Gâteaux de Lune

200 pages

 

Premier chapitre

 

  Il y a des pays à quatre saisons et d'autres qui n'en comptent que trois ; le sien en a quatre sur le cycle du calendrier, dans le temps chronométré. Quatre… Mais il cherche la différence entre elles, leur rythme précis, la place occupée par chacune d'elles sur le tableau de l'année. Le résultat est désastreux, apocalyptique, les saisons sont déversées de leur logette avec violence. Elles viennent pêle-mêle, déréglées, ne respectent plus rien, le cycle initial est ravagé. Cela fait des saisons dévastatrices, détruisant tout sur leur passage parce qu'elles se présentent soit en avance soit en retard. Bien souvent en retard. L'été pointe le bout du nez au début de l'automne, l'automne disparaît dans l'hiver et le printemps se dilue dans une sorte de magma.  Quatre saisons uniques qui se balancent entre le chaud et le froid, le froid plus envahissant que son adversaire, le chaud bousillé, éclaté, parsemé. Bref, il y a des pays à multiples saisons mais le sien n'en connaît plus que deux: l'hiver rude et l'hiver modéré. Il aimerait toutefois retrouver un équilibre atmosphérique, vivre l'évolution vers une chaleur certaine et pouvoir enfin se dire que son avenir est vers là, vers la vie. La radio annonce que demain l'automne va naître pour préparer le cycle suivant, que c’est stipulé sur le calendrier. Négatif. Demain c'est l'incertitude, l'effroyable inconstance qui taraude les hommes les plus habitués au climat horizontal. Habitués…! Lui ne l'est plus depuis des années, il attend le retour de la chaleur avec une patience de saint, cloîtré dans une maison vide et monotone. La plupart des meubles et la totalité des portes sont passés dans le feu de la cuisinière. Il a tout dévasté, tout détruit, tout brûlé. C'est la ruine. D'ailleurs le toit est effondré. Bien entendu, la raison de cet état est la conséquence d’une bombe allemande qui le ravagea un soir lors de la guerre en 1943. Ce projectile avait d’abord anéanti la maison jointive avant d’entraîner plus tard un petit pan de mur de la sienne, de l’immeuble qu'il a usurpé à son retour. Il venait à peine de s'installer quand tout a tremblé, bougé. Aujourd’hui, seule la cuisine reste intacte, meublée, lavée. Le lit rangé dans le coin le plus sombre indique avec précision qu'il vit dans cette pièce unique, peu chauffée. Un épais carton ferme l'ouverture donnant accès dans le hall. Dans la rue parsemée de briques, des enfants braillent, passent et repassent sous sa fenêtre. Il voit renaître le monde par le biais de ces culottes courtes. Il voit dans le chagrin et depuis deux années c'est comme ça. Deux années. Il pense « c'est horrible », mais c'est tout. Assis derrière sa fenêtre, il regarde passer les gens qui courent, emmitouflés dans de la laine, dans de la fourrure et qui crèvent de froid et qui jamais ne daignent jeter un seul regard vers lui. Jamais. Chaque individu rase les murs, l'écharpe sur le visage, le chapeau sur la tête, le chèche occidental… ! Mais pourquoi donc pense-t-il au chèche dans cette ville européenne ?  Parce qu’en réalité, il ne voit pas de chapeaux, ni des culottes, ni des bérets, non, il voit des arabes transformés, incorporés dans le climat gelé ; adaptés. Eux adaptés dans ce foutu pays et lui incapable de se réinsérer dans le sien. Il rage en silence devant l'ironie de l'histoire. Pour tout dire, il avait choisi ce quartier de juifs, de noirs, de jaunes et de tous les émigrés de la terre pour ne pas revenir totalement dans sa patrie, dans son berceau. Et voilà qu’il n'est ni dans l'un ni dans l'autre, déraciné, perdu dans une baraque qui finalement au fond de lui n'est nulle part. Il pense à la cause de son retour, à la raison de son exil interrompu après sept années de bonheur. Il regrette, il rêve de repartir là-bas dans le climat tropical, à Hongkong, où il y a les bras de sa femme tendus vers lui ; elle qui espère sans doute le revoir. Puis il y a Nastaja, son enfant de cinq ans à peine. Elle est belle, sa race est indéfinissable, en balance. Parfois, elle semble très européenne, le teint doré, puis tout à coup, elle s'affirme être chinoise avec véracité. Elle a les yeux bridés, noirs et un petit nez plat. C'est lui, le nez vu de profil, qui fait douter de la race, qui fait que personne ne sait qui elle est en réalité. Ses cheveux sont noirs, brillants comme le charbon à peine extrait de la mine. Sa bouche est bien dessinée, couronnée de lèvres épaisses dans un visage au contour presque carré et joufflu. L'ensemble laisse deviner une beauté prometteuse. Mais cette beauté reste chinoise, impénétrable. Souvent, elle demande des nouvelles de son père et souvent elle est déçue par sa mère qui ignore où il se trouve. Depuis deux ans elle ne sait pas, elle ne sait plus. Alors elle avoue à la petite qu'il est parti pour toujours, qu'il ne reviendra jamais, qu'elle doit l'oublier et que le temps aidera à cela. Bernard suppose que Sun dit les choses à Nastaja en bafouillant, le ton ému, la voix troublée, les yeux embués et que la petite répond par un léger haussement des épaules parce qu'elle est convaincue du contraire. Dans son imagination il entend la voix de Nastaja : « Papa ne nous abandonnera pas, il nous aime. Je le sais. Et toi. Et moi. Et lui. Nous ». Accoudé à sa fenêtre, il rêve, il aime à en crever, il voit les choses de là-bas, le quai du port de Hongkong, vers lequel Sun Yat-Si et Nastaja se dirigent, puisque là, c'est l'heure du marché. Ici, la nuit tombe avec rapidité. Plouf! Et ça y est.

 

 

 Hongkong. Les pousse-pousse, les charrettes à bras et les voitures encombrent sans crainte les rues larges et moins larges, les ruelles avoisinant les quais du port. Depuis une trentaine de jours à peine la capitulation des japonais a vite rendu l'effervescence à la colonie. La population s'engouffre dans les rues. Vu de haut, cela ressemble à une gigantesque ruche, tout le monde a une trajectoire sinueuse. Sun et Nastaja marchent en se tenant par la main pour ne pas se perdre, elles fendent la fourmilière et la chaleur humide qui règne à cet endroit du globe. Elles respirent la forte odeur de poisson séché qui s'incruste jusque dans les vêtements les plus intimes. Dans la progression difficile, elles saluent au passage un ami accoudé au comptoir d'un bistro. Le geste est froide et discret. L'ami Claude est un homme avec qui Bernard trinquait toujours à ce comptoir de perdition. Il répond à la salutation par une légère secousse de la tête. Il porte son verre de whisky jusqu'à la visière de son éternel chapeau blanc de manière à pousser celui vers sa nuque. Toujours vêtu de blanc, Claude Shady est surnommé « l'ange belge » dans le milieu des tripots. Il est aventurier. Bernard l'était aussi. Ensemble, ils ne formaient qu'un. Entre chien et loup ou encore dans la nuit avancée, ils se confondaient avec mystérieusement pour amplifier le confondu. Ils étaient de vrais complices de bistro. Aujourd'hui que son homologue a disparu, il croupit seul et les sentiments s’évanouissent. C'est moins beau, moins bien. Une indifférence s'installe. Cela dit, Sun croit pourtant que Claude connaît l’endroit où son mari se cache. Mais en réalité il ne le sait pas non plus. Il avait dit un jour que Bernard était Bernard, que lui c'était lui et qu'il ne savait pas ce que l'autre était devenu. Ni Sun ni Hongkong ne croient à sa parole. Personne. Devant son verre empli de whisky, le regard posé sur Sun et Nastaja, il pense à son ami avec sincérité; il aimerait quand même savoir si un jour il reviendra. Savoir. Sans doute que non, se dit-il. Jamais Bernard n'oserait pointer le bout du nez ici à Hongkong car il serait tout de suite remarqué par le milieu. Une émotion le fait tressaillir à cette idée. Il pense: « Pourquoi a-t-il été aussi irréfléchi, bête à tuer? Il devait rester malgré la peur. En Occident, si toutefois c'est là son refuge, il ne fait rien; tandis qu'ici, une famille souffre beaucoup de son absence. » Dans le passé, Claude avait même imaginé prendre la place de l'ami. Et si aujourd'hui encore il lui arrive d’avoir une telle pensée, l'idée lui semble une chimère; Sun refoulerait sans conteste sa proposition, elle veut Bernard. Et puis il y a surtout son image et sa réputation de Don Juan à préserver; on dirait vite que l'ange belge vieillit déjà à trente-trois ans, qu'il pâlit. Se stabiliser, c'est pâlir. Il ne peut pas le faire. Il ne VEUT PAS. Il préfère laisser la place à l'imbécile foutu le camp, à Bernard, qu'il croit fort, très fort, malgré la fuite face à la pègre qui forge l'avenir des joueurs. Pourtant, Bernard a craqué sous la pression. Il semble fini. Avant son départ, il lui avait dit que le mal du pays était quelque chose d'incontrôlable et que parfois il éprouvait ce fameux mal. Mais c'était faux, le malaise était tout autre et il ne fut pas la cause de son départ. Bernard est un grand menteur dans ce domaine et Claude le sait. Sauf quand il s'agit de Sun et de Nastaja. Sun et Nastaja! Il pense encore et il pense vite en voyant les deux fourmis dans la foule. Ledit appel du climat européen était en fait la fuite face aux dettes qu'il avait accumulées au jeu et qu'il ne pouvait plus rembourser. La loi était alors appliquée à la lettre. Elle l'est toujours. Elle dit: la peine capitale. Dans le port, des cadavres flottent sur l'eau. Sun ignore les dettes et la traque à l'homme dont son époux fait toujours l'objet deux ans plus tard. Claude sait cela, mais il ne révélera rien à Sun. Jamais. Il pense qu'elle et la petite ne méritent pas de vivre dans la terreur, qu'elles ont le droit à une vie paisible. Que Sun doit élever sa fille dans le but unique d'une bonne éducation chinoise.

 

 

 Sun travaille dans une administration de la colonie, à la population. Il paraît qu'elle postule pour un emploi au service de l'émigration. Elle demande cette affectation dans le secret pour ne pas révéler à son entourage qu'elle désire partir là-bas, en Belgique. Dans les tripots tout le monde est au courant de ce projet, car le courrier de Sun Yat-Si est surveillé, épluché, dépecé par le milieu, qui veut retrouver le fuyard, le tuer de sang-froid. Et vlan… ! Mort, tué sans demander le dû. Leur méthode est efficace, simple et silencieuse: un homme et un couteau, le couteau dans la gorge. Personne ne remarque jamais rien. Les Chinois sont invisibles quand il s'agit de crime ou d'opium. Et Bernard est conscient du danger. Voilà pourquoi il n'écrit pas à ceux qu'il aime, pourquoi il fait le mort ; d'ailleurs au regard de certains il l’est déjà. Il se claquemure dans une maison en ruine. Il est perdu. Seul un miracle peut le sauver ou le faire retrouver ou le faire oublier. Mais le milieu n'oublie jamais. Un miracle! Claude aimerait aider Sun et la prévenir du danger. Il veut courir, la rejoindre dans la foule, tout lui dire, mais le risque est si grand qu'il reste accoudé au comptoir. Parler à Sun ferait croire qu'il connaît le repère de l'autre. Dès lors, il devrait fuir à son tour, quitter ce pays qui lui suce la moelle épinière, ce port qu'il aime, ce climat qui l'étouffe et les Chinoises qu'il trouve désirables, expertes en matière de lit et de jambes en l'air. Non, il ne pourrait pas vivre ailleurs, sinon il en crèverait. Sa vie est ici. Par conséquent, il ne fera rien pour protéger quiconque, même un enfant dont le cri serait étouffé par l'eau qui le noie. « A Hongkong, il ne faut jamais se préoccuper des problèmes des autres. » Parler de Bernard serait aussi une condamnation à mort pour Claude. Le couteau! Ce serait aussi parler d'un fantôme, d'un personnage insaisissable, mystérieux. Dans cette partie du monde, personne ne peut prétendre savoir ce qu'il était en vérité, comment il vivait. Il surgissait de la nuit, il jouait, perdait beaucoup, puis il disparaissait dans le noir, couvert de dettes. Deux jours plus tard, il réapparaissait, remboursait, rejouait et s’endettait de plus belle. La dernière fois, il perdit beaucoup plus que de coutume, il vendit sa montre, sa chevalière, sa bague sertie d'émeraudes. Le patron du tripot avait alors dit: « Insuffisant. Avec ton alliance, ce sera bon. Donne ton alliance sinon c'est fini pour toi. » Du coup, Bernard renversa la table sur le chauve et s'enfuit. Jamais il ne refit surface. Partout on disait qu'il avait quitté Hongkong à bord d'une jonque pour rejoindre un cargo étranger. La rumeur aurait pris sa source dans une cave pour marins d'où l'un d'eux l'aurait amené jusqu'au cargo grec. Ce marin serait mort trois semaines plus tard. Le couteau ! Mais aujourd’hui personne n'est certain de connaître la vérité, car les rumeurs ne sont jamais que des rumeurs venues d'autres rumeurs. Hongkong est ainsi fait, bourré de mensonges, bourré de crimes, bourré d'ivrognes et d'aventuriers et de joueurs. Ne rien croire. Pas même le travail de Sun dans l'administration ; c’était peut-être vrai avant l'invasion japonaise, mais aujourd’hui... Et qu'elle postule un emploi au service des émigrés et qu'elle travaille dans un supermarché à Kowloon et qu'elle s’est établie en Chine Populaire et patati et patata... Non. La vérité vraie, c'est que dans le secret, pour sa fille, elle se prostitue quelque part dans la ville. Et Bernard est devenu une légende.