Le bouddha d’albâtre

187 pages

 

Premier chapitre

 

 Douze heures après l'atterrissage de l'avion dans lequel il avait traversé l'océan Atlantique, le téléphone sonna dans la chambre à coucher...

 Vincent avait séjourné un peu plus de trois semaines dans les Etats d'Alagoas et du Sergipe au Brésil, principalement à Aracaju, une petite ville du Nord-Est située entre Recife et Salvador de Bahia. Son meilleur ami, membre actif dans une association créée pour facilité les adoptions, lui avait confié la délicate mission de représenter un jeune couple tenu à de nombreuses obligations professionnelles, dans l'impossibilité physique de se rendre à Arapiraca d'Alagoas pour en ramener l'enfant désigné par le juge. Enclin à une grande solitude affective, Vincent s'était très vite attaché à Simon, un bébé à peine âgé de deux mois. C'est pourquoi il avait réfréné un sanglot en le déposant dans les bras des nouveaux parents venus le chercher à l'aéroport.

 

 A Aracaju, une jeune avocate dévouée à la cause humanitaire avait accueilli Vincent à la sortie de l'aérodrome. Soucieuse de satisfaire la curiosité du voyageur, elle l'avait d'abord emmené à la plage avant de lui faire visiter le centre de la ville, la cathédrale en premier lieu. Et après avoir fait le tour des monuments, une fois la soirée arrivée à son terme, elle avait prêté son lit de célibataire, refusé toute négociation et passé la nuit sur le divan du salon. Puis le lendemain matin à six heures, après avoir pris le petit déjeuner et consulté son agenda pour vérifier le programme de sa journée de travail, tout en se rendant à son bureau, elle avait fait un léger détour par la gare des autobus pour expédier Vincent à l'intérieur du pays, vers le village de Gararu, auprès du padre José, un prêtre belge bénévole plutôt contemplatif et rêveur.

 A vrai dire, Vincent n'avait pas trouvé l'hôtesse aussi jolie que la plupart des filles de Rio de Janeiro portraiturées sur les cartes postales. Il l'avait jugée très sympathique, d'une grande cordialité, suffisamment honorable pour lui manifester son amitié en l'embrassant sur la joue, puis sur la bouche. La jeune fille, un peu timide, n'avait pas refusé cette soudaine intimité. Elle se prénommait Ocenilda, mais tout le monde la surnommait Cida, un diminutif qui n'avait rien à voir avec le nom européen de la maladie, puisque au Brésil ce virus était baptisé aids, comme dans les pays anglo-saxons.

 

 A vingt-huit ans, elle vivait encore chez ses parents. Sa vie amoureuse se réduisait à une longue et orageuse aventure avec un homme marié plus âgé qu'elle, son professeur de droit à la faculté, un avocat réputé et estimé dans la région de Sergipe. Toujours limitées à de simples attouchements dans des motels, leurs relations avaient fini par fatiguer Cida du peu de confiance que lui accordait son amant. Et celui-ci, plus goujat que jamais, avait finalement décidé de rompre en lui notifiant son amour naissant pour une étudiante de 22 ans. Désormais, il refusait de la fréquenter.

 

 ...Vincent venait donc de rentrer chez lui quand le téléphone sonna. Au moment où il reconnut la résonance spécifique des communications internationales par câble, sa voix se noua et il lui vint en mémoire l'image de son épouse, une charmante Thaïlandaise rencontrée six jours avant la fin de son premier voyage en Asie. Cette femme ne faisait plus partie de sa vie depuis huit ans au moins, mais il l'aimait toujours. Mieux, il l'idéalisait. Le proverbe "loin des yeux, loin du coeur" ne s'appliquait pas à Vincent.

 

 En toute honnêteté, il espérait entendre la voix de son épouse, non celle de Cida. Celle-ci parlait un français étudié dans les écoles de l'Alliance Française, basé sur les grands classiques de la littérature. Son accent rappelait toutefois ses origines d'outre-mer.

 D'abord, elle lui demanda si le retour avait été agréable, s'il n'avait pas rencontré d'autres problèmes avec l'enfant, car Simon avait failli mourir de déshydratation à l'aéroport de Recife, à la suite de quoi une âpre négociation s'était engagée entre Vincent, le chef du personnel navigant de la Compagnie Air France et la police des frontières désireuse d'emmener Simon dans un hôpital; par chance, la controverse s'était propagée dans l'avion et un pédiatre Suisse s'était présenté. Bref, après avoir reçu de nombreuses réponses en forme de monosyllabes sur ses impressions du Brésil, Cida finit par lui demander:

  - Je peux vous écrire une carte postale?

Vincent ne trouva pas mieux à répondre que oui avant de préciser:

  - En toute amitié, n'est-ce pas!

Elle fut d'accord. En fait, elle lui expliqua que leurs baisers échangés dans le feu d'un moment n'avaient été qu'une pure étourderie, rien d'autre. Court silence. Puis d'une voix un peu rauque, presque brisée, elle dit:

 - J'espère recevoir une réponse!

Malgré son peu de conviction, Vincent lui assura que oui. Mais pour échapper aux questions embarrassantes, il ajouta:

 - La conversation téléphonique va vous coûter cher.

 - Cela n'a aucune importance, j'aime le contact avec les Belges. Votre pays est merveilleux!

 - Une telle logique peut vous ruiner!

 - Vous avez raison, cela va me coûter une fortune, un mois de salaire au moins. A très bientôt, je vous téléphonerai le sept mai, le jour de votre anniversaire.

 

 L'entretien téléphonique avait été cordial, honnête, sans hypocrisie aucune. Mais il n'en demeurait pas moins qu'un feu naturel rongeait la partie centrale de leurs corps. Dans les minutes qui suivirent, Cida forma sur le poste téléphonique le numéro d'appel de son ex-amant. Et Vincent se laissa transporter par un fantasme érotique; comme d'habitude, au point culminant de son plaisir il pleura l'absence de son épouse.

 

 Vers quatorze heures, tout à coup dressé sur le matelas, il lui revint en mémoire un rendez-vous fixé dans une église. Pour une raison inconnue, son frère et sa belle-sœur avaient fixé le sacre du baptême de leur fille Jessica deux semaines après l'accouchement. Une lubie! Nu et le sexe gros du désir inassouvi, il passa devant la glace en pied de la salle de bain, contempla sa virilité et gagna la douche. L'eau froide relégua ses pulsions à fond de cale de son navire en naufrage.

 Après avoir enfilé son costume taillé par un Hindou de Thaïlande, la nostalgie le rendit morose.

 

 Dans sa tête, il y avait la femme asiatique, l'image d'elle avec lui dans les rues de la ville, là où les gens le prenaient pour un fou, pour un évadé de l'asile psychiatrique lorsqu'il présentait sa femme à tout le monde, sa femme que lui seul voyait. Il clamait son amour comme un acteur s'adressait à quelqu'un dans les coulisses d'un théâtre, il disait qu'il l'aimait au point de commettre une folie irréparable, de basculer vers un monde singulier. Aucune autre femme n'avait réussi à lui ôter de la tête cet amour obsédant, cet amour destructeur. Rien n'avait jamais détourné cette coulée de lave en fusion. Et cette fraîche rencontre avec la Brésilienne était loin de modérer sa passion pour l'Asiatique. En effet, Cida était déjà bien loin de ses préoccupations, si loin qu'elle était réduite à néant, comme la poussière astrale d'une étoile filante.

 

 Bien entendu, après la longue cérémonie religieuse du baptême, il y eut l'ennuyeux et traditionnel banquet, au cours duquel famille et amis l'interrogèrent sur le Brésil des cartes postales, Rio de Janeiro, Sao Paulo, Bahia de tous les Saints, le petit maillot brésilien appelé file dental et la joliesse des jeunes filles bronzant sur la plage de Copacabana. Comme la minutieuse description des femmes corpulentes du Nord-Est et des paysages désertiques du Sertão ne répondait pas à l'attente des curieux, le chapitre du séjour fut très vite boycotté au profit d'une préoccupation plus pragmatique, celle d'un projet de taxe élaboré par le Premier Ministre aussitôt qualifié de voleur. Loin de ces fastidieuses palabres, Vincent se laissa emporter par ses souvenirs.

 

 Chaque réunion de famille se déroulait toujours ainsi: un petit groupe s'attablait pour discuter, Vincent s'isolait dans un coin de la pièce et sa mère le surprenait dans ses rêves.

 - Vincent,  où es-tu?

Il la fixait d'un oeil hagard avant de balbutier:

 - Nulle part, maman !  Nulle part...

 

 D'une certaine manière, personne ne s'étonnait de le voir assis avec cet air de ne pas être là, le regard lointain, les pupilles humides, dans une sorte d'effacement total, comme perdu dans une contrée inaccessible. Intrigué par la placidité de son visage et son teint diaphane, l'un des participants finissait en générale par poser la question fatidique, la même que la mère.

 Dans ces moments-là, Vincent n'entendait plus rien ni personne, il pouvait mourir sans voir la terre s'arrêter de tourner, sans voir le cataclysme, les océans se verser sur les continents. Son corps était inerte, à la merci des flots ravageurs, dépouillé de son esprit. Et si parfois il répondait aux multiples interrogations de sa mère, c'est parce qu'il la rencontrait souvent dans ses rêves, là-bas en Thaïlande... Elle était sa référence.

 

 Là-bas, il y avait l'image de la douleur, l'image de la déchirure, l'image des larmes, du bonheur enivrant, de la rencontre exceptionnelle, du visage d'elle que rien ne pourra jamais remplacer, l'image de Sorapong, alias Kamnak, Add, le surnom que tout le monde lui donnait.

 

 Vincent avait été entraîné dans un amour abominable, vers un faux soleil meurtrier. Happé par la tourmente, aveuglé et brûlé comme un papillon de nuit attiré par la lumière écarlate, rien n'avait pu éveiller sa lucidité pour le sauver. Désormais, les contrevérités, les faux-semblants, la cruauté sans limites, la malhonnêteté et l'escroquerie lui étaient devenus familiers, des douceurs paradisiaques, des sucreries à délecter sans retenue, comme un drogué dépendant de sa cocaïne.

 

 Dès son arrivée à Bangkok, Vincent fut heureux de découvrir la chaleur tropicale, ravi de sentir son corps enrobé par la douceur du climat. Malgré la moiteur de la mousson et une soudaine fatigue dans les jambes, il écarta la possibilité de vivre encore dans la rigueur des hivers occidentaux, de vieillir là où le climat gelé brise les os. Mais puisque la vie trace les destinées et dicte sa loi sans écouter personne, sans jamais s'apitoyer sur ses victimes, Vincent fut touché de plein fouet.

 Il pleurait beaucoup sur les livres illustrés de l'Asie, sur les paysages en polychrome, sur la lithographie des rizières couvertes d'eau... La Thaïlande avait fait de lui un homme d'une extrême fragilité.