Edition du 30/11/99 – © Rossel & Cie SA – LE SOIR Bruxelles
Le principe est clair : le Roi n'a pas à prendre d'initiative et doit s'effacer devant la politique du gouvernement. La pratique est plus mouvante : il y a les monarques qui ont agi d'initiative (en politique étrangère) et ceux qui ont été « agités » (en économie).
Depuis l'abdication de Léopold III, le principe du « Roi qui s'efface devant la politique du gouvernement » a été appliqué dans tous les domaines des relations extérieures de la Belgique. Avec d'autant plus de facilité qu'il n'y avait guère de divergence sur des questions comme
l'appartenance à l'Otan ou la construction européenne. Reste l'exception africaine, un sujet qui préoccupa beaucoup le roi Baudouin.
L'Afrique était la chasse gardée, le fief de mon frère, et je ne m'en souciais guère
, a plusieurs fois expliqué Albert II, qui se repose sur l'avis du gouvernement et ne pose pas de geste audacieux. Ainsi, lorsque, récemment, le président Laurent-Désiré Kabila lui adressa une
longue lettre personnelle, expliquant que la République démocratique du Congo était l'objet d'une agression étrangère et risquait d'y perdre son intégrité territoriale, le roi Albert II, descendant de Léopold II – qui s'était battu à Berlin pour fixer les frontières de « son » Congo – ne
réagit pas. Il se contenta d'inviter Kabila à respecter les accords de Lusaka, soutenus par le gouvernement belge.
La passion de Baudouin pour les affaires africaines fut précoce : en 1955, le Prince héritier avait accompli un voyage inoubliable au Congo, et, en 1959, à la surprise générale, il avait précipité l'indépendance en proposant d'en fixer la date au 30 juin. Aujourd'hui encore, l'historien
Jean Stengers ignore qui fut l'inspirateur de ce discours du 13 janvier 1959, très progressiste pour l'époque. Baudouin, de l'avis général, fut ensuite marqué par les événements tragiques de 1960, la révolte de la Force publique, l'exode des Belges, la mort de compatriotes.
Il ne cachait pas, alors, ses sympathies envers le Katanga indépendant, sympathies qu'il exprima dans un discours à l'adresse de Moïse Tshombe, lequel fut ensuite décoré de l'ordre de la Couronne. A l'époque, relève Stengers, le Roi aurait tellement voulu que le gouvernement appuie
le Katanga indépendant qu'il fit pression pour que Paul Van Zeeland devienne Premier ministre au lieu de Gaston Eyskens, Van Zeeland étant jugé plus favorable à l'indépendance de la province du cuivre.
Mais cette tentative de pression fit long feu, et le Roi dut assister, impuissant, à la fin de la sécession katangaise. Par la suite, il noua très tôt des liens d'amitié avec Mobutu, dépassant le simple protocole : le président du Zaïre fut invité à loger au palais, et, lorsque sa
première épouse, Antoinette, mourut en Suisse, Baudouin se précipita pour réconforter son cousin. Cette amitié entre hommes d'une même génération était due au charme de Mobutu, à une attirance réciproque peut-être. Elle se traduisit par le fait que le Palais – le Roi – n'hésita pas à
intervenir en faveur d'intérêts belges, notamment au moment de la construction du barrage d'Inga, lorsque les Acec prirent place dans le consortium qui s'était formé.
En 1989, le climat entre les deux pays s'étant détérioré (le Zaïre avait espéré que la Belgique consente une remise substantielle de sa dette bilatérale) quatre émissaires de Mobutu dépêchés en Belgique firent état de ces interventions royales à l'occasion d'une mission de
clarification. Ils précipitèrent ainsi la crise entre les deux pays, entraînant la rupture définitive entre le Roi et le président zaïrois. Par la suite, l'Agence zaïroise de presse, visiblement téléguidée, menaça de révéler ce qui se passait dans les coulisses et les alcôves du palais de Laeken.
Avec le recul, on peut se dire que l'organe officieux de Mobutu était peut-être mieux informé qu'on ne le croyait à l'époque…
Baudouin, après la rupture, ne pardonna pas ces provocations, et, fait exceptionnel, l'ambassadeur du Zaïre à Bruxelles, Kimbulu wa Moyanso, qui était en réalité l'émissaire personnel du président Mobutu, ne fut plus invité aux cérémonies officielles, ni reçu à Laeken.
Tenant compte de la rancune de Baudouin, la reine Fabiola refusa que le président zaïrois soit invité aux funérailles du souverain. Par contraste, le Palais témoigna d'une grande fidélité à l'égard du président rwandais Habyarimana. Fidélité qui se traduisit par une initiative
exceptionnelle : lors de l'offensive du Front patriotique rwandais, en octobre 1990, le roi écrivit une lettre au gouvernement, demandant que les troupes belges se portent au secours du Rwanda agressé.
Cette lettre ne fut pas suivie d'effets. Preuve s'il en est, décode Jean Stengers, que même une démarche royale exceptionnelle – ce qu'était cette lettre – a ses limites. Le souverain peut, verbalement, communiquer ses idées ou ses conseils aux membres du gouvernement, mais en sachant bien
que la décision finale sera prise ailleurs.
Il est des cas, cependant, où l'initiative royale tombe à pic. En économie par exemple. La monarchie use alors de sa boîte à outils pour faire avancer un rachat, une OPA. Seule condition mise à cette instrumentalisation : l'affaire en cause doit servir la « belgitude ».
Baudouin s'est ainsi manifesté pour que Petrofina reste belge, alors que la société pétrolière et son actionnaire Albert Frère subissaient l'assaut du français Elf Aquitaine (en 1993). Albert, lui, a fait notamment cause commune avec le gouverneur de la Banque nationale, le ministre des Finances et un certain
establishment, pour empêcher la BBL de passer sous contrôle du néerlandais ING. Dans ce domaine, c'est Jacques van Ypersele, le chef de cabinet du Roi, qui est à la manœuvre, instruisant le dossier, lobbyant jusqu'à ce que l'on sorte l'artillerie royale. Les audiences ? Elles indiquent le camp choisi par le
roi et les siens. Ainsi, dans l'affaire Générale de banque, Albert II a reçu Maurice Lippens (Fortis, le groupe acheteur) et non Fred Chaffart (G-Banque, la banque à vendre). Les titres de noblesse ? Ils sont agités sous le nez des protagonistes qui ne seront adoubés que s'ils suivent la ligne du Palais.
Il faut toutefois être réaliste : cette intervention royale a de plus en plus l'allure d'un confetti posé sur la carte d'un monde financier
dont les nouveaux rois sont désormais les marchés.
C. B. et B. Dx