Une névrose belge

La Belgique est atteinte d’une névrose persistante. Durant tant d’années elle a été satisfaite d’elle-même, puisant dans toutes ses potentialités et elles sont nombreuses – des sujets d’autosatisfaction et trouvant même dans ses contradictions internes culturelles, sociales et linguistiques une formule : le fameux « compromis à la belge », à mettre en exemple de sagesse et de bon sens. Tous les anciens pays colonisateurs – sauf la Russie et les Etats-Unis – ont souffert un jour ou l’autre d’un complexe de culpabilité et d’un mal-être général dû à l’écroulement des valeurs morales prônées par ces colonisations et des secousses économico-sociales résultant de la disparition de ces marchés privilégiés et de ces sources d’approvisionnement à bas prix.
Pour les Belges, c’est tardivement que ces réflexions viennent à jour, même si l’on connaissait depuis longtemps « le caoutchouc rouge » et les conditions esclavagistes du travail des indigènes, même si l’on savait très bien le rôle de la Belgique dans la mort de Patrice Lumumba, la sécession katangaise et le pillage éhonté des richesses nationales par Mobutu et sa clique, les responsabilités écrasantes des divers gouvernements belges dans la politique au Rwanda et au Burundi, les assassinats politiques et les exécutions tolérées par l’Armée belge, tout cela était enfoui dans un inconscient collectif et l’on continuait dans les chaumières, peut-être avec un rien de moins de conviction, à croire à la " mission civilisatrice " menée en Afrique, on expliquait encore aux enfants en villégiature à Blankenberge (littoral) le sens du sacrifice des figures légendaires des luttes contre les esclavagistes « arabes », les sergent De Bruyne et lieutenant Lippens, dont la statue « héroïque » trône toujours sur la digue, non loin d’un casino, modern style, qui rappelle ainsi la fragilité des fortunes. Les routes et les hôpitaux, les écoles et les missions des « bons pères », le chemin de fer, toute cette merveilleuse infrastructure disparue aujourd’hui. On s’abstient tout de même de dire, que c’était à l’avantage de la Métropole que la Colonie était ainsi développée et que sa faillite ultérieure est due à l’abandon de cette métropole, dès lors qu’elle ne pouvait plus retirer les mêmes avantages du Congo de papa.
Tout le contexte est favorable à cette réflexion amère, l’Union fait la Force, devise nationale aux valeurs obsolètes, le mythe de la dynastie est attaqué à son tour, au moment où le bon peuple avait tellement besoin d’une belle histoire d’amour, (avec le mariage d’un Prince et d’une charmante logopède) on lui gâche tout en découvrant ( ? !) un enfant adultérin au roi Albert II, le Ministre chargé de la propreté fiscale est accusé dans la presse (le Morgen) d’avoir un compte secret au Luxembourg, les scandales pédophiles ne cessent d’être mis en exergue, à croire qu’aucune école n’est épargnée. Toutes les tentatives d’aménagement des mentalités ou des organes de gestion est aussitôt taxée de « politique » – avec tout ce que ce terme recouvre aujourd’hui, de méfiance et de mépris en Belgique.
L’auto-flagellation, la complaisance masochiste du pays est devenue un véritable problème psychanalytique. Quel nouveau « Prozac » pourrait-on administrer à un tel malade ? Il y a urgence.

Marc Joris – www.europe-aujourdhui – Novembre, 1999