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Un voyage de noces sur le Nil avait donné à Léopold II le goût de l’exotisme alors que, futur souverain personnellement riche d’un petit royaume industrialisé, il cherchait le moyen d’accroître la prospérité nationale par de nouveaux débouchés et la
recherche de matières premières.
Les biographes de Léopold II ont souligné l'intérêt passionné avec lequel il suivait les exploits des explorateurs. En décembre 1875, alors que l’opinion publique anglaise était émue des difficultés rencontrées par l’explorateur Cameron, Léopold II avait proposé 100.000 F pour lui
venir en aide.
Léopold II entreprend d’inviter à Bruxelles la Conférence internationale de Géographie. Préparée par Emile Banning, elle se déroule du 12 au 19 septembre 1876 et rassemble des personnalités aussi éminentes que Schweinfurth (Allemagne), Cameron (Grande-Bretagne), le vice-amiral de La
Roncière de Noury pour la France.
une « Association Internationale pour l’Exploration et la Civilisation de l’Afrique centrale » ou AIA a été crée. Une zone d'action est délimitée à l’intérieur du continent africain, déterminée an nord par le Soudan égyptien, an sud par le
bassin du Zambèze, à l’est et à l’ouest par les océans. Le drapeau choisi par l’association est bleu avec une étoile d’or (l’espérance qui luit dans les ténèbres africaines).
Chaque nation est représentée par un comité national et le Comité de l’Association, sous la présidence de Léopold II.
Après son extraordinaire traversée du continent africain (17 novembre 1874 - 7 août 1877) Stanley n’a pas obtenu en Grande-Bretagne le concours espéré. Malgré le succès de certaines de ses conférences publiques à Manchester ou Liverpool, sa patrie d’origine lui bat froid. Il accepte alors les propositions de Léopold II et s’engage à servir en Afrique pour un terme de 5 ans en n'importe quel lieu.
Arrivé le 14 août 1879 avec un contingent de Zanzibarites, Stanley donne le 21 le signal du départ. Au bout d’un mois de navigation sur le fleuve il installe à Vivi, à 150 km de la côte, la première base du Comité d’Etudes du haut Congo.
En février 1880, Stanley reconnaît l’itinéraire de la route entre Vivi et Isanghila.
Le 8 juin 1884, lorsque Stanley s’embarque pour l’Europe, une oeuvre considérable a été accomplie. Plus de 400 traités ont été passés avec des chefs autochtones. Une quarantaine de postes ont été construits. La première monnaie d’échange est le mitako (baguette de laiton). Le fil de
laiton, qui arrivait en rouleaux de 35 kg (une charge) était découpé en baguettes de 2 cm. Fixée à 5 centimes, la valeur de la baguette permettait de substantiels bénéfices.
Les données du commerce « de traite » s’établissent alors pour un négoce européen qui évacue sur une Afrique « étonnée et ravie » les stocks invendables de ses filatures.
L’infrastructure mise en place ne laissait aucun doute sur les objectifs réels de Léopold II qui motivent l’inquiétude des voisins Français bien informés par Brazza et Portugais réveillés d’une longue somnolence.
La conjoncture internationale est alors favorable au dessein de Léopold II. Le gouvernement allemand souhaite un rapprochement avec la France pour éviter une entente franco-russe et Léopold II arrive à point pour limiter les ambitions territoriales françaises en Afrique centrale.
Convoquée à l’initiative du chancelier Bismarck, la Conférence de Berlin rassemble des représentants de quatorze pays ; Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède-Norvège, Turquie.
La délégation belge est entièrement dans la main de Léopold II. Le souverain, par ailleurs, a des amitiés précieuses dans la délégation américaine qui compte en ses rangs Sanford, et Stanley.
La négociation piétine d’abord. La souveraineté internationale de l’AIC est cependant reconnue. Le 26 février, l’acte de Berlin détermine le statut du bassin conventionnel du Congo qui comprend :
Sur le plan politique occupation territoriale effective et neutralité des territoires définis par la conférence ;
Sur le plan économique liberté de commerce et de navigation sur le Congo ;
Sur le plan social interdiction de l’esclavage, répression de la traite en Afrique et sur mer, enfin engagement d’améliorer les conditions morales et matérielles des indigènes.
C’est alors sans l’ombre d’une hésitation et à l’unanimité que les puissances désignent Léopold II comme souverain du nouvel Etat.
A Bruxelles où l’opinion publique est réticente, les déclarations des 28 et 30 avril 1885 arrêtées au terme de l’article 62 de la Constitution belge « autorisent Sa Majesté le roi à être chef de l’Etat fondé en Afrique par l’Association internationale du Congo ».
Un Anglais, Sir Francis de Winton, est le premier administrateur général de l'EIC, marquant ainsi le caractère véritablement international de l’opération. Il proclame à Vivi, le 1er juillet 1885 la fondation de l’EIC. Le 1er août suivant, Léopold II envoie aux quatorze puissances signataires de l’acte de Berlin une déclaration de neutralité, définissant les limites de l’Etat souverain. Léopold II, tout en implantant des postes, essaie d’agrandir son nouveau domaine.
Les limites définies à Berlin témoignaient d’une certaine imprécision, aussi Léopold II s’emploie-t-il à régler les problèmes frontaliers.
La Conférence de Berlin avait reconnu des devoirs moraux, ceux de la lutte contre l’esclavage, le cannibalisme, les sacrifices humains et le poison d’épreuve. Cette lutte supposait une implantation administrative qui est mise en place à partir du 6 mai 1885, Léopold II
constituant à Bruxelles le gouvernement du Congo.
Sur place, A Vivi, alors chef-lieu du nouvel Etat, Sir Francis de Winton, qui remplace Stanley, prend le titre d’administrateur général au lieu de chef d’expédition. Le territoire est divisé en districts A la tête desquels sont nommés des commissaires.
Camille Jansen, durant les cinq premières années de l’Etat indépendant, met en place la première infrastructure. La Force publique est organisée en 1888. Elle comprend un camp d’instruction et des compagnies actives. Celles-ci vont accompagner les explorations.
L’importance des esclavagistes arabes dans la propagande européenne de Léopold II contraint l’EIC à une action d’autant plus nécessaire que les éléments arabisés tenaient.
Après les premiers engagements (à partir de 1886), l’installation des postes de l’EIC provoque la réaction de Sefou, fils de Tippou Tib, qui prend l’offensive à la tête de 10.000 guerriers. C’est alors que se déve1oppe la Campagne arabe (1891-1894) qui met en oeuvre quatre colonnes
militaires.
La Force publique doit encore faire face à la révolte des Batetela et « arabisés » de Luluabourg (1895-1896) puis à celle des « arabisés » de l’expédition du Nil (1897-1899).
Certes, dès le début, des dispensaires sont installés à côté des postes et le reclassement des esclaves libérés est entrepris en des conditions qui font parfois l’objet de commentaires chaleureux. Mais surtout, cette fin du siècle correspond au grand essor missionnaire de l’Occident et le Congo va recevoir de nombreux missionnaires protestants et catholiques.
Cette prise de possession coûtait cher et les débuts de l’EIC furent sur le plan financier particulièrement difficiles. De 1876 - 1885, Léopold II avait payé sur sa fortune personnelle les dépenses des premières expéditions, soit près de 10 millions de francs or. Ses recettes étaient au début insignifiantes (74.261 F en 1886). Pour faciliter la mise en oeuvre est créée la CCCI (Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie).
Certes, le Congo belge a cessé d’exister le 30 juin 1960, mais étant donné l’importance de l’évolution des idées nous préférons arrêter ce chapitre à l’année 1955 à partir de laquelle fut entreprise véritablement la marche à l'indépendance.
La colonie « annexée » par la Belgique constitue un cas particulier du point de vue financier. Seule possession coloniale africaine à cette époque à connaître une balance commerciale largement favorable, elle est couverte de concessions accordant des droits miniers sur 231 millions d’hectares
(pour une surface totale de 234 millions)
Le CSK (Comité spécial du Katanga) représente le plus gros propriétaire du sol et du sous-sol puisque l’acte de constitution du 19 juin 1900 prévoit que les deux tiers des bénéfices d’exploitation doivent versés à l’Etat et le tiers à la Compagnie du Katanga, société financée par
le capital privé.
En prenant le Congo, la Belgique hérite des engagements pris par Léopold II, tant vis-à-vis des Compagnies à Charte (Katanga, CGL) et des entreprises privées, que des actions possédées par l’Etat. Le portefeuille du Congo permet théoriquement au gouvernement du Congo d’exercer un
contrôle sur les entreprises. Dans l’histoire de ce pays ainsi marqué par une puissante structure financière, on peut distinguer trois grandes périodes.
1. De 1908 à 1920, la cueillette exclusive et monopoliste fait place aux plantations et aux mines marquées par l’implantation de grand capital ;
2. De 1920 à 1940, l’essor économique du Congo s’accompagne d’un strict contrôle des populations dont le mécontentement s’exprime sous des formes religieuses ;
3. De 1940 à 1956, la guerre et le besoin de matières premières entraînent une accélération de la croissance économique et une rapide urbanisation.
Si la liberté du commerce, supprimée en 1892, est rétablie en 1910, la législation foncière du Congo belge ne présente pas de notables différences avec la législation léopoldienne. Si les grandes concessions ne sont plus accordées, on laisse les sociétés concessionnaires choisir des
surfaces réduites puisées dans les meilleures terres. En 1911, lorsque le gouvernement belge passe contrat avec lord Leverhulme, président de la Lever Brothers Association, il est stipulé que le trust anglais disposera d’un délai de 20 années pour choisir jusqu’à 750.000 ha des meilleures palmeraies
domaniales contre l’engagement de traiter au minimum 6.000 t de palmistes par an.
En 1920, la guerre terminée, les sociétés privées jouent un rôle déterminant dans la fixation des prix de cultures d’exportations (coton, riz, palmier à huile).
En 1913, lorsque l’essor des plantations d’hévéas d’Extrême-Orient provoque l’effondrement des cours du caoutchouc de cueillette, la production industrielle du cuivre démarre avec 7400 t donnant un bénéfice de 4 millions de francs. La même année 1913, les prospecteurs de la Forminière
découvrent au Kasaï, dans la région de Tshikapa, les premiers diamants dont la production démarre en 1917 avec 10.000 carats. Par ailleurs, la production d’or des mines de Kio-Moto est de 1.618 kg en 1919.
La guerre de 1914 a donc plutôt un effet bénéfique sur l’économie congolaise.
Au Katanga, l’essor minier entraîne la venue de nombreux Européens (360 en 1911, 2470 en 1919 pour un chiffre total de 6.900 dans l’ensemble du Congo). Le nombre de salariés africains passe de 47.000 en 1917 A 125.000 en 1920.
La trinité coloniale (administration, sociétés, missions) assure la mise en oeuvre des richesses congolaises.
Sur le plan économique, l’effort d’équipement réalisé de 1920 à 1930 est considérable. Le chemin de fer BCK (Bas-Congo-Katanga) est mis en service en 1928 sur 1.100 km entre Bukama sur le Lualaba et Port Franqui sur le Kasaï. En juillet 1931, est inaugurée la voie ferrée
Tenke-Diolo (522 km) qui relie le chemin de fer du Katanga à celui de Benguela. Ainsi le Katanga dispose de quatre ports pour évacuer ses produits Matadi, Lobito, Beira, Dar es Salaam. En 1929, les produits minéraux constituent les deux tiers des exportations totales et le cuivre Katangais à lui seul en représente
la moitié.
La crise mondiale de 1929-1933 est durement ressentie ; la production de cuivre passe de 139.000 à 54.000 t de 1930 à 1932. Mais à partir de 1935 l’essor est continu et les bénéfices de l’Union minière sont considérables (99 millions en 1935, 194 millions
en 1936, 419 millions en 1937, 309 millions en 1938, 404 millions en 1939). Ceux des autres sociétés (mines d’or de Kilo Moto, Géomines et Symétain) sont également très élevés.
A partir de 1928, la Société générale contrôle 70% de l’économie congolaise, puissance qui ne peut être comparée qu’à celle du groupe Oppenheimer en Afrique du Sud.
La politique foncière de l’administration se ressent de sa dépendance vis-à-vis des trusts. Ainsi les meilleures terres sont concédées en pleine propriété. La Forminière crée des plantations et des stations d’élevage dans les 40 blocs qui lui sont attribués ce qui fait en tout 150.000 ha au lieu de 11 millions.
Problèmes de main-d’œuvre. L’activité minière et agricole, développée entre les deux guerres, nécessite une importante main-d’œuvre. De 148.000 salariés en 1922, l’effectif passe à 350.000 en 1925 et 427.000 en 1929. Mais la crise mondiale fait tomber ce chiffre à 292.000 en 1932. Le licenciement de 260.000 salariés entre 1929 et 1934 et le retour de ces travailleurs dans les campagnes ont provoqué une crise sociale et religieuse grave. Après 1934, l’embauche reprend et en 1939 on compte 531.000 salariés (soit 21% des hommes adultes valides du Congo), employés surtout dans les sociétés minières (231.000) ou agricoles (218.000).
L’administration est particulièrement dense. La réforme administrative de 1933 crée 6 provinces au lieu de 4 et supprime le statut spécial du vice-gouvernement général du Katanga. Le Congo comprend 140 « territoires » regroupés en districts. La densité de l’encadrement
administratif accroît le sérieux des recensements. D’après le journaliste américain Leslie Buell en 1924, neuf millions d’indigènes, sur une population supposée de 10,5 millions, ont été enregistrés et pour la plupart pourvus d’une carte d’identité avec nom, lieu de résidence, statut civil et
attestation d’impôts. A cette époque aucune autre nation coloniale ne pouvait se vanter de connaître ainsi individuellement quatre indigènes sur cinq.
Les déplacements des Congolais hors de la chefferie d’origine sont réglementés. Une absence de plus d’un mois est soumise à l’obtention d’un « passeport de mutation » délivré par le chef et visé par le chef de district administratif.
Santé. La progression foudroyante de la maladie du sommeil, encore amplifiée par le retour des soldats et porteurs revenus de la campagne belge du Tanganyika, justifie une prodigieuse activité du service de santé. Malheureusement à cette époque où n’existe aucune médication efficace et rapide de ces affections, les mesures d’hygiène préventive sont les seules efficaces. Elles consistent pour la maladie du sommeil à déplacer les villages loin des galeries forestières hantées par la tsé-tsé.
Réactions africaines. Les réactions primaires d’opposition armées sont connues (et peut-être amplifiées) par les rapports de la Force publique. Elles concernent essentiellement la résistance du chef luba Kasongo Nyembo dans le district du Lomami entre 1907 et 1917. La grande révolte des Ba Pendé en 1931 dont les causes sont la diminution des revenus paysans dus à la crise économique aggravée par une certaine collusion entre administration territoriale et sociétés commerciale. Le meurtre d’un agent territorial découpé en morceaux par les Pendé de Gungu entraîne une féroce répression de la FP qui fait officiellement 550 morts ; des chefs et des notables sont « relégués » ou emprisonnés et ne reviendront qu’en 1947. Aussi la résistance congolaise prend-elle des formes d’opposition religieuse : trois mouvements ont une certaine ampleur, le Kimbanguisme dans le bas Congo, la secte du Kitawala dans le Katanga minier de 1925-1927, enfin l’Islam dans le Maniema.
L’UMHK avait prévu la guerre et, dès le début de 1939, l’administrateur délégué Edouard Senglier a fait expédier à New York 1.000 t de minerai de pechblende… celui-là même qui servira pour la bombe d’Hiroshima. La production de métaux stratégiques est poussée, 800.000 t de cuivre
sent vendues à la Grande-Bretagne de 1940 à 1944, cependant que des tonnages importants de cobalt, étain, zinc, minerai d’uranium sent exportés aux Etats-Unis…
Mais l’effort de guerre concerne aussi le milieu rural où la pression administrative se fait durement sentir à partir de 1942, lorsque la durée du travail obligatoire passe de soixante jours à cent vingt jours. Le retour à la cueillette du caoutchouc est particulièrement mal supporté
chez des populations qui se souvenaient du « caoutchouc rouge ».
La mutinerie de la garnison de la FP de Luluabourg, du 20 février 1944, fut expliquée par le fait que des soldats appartenant à la même ethnie Luba-Kasaï, mécontents de retrouver une position subalterne après les campagnes d’Ethiopie ou d’Orient, entrèrent en rébellion. Cette révolte
entraîne l’amalgame ethnique dans la FP.
Le Congo sort de la guerre avec des richesses accrues dues certes aux exportations minières, mais aussi au fait que la dette publique très lourde en raison du considérable effort d’équipement des années 20 s’est trouvée allégée par la dévaluation. Si bien que la colonie du Congo se
trouve en état de financer complètement par elle-même le plan décennal de 1949.
La concentration dans les villes et l’élévation du niveau de vie ne s‘accompagnent d’aucune mesure de promotion politique jusqu’au décret du 26 mars 1957 organisant les villes congolaises et au décret du 10 mai 1957 sur les circonscriptions administratives. Ces textes
étaient d’ailleurs plutôt destinés à réorganiser et améliorer l’administration qu’à donner aux Congolais des responsabilités supplémentaires.