Le dédoublement paroxysmal comme séparation du monde
dans " L'idiot " de Dostoievski
Claire PLUYGERS
 
 
" Ethos ne signifie pas seulement disposition et caractère, mais demeure et séjour"
 
Toute tentative d'élucider la structure psychique et existentielle du dédoublement dans l'oeuvre de Dostoïevski doit immanquablement prendre appui sur la configuration problématique générale de celle-ci. Cette exigence requiert une méthode à la fois structurale et génétique: structurale, dans la mesure où les vecteurs choisis pour l'analyse ne prennent sens que de leur nécessaire intrication; génétique, puisque les corrélations ainsi établies doivent montrer à quel niveau de sa formation le Moi peut s'aliéner dans la position d'un alter ego. Cette dualité d'approche m'a paru féconde dans l'utilisation du système szondien, ce dernier permettant de faire se rencontrer la description phénoménologique rigoureuse des caractères et des situations, et les problèmes fondamentaux d'existence qui sous-tendent le travail d'écriture de Dostoïevski. Dans le cadre d'une recherche plus vaste, je me suis donné pour tâche de vérifier cette convergence entre la problématique strictement psychologique du dédoublement et la vision du monde propre à l'auteur, convergence que je suis ici partiellement contrainte de présupposer.
La présente communication est entièrement consacrée à l'analyse d'une oeuvre unique et, en l'occurrence, " exemplaire", à savoir celle de L'idiot et, plus précisément dans celle-ci, du phénomène d' "appariement " (Paarung) formé par les personnages de Mychkine et de Rogojine. Dans l'unité indéfectible de ce récit, unité que nos concepts ne peuvent révéler que dans un découpage toujours quelque peu arbitraire, Dostoievski est parvenu à faire saillir la réciprocité vivante des deux dimensions du " sacré " (c'est-à-dire ce à quoi l'homme est voué de par sa vocation d'être-sujet). Deux dimensions que l'on peut distinguer, d'une part, comme étant constitution du " contact " qui lie l'homme à son monde et, d'autre part, entrelacée à celle-ci, constitution du " désir " par lequel autrui est reconnu. En premier lieu, donc, l'appartenance de l' homme a ce qui le transcende, à un Umwelt, à un " fond d'être " qui le porte et le dépasse, et duquel il tire son pouvoir d'exister (que l'on songe au problème de l'attachement à la terre russe, et à la signification qu'il revêt pour Dostoïevski, ou à l'importance des thèmes relatifs à l'exil, au déracinement, à l'errance, couvrant aussi bien la déréliction de tel ou tel héros dostoïevskien, que l'idéal religieux du pèlerin incarné par exemple dans la figure de l'errant Makar Dolgorouki, de " L'Adolescent ". Or disais-je, ce premier caractère constitutif du sacré n'apparaît cependant qu'à la faveur d'un second, plus explicite dans l'oeuvre, celui du conflit éthique. Rappelons ici le mot célèbre d'Ivan Karamazov: " Si Dieu n'existe pas, tout est permis ", mot qui annonce la problématique nietzschéenne de la double séparation, celle de la coupure à l'égard de tout fondement et celle de l'abolition de toute loi inconditionnée : l'homme privé de sol est aussi démuni de toute loi éthique transcendante, susceptible d'orienter son destin. Ce que Dostoïevski révèle, en d'autres termes, c'est que la négation absolue au niveau de la profondeur va de pair avec le refus de toute hauteur, que l'homme risque, par ce double extrémisme, de ne plus se maintenir entre ciel et terre, de manquer à cette qualité essentielle d' " entre-deux " qui fondamentalement le définit.
Dès lors, l'idée directrice de mon développement sera la suivante:mettre au jour les incidences du vecteur " basal " du Contact, dans l'incarnation singulière qu'il reçoit auprès des deux personnages cités, sur la constitution déficiente du moi dédoublé, structurée par Ies trois autres vecteurs. Le dédoublement, qui se manifeste tour à tour comme une stratégie de fuite devant les exigences inhérentes à la corporéité du désir ou comme une synthèse facile d'un antagonisme éthique, jamais véritablement intégré ni surmonté, revêt aussi l'aspect d'une déchirure, d'un déracinement. En tant que tel, il signe l'échec du sujet, aussi bien dans la constitution de son moi propre, que dans celle des rapports de présence et d'absence qui le lient à l' " autre " de son monde. C'est sur fond de l'impossibilité d'assumer la violence impliquée par la perte d'une mondanéité primordiale et immédiate, que se détermine conjointement l'inaptitude à assumer la violence du désir et celle des affects, toutes deux présentes dans la dépendance intersubjective du moi. Ce même traumatisme dans le procès d'appropriation de l'horizon du monde se retrouve chez Mychkine dans les essais toujours manqués de s'établir en un moi autonome, et de nouer un rapport médiatisé à son destin.
 
Pour Mychkine, une minute peut renfermer des siècles de vie. Son existence, au sein de laquelle il ne perçoit à vrai dire ni continuité ni enchaînement, est toute aspiration vers l'abolition du temps, dont la prophétie apocalyptique l'a vivement frappé. Cette fulgurance de l'instant, qui dissout en lui toute contradiction entre l'absolu de l'éternité et la contingence du devenir, et qui se révèle à lui dans l'aura précédant la crise, " lui procure, à un degré inouï, insoupçonné, un sentiment de plénitude, de mesure, d'apaisement et de fusion, dans un élan de prière, avec la plus haute synthèse de la vie" . Tellenbach a montré qu'à cet instant comme suprême harmonie (attraction de la hauteur) doit inévitablement succéder la chute dans l'a-temporalité du néant, quand Mychkine, fasciné par la profondeur abyssale, ne peut se soustraire au vide de la pure absence. Alors se relaient, en une continuité paradoxale, " l'instant comme victoire de la béatitude fuyant le monde vers la hauteur du rêve d'éternité, et l'instant comme victoire de la profondeur effroyable " . Il en va de même pour la constitution de sa spatialité: Mychkine oscille perpétuellement entre la présence pleine, inassumable,de ce qui est proche à l'excès, et l'ultime éloignement de l'étrange et de l'inaccessible. La métaphore de l'opposition entre hauteur et profondeur exprime donc ici le mode d'être au monde spécifique à Mychkine .
Cette élaboration de l'horizon spatio-temporel de Mychkine est liée à une difficulté d'appropriation de sa corporéité. En effet, l'analyse des rapports entre Mychkine, Nastassia et Rogojine nous montre comment cette altération dans le contact sanctionne l'impossibilité de médiatiser le désir hors de l'alternative périlleuse de la fusion-exclusion. Face à Nastassia Philippovna, à laquelle Dostoïevski confère le rôle d" incarner la beauté ", l'amour est en proie, chez les deux hommes, à une duplication interne décisive pour leur destin. En ce qui concerne Rogojine, la frénésie, la soif de possession qui le portent vers Nastassia sont d'emblée en tension avec l'attirance identificatoire qui l'attache à Mychkine, élevé au rang d'idéal. Incapable d'établir une quelconque distance entre Iui et la femme qu'il aime, il ne s'en distingue plus, se " perd " en elle, et renonce à la maîtrise autonome de son destin. Aussi ne peut-il dominer la violence destructrice de son désir. Car seul ce qui est proche sans être pourtant identique, peut être vraiment désiré, sans être détruit,sans que la violence du désir n'en élimine l'altérité. Mychkine, à l'inverse, poussé vers Nastassia par l'affinité singulière qu'il se reconnaît avec elle, témoigne en même temps pour celle-ci du sentiment le plus lointain, et qu'il qualifie lui-même de compassion; et cette dérobade à l'égard de la différence véritable qui l'oppose à Nastassia, se révélera aussi meurtrière que la passion non-contenue de Rogojine. D'ailleurs cette antinomie qu'ils portent en eux, et qui s'avère plus contournée que surmontée, Mychkine et Rogojine l'éveillent aussi chez autrui: c'est pourquoi Nastassia va et vient sans cesse entre eux deux, déchirée entre un idéal d'innocence et la tendance morbide à choisir sa propre perdition.
Ce qui est en cause dans cette duplication de l'amour c'est, avant même tout rapport objectal de situation, la question " basale" et ontologique du rapport comme tel, de la possibilité du " se rapporter", qui permet au moi d'instaurer une dialectique vivante et désirante du proche et du lointain, qui permet au pouvoir-être de se définir comme un pôle, jamais fixé, mais toujours en mouvement vers ce qui l'appelle. Or, incapable d'une assomption positive de la violence fondatrice - par quoi l'être s'établit comme monde, et l'instant apparition-disparition comme horizon - Mychkine ne peut ressentir l'appel d'autrui que comme menace d'anéantissement de l'identité de son moi; aussi n'a-t-il d'autre recours que de fuir l'exigence de contact qui sous-tend son désir. Et il faut interpréter de la même façon l'espèce de tolérance indifférenciée par laquelle il s'abstrait des sollicitations de son entourage. Si, pour parler comme A. Kraus, " il manque à sa structure de Dasein la possibilité d'une réponse agressive" - de même que lui fait défaut la possibilité d'une réponse amoureuse - , c'est aussi parce que son Dasein ne s'est pas véritablement posé comme teI . Il n'y a pas lieu de s'étonner, dès lors, que ce soit dans la relation ambiguë qui le lie à Rogojine, que cette double altération du contact et du désir soit particulièrement apparente.
J'ai déjà amorcé l'étude de cette relation en soulignant que chacun de ces personnages incarne plus spécialement l'une des deux parts issues de la duplication de l'amour, et en suggérant que chacun d'eux trouve sur son chemin la tentation du meurtre.
Quand il est certain de la " pureté" de son sentiment pour Nastassia, Mychkine voit bien aussi qu'inversément l'amour sensuel de Rogojine pour la jeune femme ne peut que le pousser inéluctablement à égorger cette dernière. Mais c'est à ce moment même où ils sont le plus distincts que les deux hommes sont aussi les plus semblables. La passion morbide de Rogojine n'est que l'envers du " détachement " de Mychkine. Et la lucidité du prince à l'endroit de Rogojine a pour prix son aveuglement sur ses propres impulsions. On reconnaît dans cet échange une forme typique du mécanisme de projection. Comme le dit Sami-Ali, " celle-ci prend appui sur une forme de connaissance d'autrui dont la finesse est à la mesure de l'aliénation " . Ceci signifie qu' " autrui n'est pas autrui, mais le reflet de ce que je suis et que j'ignore " (6), c'est-à-dire qu'il n'y a pas vraiment, en l'occurrence, de sujets, ni d'autres, confrontés à la manière de deux ipséités autonomes. En effet, que Rogojine soit réellement animé d'intentions violentes n'exclut en rien que Mychkine projette. Au contraire, le fait que la perception soit exacte ne réussit qu'à accroître l'aliénation, la " réalité " étant ici assurée par le parallélisme et la complémentarité de leurs comportements extrêmes. Rogojine ne peut répondre à la beauté de Nastassia que par l'exacerbation d'une passion meurtrière. Mychkine quant à lui, dans le recul d'une fascination tout aussi folle, déniant à cette beauté le pouvoir de susciter la violence du désir, par là même s'interdit à son tour toute possibilité d'assumer cette dernière et d'en sublimer la contradiction ou, comme l'écrivait Szondi, de " servir Dieu avec la pulsion mauvaise " .
Or c'est en raison même de son incapacité d'une telle sublimation, que Mychkine se dédouble. Ici se vérifie l'hypothèse szondienne qui fait de la projection un moyen de défense du Moi contre le danger pulsionnel des affects caïniques. Plutôt que d'accomplir en lui les conséquences de sa non-intégration, Mychkine projette hors de lui ce qu'il ne peut assumer . " Ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors " : Mychkine est hanté par Rogojine, jusqu'à se sentir " poursuivi " par lui.
Ce qu'il importe donc ici de pénétrer, c'est la corrélation qui unit le mécanisme de projection à celui de la dissociation du désir. D'une part en effet, la projection intervient dans la stratégie de défense du Moi contre les affects meurtriers. Le double n'est alors que le "prétexte" à l' évacuation au-dehors de ce qui ne peut être assumé au-dedans :ainsi l'épisode du couteau au manche en pied de cerf, où Mychkine et Rogojine apparaissent tour à tour, quoique de manière trouble comme sujets et objets d'une même intention meurtrière. Mais d'autre part cette alternance dans le surgissement des affects est elle-même soustendue par des retournements symétriques du désir: l'ambiguïté extrême de leur commune relation à Nastassia Philippovna, où la rivalité est tantôt affirmée, tantôt déniée, se complique par l'outrance aliénante et à nouveau dédoublante d'un renoncement non réfléchi, non dialectique et pour ainsi dire abstrait. De la sorte, si Mychkine ne voit en Rogojine que le semblable, s'aveuglant quant à la contradiction que recèle cette similitude, réciproquement Rogojine ne peut voir en Mychkine que le rival, masquant le reflet qui le constitue dans sa dépendance à son double. L'interdépendance ainsi établie entre la fonction du désir et celle des affects chez ces deux personnages confirme l'hypothèse que R. Girard avait lui-même vérifiée à propos du double dostoïevskien: que les amants chez Dostoïevski sont toujours confrontés avec la tentation du meurtre . Les moments d'attraction la plus extrême alternent avec les moments de haine la plus fratricide. Le caractère de plus en plus précipité de ces renversements cycliques ne peut conduire comme le confirme la logique du roman, qu'à leur interruption violente : les deux rivaux se retrouvent, leur connivence enfin révélée, autour du cadavre de la femme aimée. En effet, pour que le maléfice de la relation en miroir soit brisé, il faut que disparaisse ce qui à la fois le motive et le dissimule. Que le sujet de cette double fonction soit à la fois l'objet du désir prouve que ce dernier n'est pas simplement le prétexte à la projection, mais plus exactement ce qui la fonde sans pour autant la causer.
Toutefois, cette réciprocité n'est pas purement axiomatique mais renvoie à la nature même de ce qui est décidé dans le conflit des affects, à savoir la prise en charge éthique de la violence par le sujet. L'on est ainsi amené à vérifier une nouvelle corrélation: celle qui lie la possibilité de vivre son désir comme propre à la possibilité de faire sienne la violence. La simultanéité de ces deux questions dans la personnalité de Mychkine est manifestée avec évidence dans les " phases critiques " où celui-ci éloigne par le même refus la clairvoyance à l'égard de la corporéité du désir qui le porte vers Nastassia, et la reconnaissance de l' agressivité qui en conséquence l'oppose à Rogojine. Il faut souligner à cet endroit l'alternative de fuite que représente la crise épileptique face à l'imminence de ce conflit. Il n'est d'ailleurs pas indifférent que ce soit à la faveur d'une crise (opportune en l'occurrence), que Mychkine échappe au couteau meurtrier de Rogojine. Paradoxalement, le dénouement intérieur coïncide donc ici avec l'événement qui concrètement devait mettre fin à l'intrigue, non pour en accroître l'efficace, mais au contraire pour la neutraliser.
 
La tentative de neutralisation est visible aussi dans cette scène où, tout à coup hors de lui, Mychkine laisse éclater en un discours enflammé son agressivité contre le catholicisme et la papauté d'abord, contre les convives de la soirée ensuite, pour les inviter enfin, comme si de rien n'était, à réaliser avec lui, nonobstant leur grande bassesse, la société idéale qu'il voit dans l'avènement du messie russe et du panslavisme. Ne reconnaît-on pas là un autre moment dans le développement du Moi, tel que le présente Szondi, à savoir celui où entre en jeu la fonction d'inflation ? La suppression des contraires, c'est-à-dire la toute-puissance à laquelle il avait indirectement part dans la fusion première avec l'objet, le Moi tente de la retrouver après la rupture, en laissant coexister en lui-même les opposés: " La résolution des oppositions dans l'inflation consiste en ceci que le Moi n'éprouve tout simplement pas les paires opposées comme des contradictions. Le Moi supprime les antinomies et se débarrasse ainsi du pénible travail de complémentarisation, de totalisation" . Tenir, comme le fait Szondi, que ce type de défense du Moi fait directement suite à la participation et tente de combler la brèche ouverte par la rupture originelle, n'est pas dénué de signification pour notre propos. La paire d'opposés en cause chez Mychkine, et dont la contradiction l'empêche de retrouver l'unité sans trouble, c'est précisément celle des affects mauvais d'une part, et de la tendance à faire le bien d'autre part. Dans ce type d'inflation tel que l'incarne Mychkine, c'est une fois de plus la violence inhérente à la déchirure génératrice du monde qui est neutralisée. Le moi paroxysmal a fait place ici à son complément, le moi inflatif, sous forme d'une " possession épileptiforme " accompagnée d'un délire caractéristique où se concilient l'agression et la toute-puissance religieuse. Szondi écrit encore: "Le besoin pulsionnel apparaît alors dans une phase extrême; la suppression de la dualité intérieure des tendances antagonistes met en danger la conscience de l'individu " . En effet, sous l'emprise de cette possession, de ce désir d'être tout, le moi de Mychkine se dérobe au conflit dont il est l'enjeu et se dispense ainsi de toute prise de position, aussi est-il incapable de mettre authentiquement ses aspirations à l'épreuve de la réalité.
L'aura de la crise marque le comble de cette exaltation. Celle-ci se résout, si l'on peut dire, dans le " vide du moi " de la crise. La mise en demeure à laquelle est astreint Mychkine de par l'afflux d'affects consiste, selon l'expression de V. von Weizsaecker ,en une " contrainte à l'impossible " , explicite dans l'abolition de l'écoulement du temps en un instant fulgurant, et dans la suppression de l'opposition entre la hauteur et la profondeur spatiales. Placé dans cette situation-limite, le moi du prince s'anéantit, sous la pression de l'alternative absolue à laquelle il se trouve confronté. Il est incapable d'une transformation active, intégrative de la dualité qui à la fois l'immobilise et le divise.Seule demeure l'issue d'un " bond dans le vide ". C'est pourquoi, à la remarque de Kraus, on peut voir en Mychkine un " inexpérimenté congénital", appelé à recommencer sans cesse les mêmes tentatives pour renouer avec lui-même et avec le monde. La crise témoigne tant d'une incapacité à concilier les contraires que d'une déchirure irrémédiable au niveau du contact, sans cesse renvoyé à l'immédiateté sans fond du subit, à l' "étrangeté de l'existence pour l'existence " , qui fragmente celle-ci en présences ponctuelles et, en tant que telles, inassumables.
La compréhension de l'état de crise apparaît ainsi comme la clef de cette corrélation énigmatique qui lie l'impossibilité pour le moi de se former à la carence " dialectique " du sujet, impuissant à maîtriser la violence qui, à ce niveau de fixité, apparaît comme simple opposition à l'aspiration éthique. Comme nous l'avons vu, les lignes de force établies par ce rapport s'entrelacent de manière inextricable. L'indécision du moi rend compte de ce qu'aucun rapport à la loi ne permette la synthèse. L'absence de cette dernière est elle-même la cause de ce que nul proJet ne puisse assurer la continuité d'un monde, d'un horizon à remplir ou d'un but à atteindre: " sans la pulsion mauvaise, il n'est point de service accompli ", rappelle Szondi, citant le rabbin Nachmann de Bratzlaw .
A son tour, cette discontinuité " intentionnelle " est la source d'une défaillance semblable dans la dynamique du désir. La séparation abstraite du corps et de l'esprit, de la passion et de la compassion, vécue par Mychkine sous la forme fallacieuse d'un détachement altruiste,est la répétition de cette même scission qui entrave la sublimation de son conflit paroxysmal.
 
Toutefois, il serait possible de retourner la chaîne du raisonnement. N'est-ce pas en effet l'avènement du désir comme désir qui conditionne la conversion de la violence en une utilisation sociale positive des affects négatifs, et la pratique de cette dernière n'est-elle pas déjà présupposée par toute prise de position authentique du moi ? C'est le rapport du vecteur Sch au vecteur C qui dans la configuration psychique de Mychkine semble jouir d'une primordialité radicale, décisive pour le destin des dimensions désignées dans les autres vecteurs.
Or ce qui est circonscrit dans cette relation intervectorielle, c est le rapport du sujet à ce qui le fonde. Ce fondement étant, comme le dit encore Weizsaecker, inobjectivable, ne peut être désigné que par le biais de ce grâce à quoi il se manifeste comme "rapport fondamental " . Seule la puissance égoïstique du fondement, de ce qui se veut soi-même, assure une réalité à l'acte éthique qui la dépasse ", écrit aussi Maldiney . Or la tension créatrice qui, de cette puissance, fait naître un monde, et en laquelle s'enracine toute différenciation ontique dérivée, au lieu d'être assumée par Mychkine sous la forme d'un projet d'existence, d'un dessein bâtisseur ou d'une intention de justice, est ressentie par lui comme une " surprise " menaçante pour l'intégrité de son moi, trop tôt dessaisi. Le moment de ce contact manqué est l'objet d'une répétition toujours nouvelle et l'investit à toute force chaque fois que son moi est sommé de répondre à l'étrange, sapant alors les racines de son désir par l'abolition de tout rapport médiat.
Dès lors, s'il est à présent possible de mieux appréhender la signification de l'angoisse éprouvée par Mychkine à la vue de la beauté, qu'il s'agisse de la beauté naturelle du paysage ou de la beauté humaine du visage de Nastassia, c'est parce que la beauté porte en elle cette déchirure fondamentale du contact, déchirure qui n'est authentiquement comprise et maîtrisée que dans le jeu de la violence réciproque qui fait se correspondre l'être du monde et le désir autonome du Dasein. Mychkine, quant à lui, ne peut que se dérober à cette mise en demeure. "La beauté est une énigme", pressent-il. Mais au lieu que la pénétration de celle-ci soit pour lui l'occasion d'advenir à son propre être-sujet, elle ne fait que réveiller une angoisse régressive, annonciatrice de l'effondrement mortel qui le guette. Car s'il a seulement subi la décision meurtrière sans vraiment la prendre, l'évidence de sa complicité passive a eu pour résultat de le conduire à la démence . Toute la complexité de ce circuit n'est-elle pas condensée dans cette phrase de Maldiney: " La violence du fond n'est existence que par la présence du Moi qui se peut lui-même et qui remet en cause tout le système des prédestinations du champ pulsionnel en ouvrant le champ de transpossibilité " .