qui caractérise la Joconde ou Anne dans le fameux tableau du Louvre exprime bien la séduction dont il a été l'objet tout enfant, le dédoublement des personnages et son souvenir expriment en quoi cette séduction devient pour lui dangereuse, au point qu'il n'a d'autre solution pour s'en dégager que de la mettre en forme, de la mettre en images, et de l'offrir à tous les regards qui le menacent pour les exorciser et les utiliser à son propre profit. Et tout cela prend un relief particulièrement impressionnant quand on sait qu'il l'a exprimé dans une période particulièrement tourmentée, où il finira par passer d'un Mécène à un autre.

 

Le principal malentendu de toute situation de ce genre est donc le suivant : il provient de la double origine de la menace mortifère. Le sujet vit la violence de la menace qui pèse sur lui comme la contrepartie inévitable de son désir d'autonomie, de l'acte par lequel il a mis fin unilatéralement à ses relations premières. D'où sa culpabilité. Alors que la matière de cette violence, ce qui fait effectivement retour, provient de ce qu'il y a eu d'inhabituel et de particulier dans la relation à l'autre, et que celle-ci serait probablement demeurée sans effets extériorisés si rien dans l'existence d'aujourd'hui n'était venu la raviver. C'est pourquoi le destin mortifère de Narcisse n'est pas seulement un effet de structure : c'est aussi la résultante d'un vécu, d'une histoire, de conditions originaires qui sont propres à chacun, et qui ne sont devenues véritablement dangereuses, ou structurantes, qu'à partir du moment où le sujet en a retrouvé des échos dans l'histoire d'aujourd'hui.

 

 

la sexualité narcissique

 

S'il en est ainsi, on peut présumer que la situation de Narcisse n'est pas aussi désespérée que ne le dit le mythe. En soulignant les facteurs subjectifs et occasionnels du destin mortifère, l'analyse permet au moins d'en tempérer le pessimisme, et la question est donc la suivante. Comment et à quelles conditions est-il possible de faire obstacle au destin mortifère de Narcisse, au moins le temps d'une vie ? Le narcissisme est un état éminemment instable, où le moi gravite autour d'objets issus de relations originaires et se trouve menacé soit d'effondrement sous l'attraction de ces objets devenus mortifères, soit au contraire d'inflation excessive quand en raison de circonstances actuelles, ils occupent tout l'horizon. Comment pallier à ce risque ou à cette éventualité ?

 

Pour éclairer cette question, nous nous limiterons à envisager deux pistes qui s'inscrivent dans le droit fil des développements précédents, puisque la première nous est tracée par et dans le mythe et la seconde par la psychanalyse. Et pour chacune, il sera question de la solution objectale et de la solution instrumentale et structurale. Voyons d'abord celles que préconise le mythe. Dans l'antiquité, la solution est double. La première consiste, nous l'avons vu, à remettre l'accent sur l'objet, à préconiser un culte adressé au phallus, ou à la limite, à poser des objets phalliques qui déroutent ou exorcisent le regard dangereux. Mais ce n'est jamais qu'une solution défensive, il faut bien aussi en arriver à affronter ce regard, à tenter de le déchiffrer : elle consiste alors, deuxième voie, à utiliser divers procédés ou divers instruments, pour détourner ce regard mortifère et l'utiliser à son propre profit. Ce que l'on reproche surtout à Narcisse, c'est en effet de s'être exposé directement au regard, de l'avoir pris de front, alors que toute la tradition conseille de le regarder de biais, de côté, comme le font les femmes de la Villa des mystères. Pour plus de sûreté, on recommande le recours à des instruments renvoyant sur l'autre le regard dangereux qu'il nous porte : c'est le bouclier de Persée, le vase de la légende du Basilic.

 

Ces procédés ne sont pas étrangers à la psychanalyse. Nous avons vu que la solution du premier type est courante dans les symptômes, allant de l'objet fétiche aux objets phobiques ou idéaux. Elle ne fait pas partie des objectifs avoués de l'analyse, mais elle est inévitable. La fétichisation des concepts et des théories est bien là pour nous le rappeler. Par contre, elle a fait sienne la solution du second type, celle qui vise à la mise en place d'un dispositif, d'une structure, où l'on peut regarder les regards angoissants sans en être détruit : non seulement on renvoie à l'autre la violence de son regard comme le fait Persée par exemple, mais on s'en sert aussi pour articuler les regards angoissants d'aujourd'hui avec les vécus angoissants du passé. L'illustration la plus parlante de ce dispositif est constituée par ce qu'on appelle le setting analytique. L'analysant ne voit pas l'analyste. A chaque début de séance, il le fait disparaître, il réitère l'acte par lequel il a construit son narcissisme et s'expose aux représailles qui s'ensuivent. Mais c'est un jeu, et il le sait. Aussi est-il rare qu'il en parle. Par contre, il parle de tout ce qui lui vient à l'esprit et il parvient peu à peu par ce moyen détourné à articuler les regards inquiétants d'aujourd'hui à ceux d'hier et à repérer quels sont ses véritables désirs. Le rêve ne procède pas autrement. Et cela va très loin, car l'objectif de l'analyse consiste à reconstituer un dispositif où puisse se vivre le moment narcissique et ses conséquences, et d'amener l'analysant à l'intérioriser peu à peu. Ce qui veut dire qu'à côté de l'appareil génital, il faut postuler un appareil narcissique, sans lequel l'accès à la jouissance narcissique est toujours problématique et que l'un des buts de l'analyse est de reconstituer cet appareil et de le remettre à la disposition du sujet.

 

Mais il existe une autre solution, plus spécifique à l'analyse et qui rejoint l'idée proposée au départ de cet exposé : elle consiste à appeler un chat un chat, autrement dit à poursuivre l'entreprise de démystification commencée avec Freud, pour démontrer d'une façon toujours plus évidente que le narcissisme est une forme de sexualité, qui n'est vivable qu'à la condition expresse qu'on le clame haut et fort. C'est l'histoire du "roi nu" : il s'enrobe de narcissisme, faute de quoi il ne pourrait être roi, mais il est bon qu'à intervalle régulier un enfant se lève pour dire qu'il est tout simplement en train d'exhiber son sexe. Nous allons d'abord revenir à cette entreprise de démystification telle qu'elle se déroule pour Léonard, après quoi nous verrons comment l'analyse doit la poursuivre à son propre niveau.

 

Ce qui a retenu d'abord l'attention de Freud dans son fameux article de 191O, c'est donc le fameux souvenir que Léonard rapporte dans ses carnets, selon lequel un milan (et non un vautour) serait venu lui introduire la queue dans sa bouche. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela veut dire d'abord que cette queue de milan représente pour Léonard l'objet de sa jouissance narcissique dans sa forme la plus élémentaire, la plus primitive. Ce qu'il a emporté pour jouir à son tour. Un condensé du sein et du pénis. En suçant l'un, l'enfant sans le savoir, suçait aussi l'autre, tant et si bien que l'oiseau, la queue, ce sont bien évidemment des équivalents du sexe paternel. Car c'est un drôle d'oiseau ce se Pier, qui met sa queue dans tous les orifices... On comprend que Léonard se soit tellement passionné à l'époque pour le vol des oiseaux ! Mais cela signifie aussi, et c'est le plus intéressant pour nous, que Léonard fait obstacle aux effets vengeurs de ses premières expériences en rendant à l'objet de sa jouissance narcissique sa forme sexuelle d'origine. En le représentant, il le sexualise, il en fait l'équivalent d'un pénis sous la forme la plus triviale qui puisse être. C'est de la caricature. Le premier moyen de faire obstacle au regard mortifère ne consiste donc pas seulement comme l'indique le mythe à lui offrir un objet sexuel, il consiste à transformer l'objet du désir en sexe, à le rendre à sa signification première et la plus ordinaire.

Et cela ne s'arrête pas là. Je rappelle que dans les grands tableaux de Léonard, il y a souvent deux femmes, Anne et la vierge, que nous avons comparé à Caterina et Albiera, les deux femmes qui ont pris soin de lui. Excusez ce propos de lèse-majesté, mais nous avons très probablement là une représentation de la scène primitive telle qu'il l'imagine et qui est particulièrement fréquente chez les homosexuels, qui la voient comme une union entre deux femmes, en l'occurrence Caterina et Albiera. Ces deux femmes n'ont-t-elles pas connu le même oiseau, et n'est-ce pas grâce à lui qu'elles ont pu nourrir et élever Léonard? La parade au destin mortifère du narcissisme et au mauvais oeil qui revient sur Narcisse ne consiste donc pas seulement à reconvertir l'objet du narcissisme en objet sexuel, elle consiste aussi à réinventer une sexualité qui lui soit conforme, qui réponde à ses voeux, qui soit un compromis réussi.

Nous voyons là clairement comment un sujet parvient à conjurer l'angoisse de disparition qui le paralyse en se reconstituant une origine qui n'exclut ni la sexualité pulsionnelle, ni la sexualité génitale, mais qui les combine d'une manière qu'on peut dire idéale. A l'écho du passé qui menace de le tuer, il répond en lui proposant une nouvelle version des origines, sa version, car elle lui est propre, ce qui ne l'empêche pas d'être compréhensible pour tous.

 

Du point de vue de la psychanalyse en général, et donc en ce qui concerne la théorie, c'est exactement la même chose : l'objectif n'est pas d'abord de forger des concepts rigoureux et imparables, comme n'importe quelle science, il est surtout de fournir l'homme en moyens appropriés pour mener l'entreprise de démystification qui lui permette de vivre son narcissisme sans faire le jeu de son voeu mortifère. Et c'est un bon moyen d'y parvenir que d'en démontrer et d'en redémontrer cas par cas la signification sexuelle, comme l'a fait Léonard sans même s'en rendre compte. Et non pas pour le plaisir de voir du sexe partout, comme on le reproche souvent à la psychanalyse, mais pour que le sujet humain vive ses désirs en connaissance de cause, sans se prendre au sérieux et sans se laisser abuser par des idéalisations à tout va. La tâche aujourd'hui est particulièrement difficile, parce que nous sommes confrontés au retour de narcissismes aveugles sous leurs formes les plus aberrantes, que ce soit dans le domaine public par le biais des intégrismes, des nationalismes étriqués ou des sectes, ou même dans le champ de la recherche humaine et psychanalytique, où le dogmatisme est en train de détruire ce qu'un siècle de freudisme exigeant avait permis de mettre à jour. C'est pour toutes ces raisons à la fois que la psychanalyse doit prendre comme objectif premier de ramener le narcissisme à ses origines sexuelles, et travailler à le démystifier.

 

Comment ? De trois façons : en remplaçant le terme de narcissisme par celui de sexualité narcissique, en soulignant ce qui fait la spécificité de cette forme de sexualité par rapport aux autres, et enfin en recherchant comment et à quelles conditions elle peut s'articuler à elles.

 

Et d'abord, en parlant de sexualité narcissique. D'aucuns diront qu'ils préféreraient parler de narcissisme sexuel par exemple. Je l'ai dit, et j'y tiens, l'inconscient ne s'embarrasse pas de ce genre de nuances. Si le terme de sexualité me paraît plus approprié, c'est d'abord parce que le narcissisme renvoie effectivement à la première expérience sexuelle que fait l'enfant, et qu'elle demeurera toujours à l'horizon de ses désirs : il n'y a de jouissance pour lui à proprement parler qu'à partir de l'instant où il en passe par le moment narcissique. Le terme de sexualité est préférable aussi dans la mesure où la jouissance en question est éprouvée sur le modèle de la satisfaction sexuelle, autrement dit de l'orgasme : Freud le note dès les Trois Essais, quand il décrit l'enfant au sein. Ce qui justifie l'emploi de ce terme, c'est d'autre part que cette jouissance présuppose toujours une rencontre avec l'autre, et que cette rencontre constitue le soubassement de toutes celles qui vont suivre. Enfin il est clair que l'objet autour duquel elle se constitue et dont je vais reparler dans un instant est toujours figuré et mémorisé à travers un équivalent du sexe. Tout cela est à démontrer, à expliciter, à illustrer, et c'est une tâche immense si l'on songe à la prolifération galopante qui caractérise les objets narcissiques dans l'univers où nous vivons.

 

Qu'est-ce qui spécifie cette forme de sexualité ?

1, elle prend sa source et trouve sa dynamique dans l'amour parents/enfants qui est la forme d'amour la plus inconditionnelle et la plus totalitaire que l'on connaisse, du côté des enfants d'abord, la plus sexualisée inconsciemment aussi, du côté des parents bien sûr, même si elle subit ensuite un certain nombre de remaniements qui la rendent difficilement identifiable alors qu'elle n'a rien cédé de ses exigences: renversements, annulation, objectivation, idéalisation.

2, elle puise une grande partie de son crédit dans la méconnaissance radicale de la sexualité qui la fonde. C'est une sexualité qui ne se sait pas. Elle ne peut même persister qu'à ce prix, tant que n'est pas solidement établi l'appareil narcissique grâce auquel elle peut se dévoiler et redevient un moyen de communiquer avec l'autre.

3, elle a pour objet une réalité évanescente et insaisissable en elle-même qui peut être à la fois un objet partiel, - regard, bruit, odeur, goût, etc... et totalisant, merveilleux et déchet, présent et surtout absent, toutes caractéristiques qu'on retrouve dans le fétiche par exemple. En tout cas, c'est dans la disparition que cet objet s'impose et devient véritablement objet de jouissance, au risque d'entraîner le moi dans son destin quand il revient dans la réalité sous une forme ou une autre.

4, elle a pour but la possession totale et sans partage par ou de cet objet, que ce soit sur le mode oral, sado-masochiste ou voyeuriste-exhibitionniste, sans égards pour les intérêts vitaux du sujet et des autres.

5, elle vise à la durée, à la constance, et non pas à des moments fugaces et passagers comme les autres formes de sexualité. Elle transcende donc le temps, probablement en raison de l'enracinement inconscient qui la caractérise. Elle est appelée à devenir un état, une manière d'être.

Par rapport à la sexualité génitale, elle est foncièrement homosexuelle, ou plus exactement homosexuée, dans la mesure où elle cherche en l'autre un double ou un semblable et qu'elle est toujours passive à priori, le but de Narcisse étant bien quoique l'on dise d'être finalement possédé par Écho, mais de façon différée et éternisée. Dans ses manifestations, elle peut prendre des formes très différentes, du narcissisme proprement dit, à l'amour des idéaux ou des images idéales, jusqu' à l'amour passionnel.

 

Reste une dernière question : comment cette forme de sexualité spécifiquement humaine vient-elle s'articuler aux autres, la sexualité pulsionnelle et la sexualité génitale en particulier ? A quelles conditions ? Car la plupart des symptômes névrotiques ou pervers sont aussi la conséquence des innombrables confusions possibles entre la sexualité pulsionnelle ou génitale et la sexualité narcissique. C'est une énorme question et qui demanderait de trop longs développements. Je vais me limiter aujourd'hui à préciser une des conditions pour qu'une articulation soit possible. De même que pour investir la rencontre de l'autre sexe et la sexualité génitale il faut pouvoir affronter l'angoisse face à la différence des sexes, de même que pour investir la sexualité pulsionnelle il faut assumer l'angoisse face à l'objet partiel, à sa multiplicité, à sa dispersion; de la même façon, il n'est pas possible d'investir la sexualité narcissique pour elle-même tant que l'on n'a pas affronter l'angoisse de voir circuler son objet, car c'est un objet appelé à circuler, à passer, comme l'oiseau de Léonard. Le plus grand danger qui menace le sujet est qu'il ne se referme sur lui et même à la limite qu'il fasse corps avec lui. C'est dans la Mélancolie que cela se manifeste de la façon la plus massive, et en ce sens il est clair qu'elle signale un refoulement manqué. Mais cela peut se manifester de cent autre façons et en particulier par un réinvestissement de cette relation originaire en des termes qui la rendent méconnaissable mais totalitaire.

 

J'ai eu l'occasion déjà d'illustrer cette exigence en analysant le syndrome de Lasthénie de Ferjol: il s'agit de ces femmes qui se saignent secrètement et qui par voie de conséquence souffrent d'anémies extrêmement sévères. A première vue, le sang qu'elles mettent ainsi en évidence correspond à un objet partiel parmi d'autres, comme le lait, l'urine, la transpiration, etc... Pourtant, cet objet se trouve plus facilement idéalisé que d'autres, étant donné qu'il est à la fois lié au rythme intime et sexuel de la mère, et associé au passage du père, à la défloration. C'est la raison pour laquelle, à l'adolescence, à partir du moment où il fait son apparition à l'occasion des premières règles, il devient si souvent l'objet privilégié de la relation narcissique. Au point que l'apparition régulière des saignements ne suffit pas, et que les jeunes femmes concernées provoquent de nouveaux saignements à chaque fois que l'angoisse les submerge.

Quand on analyse attentivement ce phénomène dans la clinique, on s'aperçoit que le sang est ainsi devenu à l'insu de la jeune fille elle-même un objet de connivence, un objet d'échange entre la fille et la mère, et qu'il leur permet à toutes les deux de communiquer sans paroles, et d'entretenir une relation narcissique radicale et inconditionnelle, à la vie à la mort. La psychanalyse peut jouer pour ces patientes un rôle libérateur et les sortir de ce face à face étrange et inquiétant; mais cela n'est possible que si elle se situe sur deux plans à la fois : il faut d'abord qu'elle permette l'émergence du fantasme homosexuel qui est sous-jacent à cette problématique, autrement dit qu'elle facilite la sexualisation de la relation narcissique dans le sens où il en a été question précédemment, grâce à l'analyse des rêves en particulier. Mais aussi, et c'est le plus important, il faut qu'elle rende au saignement sa signification première, qui est celle d'un véritable signe d'échange, et que la jeune femme parvienne à formuler en d'autres termes le message qu'elle cherche à adresser à sa mère et qui se trouve au fondement de sa relation narcissique.

Ce qui nous amène à ce dernier constat concernant le narcissisme et qui défie toutes les lois de la sexualite : la sexualité narcissique ne peut prendre sa place et s'intégrer aux autres que dans la mesure où le sujet peut formuler à travers elle un certain nombre de messages qu'il porte en lui sous forme de questions. Lorsque Narcisse se tourne vers le miroir de l'eau et s'y laisse engloutir, il donne à voir comme tous les suicidés du monde qu'il n'a pas pu vraiment aimer, que ses questions n'ont pu être posées, et c'est pourquoi il se jette à la mer en se confondant finalement avec l'objet de son désir. C'est probablement le plus grand et le plus étonnant des paradoxes : que toute expression narcissique qui tourne en rond est le reliquat d'une lettre d'amour qui n'est toujours pas parvenue à destination. On répète beaucoup aujourd'hui que les enfants qui n'ont pas été suffisamment aimés souffrent par la suite de carences de toutes sortes. Je dirai pour ma part que ce sont les enfants qui n'ont pas pu suffisamment aimer qui en sont là, autrement dit ceux qui n'ont pu répondre à l'écho qu'ils ont cru percevoir en provenance des origines de leur vie psychique, et qui leur a permis de survivre. Alors, ils se tournent vers ce passé, ils tentent de le reconstituer pour comprendre, mais et quand c'est impossible, ils se heurtent au désir de disparition qu'ils ont infligé un jour à l'autre et celui-ci leur revient dessus de façon impitoyable par un effet de Boomerang. Dans tous les cas de figures, c'est écho qui leur manque, écho qu'ils appellent et écho qui les tue.

 

Je conclus. Quoiqu'en pensent nos éminents biologistes aujourd'hui, la sexualité humaine n'est pas une sexualité de mammifère comme les autres ! Entre celle qui spécifie l'animalité et celle qui spécificie l'espèce humaine, il existe un saut qualitatif inexpliqué, considérable et seule la prise en compte du narcissisme permet d'en mesurer l'ampleur. Il est tellement considérable qu'on a fini par penser qu'il ne s'agissait plus de sexualité. Or c'est exactement l'inverse qu'il faut dire.

Dans une conférence récente, A. Bourguignon signalait qu'il existait dans l'évolution un certain nombre de sauts demeurés jusqu'ici sans réponse : le passage du point originaire à l'expansion qui a suivi, le passage du quantique au moléculaire, de la matière à la vie, et de la vie à l'esprit. A tous ces points de passage, la psychanalyse est venue en ajouter un autre : le passage de la sexualité animale à la sexualité humaine au sens propre du terme. La jouissance sexuelle de l'homme n'est pas le fruit d'un simple rapprochement entre les sexes, elle s'enracine dans une rencontre originaire mais toujours agissante qu'il s'efforce de retrouver et de réactiver en s'unissant à l'autre. C'est de là que vient sa force, sa richesse et sa fécondité. De là aussi que viennent les ravages qu'exerce cette sexualité quand elle ne trouve pas à se réaliser. C'est pourquoi je pense qu'il faut travailler à analyser ce passage, cette spécificité : l'homme n'a pas à être honteux de son narcissisme, c'est ce qui fait sa véritable grandeur. Il s'agit d'une sexualité au sens propre du terme, cela ne fait aucun doute, mais d'une sexualité qui parle, qui transmet des questions, des messages, et chaque homme n'a pas de trop d'une existence entière pour tenter de les faire advenir.