Décès de la princesse Lilian
Le Soir du samedi 8 juin 2002
Un portrait de Jean-Claude Broché
Une mort ressuscite la Question royale. Ame damnée d'un roi ? Femme d'une beauté et d'une classe de reine ? Lilian, née Mary-Lilian Baels, passionne encore.
Fut-elle, comme le sous-titre Evrard Raskin « la femme qui fit tomber Léopold III » et comme le croyait le pourtant léopoldissime Robert Capelle, secrétaire du roi, de 1927 à 1945, celle qui provoqua sa chute par l'influence politique qu'on lui attribua ?
Lilian n'était pas d'extraction vulgaire et le surnom de « Môme Crevette », dont la gratifièrent les « antis », se réfère abusivement à une Madame Sans-Gêne aide-poissonnière : le père était avocat et copropriétaire de sociétés de pêche ostendaises ; la mère, fille d'un médecin et échevin d'Oostakker, appartenait à une famille encore plus fortunée.
Papa Henri Baels fut aussi homme politique, catholique et flamingant : échevin d'Ostende (1921), député (1920-1932), plusieurs fois ministre (1926-1931) et gouverneur de la Flandre-Occidentale (1933).
Ce Baels a laissé le souvenir d'un bellâtre très paresseux et pas peu infatué de Knokke et de l'ambition d'être anobli.
Il avait huit enfants ; Lilian était la plus belle et jamais, jusqu'à sa mort, ce qualificatif ne lui manqua. Elle fut évidemment très courtisée quand elle mena la vie mondaine d'une jeune fille de la haute bourgeoisie. Elle fut même fiancée avec un comte hongrois, Peter Drascovich.
Les fonctions de son père permirent à « Lily » de rencontrer Léopold III dans les années trente mais rien ne prouve que leur relation « particulière » fut antérieure à 1940 quand le gouverneur Baels fut sanctionné pour avoir quitté Bruges, pour la France : Pierlot, Spaak et deux autres excellences le firent révoquer par Léopold III,le 21 mai.
Piquant : sous l'occupation allemande, la révocation fut confirmée pour le motif que Baels était parti avant que la premier soldat allemand ait foulé le sol de la Flandre...
Il semble que feu la reine Elisabeth, dont un livret contenant des notes manuscrites sur les amours de son fils, ne sera consultable qu'en 2033, ait couvé et protégé les amours de Lilian et de Léopold à Laeken (chalet « Les Palmiers ») et au Zoute.
En 1941, le flamingant Gérard Romsée, secrétaire général de l'Intérieur et de la Santé, accorda à Lilian, qu'il avait courtisée, l'annulation de la révocation de son paternel qui toucha les arriérés !
Lilian ne voulait pas demeurer la favorite du Roi ; elle se fit épouser secrètement et uniquement religieusement le 11 septembre 1941 par le cardinal Van Roey, également partisan d'un Etat et d'un roi autoritaires.
Infraction manifeste à la Constitution et aux lois (le mariage civil doit précéder l'éventuelle bénédiction nuptiale, sauf danger de mort), infraction ecclésiastique aussi puisque le mariage ne fut pas inscrit dans les registres paroissiaux de Laeken.
Fâcheux : le couple partit en Allemagne et en Autriche, chez un nazi notoire.
Lilian était enceinte : malgré les critiques du prince Charles, plus anglophile que son frère aîné, le mariage civil eut lieu le 6 décembre 1941 (Pearl Harbor de Léopold III ?) et annoncé le lendemain... dans les Eglises par une lettre pastorale du cardinal ! Le Führer avait envoyé des fleurs et des félicitations ; Léopold remercia...
Nantie du titre de princesse de Réthy (du nom francisé d'un bled de la Campine anversoise où Léopold I avait acquis pinèdes et bruyères), celle qui voulait être reine séduisit les enfants de sa devancière et fut pour eux une seconde mère.
Elle eut une influence moins heureuse sur son mari, qui en était profondément amoureux, et dont elle aurait accru quelques convictions aussi blâmables que de devoir s'accoutumer d'une victoire allemande ou que la nécessité de ne pas en revenir aux errements politiciens des années trente.
Après guerre, dans les années d'incertitude quant à un retour du roi, Lilian, qui comme lui croyait qu'on en reviendrait aux paramètres de 1939, l'incita à « poser des conditions à son retour ». Elle l'influença fort pour qu'il n'adopte pas un profil bas avec les élus de la Nation allant discuter en Suisse de l'avenir la monarchie mais soit un interlocuteur difficile, voire inconciliable... surtout quand elle l'avait repris en main.
Témoignage de Mark Eyskens, rapportant un propos de son père, Gaston : « Le soir, Léopold était sensible à certains arguments, mais le lendemain matin, cette bonne volonté s'était évanouie »
Lors des affrontements de 1950-51, il fut fait grief à Lilian de l'attitude son père et de son frère Walter pendant la guerre. Abusivement, car s'ils n'avaient pas le cœur à Londres, ce ne furent pas de monstrueux kollabos.
Henri Baels présida une firme qui livra du bois aux Allemands mais l'enquête se termina par un non-lieu. Walter, au Portugal en 1941, refusa de se soumettre à une incorporation dans l'armée belge en Grande-Bretagne et tenta d'obtenir un passeport pour les USA afin d'aller y plaider la cause du roi, son beau-frère. Après la Libération, il fut jugé trois fois pour insoumission (trois ans, cinq mois, cinq mois) avant que la Cour de cassation invalide cette sanction..
C'est à meilleur droit qu'on a fait grief à Lilian d'avoir régenté la vie à Laeken pendant le long célibat du roi Baudouin , au moins jusqu'en 1960, avec le pic des inquiétudes de 1952-53 révélées par le journal d'Achille Van Acker, notamment à propos d'un voyage au Tyrol dans le même compartiment-couchettes. On peut au moins parler d'un jeune homme subjugué par sa belle-mère qui ne quitta Laeken pour le 43, avenue des Chasseurs à Argentueil (Waterloo) qu'en 1960 quand Fabiola pressa le roi de se distancier d'une belle-mère d'autant plus gênante qu'elle avait mis à profit leur lune de miel pour emporter en Brabant wallon une partie du mobilier royal.
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Dates-clés |
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1916.– Naissance le 28 novembre à Londres de Mary Lilian Baels 1941.– Mariage avec Léopold III 1942.– Naissance d'Alexandre 1951. – Naissance de Marie-Christine 1956. – Naissance de Maria-Esmeralda 1958. – Création d'une fondation cardiologique Princess Lilian, transformée en 1966 en établissement d'utilité publique |
1960. – Départ de Laeken pour Argenteuil 1983. – Mort de Léopold III 1993. – Mort de Baudouin Ier ; la princesse de Réthy n'assiste pas aux funérailles 2002. – Décès à Argenteuil |
Des obsèques nationales ?
Le Soir du samedi 8 juin 2002
CHRISTIAN LAPORTELa princesse Lilian, seconde épouse du roi Léopold III est décédée, vendredi, à 13 heures, au château d'Argenteuil. Il est encore trop tôt pour préciser quand et comment se dérouleront ses funérailles. Nationales ?
Exactement, un an, jour pour jour après la sortie du livre posthume de son époux, le roi Léopold III, « Pour l'histoire . Sur quelques épisodes de mon règne » paru simultanément en français et en néerlandais, Lilian de Réthy s'est éteinte à son domicile d'Argenteuil. Cette publication fut aussi la dernière initiative publique à destination des Belges de celle qui avait décidé de se retirer définitivement de la vie publique après la mort de son époux en 1983.
Mais qui avait toujours eu la ferme volonté de livrer pour les historiens mais surtout pour les générations futures la version de Léopold III avant et pendant la question royale.
La princesse Lilian exécutait ainsi sa dernière volonté, refusant toutefois d'apparaître en public pour la circonstance.
A ses yeux, une page était déjà tournée et on ne la vit pas non plus, par exemple, aux funérailles du roi Baudouin en août 1993, pas plus qu'elle ne vécut certains heureux événements de ses propres enfants. Il est vrai que son état de santé s'était dégradé au fil des ans. En novembre dernier, Lilian de Réthy avait été hospitalisée aux cliniques universitaires Saint-Luc pour faire soigner un œdème pulmonaire. Elle avait toutefois regagné le château Tuck, un mois plus tard. Selon le général Close, qui fut un de ses derniers conseillers, la princesse Lilian était très affaiblie et ne sortait plus de sa chambre, ne communiquant plus avec l'extérieur que par le truchement de Jeanine, sa fidèle camériste. Elle faisait l'objet de transfusions sanguines assez fréquentes. Mais elle avait conservé toute sa lucidité. Il n'empêche que ce n'était plus la princesse enthousiaste qui avait travaillé pendant des années avec les éditeurs Racine et Lannoo pour préparer le testament posthume du cinquième roi des Belges.
La nouvelle du décès a été annoncée par un communiqué du Palais royal à l'agence Belga dans lequel les enfants de Léopold III encore en vie annonçaient ensemble la mort de leur mère et belle-mère.
Le Premier ministre Guy Verhofstadt a fait de même au début de la traditionnelle conférence de presse d'après-conseil des ministres qui a démarré avec quelque retard sur l'horaire prévu. Au nom du gouvernement, le Premier ministre a présenté ses condoléances à tous les membres de la famille royale, non sans préciser que la princesse Lilian était décédée des suites d'une longue maladie.
Il a aussi précisé que l'on ne disposait pas d'informations complémentaires sur la manière dont se dérouleront les funérailles de la princesse. A cet effet, il devrait, dans les prochaines heures, rencontrer le roi Albert II.
Ce dernier a appris la nouvelle par son téléphone portable alors qu'il participait aux cérémonies du départ des troupes belges d'Allemagne.
En principe, la princesse Lilian devrait rejoindre feu son époux dans la crypte royale de Laeken. Selon la princesse Esméralda qui s'était exprimée à ce sujet naguère dans « Le Soir illustré », le roi Léopold avait en effet émis le vœu que sa seconde épouse puisse reposer à ses côtés sous Notre-Dame de Laeken.
La princesse Lilian pourrait aussi avoir droit à des funérailles solennelles, mais il est trop tôt pour le confirmer. Par contre, le drapeau au-dessus du palais de Bruxelles ne sera pas mis en berne. Cette coutume est en effet réservée aux seuls roi et reine. Mais la visite que firent, vendredi soir, le roi Albert et la reine Paola à Argenteuil confirme que des liens se sont resserrés entre les deux maisons...·
L'affaire Baels
Le Soir du samedi 8 juin 2002
CHRISTIAN LAPORTELilian fut une des personnalités les plus controversées mais aussi les plus fascinantes de l'Histoire contemporaine de la Belgique.
De par sa personnalité propre mais aussi parce que son destin croisa celui de Léopold III pendant les années noires de la Seconde guerre mondiale.
Au lendemain de celle-ci, le dénouement de la Question royale fin juillet, début août 1950 ramena l'apaisement mais il fallut attendre encore dix ans pour que la monarchie belge retrouve une réelle sérénité et se réconcilie avec le monde politique avec le départ du roi Léopold et de la princesse Lilian pour le domaine d'Argenteuil.
1. La rencontre (?)
Léopold III souffrit beaucoup du décès de sa jeune épouse, le 29 août 1935, sur les bords du lac des Quatre cantons à Kussnacht. D'autant plus qu'il se sentait quelque peu responsable du moment d'inattention qui provoqua l'accident fatal.
Son travail de deuil fut donc très lent et très long mais au Palais de Laeken, d'aucuns se demandèrent comment l'on pourrait assurer l'éducation des enfants du Roi.
Si la princesse Joséphine-Charlotte avait déjà huit ans et le prince Baudouin, presque cinq ans au moment de la mort de la reine Astrid, le prince Albert avait à peine un an. Mais Léopold III pris par les remous de la vie politique nationale particulièrement agitée dans les années trente et par la montée des périls sur le plan international ne songeait pas encore à se remarier.
Quand rencontra-t-il la future princesse de Réthy ? Cela reste une des énigmes de sa biographie. Selon certains, le Roi aurait été littéralement conquis par Lilian Baels sur les greens de golf ou sur les terrains de tennis de la bonne société à la côte.
La jeune femme dont le journaliste-écrivain Charles d'Ydewalle avait dit un jour qu'elle était belle comme une nuit grecque était certes une sportive accomplie. A l'instar du Roi.
Mais il est tout aussi plausible que leurs regards se soient croisés lors d'une des nombreuses cérémonies ou réceptions officielles où elle accompagnait son père qui fut ministre de l'Intérieur et de l'Agriculture avant de devenir gouverneur de la Flandre occidentale. Autre piste : le roi Léopold était aussi un habitué de Knokke-le-Zoute et il est vraisemblable qu'il ait côtoyé la famille Baels dans un contexte plus privé.
Du travail pour les historiens, encore que l'on dispose de documents qui montrent que la reine Elisabeth a peut-être joué un rôle décisif dans la rencontre.
L'historien et ex-parlementaire VU, Evrard Raskin qui a consacré, il y a cinq ans, une biographie non autorisée de la princesse elle la contesta globalement mais avait refusé de rencontrer l'auteur y épingla, à la suite de Jan Velaers et de Herman Van Goethem, dans leur étude toujours inégalée sur le roi Léopold III pendant la guerre, une lettre du comte Capelle, le secrétaire de Léopold III qui rapportait le vœu de la mère du Roi que l'on ramène Lilian Baels d'Anglet (près de Biarritz) où elle avait abouti après l'exode de mai 40 au château de Laeken pour distraire son fils qui se trouvait dans un état de profonde dépression physique mais aussi psychique.
2. Le mariage (1941)
C'est un véritable séisme qui frappa la Belgique, le dimanche 7 décembre lorsque tous les curés du royaume lurent en chaire de vérité une lettre pastorale du cardinal Van Roey, alors primat de Belgique annonçant que le roi Léopold III avait épousé Mary-Lilian Baels devant Dieu, le 11 septembre 1941, et qu'il venait de régulariser cette union devant les hommes, pour l'état-civil.
La lettre pastorale du cardinal ne pouvait qu'échauffer les esprits.
D'abord, il se substituait au pouvoir politique qui était, il est vrai, à Londres et qui allait d'ailleurs apprendre lui aussi la nouvelle avec une stupéfaction certaine.
Ensuite et surtout, en se mariant d'abord religieusement, le Roi s'était mis en porte à faux avec la Constitution. Pour la petite histoire, on notera que même aux yeux de l'Eglise, le mariage fut longtemps considéré comme illégal parce qu'il n'avait pas été consigné selon les prescrits canoniques dans les registres paroissiaux de Notre-Dame de Laeken...
C'était cependant un détail négligeable à côté de la commotion suscitée dans l'opinion publique. En effet, une majorité de la population, malgré toute la sympathie qu'elle avait conservé pour le Roi qui était resté à ses côtés après la capitulation, l'ayant même félicité d'avoir choisi de ne pas rejoindre l'Angleterre, ne parviendrait jamais à admettre que Léopold III puisse se marier alors que les Belges souffraient plus que jamais des rigueurs de la guerre. Et ce d'autant plus qu'il avait fait savoir qu'il était prisonnier des Allemands dans son propre palais.
L'annonce eut un impact très négatif tant sur le plan intérieur où la population connaissait de grandes restrictions qu'en Allemagne où des milliers de Belges avaient été emprisonnés ou contraints aux travaux forcés. En outre, beaucoup de familles eurent le malheur de perdre certains des leurs pour faits de résistance. Ce n'était nullement le moment d'annoncer qu'au Palais, on avait trouvé le temps de célébrer un mariage.
Dans les milieux de la noblesse aussi, des réactions très négatives fusèrent. Parce que Lilian n'était pas d'extraction noble mais aussi parce que beaucoup avaient l'impression que le Roi s'était laissé séduire par une femme particulièrement ambitieuse. La bonne société vivait aussi encore très fort dans le souvenir de la reine Astrid.
Résultat : dans certains milieux, la princesse de Réthy apparut comme une usurpatrice. Le cardinal Van Roey avait eu beau préciser que le mariage ne donnerait aucun droit à la couronne, ni à la seconde épouse de Léopold III, ni aux enfants qui en seraient issus, rien n'y fit...
Nombre de Belges, tout en comprenant le désir du Roi de donner une seconde mère à ses enfants, ne lui pardonnèrent pas cet acte. Et le mariage allait revenir de manière récurrente et parfois obsessionnelle dans les campagnes pas toujours très glorieuses de la Question royale.
Quelques mois plus tard, la naissance d'un fils, le prince Alexandre, éclairait, enfin, les Belges sur les motifs de ce mariage aussi précipité qu'anticonstitutionnel : toute la manœuvre avait donc été orchestrée par le cardinal Van Roey qui n'aurait absolument pas pu admettre que le Roi des Belges vive dans le péché.
Il reste que tout primat de Belgique qu'il fût, l'archevêque de Malines-Bruxelles était tenu lui aussi à suivre les prescrits constitutionnels. En temps normal et non de guerre, il ne fait pas de doute que son comportement l'aurait mené devant le tribunal !
Qui plus est, certains membres de l'entourage royal et non des moindres puisque le propre secrétaire du Roi était aussi dans ce cas n'avaient pas été avertis de ce mariage-surprise auquel ne prirent donc part que la mère du Roi, la reine Elisabeth, le père de Lilian, Hendrik Baels, le cardinal Van Roey et l'abbé De Schuyteneer, un ami personnel de Léopold III.
Jusqu'à leur déportation en Allemagne, le 7 juin 1944 il y a soixante ans, jour pour jour... Léopold III et la princesse Lilian ne sortirent guère de l'enceinte du château royal de Laeken, s'attachant surtout à donner une éducation aussi normale que possible, vu les circonstances à leurs enfants.
Finalement, les trois enfants de la reine Astrid adoptèrent sans restrictions leur seconde mère. Cette dernière, plus encore dit-on que le Roi, se battit pour obtenir des conditions de logement plus décentes. Les enfants royaux n'avaient droit à aucun égard des Nazis. Au contraire, lors de leur déplacement vers la forteresse de Hirchstein, ils furent exposés aux bombardements alliés, forcés de passer la nuit dans des voitures postées près des ponts, cibles potentielles des avions du camp démocratique.
3. L'occupation (1940-1944)
Dès la Libération du pays, le roi Léopold III espérait retrouver son trône mais les données politiques du moment rendirent son retour impossible, du moins, rapidement. Très vite, les Belges allaient choisir leur camp : pour ou contre Léopold III.
Des campagnes de presse, inimaginables aujourd'hui, par leur incroyable virulence mais aussi par l'utilisation d'arguments parfois très en dessous de la ceinture, allèrent se déployer jusqu'à la consultation populaire de mars 1950. Et reprendre de plus belle immédiatement après jusqu'au dénouement de la Question royale, fin juillet, début août 1950.
Si la personne de Léopold III fut souvent attaquée pour avoir accepté de rencontrer Hitler à Berchtesgaden, pour avoir préféré rester en Belgique sous le contrôle des Allemands et pour ne pas avoir posé de geste contre la discrimination qui fit que les prisonniers flamands purent rentrer rapidement au pays, c'est surtout la famille Baels qui essuya un tir nourri de critiques.
Certaines fondées, d'autres nettement moins. En fait, l'amalgame fut rapide à établir entre les positions très flamingantes d'Hendrik Baels, le père de la princesse Lilian au début de sa carrière politique par la suite, il mit pas mal d'eau dans son vin de ministre et de gouverneur et la tendance à la collaboration qu'eurent beaucoup de nationalistes flamands.
Il faut toutefois préciser qu'Hendrik Baels se rattachait à la famille politique catholique traditionnelle et n'eut pas de velléité de rejoindre les rangs des plus ultras au sein du Vlaams-Nationaal-Verbond.
Reste que le gouverneur de la Flandre-occidentale avait abandonné son poste alors que le gouvernement avait instamment prié tous les serviteurs de l'Etat de rester en place tant que les Allemands ne s'étaient rendus maîtres du territoire de leur circonscription.
Lorsqu'il s'avéra que l'armée belge ne pourrait bientôt plus résister au rouleau compresseur allemand, la famille Baels avait franchi elle aussi la frontière pour se mettre à l'abri.
Notamment pour rejoindre Lilian qui s'était engagée comme ambulancière.
Elle participa ainsi au transport des blessés et à l'évacuation des hôpitaux au fur et à mesure de l'avance des troupes allemandes. L'abandon volontaire de poste de gouverneur valut à Hendrik Baels d'être révoqué mais il allait être réhabilité par la suite après avoir pu faire valoir qu'il y avait eu une très mauvaise communication avec le gouvernement Pierlot, lui-même jeté dans la tourmente.
Deux frères de la princesse Lilian furent aussi ciblés par les antiléopoldistes. Herman Baels avait une certaine affection pour la personnalité de Mussolini.
Une attirance probablement plus émotive que réellement idéologique mais cette proximité allait souvent être utilisée. La princesse Lilian n'ignorait pas cette passion puisqu'un jour, elle lui envoya une carte postale représentant le Duce.
Un autre frère, Walter Baels défraya davantage la chronique de l'après-guerre.
L'on rappela ainsi que se trouvant au Portugal, il refusa de répondre à l'injonction de s'engager à partir de là dans les Forces belges de Grande-Bretagne. Au contraire, il apparut qu'il souhaitait partir de Lisbonne vers les Etats-Unis pour y plaider la cause de son royal beau-frère mais il n'obtint pas le précieux visa. Dans l'après-guerre, d'aucuns précisèrent que puisqu'il n'avait pas voulu rejoindre Londres qu'il était forcément acquis à la cause de l'occupant. Un raccourci un brin rapide que la justice allait casser au tout début des années cinquante.
Voilà pour le rôle sulfureux prêté aux Baels mais dans la campagne, Lilian ne fut nullement épargnée non plus.
Il y eut, certes, les comparaisons souvent très déplacées entre la princesse de Réthy et la reine Astrid dont l'effigie fut plus qu'une icône pour certains milieux pourtant très républicains !
Mais l'on critiqua surtout le fait que Lilian de Réthy avait pu jouer un rôle dans les très difficiles négociations entre son époux et le monde politique qui le rejoignit en Autriche, dans un premier temps, en Suisse ensuite, pour tenter de trouver une issue à l'impossibilité de régner qui avait précipité le prince Charles sur le trône comme Régent à partir de la fin septembre 1944.
Bien plus que l'épouse du Roi, elle y apparut parfois comme soucieuse d'influencer elle-même la décision. Et l'Histoire doit encore déterminer si à certains moments de la crise, elle n'a pas été un obstacle à une solution de compromis.
4. Les deux rois (1950-1960)
Le dimanche 12 mars 1950, après des mois de palabres, une consultation populaire fut finalement organisée pour ou contre le retour du Roi sur le trône de Belgique. Le résultat est connu : si 57 % des Belges estimèrent que Léopold III pouvait reprendre ses prérogatives, il y eut une réelle fracture entre la Flandre, largement léopoldiste et Bruxelles et la Wallonie qui ne voyaient pas son retour d'un bon œil. Finalement, le roi Léopold décida de rentrer au pays pour tenter de forcer le destin. Le 22 juillet 1950, Léopold III retrouvait le pays dans un climat pré-insurrectionnel qui allait croître jusqu'à l'explosion sociale et la menace réelle d'une marche sur Bruxelles. Bref, toutes les conditions étaient réunies pour jeter le pays dans une guerre civile, cinq ans à peine après la fin de la Seconde guerre mondiale. Il faut dire que la mort tragique de quatre ouvriers à Grâce-Berleur rendit presqu'inéluctable une abdication du roi Léopold. Pourtant, obstiné jusqu'au bout, le Roi ne céda au souhait du monde politique qui lui était encore proche que dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1950. Le 11 août, le prince Baudouin prêtait serment comme prince royal mais ne prêtera le serment de Roi que le 17 juillet de l'année suivante.
Le dénouement de la Question royale et l'abdication annoncée du roi Léopold en faveur du prince Baudouin auraient dû mettre un terme au hourvari qui agitait le pays depuis la Libération.
Il n'en fut rien : des critiques s'élevèrent désormais contre la présence au château de Laeken du roi Léopold III et de la princesse Lilian aux côtés du jeune roi Baudouin.
Un voisinage qui dérangeait d'autant plus le monde politique que le nouveau souverain ne manquait jamais de se référer à son prédécesseur, citant plus qu'à son tour son auguste père.
Et il faut dire que le jeune Roi ne se privait pas de montrer qu'il regrettait son abdication, ayant en permanence le sentiment qu'il usurpait le trône.
Cette cohabitation physique ne troubla pas trop le gouvernement social-chrétien homogène c'est lui qui dans une mouture précédente avait permis l'organisation d'une consultation populaire et restait très léopldiste même si le PSC-CVP « épura » ses propres rangs mais dérangeait vraiment la bipartite socialiste-libérale Van Acker-Liebaert qui gouverna de 1954 à 1958.
Mais les années cinquante furent aussi des années plus roses pour la princesse Lilian et Léopold III : le 6 février 1951 naissait la princesse Marie-Christine, suivie quatre ans et demi plus tard, le 30 septembre 1956, par la princesse Marie-Esmeralda.
La guérilla entre le gouvernement laïque et le roi Léopold III, cessa du reste en 1957 lorsqu'Achille Van Acker lui confia la présidence de la Commission nationale sur le progrès des sciences dans les territoires belges d'outre-mer.
Un titre qui était loin d'être honorifique car la Commission devait adresser des recommandations au gouvernement principalement dans les domaines de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique.
L'Exposition universelle de Bruxelles en 1958 fut l'occasion de voir pour la dernière fois, le roi Léopold et la princesse Lilian sur l'avant-scène publique nationale.
Le roi Baudouin l'inaugura seul le 17 avril de cette année-là. Deux ans plus tard, le pays apprit avec une joie certaine que le Roi se fiançait et se marierait avec Dona Fabiola de Mora y Aragon. Les historiens auront là aussi du travail dans le futur car il semble que Léopold III et son épouse n'aient été avertis qu'au tout dernier moment des projets de fiançailles et de mariage de leur fils et beau-fils
Le gouvernement Eyskens qui était au pouvoir à ce moment-là allait profiter de cet événement pour faire déménager le roi Léopold III et la princesse Lilian du château de Laeken au château Tuck à Argenteuil, à deux pas de la forêt de Soignes. Cette fois, le quatrième Roi des Belges renonçait définitivement à tout pouvoir d'influence.
Mais en même temps se creusa un réel fossé entre les deux Maisons. L'entente entre Laeken et Argenteuil fut loin d'être cordiale même si le roi Baudouin continua à voir son père qu'il admirait toujours avec la même ferveur...
5. Argenteuil
Lorsque le roi Baudouin et la reine Fabiola durent écourter leur voyage de noces pour cause de grandes grèves contre la loi unique et qu'ils retrouvèrent le château de Laeken, le roi Léopold III et la princesse Lilian venaient de déménager dans leur nouvelle résidence qui se trouvait à l'époque sur le territoire de la commune d'Ohain (aujourd'hui Waterloo).
Désormais, le quatrième Roi des Belges allait se consacrer de plus en plus à des expéditions scientifiques et ethnologiques et montrer qu'il avait de réels talents de photographe.
La princesse de son côté manifestait un intérêt de plus en plus grand pour la recherche cardiologique. Le prince Alexandre avait, en effet, subi une opération de coarctation (retrécissement) de l'aorte en 1957 aux Etats-Unis. Particulièrement sensibilisée à la question, la princesse décida de créer, dès l'année suivante, une fondation portant son nom qui pourrait faire progresser la recherche et la pratique chirurgicale cardiaque en Belgique.
En février 1958 déjà, le Roi et la Princesse avaient commandé un cœur artificiel à Boston afin d'améliorer le traitement des cardiopathies. Lilian de Belgique allait aussi assumer les frais de voyage de plusieurs enfants belges qui devaient être opérés d'urgence aux States. Des équipes chirurgicales de chez nous traversèrent aussi l'Atlantique pour se perfectionner lors de séjours prolongés dans les meilleurs centres cardiologiques américains.
Et en 1961, était inauguré, en présence de Léopold et de Lilian, un nouveau laboratoire de recherche cardiaque à l'hôpital Saint-Pierre à Bruxelles
Après avoir été lancée par le professeur Jean Lequime (ULB), la fondation a été dirigée depuis lors par le professeur Charles van Ypersele de Strihou (UCL). Dans un souci de pluralisme bien compris, le Roi et la Princesse visitèrent aussi les autres universités à la pointe de la recherche.
L'on eût pu croire que le couple ne réapparaîtrait plus sur des « unes » scandaleuses après ce que l'on avait constaté pendant la Question royale. Fausse illusion : alors que le Roi effectuait, en octobre 1962, un nouveau voyage scientifique en Amazonie sans la princesse Lilian, cette dernière fut au centre d'articles concernant leur vie (peu) commune dans la presse à sensation.
On sait que la famille royale réagit rarement aux ragots mais ici le roi Léopold estima devoir sortir de son devoir de réserve pour contrer les bruits les plus offensants et les plus scandaleux. Et ce d'autant plus qu' aucune voix autorisée ne s'est spontanément fait entendre pour réfuter ces attaques perfides. Une réaction qui vaut une citation extensive car elle montre combien le Roi avait été blessé par ces nouvelles attaques. Léopold III confia donc une déclaration personnelle à l'Agence Belga. Depuis 1951, y expliquait-il, je me suis toujours tenu à l'écart, sans cesser cependant de mettre mon expérience au service du pays. En contrepartie, je crois pouvoir bénéficier de la paix que nos lois garantissent à l'homme privé. Cet espoir a été constamment déçu.
Et de rendre hommage à la princesse Lilian : Depuis plus de vingt ans mon épouse a partagé mes joies et mes peines : elle m'a rendu un foyer, elle m'a aidé à élever les enfants que m'avait donnés la reine Astrid et s'est consacrée à eux avec un dévouement et une tendresse qui ont fait d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui.
Et de conclure : Nous n'avons, mon épouse et moi, d'autre désir que de vivre en paix dans l'intimité de notre foyer d'Argenteuil en nous consacrant aux activités d'ordre scientifique, philanthropique et social pour lesquelles nous éprouvons un intérêt très prononcé.
Dix ans plus tard, le Roi et la princesse créaient un Fonds Léopold III dont l'objectif principal était et reste, aujourd'hui sous la direction de la princesse Marie-Esmeralda l'exploration et la conservation de la nature. Il portèrent aussi sur les fonts baptismaux une Fondation scientifique internationale poursuivant un but similaire et une Fondation belge de lutte contre la lèpre.
Après la mort du Roi, la princesse Lilian ne se manifesta plus officiellement hors les murs d'Argenteuil. A deux exceptions toutefois : en 1995, avec le prince Alexandre, elle avait esté en justice contre Pierre Mertens dont le roman, « Une paix royale » qui avait, selon eux, joué sur la confusion entre la réalité et l'imaginaire pour induire chez le lecteur une perception fausse de leurs personnages. Puis, plus près de nous, au printemps de 2001, elle tint à faire publier, dans les deux grandes langues nationales, la vision personnelle de feu son époux sur les événements qui ont précipité la question royale.
Une ultime intervention publique « pour l'Histoire » mais davantage encore pour la mémoire de Léopold III, injustement bafouée, à ses yeux. Une aventure éditoriale qu'elle assuma seule, sans jamais en référer à l'autre Maison royale, celle de Laeken.
Le succès éditorial mais davantage encore le débat serein qui en était issu avaient réjoui la Princesse. Qui pouvait dès se préparer à faire le grand voyage pour retrouver celui qu'elle aimait.·
Raison de femme et raison d'État
Le Soir du samedi 8 juin 2002
BÉATRICE DELVAUX – Rédactrice en chefLa mort d'une « épouse de » ne vaut pas la une des journaux, tout juste un entrefilet et quelques pages dans les magazines people. La mort d'une femme « juste belle » ne mérite pas davantage. Et pourtant, la disparition de Lilian, femme d'une « exceptionnelle beauté » et « épouse de » Léopold III échappe à cette hiérarchie de l'information. Tout simplement parce que c'est à ces deux simples titres, sans autre légitimité, que cette femme a influé sur notre Histoire.
Les historiens sont catégoriques : Lilian est la seule épouse royale avec Elisabeth, femme d'Albert Ier à avoir exercé une réelle influence sur le devenir de la monarchie belge. Plus que cela même, son intrusion sur coup de foudre dans la vie de Léopold III changera à tout jamais les rapports des Belges à leur Roi. Et marquera, après la Question royale et l'abdication du monarque en faveur de Baudouin, la fin du concept de monarchie puissante et influente, faisant place à un rôle très strictement contingenté par la Constitution. Pour en arriver aujourd'hui et à juste titre à cette seule justification de ciment national, tolérée car « pratique » dans un pays toujours en proie à l'éclatement.
Mais quel crime a donc commis cette princesse pour amener les Belges à repousser un Roi qu'ils avaient admiré au début de la guerre ? Qu'a-t-elle fait de si terrible pour s'attirer les sobriquets et les insultes d'une population qui avait jusqu'alors adulé ses reines ? Liliane Baels, petite fille riche, élevée et programmée pour accomplir l'ascension sociale d'une famille, a tout simplement mis l'histoire au service de ses ambitions étriquées, perdant de vue une notion à laquelle elle n'avait sans doute jamais été confrontée : la raison d'Etat. Il est peu demandé finalement aux épouses d'hommes publics, si ce n'est de n'être jamais un obstacle sur le chemin de la dignité et du devoir.
Un roi ne peut-il tomber amoureux ? Un roi ne peut-il se marier et refaire sa vie ? Un roi ne peut-il partir en voyage de noces ? Sans aucun doute, mais pas lorsque son peuple souffre, se bat, est captif. « Etrange prisonnier qui peut partir en voyage de noces », dira-t-on à l'époque. La vie privée de Léopold III ne sera pendant quelques mois qu'une accumulation d'erreurs qui conduiront à son abdication. Son isolement à l'étranger, son autoritarisme l'empêcheront de comprendre le message populaire qui lui est donné quant à l'évolution souhaitée de la monarchie. Sur les deux plans, Lilian confortera l'erreur royale.
Injustifiable politiquement, l'influence exercée par la belle Lilian sur son époux de roi reste pourtant terriblement compréhensible. Mieux : perceptible. Se mesurant à cette fascination que ce beau visage n'a cessé d'exercer. Et si Lilian de Réthy emporte définitivement dans sa mort, la fameuse Question royale, son pouvoir d'attraction et sa séduction restent, eux, entiers. Mystérieux.
« Les Belges gardaient une image mythique d'Astrid »
Michel Dumoulin, professeur à l'UCL, auteur de « Léopold III : de la controverse à l'histoire » (Complexe, 2001) et « Spaak » (Racine, 1999)
Le Soir du samedi 8 juin 2002
Propos recueillis par DOMINIQUE BERNS
Le décès de Lilian Baels, princesse de Réthy, fait resurgir la question royale et en particulier le mariage du roi Léopold III en 1941 et les conséquences qu'il a eues sur la monarchie et la politique belges.
Indubitablement. D'une part, ce qui a été reproché, c'est l'antériorité du mariage religieux sur le mariage civil. Mais le facteur qui a le plus mobilisé l'opinion publique, c'est le fait que le roi s'est remarié, alors qu'il était prisonnier et qu'il avait annoncé qu'il ne poserait aucun acte une fois ce statut accepté en mai-juin 1940. L'opinion hostile au roi s'est saisie de cet élément notamment en l'opposant au sort que connaissaient les soldats et les officiers prisonniers en Allemagne. Un 3e élément a également beaucoup joué : c'est l'opposition entre Lilian Baels et la reine Astrid, décédée en 1935, dont la population gardait une image sans doute quelque peu mythique : fée venue du nord, attentive aux plus défavorisés pendant la Grande Dépression... C'est l'alchimie entre ces différents facteurs qui a fait que ce mariage fut très mal perçu.
Déjà pendant la guerre ?
Oui. Le mariage est annoncé dans les Eglises le 7 décembre, au lendemain de la cérémonie. Cela suscitera des réactions très dures, notamment dans « La Voix des Belges », un organe de la presse clandestine dirigé par un jésuite, Camille Joset, qui n'est pas antimonarchiste ou antiléopoldiste. Signalons aussi la colère de nombreuses grandes familles du quartier Léopold, qui, avec leur tradition aristocratique, ont pris de mauvaise part que le roi épouse une femme n'appartenant pas à la noblesse. La critique ne venait pas seulement d'une gauche laïque.
On a critiqué l'influence de Lilian Baels sur Léopold III : elle aurait renforcé les tendances élitiste et autoritaire du roi...
Lilian Baels était une personne passionnée. Et cela a certainement eut plusieurs conséquences. Premièrement, je ne suis pas loin de penser qu'elle a pu imaginer qu'elle serait un jour reine des Belges et qu'elle a dû faire pression sur son mari pour qu'il s'efforce qu'il en soit ainsi. Deuxièmement, on peut penser que durant l'exil en Suisse de 1946 à 1950 (NDLR : durant lequel le prince Charles, le frère de Léopold III, est régent), elle a encouragé le roi à durcir sa position. Certaines éléments tirés des archives permettent de le penser. Il faut se souvenir qu'à la fin de la guerre, les Chambres réunies considèrent qu'elles ne peuvent constater la fin de l'impossibilité de régner du roi. Il aurait fallu voter une loi, mais il ne se trouva pas de majorité. Et jusqu'en 1950, les discussions seront incessantes entre les partis de la majorité : catholique, libéral et socialiste (les communistes étant très rapidement sortis du gouvernement).
L'Affaire royale commence donc dès 1945...
Certains disent qu'elle commence dès 1934. Si le PSB est opposé au retour du roi, c'est parce qu'il lui reproche son attitude pendant, mais aussi avant la guerre… On lui reproche de ne pas avoir bien intégré le fait que le suffrage universel existait depuis 1919 et qu'il y avait lieu de jouer ce jeu démocratique ; on lui reproche son antiparlementarisme et sa volonté de renforcer outre mesure le pouvoir exécutif ; on lui reproche la politique étrangère de neutralité adopté par la Belgique en 1936 – en faisant sembler d'oublier qu'elle a été voulue par van Zeeland et Paul-Henri Spaak. S'ajoutent, pendant la guerre, le mariage avec Lilian Baels et la rencontre à Berchtesgaden avec Hitler.
Et son Testament politique de 1944. Pourquoi ?
C'est un élément très important. S'il n'y avais pas eu ce Testament politique, on aurait peut-être pardonné le mariage du roi avec Lilian Baels. Le testament politique est une gaffe monumentale sur deux points au moins. Le premier concerne le gouvernement de 1940. Le second a trait aux relations internationales. Dans son Testament politique, le roi refuse de reconnaître les engagements internationaux pris par la Belgique pendant le conflit : la Charte des Nations unies, l'accord monétaire Benelux et surtout les accords secrets qui lient la Belgique, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à propos de l'uranium du Katanga (au Congo belge). Cela n'a pas été sans inquiéter Londres et Washington, qui étaient convaincus que le Katanga était la seule grande réserve d'uranium au monde. Dès la fin de la guerre, ayant eu connaissance du texte du Testament politique, Américains et Britanniques ne voulaient pas voir revenir Léopold III en Belgique.
Par la suite, a-t-on pu mettre en évidence l'influence de Lilian Baels sur le roi ?
J'ai déjà parlé du fait que son caractère entier a pu avoir renforcé l'attitude parfois extrêmement butée de Léopold III pendant l'exil en Suisse. Un deuxième élément devrait être progressivement mis au jour, mais la recherche historique est encore balbutiante. De l'abdication du roi jusqu'au mariage de Baudouin, Léopold, contrairement à l'image reçue d'un roi qui s'efface, continue à jouer un rôle en Belgique. Lilian et Léopold III vivaient à Laeken, sous le même toit que Baudouin. En maintes circonstances, Léopold III a continué à donner son avis à son fils. Par ailleurs, Lilian, qui a eu l'énorme mérite de poursuivre l'éducation de Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte, entretenait des liens humains très fort les trois enfants du premier lit de Léopold. Il est vraisemblable qu'elle a contribué à renforcer les sentiment très durs que Baudouin entretenait à l'égard de certains membres de la vie politique. Il ne pardonne pas à la majorité des socialistes, mais il était aussi hostile à Gaston Eyskens : Baudouin, à l'instar de Léopold III, considérait qu'il avait trahi. Car côté catholique, il n'y avait pas une majorité favorable au retour du roi et Eyskens poussait à la charrette de l'abdication en dépit du résultat de la consultation populaire (NDLR : une Flandre majoritairement favorable au Roi). En 1959, Léopold III annonce qu'il va quitter Laeken. Mais c'est une décision du gouvernement Eyskens. Ejectés de Laeken, Léopold III et Lilian Baels s'installeront en 1960 à Argenteuil, dans la foulée du mariage avec Fabiola. Certains disent que le cardinal Suenens aurait beaucoup insisté pour qu'il y ait une distance suffisante entre Baudouin et Léopold. En tout cas, la séparation sera dure, puisqu'ils ne se revoient qu'aux funérailles de Charles en 1983. ·
« L'amour était une affaire privée ; pas le mariage »
Serge Moureaux, avocat, ancien parlementaire, auteur de « Léopold III, la tentation autoritaire. Réponses à 'Pour l'histoire' » (Luc Pire, 2002)
Le Soir du samedi 8 juin 2002
Propos recueillis par Dominique BernsLe décès de la princesse de Réthy fait resurgir le spectre de la question royale et du mariage du roi en pleine guerre, qui lui sera lourdement reproché par la suite. Ce mariage va profondément marqué la monarchie, au risque même de l'ébranler. Que sait-on de la personnalité de Lilian Baels ?
J'ai du respect pour la personne et surtout pour la mort. Dans mon livre, je n'ai pas abordé ce sujet. C'est une tradition de famille. Mon père était de la même opinion : ce mariage en tant que tel, cette relation appartenait au domaine privé du roi ; on ne pénètre pas dans les appartements privés du roi. Je n'ai jamais voulu ramener l'affaires royale au mariage du roi. Savoir s'il devait épouser Lilian Baels était une affaire privée. Mais ce mariage était critiquable à trois égards. Premièrement, il allait à l'encontre de l'image d'Epinal du roi prisonnier, partageant le sort de la population et des 150.000 soldats wallons prisonniers en Allemagne. Il va choquer une partie de l'opinion. Deuxièmement, ce qui pose également un problème, c'est le fait que le mariage religieux ait précédé le mariage civil. Cela a blessé les laïques de ce pays. Le roi, avec la complicité du cardinal Van Roey, a violé la Constitution, qu'il avait juré d'observer lors de son accession au trône en 1934. Dans l'acte officiel du mariage, Léopold III ramène le mariage civil à une formalité (NDLR : dans cet acte, le roi retire le droit de succession au trône aux enfants à naître de ce mariage). Troisièmement, il attribue, toujours dans cet acte officiel, les titres allemands de sa famille Saxe Cobourg Gotha à la princesse de Réthy. La reprise des titres allemands en 1941, en pleine guerre, était une flagornerie à l'égard du IIIe Reich. Il faut savoir que son père, Albert Ier, y avait renoncé en 1922 à la suite de la première guerre et de l'invasion de la Belgique par l'Allemagne. Ainsi, les enfants de Léopold III étaient seulement princes et princesses de Belgique. Il est vrai que Lilian Baels n'a jamais porté ces titres. Depuis lors, plus personne d'ailleurs ne les a portés.
Ces trois aspects ont joué un rôle dans le déroulement de la question royale. Mais il y eut d'autres facteurs : l'entrevue de Wynendael, où intervient la rupture entre le roi et le gouvernement le 25 mai 1940 ; la rencontre avec Hitler à Bertchesgaden; et le testament politique du roi de 1944 qui illustre sa pensée politique et sociale. Dans ce texte, il s'oppose au retour aux affaires du gouvernement de Londres et il remet en cause les accords entre les Alliés et le gouvernement de Londres, notamment ceux conclus avec les Etats-Unis et l'Angleterre à propos de l'uranium du Congo. C'était une énorme erreur. Ce texte montre que le roi, en 1944, n'envisage pas encore la défaite allemande, qu'il est en retard sur l'opinion publique aussi bien au niveau de l'analyse de la situation présente que dans ses conceptions de l'avenir. Il est très clair qu'en 1940 la tentation autoritaire existe chez beaucoup de gens. Mais, au fur et à mesure du déroulement de la guerre, ceux-là vont évoluer, étant influencé par l'occupation allemande, les pénuries, les déportations… Le roi, lui, n'évolue pas.
Quid de l'influence de Lilian Baels sur Léopold III ?
La personnalité de l'épouse du roi n'est pas, à mes yeux, un problème, et certainement pas un problème politique. Je n'ai jamais voulu non plus me pencher sur la personnalité du père et du frère de Lilian Baels.
Il faut souligner qu'elle fut très fidèle, et j'ai du respect pour son attachement et sa fidélité au roi. Même si je pense qu'elle n'aurait pas dû diffuser le Livre blanc du secrétariat du roi de 1946. Léopold III avait lui-même bloqué la diffusion de ce document. Ce « livre blanc » est un texte peu habile. Il veut faire de Léopold III un vrai patriote, par opposition au gouvernement Pierlot qui s'était réfugié à Londres. Mais, cette thèse, Léopold III ne la défend pas dans « Pour l'histoire », ses carnets récemment publiés par la princesse de Réthy comme le roi l'avait laissé libre de le faire. Quand à l'influence qu'a pu avoir Lilian Baels, c'est de la spéculation, pas de l'histoire.·
Antoinette Spaak : « Un rôle négatif »
Le Soir du samedi 8 juin 2002
WILLIAM BOURTONMinistre des Affaires étrangères presque sans interruption de 1938 à 1949, Paul-Henry Spaak occupa aussi, à trois reprises, le poste de Premier ministre : en 1938-1939, 1946 et 1947-1949. C'est assez dire s'il fut l'un des acteurs de tout premier plan des événements qui déchirèrent la Belgique, tant lors de la défaite de mai 1940 que durant l'affaire royale, entre septembre 1944 et août 1950.
Paul-Henry Spaak est décédé en 1972. Depuis, sa fille, Antoinette Spaak, veille sur l'héritage historique et intellectuel qu'il a laissé. Un « devoir moral » qui, l'an dernier, la fit réagir à certains propos posthume de Léopold III, publiés dans ses Mémoires de guerre (« Pour l'histoire »). Nous avons sollicité sa réaction au décès de la princesse Lilian.
Des conversations qu'elle a eues avec son père sur le sujet, Antoinette Spaak retient que la princesse Lilian fut très engagée dans toute l'affaire royale. En 1944, elle n'a pas voulu transiger, explique la ministre d'Etat. On aurait pu imaginer qu'une femme moins engagée politiquement aurait pu avoir une influence qui aurait arrondi les angles. Elle, pas. Je pense qu'elle a joué un rôle négatif. Pour elle, il fallait que le gouvernement Pierlot fasse amende honorable. Par fidélité à son époux et par engagement, elle était très persuadée qu'il avait bien fait.
Outre son influence sur Léopold III, on a également évoqué son emprise sur le jeune roi Baudouin... Je tiens d'abord à dire qu'elle fut une excellente deuxième mère pour ses trois enfants : tous l'ont affirmé, intervient Antoinette Spaaak. Pour le reste, jusqu'à son mariage avec la reine Fabiola, il est clair que tant la princesse Lilian que le roi Léopold ont eu une influence sur le jeune roi Baudouin qui, à un moment donné, a paru excessive au gouvernement.
Mme Spaak discerne également l'ombre de Lilian derrière le mouvement de « réhabilitation » de Léopold III, dans la foulée de la publication de « Pour l'histoire ». Elle a eu un rôle décisif dans la sortie de ce livre qui, sur le plan historique, n'est pas sans défaut, lâche-t-elle. Un rôle dans la parfaite continuité de ce que j'ai dit plus haut sur son rôle en 1945. Elle était complètement engagée dans le fait de défendre le personnage politique du roi. Attention, ce n'est pas une critique : c'est une constatation...
Et Antoinette Spaak d'expliquer qu'elle eut l'occasion de rencontrer la princesse, en compagnie du roi Léopold. Elle avait nombre d'admirateurs de très grande classe ; ils admiraient son intelligence, son caractère, sans parler de sa beauté.·
A Argenteuil, la princesse recevait les grands de ce monde
Le Soir du samedi 8 juin 2002
ÉRIC MEUWISSENLa dernière fois que je me suis rendu à Argenteuil, se souvient le bourgmestre de Waterloo Serge Kubla , la princesse m'avait montré son album de photos reprenant les personnalités qui s'étaient rendues au domaine depuis 1960. Je me suis rendu compte à quel point cette dame avait tissé un réseau de relations au plus haut niveau à travers le monde. Et j'ai été impressionné d'apprendre que tant de grands de ce monde étaient venus à Argenteuil en toute discrétion.
Et le ministre Kubla de se rappeler l'attachement incroyable que manifestait la princesse pour ce merveilleux domaine qu'est Argenteuil. C'est d'ailleurs là qu'elle est décédée ce vendredi. Elle y vivait au milieu de ses hardes de cerfs et autre troupeaux de biches.
Argenteuil a toujours intrigué le grand public. D'autant que beaucoup de gens confondent toujours les deux châteaux de l'ancien domaine du comte de Meeûs. Un domaine qui se partage entre le château royal et le château de Meeûs occupé aujourd'hui par la Scandinavian School. Une confusion qui ajoute encore au mystère de cette propriété perpétuellement surveillée et qui s'étale sur 143 hectares derrière une impressionnante barricade de béton.
C'est en décembre 1960 que le roi et sa princesse y débarquèrent. Un coup dur pour Lilian de Réthy, car ce déménagement signifiait qu'elle ne pourrait plus jouer aucun rôle dans la vie publique.
Plus de 25 millions de francs furent dépensés pour accueillir dignement le couple à Argenteuil. Du marbre rose fut posé dans la salle de bains. Et puis il fallut meubler le castel. L'épisode du « pillage » du palais de Laeken pendant la lune de miel de Baudouin est bien connu. Quand les tourtereaux revinrent, ils trouvèrent un palais vidé d'une bonne partie de son mobilier qui avait pris la direction d'Argenteuil. A partir de ce moment, ce fut la rupture entre Baudouin et sa belle-mère.
Pour Waterloo, c'est un page d'histoire qui se tourne. Les habitants ne la croiseront plus lorsqu'elle faisait ses courses elle-même et notamment à la crémerie Saint-Michel.·
Robert Close : « Une narratrice fascinante »
Le Soir du samedi 8 juin 2002
STÉPHANE DETAILLEAuteur de l'ouvrage « Léopold III : les non-dits », le général Robert Close était devenu un familier du domaine d'Argenteuil où la princesse Lilian l'avait personnellement chargé, dès 1996, de travailler sur les archives de Léopold III.
Cinq ans durant, raconte le général Close, je me suis rendu à Argenteuil deux à trois fois par semaine. La princesse Lilian me retrouvait invariablement, en fin d'après-midi, dans le bureau du roi qu'elle m'avait elle-même prié d'occuper pour ce travail. Selon les jours, elle passait ainsi deux heures à me faire part de ses propres souvenirs.
C'était, poursuit-il, un véritable plaisir car la princesse Lilian avait pour les choses et les gens une curiosité inextinguible. Sa conversation était en tout point fascinante. C'était une narratrice exceptionnelle, douée d'une mémoire prodigieuse, d'un grand sens de l'humour et d'un goût délicieux pour l'anecdote. Je me souviens ainsi du talent avec lequel elle m'avait dépeint la fameuse exhumation, en mai 1945, des œuvres d'art confisquées par Goering et cachées dans les mines de sel autrichiennes d'Alt Aussee : une scène à laquelle le Roi et la princesse avaient assisté à l'invitation du général Patch (NDLR : le général américain qui avait « libéré » le château autrichien de Strobl où le couple était assigné à résidence). Le premier tableau exhumé était un Goya, le second un Vermeer de Delft. Quand apparurent deux des tableaux qui constituaient le triptyque de « L'Agneau mystique », la princesse s'était exclamée : « Mais c'est à nous ! ». Eisenhower avait aussitôt ordonné le rapatriement de l'œuvre en Belgique...
Le général Close avait rencontré une dernière fois la princesse Lilian en novembre dernier, peu avant son hospitalisation. Depuis, elle était confinée dans sa chambre à Argenteuil mais nous continuions à échanger de la correspondance. La princesse avait conservé toute sa lucidité et sa grande sollicitude. Au début de cette semaine encore, elle m'avait prié de lui donner des nouvelles de ma santé.·
Le faux brûlot Mertens
Le Soir du samedi 8 juin 2002
MARC VANESSEEn cette fin du mois d'août 1995, Pierre Mertens arrive heureux devant les grilles du château d'Argenteuil. Au vigile qui défend l'aristocratique demeure, l'écrivain remet un exemplaire de son dernier roman à destination de la princesse Lilian. Je voulais qu'elle soit la première lectrice, insiste l'auteur d'« Une paix royale », auquel nous apprenions hier le décès de la princesse. Nous avions pris rendez-vous pour discuter du livre la semaine suivante. Mais, trois jours plus tard, sa secrétaire m'a appelé pour annuler. J'ai aussitôt compris que les choses se gâtaient...
Quelques jours plus tard, Pierre Mertens se trouve au cœur d'un colloque international à Bruxelles, entouré d'éminents auteurs penchés sur l'ensemble de son œuvre et, bien sûr, son dernier roman qui alimente déjà la controverse. C'est en plein milieu de ce colloque que j'ai été interpellé par un huissier qui m'a annoncé la citation en justice suite à l'action introduite par la princesse Lilian. L'objet du délit ? Une quarantaine de lignes dans un océan de 490 pages que la princesse trouve outrageantes pour elle et son fils Alexandre.
Si l'argument du livre tourne autour de la famille royale, il faut insister sur le fait que le propos principal du roman (donc, une fiction !) ne consiste pas à brocarder les membres de la famille royale, mais plutôt de mettre en parallèle le destin anonyme de Pierre Raymond, guide assermenté, et le destin public de Léopold III sur les traces duquel s'est lancé le héros narrateur.
Lilian de Réthy et Alexandre ont aussitôt attaqué en justice et obtenu du juge des référés parisien que le livre ne puisse plus paraître en librairie que moyennant deux coupes, rappelle Alain Berenboom, l'avocat de Pierre Mertens. Il est donc reparu immédiatement censuré avec une mention en lieu et place des passages supprimés signalant la décision de justice.
Largement soutenu par le monde de l'édition ainsi que par des écrivains de renom (Rushdie, Fuentes, Kundera, Henry-Lévy, Robbe-Grillet, Semprun...) qui voient dans cette « affaire Mertens » une restauration de la censure, Pierre Mertens finira par gagner le second round judiciaire, le plus important puisqu'il s'agissait cette fois de débattre du fond. Dopé par leur victoire en référé, Lilian et Alexandre réclamaient la suppression d'une trentaine de passages supplémentaires et 36 millions de francs belges en dommage et intérêts. Et, à la surprise générale, le juge prend le contre-pied du juge des référés, poursuit Alain Berenboom, en rétablissant le texte intégral, mais avec obligation de mentionner dans une page intérieure le fait que Lilian et Alexandre se sont sentis insultés par les extraits des pages 295 et 296, 304 et 305, ce qui, évidemment poussait le lecteur à foncer sur ces passages (lire le texto).
A ce jour, plus de 30.200 exemplaires du roman ont été vendus en librairie, nous confirme-t-on aux éditions du Seuil. Quant à Pierre Mertens, victime victorieuse de cette médiocre affaire Je le prends comme un hommage à la fiction , il nous confiait ces commentaires appuyés sur la princesse disparue : Tous ceux qui ont tenté de la réduire pour l'embellir ou l'accabler se sont totalement trompés. Elle s'assumait parfaitement. Femme de caractère, impérieuse, mais mal entourée, elle était totalement responsable de son destin.·
Les passages litigieux
Voici l'essentiel des deux extraits d'« Une paix royale » qui avaient été supprimés après la première décision de la justice française.
1. Pages 295 et 296, le narrateur parle du prince Alexandre. Du reste, eût-elle engagé à son service un personnage aussi patibulaire, vieux loubard usé sans doute par une sorte de débauche, et dont la silhouette de flambeur éteint ne portait pas à la moindre confiance ? (...). Il n'y avait plus là, tombé de sa monture, qu'un jockey empâté préférant un ballon de cognac à l'Earl Grey de rigueur. Il ne se gênait pas pour ouvrir sa gazette à la page boursière, sous les yeux d'une femme qui, depuis belle lurette, avait choisi de ne plus se formaliser des mufleries, voire des incartades, où se diluait un « Monseigneur » peut-être échangé naguère par mégarde, à la maternité, contre un prince authentique.(...)
2. Pages 304 et 305, la princesse Lilian parle du roi Baudouin. Rappelez-vous toujours, cher monsieur, que le fils du roi (...) n'a jamais été ni amoureux ni malheureux. (...) En 1960, il fut presque fiancé à une princesse française : quand il apprit qu'une nuit elle avait voulu visiter les docks et les quartiers portuaires d'Anvers, il la répudia aussitôt. Elle aurait pourtant été passionnante à ses côtés, ne croyez-vous pas ? (...) Tel fut l'homme qui, à l'automne de la même année 1960, se fiança avec une femme stérile et entreprit un pèlerinage à Lourdes ! (...) Léopold a été furieux d'imaginer son fils se mariant sans amour, sous l'influence du cardinal. Il aurait dû être curé. (...) Un autre jour, le roi, son père, mon mari, lui a dit : « Baudouin, n'oublie jamais que tu n'es payé que pour agir : ton règne sera long, car tu ne gênes personne... » (...) Et vous savez bien, monsieur, que ce fut vrai, n'est-ce pas ?