Les mythes belges démystifiés.
Actualité politique et sociale Lundi (7 août 1995)
Godefroy de Bouillon, les 600 Franchimontois, Albert Ier, les comtes d'Egmont et de Hornes… Autant de noms qui fleurent bon la salle de classe et la fierté d'être belge. Pourtant, derrière la légende se cachent bien souvent des personnages complexes, aux motivations parfois ambiguës, aux destins rarement sans taches. Ce sont ces zones d'ombre qu'Anne Morelli, historienne à l'ULB, a voulu explorer. Réunissant autour d'elle une équipe d'historiens francophones et néerlandophones, elle a opéré, dans un ouvrage paru récemment (1), une lente déconstruction des mythes qui ont fait l'histoire de ce pays, ou qui la feront. Belges au cœur fragile, s'abstenir.
B P. -
Pourquoi avoir pris la direction de ce livre ?
A. M. –
Aucune tentative globale de déconstruction des grands mythes nationaux et régionaux n'avait été entreprise jusqu'ici en Belgique, à la différence de la plupart de nos voisins européens. Ce que nous écrivons n'a rien d'original pour certains historiens, mais leurs travaux ne dépassent que rarement les
cénacles universitaires. Le livre est un peu un « scoop » pour le grand public, habituellement abreuvé par une histoire simplifiée, vulgarisée, et souvent utilisée comme démonstration du pouvoir politique. Nous avons voulu faire un ouvrage à la fois accessible et sérieux.
B P. -
Cela veut-il dire que tous les historiens ne sont pas objectifs ?
A. M.
–
Je ne connais aucun historien qui soit asexué politiquement. Il s'inscrit dans son époque, avec ses préoccupations, ses sympathies. En tant que tel, à partir de son présent, il compose, consciemment ou non, le passé comme il le voit, comme il voudrait le voir ou comme on lui demande de
le voir.
B P. -
Pourquoi avoir choisi de rédiger ce livre aujourd'hui ?
A. M.
–
C'est un moment propice, parce que les structures politiques belges sont en train de changer. Nous sommes arrivés au sommet de la montagne, d'où nous pouvons observer les anciens mythes de la Belgique unitaire (Godefroy de Bouillon, la révolution de 1830, le roi Albert Ier), et ceux de la Belgique en
construction, les mythes régionaux, comme Jules Destrée ou les victimes flamandes de la première guerre mondiale.
B P. -
Qu'avez-vous voulu démontrer à travers ce livre ?
A. M.
–
Nous n'avons pas voulu démontrer, mais expliquer. Nous ne nous considérons pas comme le Messie apportant le message de vérité. On peut aimer une légende, mais il faut savoir que ce n'est qu'une légende. Bien plus, il ne faut pas être dupes des prochains mythes en construction. Les mythes identitaires se
construisent le plus souvent contre quelque chose, ce sont des mythes différenciateurs. Ils gomment les tensions internes au groupe et le définisse par exclusion par rapport aux autres groupes.
B P. -
Comment un mythe se construit-il ?
A. M.
–
Créer un mythe, c'est chercher dans le passé des justifications à une situation présente non telle qu'elle est, mais telle qu'on la voudrait. Le meilleur exemple vient du XIXe siècle où le romantisme lance l'idée d'une « âme », d'un « génie », définissant chaque peuple. À la
recherche de cette âme, les historiens ont trouvé dans le passé des faits qui, interprétés, ont servi cette finalité identitaire. Chez nous, Henri Pirenne, qui reste un grand savant, a procédé de la sorte pour trouver à la Belgique des racines dans l'éternité. Par la suite, les manuels d'histoire et la
vulgarisation historique vont perpétuer ces mythes, les inscrire dans la conscience patriotique collective. L'inscription dans la ville, statues, noms de rue, y joue aussi un rôle important.
B P. -
En mettant à mal ces mythes identitaires, ne craignez-vous pas que l'on vous taxe d'antipatriotisme ?
A. M.
–
Nous n'avons pas de message politique. Nous réagissons simplement en tant que scientifiques et en tant que citoyens. Notre but n'est pas de disloquer la Belgique. J'ai refusé que la couverture du livre représente un drapeau belge déchiré. On n'aurait d'ailleurs pas fait le livre sans la deuxième partie,
qui s'attaque aux mythes wallons, flamands, et même bruxellois.
B P. -
Outre les mythes régionaux, voyez-vous d'autres mythes en construction ?
A. M.
–
Oui, on assiste pour le moment à la naissance d'un nouveau mythe européen, centré autour de grandes figures historiques comme Charlemagne, mais aussi de personnalités plus contemporaines, comme Robert Schuman. C'est regrettable. Il n'est pas nécessaire de mentir aux gens, de construire des mythes de toutes
pièces. La base de l'unité européenne, c'est peut-être tout simplement la volonté commune de vivre ensemble.
B P. -
En ne proposant aucun mythe de remplacement, n'apparaissez-vous pas comme des pourvoyeurs de crise d'identité ?
A. M.
–
Certes, tout le monde a besoin d'une identité, de s'inscrire dans un groupe. Mais cette identité peut être multiple, et non pas réductrice. L'identité pourrait ressembler à une pâte feuilletée. On peut appartenir à un village, à une région, à un pays, mais aussi avoir un métier, un engagement
social, parler une langue ou tout simplement être un homme ou une femme sans que l'une de ces identités exclue l'autre. Il n'y a pas d'identité monolithique, mais, au contraire, pluralité d'identités, dont la résultante est un être unique.
Propos recueillis par BERNARD PADOAN
(1) « Les grands mythes de l'histoire de Belgique », Ed. Vie Ouvrière, 1995.
Opinions et débats Lundi (28 août 1995)
(…) Cet article (« Le Soir » du 9 août) décrit parfaitement ce qu'il y a lieu de dire au sujet des mythes (j'allais écrire des sophismes) artificiellement entretenus par certains politiciens ultra-nationalistes flamands pour défendre une opinion mystificatrice concernant la mort
tellement linguistiquement injuste des soldats flamands de l'Yser en 1914-1918 et dont le fait, de toute évidence, ne pouvait être imputable qu'au seul commandement francophone.
Ces sophismes se basent sur deux argumentations volontairement énoncées de manière inexacte : tout d'abord des morts exclusivement flamands et, ensuite, morts uniquement à cause d'un commandement essentiellement francophone ignorant la langue du vaillant soldat flamand. Et l'on se sert – habilement ! –
de ces deux affirmations sur des faits qui datent de septante-cinq (!) ans pour revendiquer des privilèges actuels pour la Flandre.(…)
Disons, incidemment et pour rétablir la vérité, qu'il devait bien y avoir également quelques soldats wallons dans les tranchées de l'Yser pour partager les inconvénients de la situation ainsi que les chiffres de la mortalité.(…)
Enfin, en ce qui concerne l'incompréhension des ordres qui aurait été à l'origine des pertes flamandes, que l'on ne vienne pas nous affirmer que, lorsque l'on passe des journées et des nuits, vivant côte à côte dans un lieu confiné tel qu'une tranchée, et ce pendant de nombreux mois, on ne finit pas, au
bout de quelques semaines, par se comprendre sans même parler la même langue. Pour lancer l'ordre de passer à l'assaut point n'est indispensable de parler flamand (en quel dialecte s.v.p. ?) un simple geste (linguistiquement neutre) suffit !(…)
Non, non, il faut, coûte que coûte, exciter les masses et perturber les esprits. Quand il faut ancrer un mythe, fut-ce au mépris de quelques entorses à la vérité, tous les arguments sont bons. C'est électoralement, politiquement et financièrement plus rentable… (…)
ANDRÉ MOYEN (Daverdisse)
(…) Je me demande finalement si un seul de nos mythes historiques trouvera grâce devant la rage dévastatrice de l'équipe d'Anne Morelli.
Il y a là un travail de polémiste mais pas d'historien car il serait vain de croire que ces jeunes chercheurs peuvent démolir en deux coups de cuiller à pot des mythes dont certains ont subi l'épreuve de la critique historique la plus compétente et la plus objective, tandis que les jeunes de l'équipe Morelli
ne peuvent leur avoir consacré tout au plus que quelques jours et on peut douter qu'ils aient procédé aux confrontations indispensables à l'étranger.
Je mets carrément en doute l'objectivité d'Anne Morelli qui n'a pas le recul pour un travail de cette amplitude, et dont les travaux connus pêchent tous par une subjectivité politique indéniable. (…)
ANDRÉ RAES (Gistel)
Quand madame Morelli et ses vénérables acolytes auront – comme moi – quelque 70 ans, ils trouveront peut-être dommage qu'on démolisse plutôt systématiquement leurs mythes et leurs imaginaires de l'enfance, les idoles de leurs jeunes années. (…)
L'histoire véridique – ce qui fut véritablement – est faite de tant de vérités et de nuances incertaines à jamais que la prudence est de rigueur absolue, tous azimuts, et qu'il vaudrait, en somme, mieux n'enseigner intelligemment qu'à partir d'apologues constructifs, voire de paraboles… Sans tomber
surtout à nouveau dans le travers de vouloir absolument en découvrir les sources probabilistes.
Ce qui est sûr, c'est que l'enfant, l'écolier, l'étudiant est moins dupe qu'on ne le croit souvent et que chez l'adulte on découvre, par l'expérience personnelle, une relativité précieuse qui mène à l'engagement précautionneux, pour autant – voilà l'ennemi – qu'on ne s'enferme pas aveuglément dans
des affirmations figées qu'on baptise (au sens fort !) « repères » quand ils sont d'autres mythes (forcément ?). (…)
Quant à Tintin – ce redoutable concurrent de mon héros, l'espiègle Spirou des origines – qu'on le laisse vivre sans référence à son père discuté ! Des cases escamotées, c'est peut-être, ce peut être un remords et une réparation en soi et ce pourrait même être un terrible « aveu » de
culpabilité acceptée. (…)
FRANS LAMBEAU (1170 Bxl)
(…) Dans l'article consacré à Tintin, J. Kotek nous révèle les deux fameuses images (Isaac et Salomon) qui stupéfient tout le monde. Cependant, Kotek ajoute (p.286, 1er alinéa) : « Ce n'est d'ailleurs pas sans raison qu'Hergé le polymorphe supprima illico presto ces deux
compères fort embarrassants dès la première édition de « l'Étoile mystérieuse » (après-guerre !) ».
Ceci est inexact, Hergé les ayant retirées dès la toute première édition en album, soit en 1942. Il n'a donc pas attendu la Libération pour faire sauter cette sorte de proposition incise dont il a évidemment appréhendé combien, non seulement, elle était choquante mais aussi combien elle gênait tout
simplement l'économie du récit.
Auquel de ces motifs Hergé a-t-il cédé en la supprimant ? Il faut le demander à ses thuriféraires dont les noms sont cités dans votre article.
JOSÉ FONTAINE (Graty)
(…) Le livre d'Anne Morelli s'en prend à des mythes tombés dans l'insignifiance : le duc d'Albe, Albert et Isabelle… Pour d'autres, comme les soldats flamands de l'Yser, il y a mise en cause d'erreurs mais de détail. Aucun Flamand n'est mort directement par le fait d'un ordre mal
compris, soit ! Mais l'important, c'est qu'une armée envoya à la mort des gens dont la langue était méprisée !
Et Destrée ? Albert Ier lui donna « absolument raison » (lettres d'Albert Ier publiées par M.R. Thielemans (1983 ?) sur l'inexistence d'un peuple belge. Les revirements (en divers sens jusqu'en 1936) de Destrée, plus tard, n'enlèvent rien à ce constat (partagé ! et par qui !) de
1912. Destrée antisémite ? Albert Ier l'était aussi et surtout méprisant pour la démocratie (…). Albert Ier, étranger à l'esprit de la démocratie, ne pouvait comprendre ce lien vivant qui unit les cités humaines et leurs peuples depuis Athènes, Rome, lien qui fonde l'homme, qui explique qu'il
y ait liberté, révolte, histoire. Dans les patries et au-delà des patries. Cette chair du destin humain universel, le livre d'Anne Morelli semble l'ignorer. (…) Parce qu'il oublie radicalement cette dimension-là, le livre d'Anne Morelli tombe dans l'inessentiel et aura surtout pour effet d'augmenter le nombre
des adversaires du cours d'histoire dans les humanités.
OLIVIER VERREYT (1060 Bxl)
L'opinion très favorable de Mme Aline Goosens de l'U.L.B., exprimée dans « Le Soir » du 10 août, concernant le duc d'Albe (« un bourreau attachant, si sympathique ») ne peut que faire penser à d'autres bourreaux, nazis notamment, dont on a tenté récemment aussi de
minimiser l'action, en niant l'existence des camps de concentration.
Il est vrai que le duc d'Albe n'organisa pas de camp de concentration. Il employa une méthode plus expéditive, lors de plusieurs sièges, en faisant massacrer immédiatement les prisonniers. Il livra, sans l'ombre d'une hésitation, la population civile de ces cités à la lubricité et à la rapacité de ses
soudards. Son Conseil des Troubles à lui seul, coûta la vie à 8.000 citoyens des Pays-Bas. Un inventaire nominatif en a été dressé. Mme Aline Goosens ignore-t-elle que le duc d'Albe ne persécuta pas seulement les protestants, mais aussi les Juifs, dont beaucoup émigrèrent pour ne pas tomber entre ses mains.
Philippe II, qui en 1527 avait suivi les avis d'Albe plutôt que ceux de Ruy Gomes da Silva plus pacifique, ne le remercia pas pour « les succès » de sa campagne. Au contraire, il trouva peu après un prétexte pour condamner son fils à la prison perpétuelle. Il surenchérit à la sévérité des juges, déjà
choisis exprès pour humilier le duc, en condamnant Albe à l'exil à Ubeda, une petite localité du Sud-Est, loin du pouvoir, loin de la cour et loin de ses biens patrimoniaux. (…)