Princesse Lilian : la femme qui fit trembler la Belgique.

Avec la publication de l'excellent livre d'Evrard Raskin, intitulé Princesse Lilian – La Femme qui provoqua la chute de Léopold III (1), il ne manque presque plus de pièces au puzzle que constitue l'histoire du second mariage de Léopold III. Maintenant que cette affaire a quitté le domaine du passionnel pour entrer dans celui de l'Histoire, il est temps que les dernières zones du mystère soient éclaircies. Cela, seule la princesse de Réthy peut le faire encore, en ouvrant aux historiens les archives d'Argenteuil.
Pourquoi Léopold III a-t-il abdiqué en 1950 ? Lorsqu'on pose cette question, peu de Belges, aujourd'hui, doutent que le père de Baudouin serait resté sur le Trône jusqu'à sa mort s'il n'avait croisé un jour sur son chemin une femme à la beauté époustouflante : Lilian Baels.
Un certain nombre de personnes – mais en moindre proportion – sont convaincues que la deuxième raison de l'abdication de Léopold III réside dans l'influence que cette femme a exercée sur son mari. En clair : il ne lui suffisait pas d'exister. Elle devait encore jouer un rôle actif dans la vie publique de son mari… « Cherchez la femme »…
Cette thèse a été défendue par des historiens de renom, en particulier par Jean Stengers, de l'ULB. Mais, jamais aucun scientifique ne s'était attaché à démontrer, par les faits historiques même, la pertinence de cette analyse. Aucune biographie exhaustive de Lilian Baels n'avait été rédigée.
Ce travail vient d'être réalisé, de manière lumineuse, par l'historien Evrard Raskin. Dégageant d'abord le sujet de sa gangue passionnelle, Evrard Raskin s'est appliqué à reconstituer, point par point, le faisceau d'éléments qui ont conduit à la conclusion de ce drame national.

Trame d'une tragédie

La trame de ce qui restera la plus grande affaire belge de ce XXe siècle peut se synthétiser en quelques points clés :

  1. En 1916, naît Lilian Baels, la fille d'un homme d'affaires flamand originaire du peuple. Cet homme, avide d'honneurs, devient ministre avant de rêver d'être anobli. Il transmet à ses enfants cette ambition de monter au sommet de l'échelle sociale.

  2. Le roi Léopold III, veuf encore vert, fait la rencontre de Lilian. Ils tombent amoureux l'un de l'autre.

  3. La guerre éclate. Léopold III décide de rester en Belgique auprès de son peuple, dont il pourra, croit-il, défendre les intérêts. Il est en profond désaccord avec son gouvernement et est intimement convaincu que l'Allemagne a gagné la guerre.

  4. En raison du désarroi de son fils Léopold, la reine Elisabeth demande à Lilian de rentrer du sud de la France, où elle est exilée avec ses parents, et de s'installer à Bruxelles.

  5. En septembre 1941, Léopold et Lilian se marient religieusement en secret. Ce mariage aurait peut-être pu rester secret jusqu'à la fin de la guerre. Mais Lilian est enceinte. Et, en décembre, ils se marient civilement. Cela crée, pour le Souverain, une situation politique très difficile à gérer.

  6. En 1944, le Roi rédige son « testament politique », un document qui heurtera toute la classe politique de Londres et une large part de l'opinion publique.

  7. Le 2 septembre 1944, la Belgique est libérée par les Alliés. Le Roi étant déporté en Allemagne, puis en Autriche, un Régent est nommé : le prince Charles, son frère. En 1945, dès sa libération par les Américains, Léopold III est approché par des membres éminents du gouvernement belge. Lilian influence Léopold pour l'empêcher d'abdiquer.

  8. Une campagne de presse outrancière conduite par les partis de gauche et francophones présente Lilian sous un jour extrêmement défavorable. À plusieurs reprises, le Roi songe à l'abdication. Il y renonce parce que Lilian s'y oppose.

  9. Fort d'une courte majorité au référendum et du retour des catholiques au gouvernement, le Roi rentre en Belgique en juillet 1950. Quelques jours plus tard, devant les troubles et les risques de guerre civile, « il est abdiqué » par le gouvernement. Cette fois, Lilian ne peut rien empêcher. Bannis, Lilian et Léopold vivent en reclus à Argenteuil.

Reprenons point par point ces divers éléments et voyons quelles preuves Evrard Raskin apporte.

L'irrésistible ascension des Baels

Né en 1878 à Ostende, Henri Baels est le prototype même du bourgeois flamand, d'origine populaire, ayant superbement réussi. Evrard Raskin apporte la preuve que, contrairement à ce que les hagiographes de Lilian Baels, comme Jo Gérard, ont pu écrire, la famille Baels est d'origine très modeste. La réussite d'Henri Baels pourrait en paraître d'autant plus remarquable : avocat, brillant homme d'affaires et même ministre pendant cinq ans, avant de devenir gouverneur de la province de Flandre occidentale, il a toutes les raisons d'être fier de sa réussite. Question d'époque ? C'est tout le contraire qu'il ressent. Orgueilleux et en quête d'honneurs, lui, qui rêve de devenir ambassadeur à Amsterdam (fonction réservée, à l'époque, à la noblesse) souffre de ses origines populaires. Et, lorsqu'il brigue un titre de noblesse, requête irréaliste qui lui est évidemment refusée, il est très déçu.
Il n'empêche : ses enfants sont éduqués dans un milieu très huppé. Bien que parlant le flamand (et l'anglais), Henri Baels, flamingant modéré, élève ses enfants en français. À 14 ans, Lilian est inscrite à l'Institut des Dames du Sacré-cœur, à Bruxelles (rue du Grand Cerf). On trouve dans cet institut des jeunes filles des classes aisées, qui sont formées pour devenir des épouses idéales et des mères croyantes. « On s'appliquait à convaincre les élèves qu'il convenait pour elles, enfants de la bourgeoisie, de se distinguer des classes inférieures : elles étaient destinées, voire prédestinées, à exercer une grande influence, une influence positive, sur la société, ne fût-ce qu'à travers leur famille », note Evrard Raskin.
Lilian mena la vie mondaine des jeunes filles de la haute bourgeoisie. Pour une femme, à l'époque, cela signifiait fréquenter les cercles qui lui permettrait de trouver le meilleur parti en vue d'un mariage.

Première rencontre

Curieusement, malgré son enquête minutieuse, Evrard Raskin n'est pas arrivé à établir avec précision dans quelles circonstances Léopold et Lilian se sont rencontrés. Ce qui est certain, c'est qu'avec son gouverneur de père, Lilian a été à plusieurs reprises en présence du Souverain lors de ses visites en Flandre. Une autre hypothèse est qu'ils se sont rencontrés sur le terrain de golf du Zoute, qu'ils fréquentaient l'un et l'autre. Mais il est certain que leur rencontre date d'avant la guerre.
Cela fut-il une grande histoire d'amour ? S'il ne fait aucun doute que Léopold a aimé follement Lilian, l'inverse est-il vrai ? Lilian a-t-elle été amoureuse de Léopold, ou était-elle seulement animée par son ambition ? Evrard Raskin ne répond pas à cette question. « C'est impossible à établir d'un point de vue historique, dit-il. Cela dit, avec sa haute stature, ses cheveux blonds et ses yeux clairs, il est certain que le Roi plaisait aux femmes ».
L'historien montre en revanche, sans contestation possible, que Lilian a bien été fiancée, en 1936, à un comte hongrois, Peter Drascovich. Les fiançailles n'ont pas pu être rendues publiques parce qu'il se posait un problème : la législation hongroise ne permettait pas à Drascovich d'épouser une bourgeoise. Lilian demanda à l'ambassadeur de Belgique à Budapest d'intervenir en Hongrie en leur faveur. Il semble même que Léopold en personne soit intervenu auprès de l'amiral Miklos Hortly, le régent d'Hongrie. Mais ces démarches furent vaines.

La guerre

En mai 1940, Léopold prend – comme son père en 1914 – le commandement de l'Armée belge pour la campagne des 18 jours. Que firent les Baels devant l'avancée des Allemands ? Comme de nombreux Belges, ils fuirent vers la France à l'aube du 18 mai. Lilian est partie au volant d'une voiture en compagnie de sa mère et de ses frères et sœurs. En sa qualité de gouverneur, Henri Baels était censé ne pas quitter son poste. Mais il semble que, d'une part, il ait cédé à la panique; et que, d'autre part, dans le désordre général, il ne lui ait pas été possible d'entrer en contact avec un membre du gouvernement pour prendre des ordres. Quoi qu'il en soit, il a fui, lui aussi, vers la France, dès le soir du 18 mai. Cela lui a valu la mesure particulièrement infamante d'être officiellement destitué pour abandon de poste. Plus tard, sa fille, puis Léopold III en personne, n'auront de cesse d'intriguer pour annuler la révocation. Ce qu'ils finiront par obtenir et ce qui causera, on s'en doute, bien des ennuis au Souverain lors de la Question royale.

Le retour de Lilian

Conformément à sa volonté, après la capitulation de la Belgique et de la France, en juin 40, le Roi reste en Belgique « aux côtés du peuple ». Souverain sans emploi, il réside au château de Laeken. Les ministres, eux, se sont éparpillés. À ce moment, dans l'opinion publique, le Roi est admiré pour son courage et les ministres traités de « fuyards ». Lilian vit à Anglet, non loin de Biarritz, avec sa famille.
En janvier 1941, la reine Elisabeth fait envoyer sa voiture personnelle à Anglet pour chercher Lilian Baels. Pourquoi ? Parce que Léopold III est dans un état de profonde dépression psychique mais aussi physique. Henri de Man, ancien ministre et confident du Roi, parle de « crise de neurasthénie ». Au comte Capelle, secrétaire du Roi, la Reine dit qu'elle appelle Lilian « pour distraire mon fils Léopold ». Aux parents Baels, elle aurait émis le souhait de voir Lilian s'occuper de l'éducation des enfants. Lilian s'installe à Bruxelles, dans l'appartement de son père.
Léopold et Lilian se rencontraient régulièrement à Laeken. Surtout, ils s'autorisaient de petites escapades au Zoute. Escapades dont il existe plusieurs témoignages écrits, notamment chez les Allemands.

Le mariage secret

Le 11 septembre 1941, Léopold III et Lilian se marient religieusement dans le plus grand secret. En fait, même les proches du Roi, son secrétaire par exemple, ne sont pas au courant. Son présents au mariage, béni par le cardinal Van Roey : la reine Elisabeth, Henri Baels et un prêtre, ami du Roi, J. De Schuyteneer. Pourquoi un mariage et pourquoi un mariage religieux scindé du mariage civil (le seul qui ait valeur légale en Belgique) ? Evrard Raskin a réuni assez d'éléments pour répondre assez précisément à ces questions. Léopold savait que sa liaison devait rester secrète pour ne pas choquer le peuple. Mais, le cardinal Van Roey aurait fait pression sur le Roi pour qu'il se marie, « parce qu'il ne pouvait accepter qu'il vive avec une femme hors des liens du mariage ». Le Cardinal reçut l'appui de la reine Elisabeth. « On manque encore de précisions quant à cet épisode, reconnaît Evrard Raskin. À Malines, on ne m'a pas autorisé à consulter les archives du cardinal Van Roey. Quant aux notes de la reine Elisabeth, elles ne sont pas encore accessibles. C'est dommage ».
L'idée concoctée par Elisabeth, Van Roey et Léopold était de faire un mariage religieux (secret) séparé du mariage civil (mariage qui exige une certaine publicité), une procédure à vrai dire illégale. On se marierait civilement après la guerre. Lilian et ses parents n'étaient pas heureux de ce mariage scindé et il a été difficile de les convaincre. Mais Lilian a fini par accepter: une fois mariée, il aurait été difficile pour Léopold de la rejeter. Et pour Lilian, c'était un premier pas en direction du statut tant convoité par elle : première dame du pays. Très vite après ce mariage, Lilian a été enceinte, ce qui a obligé le couple à régulariser sa situation par le mariage civil (qui eut lieu le 6 décembre 1941). La reine Elisabeth était radicalement opposée à ce mariage civil, car elle mesurait son impact dans la population. Au dernier moment, sous son influence, Léopold a failli annuler tout. Mais, finalement, il changea encore une fois d'avis.

Testament politique

Lorsque les Alliés débarquent en Normandie, le 6 juin 1944, Léopold III se doute qu'il ne sera pas en Belgique lorsque la guerre y prendra fin. À l'attention du gouvernement, il rédige ce qu'il appelle son « testament politique ». Léopold III y formule une série d'exigences, concernant la répression de la collaboration, l'attitude des hommes politiques pendant les 18 jours, et les accords internationaux conclus par le gouvernement. Il « oublie » de rendre hommage aux résistants, déportés, fusillés, et à l'action des Alliés. Au moment où la Famille royale est sur le point de partir, encadrée par des SS (le Roi étant parti la veille), le comte Capelle, secrétaire du Roi, réussit à convaincre Lilian que le testament est dangereux, et qu'il faut l'amender. Raskin décrit dans les détails comment Lilian a réussi à trouver l'une des rares copies du testament politique. Comment elle a pu faire arrêter le convoi allemand qui la menait en déportation. Et comment elle a brûlé ce document dans les toilettes d'un hôtel à Luxembourg (manquant de provoquer un incendie), craignant qu'il ne tombe dans les mains des Allemands. Le testament politique tomba entre les mains des ministres belges qui en furent abasourdis (au point qu'ils feront comme si ce document n' « existait pas ». Quant à Churchill, il aurait dit : « Ça pue ! »

Libération

Ce n'est que le 7 mai 1945 que le roi Léopold est libéré par les Américains (10 mois après la Belgique). Le Roi pensait rentrer directement à Bruxelles avec sa famille, lorsqu'il reçut un télégramme du prince Charles (qui était le Régent), annonçant son arrivée et celle du Premier ministre Achille Van Acker. La délégation bruxelloise donna au Roi une image de l'opinion publique à son égard qui le stupéfia. Les Belges étaient très partagés quant à son retour : les francophones et les gens de gauche y étaient opposés. Le Roi pensait, au contraire, que la Belgique l'accueillerait en héros, lui qui fut déporté si longtemps. Les rencontres avec le Roi furent innombrables. Plusieurs dégénérèrent en échanges d'insultes. Van Acker pensait que le Roi abdiquerait. Raskin montre comment Lilian ne cessa de jouer un rôle important en coulisse. Elle s'opposa de toutes ses forces à l'abdication de Léopold. L'historien apporte la preuve que Lilian était présente lors du conseil « historique », rassemblant, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1945, le roi Léopold, le prince Charles et la reine Elisabeth.

Cible de la presse

Jusqu'en 1950, Léopold III sera plusieurs fois sur le point d'abdiquer. À chaque fois, Lilian usera de son influence pour l'empêcher, in extremis, de passer à l'acte (de nombreux exemples sont fournis par Evrard Raskin).
Entre 1945 et 1950, Léopold et Lilian s'installent près de Genève. La Famille royale y mène une vie assez luxueuse. Ce luxe et cette oisiveté n'améliorent guère l'image de la princesse Lilian, principale cible des photographes et de la presse anti-léopoldiste. Vue avec le recul du temps, et quoi que l'on pense de la deuxième épouse de Léopold III, cette campagne fut à la fois ignoble et outrancière. On surnomma Lilian la « môme crevette » et l'on affirma qu'elle venait d'une famille de marchands de poisson. On affirma que, pendant la guerre, les Baels avaient été des inciviques, des collaborateurs, voire des pro-nazis, des « rexistes flamands »… Evrard Raskin s'est attaché à démontrer que la plupart de ces clichés – dont certains ont la vie dure – sont faux.

Dossier rassemblé par Jean-Marc Veszely.