LES RÉPONSES DES ADOLESCENTS ET DES JEUNES ADULTES SOURDS AU TEST DE SZONDI
Bruno GONÇALVES
(Cahiers du CEP 3, p. 105)
 
 
Chez les adolescents et les jeunes adultes sourds, les difficultés scolaires et professionnelles découlant plus ou moins directement de leur handicap sensoriel sont souvent mêlées à des problèmes d'adaptation sociale et à des troubles de la personnalité difficiles à évaluer. Les questionnaires de personnalité et la plupart des épreuves projectives s'avèrent ici inadéquats, puisqu'ils font plus ou moins massivement appel aux capacités verbales. Le test de Szondi, par contre, peut être utilisé sans difficulté.
En procédant à l'étude des caractéristiques d'ensemble des réponses de ces sujets au test de Szondi nous porsuivions un double objectif.
Avant tout il s'agissait simplement de définir un cadre général qui permette de mieux évaluer les cas individuels, la seule référence aux données connues sur la population entendante s'étant avérée peu satisfaisante.
En deuxième lieu, il s'agissait d'interpréter les traits caractéristiques de ce tableau général dans une perspective différentielle.
Malgré les nombreuses études publiées sur ce sujet, la question même de l'existence d'une "personnalité du sourd" reste controversée. Il est certes légitime de supposer que la surdité précoce trouble profondément la relation mère-enfant et a une influence négative sur le développement de la personnalité. Cependant les différences individuelles sont certainement très importantes. Aussi nous semble-t-il plus correct de nous interroger sur le niveau auquel se situe, le plus souvent, la problématique de ces sujets, sans préjuger de l'existence d'une structure globale commune.
Plus précisément, nous sommes partis d'une interrogation sur l'importance des troubles du "moi" dans cette population. Pourrions-nous trouver, dans le vecteur Sch, des signes d'"immaturité", voire une prévalence nette de la tendance projective qui rendrait compte des traits paranoïdes parfois attribués aux sourds? Fallait-il, au contraire, situer leur problématique à un niveau plus "basal",c'est-à-dire au niveau du vecteur C?
Ces deux hypothèses alternatives peuvent trouver un certain fondement dans la théorie de Szondi, puisque celui-ci réfère la relation primordial à l'"objet" au vecteur C, mais situe la problématique de la participation/projection dans le vecteur Sch.
 
 
Les échantillons étudiés.
 
Cette recherche est née de notre collaboration avec un centre d'orientation professionnelle. Sont envoyés à ce centre des adolescents et des jeunes adultes sourds qui n'ont pas pu poursuivre leurs études et qui éprouvent des difficultés dans le choix d'une profession, dans l'adaptation aux stages professionnels proposés, etc... Par delà les difficultés strictement intellectuelles et les difficultés sociales en rapport avec leur handicap, on soupçonne souvent l'existence de troubles de la personnalité.
Nous avons, en outre, analysé un certain nombre de protocoles de sujets plus jeunes, fréquentant encore l'école primaire dans un établissement spécialisé.
Même si notre groupe de sujets plus âgés n'inclut pas les cas à évolution plus favorable, ces deux populations sont relativement homogènes.
Notre but étant de procéder à une analyse dans une perspective de développement, nous avons privilégié le critère de l'âge dans la définition de nos échantillons. Nous disposons d'un groupe de 18 adolescents sourds (12 garçons, 6 filles) dont l'âge varie entre 13 et 16 ans et d'un groupe de 20 jeunes adultes sourds (12 garçons, 8 filles) dont l'âge varie entre 17 et 23 ans.
 
 
 
 
 
 
Les réponses des adolescents sourds.
 
 
Afin de caractériser différentiellement les réponses de notre groupe d'adolescents sourds nous avons effectué une comparaison avec les données rassemblées par Lambot sur l'évolution des choix jusqu'à 16 ans (nous avons calculé les moyennes pour la période 13-16ans). Le tableau 1 présente les résultats de cette comparaison. Nous avons signalé les fréquences qui donnent lieu à des différences statistiquement significatives.
Tableau 1
 
Comparaison entre adolescents sourds et entendants.
 

 

 

Sourds 13-16a

 

Entendants

13-16a

 

m0

 

25.8

 

6.0**

 

m+

 

16.4

 

79.5***

 

m-

 

45.7

 

7.5***

 

ho

 

4.4

 

25.5***

 

h+

 

82.1

 

55.0***

 

h+!

 

43.6

 

18.0***1

 

h-

 

4.6

 

11.5***

 

s+

 

65.7

 

44.5**

 

s+!

 

28.1

 

9.0**1

 

s-

 

9.4

 

20.5**

 

 

9.6

 

21.0**

 

e0

 

15.7

 

29.5**

 

e+

 

12.7

 

32.0***

 

e-

 

52.5

 

24.5**

 

k0

 

32.1

 

15.0**

 

 

7.8

 

19.5***

 

p0

 

22.4

 

32.5*
 
Fréquences en %. Test t de Student. Niveaux de signification:.05(*),.01(**), .001(***).
 
113-14ans (seules données disponibles).
 
On peut voir qu'il y a des différences importantes dans le vecteur S : les sourds investissent massivement leur corps, soit sur le versant érotique (h+!), soit sur le versant actif/agressif (s+!). L'importance de cette composante agressive semble confirmée, au niveau proprement affectif, par le poids de la tendance (e-).
Mais les différences les plus saisissantes concernent sans doute le facteur m, où la position m-, rare dans la population entendante de même âge, domine nettement, au détriment de m+ (la fréquence de m- est environ 6 fois supérieure à celle que l'on observe dans la population entendante et celle de m+ 5 fois inférieure).
Si m- est, d'après une des formulations proposées par Szondi, "fermer la bouche", "se taire", il semble que la structure psychique de ces sujets vient en quelque sorte "redoubler" leur handicap.
En tout cas nous savons que la position m- est assez rare dans la population générale de nos régions à partir de 14 ans et, lorsqu'elle apparaît, reçoit souvent une interprétation péjorative.
Cependant nous savons aussi qu'il s'agit d'une position assez fréquente pendant la période de latence (50% chez les 9-10ans). Szondi voyait dans l'image C 0 -, lorsqu'elle apparaît à cet âge, une réaction hypomaniaque à la perte de confiance dans les parents. La conception de J.Schotte sur le "circuit" du contact permet éventuellement d'y voir um moment nécéssaire dans la structuration du contact; moment qui est normalement dépassé dans l'adolescence, puisque m+ devient alors massivement dominante.
Une première interprétation des résultats des adolescents sourds pourrait donc suggérer l'existence d'un "retard" global du développement affectif. Il faut en tout cas se garder d'interpréter la position m- comme traduisant une véritable autonomisation, ces sujets étant, en général, assez dépendants. En ce sens, il faudrait peut-être dire qu'ils cherchent sans succès à se détacher, à rompre un lien de dépendance dans lequel ils fonctionnent continuellement. La fréquence élevée de m0 semble bien confirmer cette immaturité du contact.
Cette interprétation en termes de "retard" serait corroborée par ce fait que la plupart des autres traits caractéristiques signalés (h+!, s+!, e- et même, quoique moins nettement, k 0) sont également typiques des enfants de 9-10ans.
 
 
La variation des réponses en fonction de l'âge .
 
Lorsque nous comparons les adolescents sourds avec les jeunes adultes sourds nous constatons, en effet, une augmentation de la fréquence des positions m+. Cependant cette augmentation n'est pas statistiquement significative et la fréquence de m- reste pratiquement inchangée. Comme on peut voir dans le tableau 2, les différences significtives concernent exclusivement le facteur e: les jeunes adultes sourds tendent à adopter une position plus conformiste (e+) ou, éventuellement, à trouver des formes plus ou moins adéquates de "décharge" de leurs affects brutaux (e0). Ils se rapprochent, sous ce rapport, de la configuration moyenne des adolescents ou des adultes entendants.
A l'exception de ce facteur, nos deux échantillons de sourds semblent assez homogènes.
 
 
 
 
Tableau 2
Résultats factoriaux des deux échantillons de sourds.
 

 

 

0

 

+

 

-

 

±

 

 

13-16

 

17-23

 

13-16

 

17-23

 

13-16

 

17-23

 

13-16

 

17-23

 

h

 

4.4

 

9.9

 

82.1

 

69.3

 

4.6

 

8.7

 

8.9

 

12.1

 

s

 

15.3

 

11.9

 

65.7

 

62.0

 

9.4

 

9.5

 

9.6

 

16.6

 

e

 

15.7

 

29.8

 

12.7

 

26.5

 

52.5

 

27.9

 

19.2

 

15.9

 

hy

 

23.1

 

22.5

 

8.5

 

5.5

 

62.8

 

64.9

 

5.7

 

7.2

 

k

 

32.1

 

31.9

 

11.7

 

9.8

 

48.5

 

49.2

 

7.8

 

9.1

 

p

 

22.4

 

33.7

 

24.2

 

21.4

 

41.3

 

33.2

 

12.2

 

11.7

 

d

 

42.1

 

38.5

 

19.4

 

16.7

 

32.9

 

37.7

 

5.6

 

7.2

 

m

 

25.8

 

20.0

 

16.4

 

34.4

 

45.7

 

37.3

 

12.1

 

8.5

Les fréquences correspondant à des différences statistiquement significatives sont soulignées (test U de Mann-Whitney; a=.05).
 
On peut d'ailleurs confirmer ce résultat en étudiant les variables corrélées avec la variable âge sur l'ensemble des deux échantillons. Nous trouvons, en effet, seulement trois corrélations significatives (a=.05) qui indiquent que les réponses e-!, P-0 et Sch±- tendent à diminuer avec l'âge (ces réponses sont d'ailleurs peu fréquentes, même chez les adolescents: 4.4%, 13.9% et 3.3%, respectivement).
 
 
Les réponses des jeunes adultes sourds.
 
Les résultats des jeunes adultes sourds peuvent être soumis à une analyse plus fine dans une perspective différentielle. Nous disposons en effet de données sur les images vectorielles dans la population entendante. En outre, même si nous n'avons pas encore recueilli un échantillon normal tout à fait comparable, nous pouvons utiliser un échantillon de 22 adultes un peu plus âgés (entre 21 et 34 ans) mais d'un niveau culturel relativement bas. Nous avons rassemblé, dans le tableau 3, toutes les fréquences qui donnent lieu à des différences significatives :
 
Tableau 3
Comparaison entre jeunes adultes sourds et entendants.
 

 

 

Sourds 17-23a

 

Entendants21-34a

 

m0

 

20.0

 

6.7*

 

m+

 

34.4

 

82.0***

 

m+!

 

17.4

 

38.6*

 

m-

 

37.3

 

7.0***

 

m-!

 

7.7

 

0.0*

 

C0+

 

9.4

 

27.5**

 

C0-

 

18.0

 

0.5**

 

C--

 

7.9

 

0.0**

 

s+

 

62.0

 

39.3*

 

s-

 

9.5

 

32.2*

 

s-!

 

1.0

 

11.6*

 

S++

 

46.9

 

23.9*

 

S±+

 

6.1

 

0.5*

 

P0+

 

0.0

 

3.8*

 

P0±

 

1.5

 

8.5*

 

P-±

 

1.7

 

9.4*

 

 

11.7

 

3.0*

 

Sch±-

 

0.7

 

6.2*

 
Fréquences en%. Test U de Mann-Whitney. Niveaux de signification:.05(*),.01(**), .001(***).
 
 
Ce tableau permet de faire ressortir, encore une fois, l'importance des différences concernant le facteur m. Il nous renseigne en outre sur la constellation vectorielle dans laquelle la position m- est insérée. Il est vrai que l'image de la rupture du contact (C- -) atteint une fréquence élevée (en fait, elle apparaît au moins une fois chez environ 1/3 des sujets). Cependant, la constellation vectorielle la plus fréquente est bien l'image hypomaniaque C0 -.
Il faudrait disposer de données sur les adultes sourds plus âgés pour arriver à une conclusion définitive, mais ces résultats suggèrent qu'il ne s'agit pas ici d'un moment de passage, d'un simple "retard" dans le développement affectif, mais plutôt d'une "solution" stable du problème du contact ,au moins pour une partie des sujets.
Un autre procédé suggestif pour analyser la signification et le rôle structural de la position m- chez ces sujets, c'est d'étudier la liaison entre cette position et les positions assumées dans les autres facteurs pulsionnels. Nous avons divisé la totalité de nos deux échantillons en deux groupes en prenant comme critère la fréquence relative de m+ et m- (tableau 4). Le groupe le plus nombreux (25 sujets), on pouvait s'y attendre, est celui dans lequel le nombre de positions m- est, dans chaque cas, supérieur ou égal au nombre de positions m+. Or, dans ce groupe, la fréquence de h+ et, surtout, la fréquence de h+!, est aussi beaucoup plus élevée. Cette liaison entre la demande d'amour frustrée et la rupture du contact nous semble particulièrement suggestive.
 
 
Tableau 4
 
Division des sujets en fonction de la fréquence de m+ et m-.
 
 

 

 

m+>m-

 

m->m+

 

 

(n=13)

 

(n=25)

 

m+

 

61.8

 

7.2***

 

m-

 

7.2

 

59.0***

 

m+!

 

25.6

 

1.4**

 

m-!

 

1.5

 

12.2*

 

h0

 

11.2

 

5.3*

 

h+

 

60.8

 

82.9*

 

h-

 

16.6

 

1.6**

 

h+!

 

15.8

 

52.4***

 

e+!

 

3.8

 

0.0*

 

hy0

 

12.5

 

28.1*

 

hy-!

 

20.3

 

8.3*

 
Fréquences en%. Test U de Mann-Whitney. Niveaux de signification:.05(*),.01(**), .001(***).
 
 
Le même fait peut être mis en évidence par l'étude des corrélations entre le facteur m et les autres facteurs (tableau 5): il y a une liaison très étroite entre m- et h+ ou h+!. Cette étude confirme aussi l'importance de la constellation C0- (cfr. corrélation entre m- et d0).
 
 
 
 
Tableau 5
Corrélations significatives (a=.01) entre le facteur m
et les autres facteurs.

 

 

m+

 

m-

 

m+!

 

m-!

 

d0

 

-.43

 

.49

 

 

.46

 

d-

 

.52

 

-.52

 

.45

 

 

d-!

 

.56

 

 

.74

 

 

h+

 

 

.51

 

 

 

h+!

 

-.43

 

.56

 

 

.42

 

e0

 

.54

 

 

.64

 

 

hy0

 

 

.42

 

 

 
Ce qui caractérise cependant avant tout le vecteur S chez les sourds dans la comparaison avec la population générale (tableau3), c'est l'investissement massif du corps actif/agressif (fréquence élevée de s+, rareté relative de s-). Malgré les signes de "frustration" (21% de s+!), nous pouvons dire que ces sujets tendent à s'affirmer dans le monde à travers leur corps plutôt qu'à se replier sur eux-mêmes.
Les différences dans le vecteur P renvoient surtout à la relative rareté, chez les sourds, des signes de tension subjective dans le domaine de l'expression des affects (P0±, P-±). Mais ces images sont, de toute façon, peu fréquentes dans la population générale. En fait, si l'on veut caractériser la configuration du vecteur P dans l'ensemble de nos deux échantillons, il faut probablement distinguer un sous-groupe dans lequel les manifestations affectives sont peu contrôlées (hy0 domine, en liaison avec m-) et un autre sous-groupe dans lequel, au contraire, il y a plutôt une barrière contre l'expression des affects (hy-, hy-!) (cfr.tableau 4).
Dans le vecteur Sch les différences constatées en k 0, et po dans la comparaison entre adolescents ne sont plus significatives lorsqu'on compare les jeunes adultes sourds avec l'échantillon d'adultes entendants. On peut d'ailleurs relever que la fréquence des trois images les plus fréquentes (Sch- 0,Sch- -,Sch0 -) est assez proche de celle que l'on peut observer dans la population entendante. Le seul trait caractéristique qui se dégage concerne la fréquence relativement élevée des signes d'un dilemme identificatoire (), peut-être aussi lié à la rupture du contact (corrélation entre m- et significative au niveau .05).
 
En ce qui concerne l'EKP ,nous ferons seulement une remarque très générale. Nous avons rassemblé dans le tableau 6 toutes les fréquences qui donnent lieu à des différences significatives, à l'exception de celles qui concernent des positions accentuées ou les réponses 0 ou ±, dont l'interprétation est difficile. En général ces différences semblent bien confirmer les traits dégagés à partir de l'analyse du VGP. La seule donnée nouvelle concerne le poids des tendances inflatives et négatives dans le moi. Ce trait découle peut-être de la différence d'âge entre les deux échantillons étudiés, mais nous ne disposons malheureusement pas des informations sur l'EKP des adolescents entendants qui nous permettraient d'étayer cette interpétation.
 
 
Tableau 6
EKP-comparaison entre jeunes adultes sourds et entendants.
 

 

 

Sourds

 

Entendants

 

 

17-23a

 

21-34a

 

m-

 

33.8

 

12.4**

 

h+

 

66.3

 

45.1*

 

s+

 

70.4

 

25.4***

 

s-

 

16.1

 

29.4*

 

k-

 

56.1

 

29.8**

 

p+

 

52.1

 

23.7**

 

p-

 

29.3

 

70.3**
 
Fréquences en %. Test U de Mann-Whitney.
 
 
 
 
Commentaire sur les résultats globaux.
 
Les traits différentiels qui se dégagent de la double confrontation effectuée sont assez cohérents en ce sens que, là où l'on trouve des différences significatives entre les sourds plus âgés et la population adulte, on trouve aussi des différences dans le même sens entre les adolescents sourds et les données fournies par Lambot.
Ces traits ne suggèrent pas l'existence d'un fonctionnement du "moi" caractéristique de la population sourde. En particulier, on ne trouve aucun signe de l'éventuelle prévalence des tendances projectives ou de formes supposées plus "primitives" du moi (Sch0-, Sch+-).
Les différences concernant le contact sont, par contre, particulièrement nettes et semblent tout à fait indépendantes de l'âge.
Il peut paraître redondant de parler de difficultés de "contact" à propos de cette population: nous pouvions supposer, au départ, que ces sujets souffrent de frustrations importantes à ce niveau. Il faut cependant remarquer que nous ne savions rien sur la réponse qu'ils essayaient de donner à ces frustrations. Ce que le Szondi nous apprend c'est qu'ils ne cherchent plus à "s'accrocher". On pourrait dire qu'ils sont si profondément frustrés qu'ils ont renoncé à l'espoir de pouvoir rétablir le contact. Ils tendent plutôt à assumer une position où, comme dit J.Schotte, la question même de la frustration est évacuée.
 
 
 
 
Confrontation avec les résultats d'autres recherches.
 
La confrontation de ces résultats avec les conclusions d'autres recherches sur la personnalité des sourds exigerait une réflexion préalable sur les instruments utilisés et sur la correspondance entre les dimensions évaluées par ces instruments et les facteurs szondiens.
Dans la mesure où notre échantillon de jeunes adultes exclut les cas de niveau intellectuel plus élevé, il est toutefois assez intéressant de relever que Myklebust, dans une recherche assez rigoureuse sur des sourds universitaires, à l'aide du MMPI, rencontra des valeurs particulièrement élevées aux échelles de schizophrénie et d'hypomanie et des valeurs particulièrement basses à l'échelle d'introversion sociale. Dans ses commentaires sur ces résultats, cet auteur remarque que les valeurs élevées dans l'échelle de schizophrénie ne traduisent pas un trouble psychotique, mais plutôt l'isolement réel du sourd. Et il conclut que les sourds "cherchent une surcompensation dans le grégarisme. Ils sont agressivement des extravertis sociaux".
Il nous semble que la notion d'"hypomanie" décrit bien ce mode de fonctionnement. Il nous semble aussi que c'est à partir de ce trouble du contact - et non pas, par exemple, à partir d'une faiblesse du dévelopement du sur-moi, évoquée par certains auteurs - qu'il devient possible de comprendre d'autres traits généraux parfois attribués aux sourds: absence de contrôle émotionnel, comportement impulsif, peu de tolérance à la frustration. Ces traits trouvent d'ailleurs une certaine traduction dans la fréquence de hy 0 et de k 0 dans notre échantillon. Mais nous avons vu que ces positions caractérisent seulement une partie de nos sujets.
La prévalence de m- permet aussi, à notre avis, de mieux comprendre un autre trait souvent mentionné comme caractéristique de ces sujets: leur immaturité sociale. Celle-ci est parfois définie en termes éthiques (ne pas tenir compte des conséquences de ses actions, ne pas s'intéresser aux autres). Or, si le vecteur C est bien le vecteur de la "sociabilité", il s'agit ici plutôt du registre de la participation (ou de la communication participative): ce qui est en question c'est l'impossibilité pour ces sujets de suivre "le cours de la conversation" qui constitue, d'une certaine façon, le "milieu" humain par excellence.
On remarquera, à ce propos, que nos deux échantillons présentent un index social moyen plutôt bas (35,2%; 36,6%) et un index de désorganisation relativement élevé (0,20; 0,13). Toutefois la seule différence statistiquement significative (dans la comparaison avec le groupe adulte) concerne l'index de variabilité (34,7; 29,7).
 
 
À notre avis, la problématique des jeunes sourds doit donc être globalement située au niveau du contact - niveau basal et pré-objectal à comprendre au sens précis que la lecture structurale du schéma szondien proposée par J.Schotte permet de définir.
Dans ces circonstances, on peut se demander si l'orientation essentiellement orthopédique et instrumentale de l'intervention pédagogique ne risque pas d'aggraver leur situation, la condition nécessaire à l'efficacité de toute intervention étant de pouvoir "rétablir le contact", en acceptant, le cas échéant, de communiquer avec ces sujets dans leur langage "naturel", plutôt que de chercher à tout prix à leur imposer le mode de communication oral.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
COLIN,D. (1978). Psychologie de l'enfant sourd, Paris: Masson.
LAMBOT, P. (1988). Point de vue szondien sur la période 11-12/13-14 ans, Une étude comparative, Mémoire inédit, Louvain-la-Neuve.
MELON, J. (1980).Le point de vue szondien sur la période de latence, Les feuillets psychiatriques de Liège,13/2, 140-159.
MYKLEBUST,H.(1964)Psicologia del Sordo, Madrid:Editorial Magisterio Español,1971 (Ed.origin. américaine: The Psychologiy of Deafness., Grune & Stratton,1964).
SALVODELLI, G. (1975). Extraversion (E), Neurotizismus (N) und Psychotizismus (P) bei Gehörlosen und Ertaubten. Arc. Pychiat. Nervenkr, 220, 213-223.
SZONDI, L. (1972). Lehrbuch der experimentellen Triebdiagnostik (3ème éd.). Bern: Hans Huber.