Palmeraie triste

184 pages

 

Premier chapitre

 

 

 Si rien ne semblait devoir réunir ces personnages, tant par leur date de naissance, leurs origines sociales, leur itinéraire particulier et leur nationalité, le destin en avait décidé autrement.

 

 Depuis sa plus tendre enfance, pour ne pas dire dès avant sa conception, Jimmy avait toujours éprouvé un amour assez profond pour ses racines territoriales et sanguines, sans pour autant adhérer à cet engouement patriotique qui aveugle et contraint l’homme à sacrifier sa vie pour les couleurs d’un drapeau; né après la seconde guerre mondiale, ceci expliquait peut-être cela! Loin d’approuver l’extermination du peuple juif et les atrocités du régime nazi, simplement parce qu’il appartenait à la génération engendrée par des parents n’ayant pas eux-mêmes grandi dans la peur d’être fusillés pour avoir dissimulé un kilo de pommes de terre dans une valise, Jimmy considérait cette partie de l’Histoire comme n’importe quel épisode ayant marqué son pays. Finalement, il trouvait autant d’intérêt à étudier le peuplement du territoire aux temps préhistoriques que la première moitié du XXe siècle, et cela même si au cours de sa petite enfance sa grand-mère paternelle lui avait seriné des drames capables de lui donner des cauchemars jusqu’à la fin de son existence. Tant et si bien que par un processus inexplicable, proche du surnaturel, Jimmy avait fini par développer la faculté de se souvenir des événements qui s’étaient produits avant la lune de miel de ses parents, c’est-à-dire que sa mémoire était capable de remonter jusqu’à l’Empire Romain, en particulier jusqu’au siècle durant lequel les armées de l’ambitieux Jules César conquirent les Gaules par la force sanguinaire. Le contrepoids bénéfique de cette invasion fut l’introduction dans nos contrées de la plupart des arbres fruitiers, cerisiers, pêches, poiriers, pommiers, pruniers, noyers, néfliers, et de la construction des maisons en briques ou en pierre pourvues d’un judicieux système de chauffage central à air chaud. Malgré cet apport culturel à mettre au compte des Romains, Jimmy préférait toutefois faire l’impasse sur cet épisode ainsi que sur l’époque des barbares, des féodaux, des Ducs de Bourgogne et autres Habsbourg d’Espagne ou d’Autriche, sans compter les quelques années françaises et hollandaises, bref de tous ces régimes qui avaient à un moment ou un autre, soit massacré, soit opprimé la population issue pour la plupart de diverses régions d’Europe celtique, une population vêtue d’un large pantalon, dont elle tire aujourd’hui fièrement son identité de belge. En effet, un rapide coup d’œil sur la mode populaire à travers le monde permet de constater que peu d’hommes portent encore des culottes collantes comme par exemple à l’époque du moyen âge.

 

 La contradiction était sans nul doute l’une des facettes du caractère compliqué de Jimmy; puisque seuls les idiots ne changent pas d’avis, disait-il. Tantôt blanc, tantôt noir, puis de nouveau blanc ou gris, il y avait toutefois chez lui un  point de fixation sur lequel tout reposait et pour lequel il lui arrivait de se mentir à lui-même par complexe et orgueil, déconcertant souvent son entourage immédiat qui ne comprenait plus rien à son idéologie et à son objectif politique. En un mot comme en cent, il était le prototype authentique de la population belge, le produit d’une certaine Wallonie partagée entre le désir d’être française, ce qu’elle fut en 1792, et de consolider son mariage de raison avec une Flandre au départ fiancée à Guillaume d’Orange. Ni heureux, ni malheureux, tel était son sort quotidien. Ce qui voulait dire, en d’autres termes, qu’il lui arrivait régulièrement de ne pas se reconnaître dans la patrie qu’on lui assignait d’office comme belge; une nationalité quelque peu précaire puisqu’il était susceptible de la perdre à chaque fois que la Flandre éternuait en ravalant ses larmes de nostalgie pour son ancien maître hollandais. Franchement, Jimmy n’avait jamais eu à cœur de porter un drapeau pour sauver la façade d’une union vouée aux perpétuelles querelles de Clochemerle qui font la risée des pays voisins. Loin de fêter le 14 juillet comme certains liégeois, il revendiquait cependant haut et fort sa culture francophone et son attachement aux paysages de ses sources. Quant au reste, il lui importait peu... A l’exception peut-être d’un rejet plutôt systématique de tout ce qui se rattachait à l’Allemagne. En effet, il lui était parfois difficile d’oublier les récits affolants de sa grand-mère paternelle, qui par contrainte, avait fini par épouser le fils d’un teuton d’Aix-la-Chapelle vivant à côté de la cathédrale, où Charlemagne repose en paix. Raison pour laquelle, crut-il enfin deviner, que même si elle avait fini par aimer un peu son mari, elle cultivait tant de haine pour son peuple, à qui elle ne réussissait pas à pardonner d’avoir assassiné son frère pour résistance passive et à cause de son nez de juif. Un acte  plutôt ridicule, puisque l’origine de sa famille était nordique. Les nombreux déménagements de ses aïeux avaient eu raison de la bonne orthographe de son patronyme Dietrich qui fut jadis griffonné une première fois en Diederich par un échevin ivre d’une commune frontalière belge, puis une seconde fois en Déderix par le représentant de la législature suivante qui avait la fâcheuse tendance à franciser tout ce qui ne l’était pas. Jimmy Klaus-Déderix, puisque tel était son nom complet, était en quelque sorte le résultat d’un passé lourd à porter, duquel il lui était bien difficile de se forger une identité cohérente, forte et stable.

 

 Aussi étrange que cela puisse paraître, sa première enfance fut exclusivement marquée par sa grand-mère paternelle, veuve depuis plusieurs années et qui, comme on le sait, ne pouvait pas oublier les effrayants bruits de bottes. Par bonheur, la personnalité de cette vieille dame allait quand même au-delà de ce triste cliché. Après le décès de son époux, Renée s’était directement tournée vers Dieu comme une vieille fille amoureuse du Père et du Fils. Guidée par une sagesse et l’idée d’un éternel combat du Bien contre le Mal, à l’inverse de son fils et de sa belle-fille, les parents de Jimmy, elle était devenue la nourrice, la protectrice et la mère de son petit-fils pendant un peu plus de cinq ans, période durant laquelle, sans doute parce qu’un enfant de cet âge ne pouvait la trahir, elle lui avait ponctuellement confié un précieux secret, que seule une amie d’enfance partageait depuis peu. Et Jimmy de se souvenir que, si elle lui avait conté son histoire comme s’il s’agissait d’un fragment de livre basé sur une intrigue familiale, voire policière, mélangeant sans cesse la chronologie des faits pour mieux brouiller les pistes sans pour autant modifier le dénouement, cette version proche d’un conte de fées l’avait singulièrement marqué. D’ailleurs n’était-ce pas un conte de fées? Par précaution, Jimmy avait la prudence, ou la clairvoyance, de répondre « oui » au conditionnel, car de ses yeux d’enfant il avait peut-être embelli les faits.

 Pour fêter son accession au titre d’avocate, sa grand-mère aurait fait un voyage au Brésil, visitant d’abord Rio de Janeiro, São Paulo, puis Salvador de Bahia. De là, au gré d’une rencontre fortuite et amicale avec un français vivant dans l’état du Sergipe, elle se serait rendue à Aracaju, où elle aurait rencontré l’amour de sa vie, un homme pauvre et peu instruit, mulâtre et chauffeur de taxi. Ravagée par la peur de devoir un jour affronter la colère de ses parents à l’annonce d’une telle relation, elle aurait sacrifié son cœur, regagné l’Europe, serait rentrée dans le rang pour épouser sur-le-champ un jeune homme désigné par ses parents, fils d’un commerçant allemand dont le père Gunter Klaus était un ami de la famille, pour ne pas dire un collègue, censé posséder une usine très florissante de matériel industriel; ce qui n’était plus le cas depuis le début des années 1930. Malgré la naissance d’un enfant huit mois après son mariage, la vie poursuivit son cours dans une ennuyeuse routine, suite à laquelle, éprise du souvenir du beau brésilien, sa grand-mère aurait alors envoyé à l’adresse d’une poste restante une lettre dans laquelle se trouvait un numéro de téléphone, pour le cas où il aurait voulu entendre de nouveau sa voix. Elle n’avait reçu aucune réponse dans l’immédiat, mais cinquante ans plus tard, juste après le décès de son époux, comme si Dieu avait voulu les réunir une nouvelle fois, le téléphone aurait fini par sonner à cinq heures du matin. Le choc aurait été si violent qu’elle aurait eu tout les peines de monde à réunir quelques mots de portugais qu’elle avait jadis appris pour lui dire ce qu’elle pensait de lui, mais après avoir écouté le long discours de l’homme, considérant le ridicule de la situation à cause de son âge, elle aurait raccroché. Tel est le résumé le plus fidèle des confidences vues et corrigées par les yeux de Jimmy; car parfois il ne savait plus très bien faire la différence entre la réalité de ce qui lui avait été confié et sa propre imagination. Dans cette affaire, la seule garantie de sa certitude était cette scène dont il fut témoin, lorsque après un terrible cauchemar, il avait pu passer le reste de la nuit sur un lit de camp rangé dans la chambre à coucher de la vieille dame.

 En effet, ce matin-là le téléphone sonna deux fois à cinq heures trente du matin. Renée posa son regard sur l’appareil rangé sur la table de nuit avant de refermer les yeux. Deux grosses larmes chargées de souvenirs et de nostalgies roulèrent sur ses joues. Elle les essuya d’un bref mouvement de la main pour empêcher d’autres souffrances de remonter à la surface, puisque depuis quelques années à la même date et à la même heure la sonnerie du téléphone tintait deux fois pour lui rappeler qu’il vivait encore. Si d’ordinaire, elle se levait à sept heures, ce matin-là elle demeura prostrée dans son lit durant une bonne partie de la matinée, jusqu’à ce que le téléphone se mette à sonner avec insistance. Elle finit par décrocher. Son amie lui raconta tout de go avec une rancœur à peine déguisée le dernier projet aventureux de sa petite-fille Louise de quitter son emploi d’infirmière pour aller aider les pauvres au Brésil, une sottise de plus à épingler à son palmarès. Puis sans détour elle demanda:

« Il a téléphoné?

- Oui, il a laissé sonner deux fois, répondit Renée d’une voix plus tremblante encore.

- Pourquoi laisser sonner deux fois et à cinq heures et demie du matin?

- C’est l’heure de nos dernières retrouvailles... »

Un long silence souligna l’émotion. Son amie l’interrompit par une nouvelle question:

« Dis-moi, tu ne décroches pas l’appareil parce qu’il est sans doute pauvre et analphabète ou parce que tu ne veux pas remuer les vieilles histoires?

- Parce qu’il se ruinerait en téléphone, pardi!

- Tu l’aimes encore?

- Je lui ai écrit des lettres toute ma vie, des lettres que je ne postais pas... A quoi bon, il n’aurait pas su les lire.

- Pourquoi les écrivais-tu alors?

- Je n’en sais rien. »

L’amie d’enfance changea brusquement de sujet, abordant de nouveau le projet insensé de sa petite-fille Louise, cherchant même à savoir si Renée n’était pas pour quelque chose dans cette affaire de voyage. En effet, elle savait Louise un rien admirative devant le caractère de Renée et il était permis de penser que celle-ci avait influencé, voire même poussé la jeune fille à s’aventurer au Brésil, et comme par miracle dans l’Etat du Sergipe, exactement dans la région natale du vieil amant. Si la coïncidence ne plaidait pas en faveur de l’accusée, c’était pourtant le fruit du hasard. Mais convaincre l’accusatrice du contraire était chose impossible. Raison pour laquelle Renée reçut cette insinuation en silence, ne cherchant nullement à se disculper. Bien entendu, elle était bougrement contente de savoir que Louise allait partir pour Aracaju. Elle espérait même en secret que la jeune fille ait la bonne idée de lui fournir par surprise des nouvelles de cet homme. A vrai dire, elle se demandait souvent s’il avait pu enfin réaliser son rêve, cesser sa carrière de chauffeur de taxi pour devenir négociant en riz et haricots. Soudain arrachée à cette interrogation par une autre question de sa chère amie d’enfance, elle balbutia deux mots inaudibles avant d’abréger la conversation. Une fois l’appareil du téléphone rangé, elle laissa éclater sa joie en riant à gorge déployée. Une force étrange la tira du lit et la poussa devant la fenêtre, d’où elle put admirer les pots de géraniums du jardin. Maintenant, le soleil délaissait peu à peu les murs de la chambre à coucher orientée vers le soleil levant. Baignée par un dernier rayon, Renée se laissa entraîner par une vague d’émotion, elle parla à voix haute de l’essentiel, elle dévoila son âme dans un jeu de phrases assez compliqué. Au bout d’un moment, le souffle lui manqua, elle s’assit devant son secrétaire, écrivit une lettre qu’elle rangea ensuite dans une boîte à chaussures... Et si par bonheur la petite-fille de sa copine pensait à elle... Là, au Brésil... A Aracaju...

 Debout devant le battant de la porte entrouverte, Jimmy vit naître sur le visage de sa grand-mère une démence subite, croissante et destructrice. Trois semaine plus tard, pendant son sommeil, la vieille dame rendit son âme à Dieu. Une légère sérénité se dessinait sur son visage, comme pris au piège au milieu d’un songe. Mais lequel ? S’il y avait certainement le souvenir de son défunt époux, de son fils rebelle ou du brésilien, rien ne permettait d’exclure le bonheur de rejoindre son frère assassiné par les allemands. Comme elle avait le visage incliné vers la porte entrebâillée, Jimmy avait cru qu’elle l’invitait silencieusement à entrer. Il s’approcha, en disant:

« Grand-maman, un monsieur veut te voir... »

Au loin, une voix étouffée par la lourde porte se fit entendre:

« Madame Klaus, c’est le facteur. Vous êtes malade? »

 Jimmy avait à peine cinq ans.